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Full text of "Annuaire club alpin français 1894"

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ANNUAIRE 



DU 



CLUB ALPIN FRANCAIS 




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Lcs gravures sur hois dc ce mlumc ont cl*\ fatten 
2HIV M. Baud ANT. 



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ANNUAIRE 



DU 



CLUB ALPIN 

FRANCAIS 



VINGT-ET-UNIEME ANNEE 
1894 



PARIS 



AU SIEGE SOCIAL DU CLUB ALPIN FRANCAIS 

30, RUK DU BAG, 30 

ET A LA LIDHAIUIE HACHETTE ET C'« 

79, BOULEVARD R A I NT - O KR M A I N, 79 

181)0 



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TABLE METHODIQUE 



Paj?es. 
TABLE MKTHODTQUE VII 



COURSES tl ASCENSIONS 

I. Deuxi^me nole sur la carlo du massif du Mont-Blanc 

a r^chelle du 20,000«, et ('jlude des Aiguilles de 
Chamonix, par MM. Joseph et Henri Vallot. ... '^ 

II. Ascension de TAiguille des Glaciers (3,834 m^t.), par 

M. P. Helbrenner 50 

in. L'Aiguille meridionale de la Gliere (3,313 mM.), 
premiere ascension; le Pic Sans-Nom du col de la 
Grande-Gasse (3,433 met.), tentative d'ascension, 
par M. H. Dulong de Rosnay 08 

IV. Comps et le canon de I'Artuby (Var et Rasses-AIpes), 

par M. A. Janet 85 

V. Le col de Tenneverge (2,497 met.) et ascension de la 

Cime de I'Est de la Dent du Midi (3,185 met.), par 

M. Armand Guery 100 

VI. Excursions dans le Binnenllial, par M. Henry Cuenot, 1 27 

VII. La debficle du 28 juin 1894 dans le val de Bagnes, 

par M. Charles Bioche 102 

VIII. Sous terre (septi^me campagne, 1894), et traversee 

du col de la Gasse-Deserle, par M. E.-A. Martel. . 172 

IX. Autour du Lioran, par M. Marcel Monmarche. . . 194 

X. D'Oviedo a Santander (Ic col de Pajares et OviMo; 

la route de Covagonda; Covadonga; la cote Canta- 

brique; altitudes), par le comte de Saint-Saud. . . 221 

XL Les Batuecas et les Jurdes, par M. Ludovic Beauchet. 242 

XI L L'ile de Lemnos, par M. L. De Launay 279 



352103 

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Vm TABLE MltTIIODIQUE. 

Pages. 

XIII. Traversee du glacier du Joslodal (Nonage), par 

M°»« Aline Marlel 323 

XIV. In lour en Xorvege, par M. Eugene <;allois. . . . 337 

SCIENCES ET ARTS 

I. Anciens glaciers de la peiiode houillere dans le Pla- 

teau Central de la France, par M. A. Julien. . . . 377 

II. Sur I'etendue des glaciers des Pyrenees, par M. F. 

Schrader 402 

III. Recherches et explorations orograpliiques el lacus- 

tres dans les Pyrenees centrales, par M. Emile 
Belloc 42i 

IV. Les neiges dans les Pyrenees en Janvier IH95, par 

M. Lourde-Rocheblave 469 

V. La Mei.je dans I'image, par M. Paul (iuillemin. . . 481 

VI. Les troupes ilaliennes de montagne, par M. Kmih* 

Camau 507 



CNRONIQUE DU CLUB ALPIN FRANQAIS 

Direction Centrale : Rapport annuel 531 

Liste des membres de la Direction Centrale et des bureaux 
des Sections 553 



CARTKS 

Carte des Aiguilles de Chamonix, tlressre par MM. Josepb 
et Henri Vallol 32 

Carte de Tile de Lemnos, dressee d'apres I'amiraule au- 
glaise, avec les rectifications de M. L. De Launay. ... 281 

Carte du lac d'06, dressee par M. Emile Belloc U8 



ILLUSTRATIONS 

I. Aiguilles de Cbamonix, vues de rAiguilletle, pr^s de 
Rel-Acbat; dessin de F. Schrader, d'apres une 
pliotograpbie de M. J. Vallol 15 



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TABLE METUODIOUE. IX 

Pages. 
2. Aiguilles de Chainonix, vuos du Couverclc; dossiii 

de F. Schrader, d'apies une photographic de 

M. J. Vallot 31 

il. L'Aiguille des (ilaciers, vue prise de Tauberge des 

Mollels, d'apres line phologiaphie de M. Paul Hel- 

bronner 55 

4. La Giande-Casse et les Aiguilles de la (iliere, vues 

du Fond de GhoUiere, reproduction d'une photo- 
graphic 71 

5. Village de Chiiteaudouble (Var); dessin de Taylor, 

d'apres une photographic de M. A. Janet. ... 80 
0. Cime de I'Est de la Dent du Midi, vue prise au-dessus 
de Salanfe, d'apres une photographic de M. Nicol- 
lier, de Vevey ii.) 

7. Profit de la Dent du Midi, vue prise de Salanfe; 

dessin de M. Arinand Guery, d'apres nature. . . ill) 

8. Pointes de la Dent du Midi, vue prise .sous la Haute- 

Gime, dessin de M. Arniand Guery, d'apres nature. 121 
0. Hinn et rOfenhom, reproduction d'une photographic 

de M. Stebler \M 

iO. Lac de (ieiss[)fad, dessin de Taylor, d'apres une 

photographic \'t'^ 

H. Eglisc de Binn (Willeren) el entree du Liingthal, 

dessin de Slom, d'apies une photographic de M. IL 

Gueiiot ^ . . 154 

12. Lac de la rive droile du glacier de Grete-Seche (Va- 

lais), dessin de F. Schrader, d'apres une photogra- 
phic de M. Bioche i07 

13. Orilice d'ccoulement, an front du glacier de GrOle- 

Seche (Valais), reproduction (rune photographic 

de M. Bioche 160 

14. (irotte de Saint-t^hcly et source de la Bonne! !e, des- 

sin de Slom, (rai)res une jihotographie de M. Pons. 177 

15. (irotte du Boc d'Ancor, dessin de Sloni, d'apres une 

jdiolographie dv M. Pons 181 

16. Lc Pic Bourcet el le col de la Gasse-Dcscrlc, repro- 

duction d'une photographic de M. Vittorio Sella 
(phototypic Bcrlhaud) 192 

17. Vallee de TAlagnon, col du Lioran et Puy Griou, 

reproduction d'une photographic de M. Lalite- 
Dupont 108 

18. La vallee de I'Alaguon, vue prise au-dcssus de Ten- 



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X TABLE M^TliODIOUE. 

Pages, 
tree tin tuiiiiol du Lioran, dessin de Taylor, d'apres 
uiie photograph ie de M. Lalitc-Dupoul 203 

10. Uii buron dans lo Canlal, dessin de Slom, d*apresuiie 

photographic de M. f.allte-Dupont 21 i 

20. Covadonga, dessin de Taylor, d'apres une photogra- 

phie de M. de Saint-Saud 230 

21. La Hermida, dessin de Slom, d'apres une photogra- 

phic de M. de Saint-Saud 237 

22. Convent de la Pena de Franc ia, dessin de Taylor, 

d'apres une photographic de M. L. Beauchet. . . 249 

23. La vallee desBatuecas, dessin de Taylor, d'apres 

une sepia de M. L. Beauchet 2U3 

24. Kastro (ile de Lemnos), dessin d'apres nature de 

M. L. De Launay 291 

2o. Uochers de trachyte pr^s de I'Agios Pavlos [ila de 
Lemnos), dessin de Vuillier, d'apres une a(|ua- 
relle de M. L. De Launay 207 

26. Lin cafe a Plaka (ile de Lemnos i, reproduction d'une 

photographic de M. L. De Launay 307 

27. Neve du glacier du Jostedal, reproduction d'une pho- 

tographic 327 

28. Sommet du Lundeskar (Jostedal), d'apres une photo- 

graphic 331 

20-37. Neuf vignettes, reproduction de dessins ou de pho- 
tographies de M. Eug^ne Gallois 34(K363 

38. Le Kaftsund, dessin de F. Schrader, d'apres une pho- 
tographic de M. Eugene Gallois 363 

30. Le Cap Nord et le solcil de minuit, dessin de M. Eu- 
gene Gallois 370 

40. Tranchee du Mont Crepon, sur la route de Vallleury 

a Saint-Chamond , reproduction d'une photogra- 
phic de M. Andre Puiseux 384 

41. Lac intra-glaciaire de la Coumc de rEvi^ijue, re- 

production d'une photographic de M. Emilc 
Belloc 433 

42. Lac glac^ du Portillon d*O0, d'apres une photogra- 

phic de M. Emile Belloc 437 

43. Seuil du lac d'Oo, reproduction d'une photographic 

de M. Emile Belloc 4.*»7 

4L Le « Boum » du bout du Port de Venas(iue, dessin rle 
F. Schrader, d'apres une phologiaphie de M. Emile 
Belloc 465 



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TABLE M^TUODIQUE. XI 

Papos. 
4iJ. Tranchee ouvoite dans une avalanche apr^s le pont 

de Sia, route de l,uz a (iavarnie; reproduction 

d'une ptiotographie de M. Lourde-Hocheblave. . 473 

46. Maison du guide Pujo, a Gavaniie, ensevelie sous la 

neige ; reproduction d'une photogiaphie de 

M. Lourde-Hocheblave 477 

47. Le Pic de la Fare en Oisans (la Meije); fac-simile re- 

duit d'une eau-forte d'apres Dupressoir (1839) . . 483 

48. Dans les Etanrons. La Meije au clair de lune. Le 

pere Clement fait tourner la baguette dessourciers 
pour trouver le cadavre du jeune Berai^l, repro- 
duction d'une composition de M. Emile (iuigues. 497 

49. Les adorateursde la Meije; reproduction d'une encre 

de chine de M. Emile Guigues o04 

50. Soldals alpins italiens; reproduction d'une pholo- 

graphie ilalienne b2l 



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COURSES ET ASCENSIONS 



A:*NUAmE DE 1894. 



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DEUXIfiME NOTE 



SUR LA 



CARTE DU MASSIF DIJ MONT-BLANC 

A L'ECHKLLE DU •20,000« 

KT 

I^TIDE DES AIGUILLES DE CHAMONIX 

;Par mm. Joseph et Henri Vallot) 



STAT OAVANCEMENT DES TRAVAUX DE LA CARTE 

Depuis la publication de notre premiere note sur la carte 
(lu Mont-Blanc \ nous sommes interroges de lout c6t(^ sur 
r^tat d*avancement de notre travaD, et Ton s'elonne m^me 
que les premi^Tes feuilles n'en aient pas encore 6td pu- 
bli^es. Nous saisissons Toccasion qui nous est oflferte dans 
YAnnualre de repondre k ces questions, en exposant en 
quelques mots la m^lhode suivie, et en indiquant T^tat 
d'avancement des operations. 

L*r^tablissement d'une carte precise de quelque 6tendue 
comprenddeux parties bien distinctes : l** la determina- 
tion, en position et en altitude, des points trigonom^tri- 
ques ; c'est ce qu'on nomme vulgairement la triangulation ; 

1. Atifiuafrc du Club Aiphi Franrah, 1892. p. 3. 



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4 COURSES ET ASCENSIONS. 

2"* la topographie proprement dite, comprenant le lev6 du 
d»5tail et du relief et le ftgurd du terrain. 

L'essai de triangulation que nous avons fait, en 1891, 
dans la valine de Chamonix, nous a fix^s d6s ce moment 
sur la maniere dont cette premiere parlie du travail devait 
6tre conduite, et, d^s le d^but de la campagne de 1892, 
elle a march^ d'une fa^on rt^guli^re et assez rapide, 
puisque actuellement, comme on le verra plus loin, la 
region fran^aise extraglaciaire est a peu pr^s enti^rement 
couverte du nombre de points trigonom^triques jugi^ ne- 
cessaire, et la rdgion intra-glaciairc est st^rieusement en- 
tam^e. 

II n'en a pas 6i6 de meme pour la topographie propre- 
ment dite, subordonn6e k plusieurs conditions sp^ciales, et 
notamment i la grandeur de r^chelle, (\\6e^ dt^s 1891, au 
20,000», mais sans qu'il (di possible alors de d^finir exac- 
tement par quels proc(5dt5s topographiques le *cadre si vaste 
impos('; par cette t^chelle serait rempli. Dans notre note de 
1892, nous avions indiqud que les parties planes des gla- 
ciers seraient levies ^la planchelte, tandis que les rt^gions 
inaccessibles seraient relev^es a Taide de Torographe 
Schrader (dt5jk employe par Tun de nous, comme essai, en 
1890, avant que T^chelle de la carte fdt fix6e , on de la 
photographic, dont Temploi dans cette r(5gion nous sem- 
blait particulierement justifi^. 

Pendant Trie de 1892, nous avons pu nous rendre 
compte des difficultes sp^ciales qui nous (^taient impos^es 
par la configuration meme du terrain. La forme abrupte 
et souvent inaccessible des versanls montagneux oblige 
gen^ralement i\ ex6cutor le lev6 du detail depuis le ver- 
sanl oppos6 de la vallde, €'ost-i\-dire ^une distance de 5,000 
aG,000 metres, quelquefoism^mesup6rieure. Or, r^chelle 
du 20,000*^ limitait I'emploi de I'orographe, muni d'un pla- 
teau de 0"\32, a une distance de 2,500 a 3,000 metres au 
plus, pour que le? erreurs du dessin ne se trouvassent pas 



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2* NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 5 

amplifi^es par leur report sur la minute, ce qui lui etlt en- 
lev6 tout son caract^re de precision ; comme nous nepou- 
\ions songer k Temploi d'un plateau et d'un instrument de 
dimensions doubles, nous avons dd renoncer complete- 
ment a I'orographe. 

G'est dans les proct^des photographiques que nous avons 
cm trouver les conditions de rapidit6, de fid61it6 et de pre- 
cision qui nous ^taient n^cessaires ; mais la photographic 
est un art trop nouveau pour que nous ayons pu I'appli- 
quer sans t^tonnements «\ une region aussi difficile que 
celle du Mont-Blanc, surtout eu ^gard a ce fait que Tin- 
strument adaptable h cette region n'existait pas. 

Pendant la campagne de 1893, celui de nous qui a 
assume la charge de toute la parlie photographique s*est 
servi d'un phototh^odolite Laussedat, de 0™,40 de foyer, 
produisant des cUches pelUculaires de O"',^! sur O^jSO. 
Malheureusement cet instrument, tel quil etait construit, 
n'avait ni la stabiUte, ni I'amplitude, ni la precision n^ces- 
saires a nos operations ; aussi n'avons-nous pas hesite a 
faire le sacrifice des 300 cUches obtenus au cours de cette 
campagne, qui ne seront utiUs^s que comme renseigne- 
ments. 

L'experience acquise nous a servi a pr^ciser les condi- 
tions multiples auxquelles doit satisfaire un instrument 
destine aux operations topographiques en haute montagne, 
et,duraut I'hiver 1893-1894, nous avons combine et fait con- 
slruirenotre phototach^omelre yhat^e sur le principe, preco- 
nise par le colonel Laussedat, d'une perspective liguree 
sur un tableau plan vertical, Cet appareil est essentielle- 
inent compose de trois parties : la premiere est la base de 
tout instrument geodesique, comprenant triangle, niveau, 
declinatoire et cercle horizontal divise permellant d'appre- 
cier le centigrade et de repeter les angles ; la seconde, qui 
peut se fixer a volonte sur la premiere, n'est autre que 
Vdcliml'tre holomclrique du colonel Goulier, avec lunette 



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n COURSES ET ASCENSIONS. 

grossissant douze fois, et rdticulc divist'% permetlanl de 
mesurer les angles z^nithaux k un centigrade pr^s et de 
se servir de rinslrument avec une stadia ; il remplit done ii 
la fois le role de theodolite (pour la triangulation de la 
region intraglaciaire) et de tacfieomefre. La troisieme par- 
tie, qui, pour les operations photographiques, pent se 
substituer h r^climetre, est une cliambre noire enti^re- 
ment m^tallique, conslruite en aluminium, et donnantdes 
cliches de O^'jlS sur O^jlS. Elle est a foyer fixe, et porte un 
objectif de 0"*,15 de longueur focale; celui-ci, mont6 a 
baionnelte, peut prendre, sur une meme verticale, trois 
positions differentes, qui permettent de dc^placer la ligne 
d'horizon de telle sorte que les pics les plus eleves puissent 
Mre mis en plaque, aussi bien que les fonds les plus bas. 
Un dispositif special di vise automatiquement le panorama 
en sept plaques. 

Get appareil est dune grande stability, et pent mi^me 
Mre employ^ par un vent assez fort ; il se place sur un pied 
articul6 tres robuste, pourvu de la calotte sphdrique du 
G^nie, qui rend trfes rapidela mise en station. La dimen- 
sion restreinte des cliches permet, sans emporter une 
charge excessive, d*employer des plaques de verre, qui 
donnent plus de garantie de precision que les pellicules. 
La grande iinesse des 6preuves autorise k prendre des 
mesures sur le verre par transparence, sous un grossisse- 
ment d'au moins deux fois, ce qui correspond h 0"',30 an 
moins de foyer, et autorise a faire usage du leve photogra- 
phiquejusqu'^ une distance de 6,000 h 8,000 metres. 

Le phototach6omdtre a donn6 toute satisfaction pendant 
la campagnedel894, dont le rc^sultat se traduitpariOO cli- 
ches, tons susceptibles de fournir des donn^es absolu- 
ment certaines. On voil done que c'est seulement dans 
Tann^e qui vient de s'^couler que nous avons termini la 
p6riode des tdtonnements, et pu commencer utilement le 
leve du detail. 



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2'' NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 7 

La repartition du travail entre les deux collaborateurs a 
siibi en m<^me temps una certaine Evolution. Primitive- 
ment, Vnn de nous devait ex^cuter le leve complet, trian- 
gulation et detail, de la region extraglaeiaire, I'autre faisant 
dans la region intraglaciaire un travail analogue, bas6, en 
ce qui concerne la triangulation, sur le premier. Mais 
ce plan primitif a ete modifid pour deux raisons : nous 
avons d'abord reconnu le parti trcis avantageux que Ton 
pourrait retirer de la photographie dans les parties basses 
et d^clives de la region inf^rieure, h cause de I'^conomie 
de temps considerable qu'ellc procure, sans rien enlever k 
la precision ; en second lieu, nous avons constats que les 
operations trigonom^triques ex6cut6es en stationnant 
entre -2,000 et 3,000 metres d'altitude, sont, pour bien des 
motifs, notablement plus precises que celles provenant 
de stations situees au-dessus de 3,000 metres. II y a done 
tout avantage a d^velopper le champ d'action des pre- 
mieres stations pour la determination du plus grand 
nombre possible de points trigonometriques elevcs, et k 
reduire celui des secondes a ce qui est strictement n^ces- 
saire pour la triangulation des cirques glaciaires int6- 
rieurs, dont I'ensemble ne repr^sente, d'ailleurs, qu'une 
surface de ioO kilometres carres, sur les 800 dontse com- 
pose la totality du massif, soil moins d'un cinqtii^me. 

D'apr^s ces considerations, le travail a ete reparti de la 
maniere suivante : I'un de nous (Henri) est charge de la 
triangulation primaire, ainsi que de la determination de 
tons les points trigonometriques que ses visees peuvent 
atteindre, quelle qu'en soit I'altitude ; c'est lui egalement 
qui coordonne les observations des deux collaborateurs, et 
execute les calculs de toute nature qui en sont la conse- 
quence. L'autre (Joseph) execute la triangulation intragla- 
ciaire, reduite aux proportions que nous venonsd'indiquer, 
et determine les points trigonometriques secondaires 
afferents a ccttc region; il se reserve, en outre, lat^che 



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8 



COURSES ET ASCKNSIONS. 



ddlicate du travail i)h olograph ique de touios les regions 
dii massif, aussibien sur le terrain que dans le laboratoire. 

En lerminant cet expose, nous donnerons te r^sum^, 
sous forme de tableaux, du travail accompli jusqu'a ce 
jour. 

Nous avons dd, pour Fexficution de la triangulation etla 
fixation des points trigonom^triques, faire construire par 
des guides envoy^s ad hoc, ou par ceux qui nous accom- 
pagnent dans nos ascensions, des pyramides en pierres, 
servant de signaux. Voicilaliste deces pyramides, classees 
d'apr^s leur position en allant du Nord au Sud, avec Talti- 
tude du sol ou du rocher sur lequel elles sontconstruites ; 
ces altitudes sont provisoires, mais cependant exactes ^ 
1 ou 2 metres pres : 



Aig. dc Loriaz, sommet. . . 


2752 


Poiote dc PormenaZjSommet. 


2323 


Les Poscttes, sommet. . . . 


2201 


Prai'ion, sommet 


1967 


Lcs Chezeries, S'' Nord. . . 


2054 


Prarion, S'' Sud 


1870 


Les Chczcrics, S»' Sud . . . 


2132 


Mont Lachat. sommet.. . . 


2113 


Aiguille H Bochard, sommet. 


2668 


Mont Lachat, S*' Nord. . . 


2111 


Mauvais-Pas, S*' 


1651 


Lcs Rogues, sommet . . . 


2851 


Mottets (Mer de Glace). S-'. 


1606 


Montague de la Cote, sommet. 


2589 


Montanvert*, S** 


1860 


Tricot(MontVorassay), som- 




Buvette dc la, Moraine S*' 


1849 
2033 


met 


2299 


Allec-Verte, S*> 


Pointc dc Tricot, sommet. . 


2828 


S»' dc Ti'elapoi'to 


2123 


Le Mont True, Tetc Nord, 




S»» du Tacul 


2220 


sommet (perche) 


1811 


Les Charmoz, S"' 


2205 


Le Mont True, arete Sud-Est. 


20 i8 


Les Chaniioz, S»* sup' . . . 


2471 


Le Lachat des Conlamines. 


2302 


Aiguillc-Pourrie, sommet. . 


2562 


Pointc de la Frassc, sommet. 


2648 


Cliarlanoz2, S»' 


1920 


Aiguille Croche, sommet. . 


2i87 


Tote de Planpraz 


1963 


S-' de Trelatetc 


2454 


Brevent3 


2525 


Pointc dc Trclapetile, som- 




L'Aiguillette, S*' Est. . . . 
L'Aiguillette, S'' Guest ^ . . 


2306 


met 


2754 


2284 


Mont Jo vet, S*' Nord. . . . 


2168 



1. L\4/jnMaire ecrit habitucllement Monlenvers, selon Tusageadoptc 
depuis Mieulet, Ou lira plus loin les raisons qui out auicne MM. J. et 
H. Vallot a prelcrcr I'orthographe Monlanvert. — La Hedaction, 

2. CoQStruite en 1893, et detruite depuis. 

3. Construitecn 1892, rcnverse'eparla foudre, ct reconstruitc cu 1894. 

4. Construite en 1892, detruite et rcconslruite en 1894. 



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2® NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLAr>rC. 



Mont Jovet, S-' Sud .... 2362 

La Roche-Uouge 2552 

Aiguille du Tour, .sommet. 3542 
Aiguille duChai*donnet,8om- 

mct 3825 

Aiguille des Gnmds-Montcts, 

sommet 3298 

Aiguille du Dru, pointc Est, 

sommet 37.)5 

Les Courtes, sommet. . . . 38G2 

Aiguille du Moine, sommet. 3414 
Petite-Aiguille do Talefre*, 

sommet 3608 

Rocher des Nantillons. . . » 

Aiguille du Tacul, sommet. 3444 

Aiguille du Midi*, sommet. 3842 



Lc Gros-Rognon, sommet. 3541 

Aiguille du Oeant, sommet. 4014 

S" Helhronner 3 3464 

La Tour-Ronde, sommet. . 3793 
Mont-Blanc du Tacul, som- 
met. 4249 

Mont-Maudit, sommet . . . 4465 
Rocher de THeureux-Retour, 

sommet 3.*)05 

Dome du Gouter, S»' inf'. . 4055 
D6me du Gouter, S^'sup'^. 4258 
Aiguille du Gouter, S'', som- 
met 3787 

Mont-Blanc de Courmayeur, 

sommet 4754 



Pour donner maintenant une id(§c de T^tat d'avancemeut 
du travail, nous presentons ici, sous forme de tableau, la 
repartition des points trigonom^triques des divers ordres, 
suivant r6tat actuel de leur determination (avril 1895): 



Triangulation gdndrale. 



Pointi (rigonomdtriques- 

Priniaircs stationnes. . 
Primaires intersectes. . 
Sccondaires stationnes. 
Secondaires intersectes. 

TOTAUX. . 



d^llnitiYt ct 
compcns^s. 

. 18 

. 11 

. 24 

. 49 

. 102 



CalcuUs 
provl- 
loirenii. 



J_l 



mais non 



_3_4 
34 



A 

compl^*- 
icr 



2 
J5 

17 



Triangulation intraglaciaire spdciale. 

Secondaires stationnes. .0' 9 6 3 

Secondaires intersectes. .0 2 13 20 

ToTAUX. . • ^ TT T9 J3 

Ensemble. . . 102 2ij liH 40 



18 

12 

26 

109 

"165 



18 

35 

.H3 

218 



1. Deux tentativcs pour la construction dune pyramidc a la Graode- 
Aiguille de Talfcfre n'ont pu rcussir pour des causes diverges. 

2. Construitc enl893, renvcrsee par la I'oudrcetreconstruitcen 1894. 

3. Une tentative ^ T Aiguille de Rochefort, en suivant I'arete frontiere 
depuis I'Aiguille du Gjant, n'apu reussir par suite du mauvais ^tatdcs 
corniches do neige. 

4. Gonstruite en 1893 ; exhaussee en 1894. 

5. Aucun point n'a pu etre calcule definitivcment dans cotte region, 



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10 COURSES ET ASCENSIONS. 

La triangulation g^n6rale est tres avancee; lachaine des 
points primaires est enti^rement terminee depuis le col de 
Balme (m6me avec rattachement k plusieurs points suisses) 
jusqu'^ la Pointe des Fours, sur un ddveloppement moyen 
de 40,000 mdtres; trois stations sonlement sont n^cessaires 
pour prolonger la chaine jusque sur la frontiere italienne. 

Le calcul des coordonn^es geographiques de ces points 
primaires est termini, et la comparaison avec celles ex- 
traites des registres du D^pot de la Guerre, pour un cer- 
tain nombre de points communs, n'a r^v^l^ aucune erreur 
syst^matique, les divergences 6tant purement accidentelles 
ettoujours tres faibles ; ainsi entre les deux signaux ex- 
tremes compares, celui du Buet et celui de la Pointe ISijrd 
des Fours, distants d'environ 33,000 mdtres, I'dcart entre 
les deux mesures est inf(^rieur a 1 mdlrc. 

Les autres points trigonom^triqucs de la triangidation 
gt^ndrale sont presque tons fix6s, sur le torritoire franrais ; 
un petit nombre seulement restent a complt^ter. 

La triangulation intraglaciaire est moins avancee, par 
suite des difficultes d'acces des stations; cependant elle 
est presque achevee dans la region dt^ la Mer de Glace, du 
glacier du G6ant et de la Vall^e-Blanche ; deux stations 
seulement manquent pour la terminer; elle a 6te amorcee 
en 1893 dans la region du Mont-Blanc, et en 1891 danscelle 
des glaciers de Leschaux et de Talefrc. 

Voici, enfm, laliste des points stationn^s pour les ope- 
rations trigonometriques et topographiques : 



pur suite de Tabscnce do deux stations, celle de TAiguille du Moino 
ayant ete raanquec a cause du brouillard qui ouvoloppa I'operal^ur 
arrive a la cime, et lascension de TAiguillc du Tacul n'avant pu etre 
faite a cause du mauvais temps qui a contraric les hautes ascensions 
pendant la saison de 1894. 



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!2^ NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLAISC. 



11 



Points stationn^s. — Operations priparatoires. 

1890 

Slalions a Vorogvapke el h la rhgle-^clim^lre (^ Joseph). 



Bel-Achat. hdtcUcrie. . . 2154 

Planpraz. .... environ 2050 

Belv^d^re, sommct 2966 

Aiguille dcs Grands-Monteis, 

soiuincL 3298 



Pavilion dc Lognan. . . . 20 iO 

Montanvcrl, hotel 1910 

Charnioz, S-' 220o 



1891 

Slalionn an Iheodolile de 0'",14 Henri . 



Chalet de la C<'>te. . . . 


. . 1085 


Mauvais-Pas, S*' . . . . 


. 1657 


Les Praz (2 fois) .... 


. . 1060 


Chapcau, hotellerie . . . 


. 1601 


Les Tines 


. . 1088 


Flc«,'ere, hotel (2 fois). . 
Brevcnt, soinniet 3 fois). 


1877 


S-' du Montanvert. . . 


. . 1860 


. 2:i25 


Charnioz, S*' 3 fois . . 


. . 22o:; 


Bel- Achat, hotellerie. . . 


. 2i:i4 


Moraine rive gauche. . 


. . 1862 


Prarion, sonimct 


. 1967 


Moraine rive droite . . 


. . 1838 







1891 

Slalions a la regle-^climelre (Joseph . 



Montanvert, hotel 1910 

Charnioz, S-' 220"] 

Mauvais-Pas, S'' 16.j7 

Chapcau, hotoUerie 1601 



Rochcr de rHeiireux-Retour, 

somniet 350.') 

Rocher dcs Bosses, refuge. 4365 



Points stationn^s. — Operations definitives. 

1892 

Slalions au Ihdodolile de 0"',14 (Henri). 



Hautcs-Aulannes, soinmet. 2680 

Les Posettcs, S"' du somniet. 2201 

Bee de Lachat, S-' '2 fois. 2417 

Belvedere, sommet 2966 

La Flegferc, hotel (2 fois; . . 1877 

Aiguille aBochard, sominet. 2668 

Les Praz 2 fois; 1060 

Les Tines (2 fois) 1091 

Channoz, S'^ 2205 



Brevent, sonmiet 


2525 


Bcl-Acliat, hotellerie. . . 


2154 


L'Aiguillette, S*» Quest. . 


2284 


Plan de I'Aiguille, eabane 


2234 


Prarion, sommet (2 fois . 


1967 


Pavilion de Belle vue. . . 


1781 


Mont Lachat, sommet . . 


2113 


S'> de Tricot (Mont-Voras- 




say), sommet 


2299 



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12 



COURSES ET ASCENSIONS. 



Stafiofis au thdodolUe de 0",10 (Joseph). 



Chalcl dc la Cole 1085 

Les Praz 1060 

Lcs Tines 1091 

Brevent, souimet 2r>25 

LaFlegferc, hotel 1877 

Montanvert, hotel 1910 

Channoz, S*' 2205 

Mottets, S*' (Mer dc Ghico). 1606 

Buvette de la Moi-ainc, S''. 1849 

Mauvais-Pas, S»' 16.j7 



Chapeau, S-' 1568 

Piorrc-Poinlue, hotollerie . 2037 

BelvM^re, somnict 2966 

Grands-Mulets. hotelleric. . 3020 
Rochcr de 1 'Hcureux-Retou r, 

sommet 3505 

Refuge des Bosses 4365 

Mont-Blanc, soiniiict. . . . 480S 

Mont-Maudit, souimct . . 4465 



1893 

Slalions au Ikdodolile de (S"',\k (Henri). 



Aif'uille dc Loriaz ♦iommct 


2752 
2680 


Charlanoz. S'' 


1920 


Hautes-Aulanncs, sommet. 


Tele de Planpraz, S»' . . 


1963 


Lcs Posettcs, S** du 9omm^ 


2201 


Plan Lachal, buveltc. . . 


1572 


Les Poscttes, S»' Nord. . . 


2183 


Brevent, sonmiet (2 fois . 


2523 


Bee dc Lachat, S*^. . . . 


2447 


L'Aiguillctte, S»' Est (2 fois) 
Pointe de Pormenaz,8ommet 


. 2305 


Les Chczeries, S"* Nord . . 


2054 


. 2323 


Les Chezcries, S'' Sud. . . 


2132 


Saint- Antoine 


990 


Belvcdi^re, sommet. . . 


2966 


Prarion, sommet (2 fois). 
Pavilion du Prarion . . . 


1967 


La Fleg^re, hotel 


1877 


1860 


Aiguille a Bochard, sommet. 


2668 


Prarion, S*» Sud 


1870 


Les Charmoz, S''. 


2205 


Pavilion de Bellcvue . . . 


1781 


Plan dc TAiguille, cabane. 


2234 


Mont Lachat,sommct(2fois) 


. 2113 


Chalet dc la Cote 


1085 







Stations au th(fodo!ite de O™,!© (Joseph). 
Col du Geant, cabane . . . 3370 | Pclit-Flanibcau i . 



3135 



Slalions trigonomdtriques it/i^od. de O'^JO) el photographiquesy 
au phototlieodoiiie Laussedat (Joseph). 



Grands-Mulets, hotellcrie. . 3020 
Rochcr dc rileurcux-Rctour, 

sommet 3505 

Petit-Plateau 3047 

Grand-Plateau 3923 



Dome du G outer, sommet -. 4331 

D6mc du Gouter, S'' sup'.. 4258 

Mont-B!anc, sonnnet. . . . 4808 
Monl-Blanc do Courmayeur, 

sommet 4754 



1. Altitude d'apres TElat-Major. 

2. Allitude d'apres I'litat-Major. 



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2* NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 13 



Stations photograph iques au plwtoth^odolile (Josopli). 



Lcs Planards. . . environ i200 
Lcs Tissours . . . environ 1100 
Glacier des Bossons, pa- 
vilion (2foi9: 1310 

Lcs Oaillands. . . environ lO'jO 



Lc Chapcau, holellerie. . . J601 

Tete du Chapeau. environ 18C0 

T^tc de Lognan, . environ 2000 

Pierrc-Pointue, liotellerie . 20.*i7 

L'Aiguillette, S»' Est. . . . 2305 



Motlets. Mer de Glace, S-'. 1606 Bcl-Achat, hotellerie. 

1894 

Stations an theodolite de O^Ji (Henn). 



La Flegere,h6telleric. . . . 1877 

Aiguille-Pourrie, somniei. . 2'>62 

BnHent, sommet 2525 

L'Aiguillette. S-» Est. . . . 2305 

L'Aiguillette, S*' Guest. . . 2284 

Chalet de la Cote 1085 

Lcs Charmoz, S-' 2205 

Les Charmoz, S»' sup'. . . 2i71 

Plan do r Aiguille, cabane. 223 i 

Prarion, sommet (2 foisj. . 1967 

Pavilion du Prarion. ... 1860 

Prarion, S»' Sud (2 fois;. . 1870 
S*» do Tricot (Mont-Voras- 

say, sommet 2299 



Mont True, sommet .... 

La Croix sur Saint-Nicolas. 

Mont-Joly, sommet (2 fois), 

Au-dessus de N. D. de la 
Gorge 

Le Plan-Champ, chalei sup'. 

Pavilion de Trdlat^to. . . . 

S*^ de Trelat^tc (3 fois . . 

NantBorant, hOtellerie. . . 

La Balme, hdtellerie. . . . 

Aiguille de Roselette, som- 
met (2 fois) 

Pointo Nord des Fours, S*'. 

Pointo Sud dos Fours, S*'. 



2154 



1811 
1430 
2524 

1452 
1.534 
1970 
2454 
1458 
1705 



2383 
2756 
2174 



Stations tvigamomi^Jriques an photo lachiom^ Ire (Joseph). 
La Tour-Rondo, sommet . 3793 | S-' Helbronuer 3464 



Stations trigonomtHriques et photographiques 
ait photo tach6ometre (Joseph). 

Aiguille-Pourrie, sommet. . 
Aiguille deBlaiti^re, sommet. 

Le Couverclc 

Aiguille du Moine, sommet. 
Glacier du Gcant, a la Be- 

di^re, environ 

Col duGoant, cabane (2 fuis). 
La Noire, S-' (2 fois). . . . 
Gros-Rognon, sommet. . . 
Aiguille du Midi, sommet. . 

Cabane du Midi 

Arete de TAiguille du Midi, 

environ 



2525 
1920 
1877 
1534 
2375 
1860 



Br6vent, sommet 

Charlanoz. S-' 

La Fl<^gerc, hotellciic . . . 
Le Praz des Violaz, buvette. 
Cabane dc la Floriaz. . . . 
Pavilion du Prarion. . 

Prarion, sommet 1967 

Les Rognes, S*' 2851 

Montanvert, S*' 1860 

Charmoz, S*» 2205 

Charmoz, S** su/ 2471 

Allee-Verte, S-' 2035 

S-'duTacul 2220 

Montague de la C6te,sommet. 2589 



2562 
3506 
2736 
3414 

2850 
3370 
3560 
3541 
3842 
3554 



320(1 



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H COURSES ET ASCENSIONS. 



Stations photograpfiiques au pfiolotac/t(*omdtre (Joseph). 



Chalet de la Cote. . . . 
Usinc d'electricite, environ 
Lcs Praz, environ .... 
Les Planards^ environ. . 
Pentes dr Blaiti^re, environ, 
L'AiguiUrtto,S*' Quest. 



1085 
H50 
1070 
1200 
1100 
228 1 



L'Aiguillettc, S"' Est. . . . 230" 

Bel-Achat, hAtellorie. . . . 2154 

Glacier du Oeant, environ. 2250 

Mottels, S-' (Mordo Olaco) . 1605 

Lc Chapoau. hotcllerio. . . 1601 



Nousavons r^sum6 plus hautletravaUde triangulation ; 
quant au leve de detail, nous sommes enfin sortis de la 
p^riode d'essais, et les 400 cliches ex6cut6s en 1891 vonl 
nous permettre d'aborderle figure du terrain. Ces cliches 
se rapportent a la valine autour de Chamonix, aux pentes 
delaFl^g^re et du Br^vent, aux Aiguilles de Chamonix, 
au massif de TAiguille-Verte, a la Mer de Glace et aux som- 
mit^s qui entourent les glaciers du G6ant, de Leschaux et 
de Tal6fre. Quant h T^poque de la publication des premieres 
feuilles, nous n'en pouvons rien dire encore, pour plusieurs 
motifs ; d'abord, I'interpr^tation du terrain donnera lieu, 
comme on peut s'y attendre, k des difDcult^^s dont la solu- 
tion exigera un certain d^lai; ensuite, nos feuilles chevau- 
chent sur plusieurs valines, ou m6me sur plusieurs pays, 
ce qui exige, pour chacune d'elles, le lev^ prealable d'une 
surface de terrain notablement plus (^tendue que celle 
qu'ellecomporte. En attendant, nouscontinueronsapublier 
des revisions partielles de groupes de montagnes litigieux 
ou incertains. En 1892, nous avons ainsi fait connaitro 
quelques documents nouveaux relatifs aux Aiguilles-Rou- 
ges: nous traiteions aujourd'lmi des Aiguilles de Chamonix. 

HISTORIQUE OES AIGUILLES OE CHAMONIX 

Cartes. — Les cartes de la premiere moitie du xvni* si(>cle 
rtaientii Irop petite echelle pour que les Aiguilles de Cha- 
monix pusseul yrtre indiquees. Lo premier essai de carte 



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^'^ NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 17 

ddtaQl^edela region duMont-Blancfutex^cut^ par Murtel* 
et public en 1741. G'etait un itin^raire de voyageur plut6t 
qu'une carte. Outre le Mont-Blanc, un certain nombre 
d'aiguilles y sont figur^es et denommees. La partie qui 
nous occupc n'est representee que par le Monianvert, mas- 
sif montagneux important figureentrele glacier desBossons, 
le glacier des Bois et la Grande-Vall^e de glace (glacier du 
G(§ant). 

La carte de Martel passa inaper^ue des g6ographes, qui 
continuerent pendant un demi-si^cle a ne figurer au Sud 
de TArve que des montagnes sans importance. Bourrit 
lui-meme,qui etudia longtempsces regions, ne semble pas 
avoir eu connaissance du trace de Martel, car la carte qui 
figure entetede ses ouvragesn'est qu'une esquisseinforme, 
ne mentipnnant m^me pas les montagnes nommees sur 
celle de Martel. 

A la fm du xvin« si^cle, un savant genevois, Pictet, 
entreprit de figurer en detail les montagnes qui environnent 
Chamonix. La Carte particuliire des glaciers du Faucigny 
et des environs du Mont- Blanc, publico dans le tome P"^ des 
Voyages dans lesAlpes deSaussure(1779), est une premiere 
esquisse dela grande carte de Pictet, qui futpubli6e integra- 
lement dans le tome II du m^me ouvrage ^. 

La carte de Pictet constitue le premier essaideleve topo- 
graphique du massif du Mont-Blanc. Au moyen de deux 
stations choisies sur le bord du L^man, le Pit ton de 
Saleve et le Signal de Bougy, dont la distance etait donn^e 
par une triangulation, I'auteur determina trigonometri- 
quement les positions de toutesles sommites connues 
avoisinant le Mont-Blanc, particulierement les Aiguilles 

1. Martel, Le cours de CArve, contenantlle Plan des [glacier es de 
Chamountj etdes plus hautes monlacines (Carte du Voyage aux glacieres 
du Faucigny de Martel), 1742. 

2. A. Pictet, Carte de la partie des Alpes gut avoisine le Mont- 
B/anc (piiblioe par H.-B.de Saussure, Voyages dans les Alpes, t. II, 1786) 
echelle du 134,000'. 

ANNUAIRE DE 1894. o 



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18 COURSES ET ASCENSIONS. 

du Dru et du G^ant, dont la premiere servit de rep^re pour 
la vallee de Chamonix, el la seconde servit a relier cette 
vall6e aveccelle d'Aoste. Deux bases, mesurees, Tune dans 
la valine de Chamonix, Tautre sur le glacier de Tal^fre, 
procur^rent le detail n^cessaire, et le reste fut placd a la 
boussole, par des rel^vements sur les positions connues. 

Le r^sultat de ce travail fut une carte assez conforme a 
la r^alit^ dans ses grandes lignes. Le point faible rdsidait 
dans la representation des glaciers sup6rieurs etint^rieurs, 
qui resta rudimentaire, et dont Tossature rocheuse ne fut 
pas ligur^e. 

Pour les Aiguilles de Chamonix, nous trouvons sur la 
carte de PictetTAiguillerfM A/?di, les Aiguilles des Charmoz, 
d(3nomination appliqu^e itoutes les autres, et TAiguillede 
Tre-la'porte. Le glacier des P^lerins s'6tend au pied de 
toutes ces aiguilles, au-dessusdu Montajivert, dontle nom 
s'appliquea toute lamontagnequi s'etendentre les glaciers 
des Bossons et des Bois, La carte de Pictel etait dessin^e en 
perspective cavaliere, selon Tusage de I'^poque, ce qui 
emp^chait de voir nettement la forme du relief. 

V Alias Suisse de Weiss * nous donne une premiere 
representation du Mont-Blanc avec ligur6 par hachures. 
Le massif n'y est qu'esquissd, 6tanten dehors du territoirc 
Suisse, et parait avoir 6i6 trace d'apres la carte de Pictel, 
avec quelques modiflcations. La cr^te des Charmo/. y est 
iiguree sous le nom de Montanvert ; les autres aiguilles, 
jusqu'i TAiguille du Midi, ne sont pas nommees. Le gla- 
cier des Pelerins est represents descendant dans la vallee, 
paralieiementau glacier des Bossons, la Mer de Glace y 
porte son nom actuel pour la premiere fois, et le glacier 
duGeant y est encore appel6 glacier du TacuL 

On trouve ici une serie de noms locaux changes par les 

1. Atlas Suisse, leve et dessinti par J. H. Weiss; la partie hors 
de.< frontieresj dessine et gvav4 a Aarau par /. Schf*urman, 180C. 
Kcholledu 122,000*. 



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li" NOTE SU^ LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 19 

voyageurs. 11 r^sulte de Texameii des ouvrages de Saus- 
sure que les habitants appliquaient le nom de glacier des 
Bois h tout le glacier qui s*6tend depuis la source de 
TArveyron jusqu'au Tacul. A ce point, le glacier des Bois 
se divisait en trois branches, le glacier de Talefre, le gla- 
cier de Ldckaud et le glacier du TacuL Bourrit Tappelait 
la Vallee de Glace et le comparait k une mer dont les flots 
se seraient subitement gel6s; la comparaison plut, et le 
nom resta. Aujourd'hui, on n'appelle plus glacier des 
Bois que la partie inf^rieure, depuis la source de TArvey- 
ron, aupr^s du hameau des Bois, jusqu au Chapeau. Le 
changement du nom de glacier du Tacul en glacier du 
G^ant est plus moderne ; nous en parlerons en traitant de 
la region de I'Aiguille du G^ant. 

Bacler d'Albe, qui habita longtemps Sallanches, dtait 
bien plac6 pour connaltre le detail du massif du Mont- 
Blanc; aussi sa carte* marque un progr^s, bien qu'il n'ait 
fait aucuB lev6 topographique. EUe est, il est vrai, 
(^trangement d^form^e, 6tir6e dans le sens de la longueur 
du massif, mais les glaciers y sont nettement s^par^s par 
des aretes rocheuses, et, pour la premiere fois, les Aiguilles 
de Chamonix : Aiguilles des CkarmoSj de Blaitiere, du Plan^ 
du Midi J sont nomm^es el misesa leurs places respectives. 

Le figure du terrain s'am^Hora sensiblement dans les 
cartes qui suivirent. Nous n*avons pas pu nous procurer 
la carte d'ltalie publi^e en 18H *, ni la carte sarde publi^e 
par Momo en 1818^; mais la carte des Alpes de Raymond % 
qui est de la m^me ^poque, donne un dessin passable des 

1. Bacler d'Albe, Carle y&n^mle du thedtre de la (/uerre en Italie et 
dans les Alpes, 1802, ^chelle du 251,000% 

2. Deposito della Guerra, Carta amministrativa del Regno d'lta- 
lia, 1811, echelle du 500,000*. 

3. Momo ^Giuseppe , Carta corografica degli Stall in Terrafeitna di 
S. M. ilHe diSardegna, 1819, cchcUe du 284,750*. 

4. Raymond, Carle tofjographiquc des Alpes, compren ant le Piemontf 
la Savoie, le comld de Nice, le Valais, le diLchede G^nes, le Milanais et 
partie des £lals limilrophes^ drcssce a un 200,000', 1820. 



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20 COURSES ET ASCENSIONS. 

divers glaciers, sans details sur les sommets. Ce figure ne 
futpas suivi sur la carle de Capitaine', ou les details sont 
fanlaisisles dans celte region. 

On voit que, pendant les cinquanle ann^es qui suivirent 
la publication de la carle de Pictet, la cartographic du 
Mont-Blanc avail progress^ insensiblement, bien qu'aucun 
lev6 topographique n'ail 6{6 ex^cul^. La carle des Elals 
Sardes publiee en 1841^ monlre T^tal des connaissances 
a celte 6poque. Dans celle carte, la physionomie g^n^rale 
est bonne, et la position respective des divers glaciers est 
assez exacte. On ne pouvait guere faire mieux qu'en 
executant un lev6 par les proc6d6s r^guliers; Forbes fut le 
premier qui cnlrepril ce travail, du moins partiellemenl. 

C'est en 1842 que ce savant professeur publia sa grande 
carle de la Mer de Glace^. Bien qu'elle fAt limitee k une 
fraction du massif, celle carle fut pr^cieuse par le nombre 
et la precision relative des details qu'elle donna pour la 
premiere fois. Le point de depart 6lait une base de 
920 m5t. environ*, mesur^e sur la route rectiligne* qui 
conduit des Praz aux Tines. Une chaine de triangles fut 
conduile dans la vallee de la Mer de Glace, jusqu'au gla- 
cier de Leschaux. Les points trigonom^triques ainsi oble- 

1. L. Capitaine, Carle de la France a un 345,600', awjmentee par 
Belleime et par le D6p6t de la guerre, 1822. 

2. Ufficio TOPOGRAPHico piEMONTESE, Carta degll Stati di 5. M, 
Sardain Terraferma, 1841, echcllc du 250.000*. 

3. Map of the Mer de Glace of Chatnouni and of the adjoining Mouu' 
tains. Laid down from a detailed Survey in 1842 6y professor Forhes. 
Echellc du 2o,000«. 

4. Travels trough the Alps of Savoy, Ay James D.Forhes, p. 103, The 
Base Line. Dans revaluation faite par Forbes de la longueur desa base 
il a ouhli^ de , compter une longueur de 26 ft. 2,50 in., soit 8*, 00, de 
sorte que, ind^pendamment de Terrcur possible sur I'etalonnage do sa 
chaine, toutes scs distances et ses diftercnces de niveau sont trop 
faiWes; on pent sen assurer par Texamcn de sa lisle d'altitudes : celle 
du Montanvert, qui lui a servi de base, est k pen pr^s exacte; cellos dc 
la vallee sont trop fortes, et toutes celles des sommiles sont trop 
faiblcs. 



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2** NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MOXT-BLANC. 21 

nus servirent, ainsi que quelques stations auxiliaires, j\ 
d6lerminer, par intersection, la position des principales 
sommit^s, et a aider, par des vis^es h la boussole, h I'in- 
terpr^tation des details; la mesure des angles z^nithaux 
permit d'obtenir ['altitude relative de tous les points tri- 
gonom^triques. Tout ce travail paraft avoir 6t6 fait avec 
beaucoup de soin ; malheureusement, la forme Ires defec- 
tueuse des triangles, les recoupements trop obliques, 
rinsuffisancc des verifications, joints a une erreur dans 
revaluation de la longueur de la base (voir la note 4 de 
la page prec^dente), conduisirent, pour les positions et 
surtout pour les altitudes, h des r^sultals diff^rant sen- 
siblement de la r^alite. Malgr^ ces divergences, Toeuvre 
de Forbes n'en reste pas moins un document des plus 
interessants. 

Les Aiguilles de Chamonix y sont Irait^es avec detail. 
On trouve les Aiguilles du Midi, de Blaiti^re, de Gr^pon, 
du Chcrmoz et du PetU-Charmoz; mais, par une erreur 
inexplicable, les noras des Aiguilles de Blaitiere et de 
Grepon sont donnas aux Aiguilles du Plan et de Blaitiere, 
qui etaient pourtant nommees correctement sur les pano- 
ramas de Saussure et la carte de Bacler d'Albe. Cette 
erreur persista longtemps, jusque dans la carte d'Adams- 
Reilly. Les glaciers au pied des aiguilles sont bien repr6- 
sentes. 

La Carte topographique de Suisse au 100,000®, publi^e 
en 1861, par le Bureau d'Etat-Major federal, sous la direc- 
tion du general Dufour, causa quelque desillusion aux 
alpinistes qui croyaient y trouvor une bonne topographie 
du Mont-Blanc. Ce massif, qui, pour la partie en dehors du 
lerritoire suisse, n'y est qu'esquisse, est traite d'apr^s les 
carles anciennes, et la carle de Forbes ne parait pas avoir 
eieconsullee. La Mer de Glace y est representee d'une lar- 
genr demesuree, s'etendant jusqu'^ la crfite des Charmoz. 
L{| Blaitiere y est encore appel^e Aiguille de Cr^pon {sic)^ 



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22 COURSES ET ASCENSIONS. 

et le glacier des Pt^lerins y porte le noni de glacier des 
Nantillons. 

La carte g^ologique d'Alph. Favre* est plus correcte 
comme figure de terrain, mais le Greppon est encore k la 
place de la Blaitiere, et la Blaili^re k la place de TAiguille 
du Plan, comme dans la carle de Forbes. Le glacier des 
Nantillons est appel^ glacier de Greppon. 

La carte de Pitschner^ fut 6galement dressǤe d'apres 
celle de Forbes. Les nomsdes aiguilles y sont illisibles. La 
partie sup^rieure du glacier des Nantillons y est reprc^- 
sent6e comme glacier separ6, et appel6e glacier de Grepon, 

Nous arrivons enfin h. la p^riode contemporaine, post4- 
rieure k Tannexion de la Savoie, 6poque c^ laquelle fut 
ex6cut6e, par les officiers de lEtat-Major frauQais, la 
triangulation r^guliere de ce pays. Un certain nombre de 
points trigonom^triques furent d^terminrs sur le massif 
du Mont-Blanc, avec une precision suffisante pour ap- 
puyer les lev^s de detail, ex^cut^s, dans la region qui 
nous inl6ressc, par Mioulet; on sait a quelle oeuvre 
remarquable aboutirent les travaux de ce savant ofQcier'. 

A la m6me epoque, Adams-Reilly faisait une carte du 
massif tout entier*, et il pent iHre int6ressant de rappeler, 
d'apres Tauteur lui-mi^me^, comment il a proc^de pour 

\, Alph. Favre, Carte g^ologique des parties de la Savoie^ du Pi^- 
monl et de la Suisse voisines du Mont-Blanc. Grave chez Wurster, li 
Winterthur, 1862. fichclle du 150,000-. 

2. Uebersichtskarle vom Glelscher and Felsen-Systemder Mont Blanc 
Kette, gezeichnet von D*" W. Pitschneu, mit Zugrundlegung der 
Prof. Forbes* schen Karle vom Mer de Glace und dem angrenzenden 
Gebiete (dans Atlas zum Mont Blanc, accompagnant : Der Mont Blanc, 
Darstellung der Besteigung dcsselben aw 31 . ./w//, 1 . und 2. August 18o9), 
Oondve, 1864. 

3. Massif du Mont- Blanc, exlraildcs minitlesde la Carle de France j levii 
par}il.MiEVLKr,capitained'£:tat-Major.VRv\3, 1865. fichelledii 40,000". 

4. Adams-Reii.ly, The Chain of Mont Blanc, from an actual Stirveg 
in 1863-64. London, 1865. Echolle du 80,000'. 

5. Adams-Keilly. a rough Surreg of the Chain of Mont Blanc 
{Alpine Journal, \o\. I,juin 186i^. 



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2^ NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 23 

l'ex6cution de ce lev6. Adams-Reilly parlit de la ligne 
Fl^gerc-Br^vent, dont il oblint graphiquemenl la Jongueur 
en utilisant les observations de Forbes; puis il 6tablit, 
depuis le col de Balme jusqu'au col Ferrex, en faisant le 
lour presque entier dn massif, una chalne de vingt star 
tions, reunies entre elles par les proc6d^s les plus exp^r 
ditifs, et souvent aussi les plus risqu^s*; il construisit son 
lev6 a r^chelle du 40,000**, et, apr^s avoir coinpl6t6 le 
circuit au moyen de la carte du g6n6ral Pwfour, il con- 
stata que la fermeture avait lieu a 180 metres pres ;il trouva 
^galement une verification satisfaisante de ses operations 
en comparant les positions dun certain nombre ^e points 
lrigonom6triques, d6terminees par les officiers frangais, 
jivec celles qu*il leur avait assignees sur son lev(5, compa- 
raison qui ne r6vcla, dit-il, que des dilT^rences insigni- 
fiantes. 

Quant au detail, il reposait sur environ 200 points 
approximativement fix6s au tbdodolite, sur un grand 
nombre de croquis, pris des diffc^rentes stations, et sur des 
photographies; enfin, quelques emprunts furent fails a 
la carte de Forbes, k la carte f6d6rale Suisse, et aux levels 
de Mieulet. Une lacune regrettable de cette carte, c*est lab- 
sence complete de cotes d'altitudo. 

Adams-Reilly conserva, pour les Aiguilles de Blaiti^re et 
du Plan, les noms fautifs de Gr^pon et de Blaitiere donnas 
par Forbes, et se trompa pour la position du Plan de I'Ai- 
guille, qu*il placa dans le cirque de Blaitiere. A part ces 
details, cette carte, dans la region qui nous occupe, repr^- 
sente assez bien le terrain. 

On pent dire que la topographic des officiers de rEtat- 



1, « J'etais oblige, dit rauteur, do prendre les observations que jo 
pouvais et de m'en contenter. Un ingenieur sentirait ses cheveux sc 
dresser sur sa tAto, k la maniere anli-professionneliedoni certains de mes 
resultats ont ete obtenus. Mais, cependant, ces rrsultats ne penvent Sire 
ivH eloignt's de la verite. » Aoams-Reillv, loc, cif., p. 208-269. 



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2A COURSES ET ASCENSIONS. 

Major franQais fut la premiiTe qui s'appuy^lt sur des points 
Irigonom^triques precis, el fill ex^cut(§e suivant dos pro- 
cM6s d^finis et r^guliers; aussi a-t-elle abouti g^n^rale- 
menl a une representation plus oxacte que les pr^c^- 
dentes. Le travail de Mieulet surtout, qui fut execute avec 
un soin et un talent partieuliers, donna des r^sultats remar- 
quables. 

Les Aiguilles de Blaitiere et du Plan y sont retablies ii 
leur veritable place; mais le Gr^pon est d61og(^ a son tour, 
et son nom vient figurer au lieu et place de celui de 
Petit-Charmoz. Quant au v^rilable Grt^pon, il n'est pas 
figurd, comme nous le d^montrorons dans le paragraphe 
special k celte aiguille. 

La carte de Mieulet, sauf quelques erreurs de detail, a 
fix6 la geographic du Mont-Blanc jusqu'a nos jours, et 
c'est d'apr^s cette carte qu*ont 6ie dress^es toutes les 
cartes ult^rieures; nous aurons done peu de chose h dire 
sur ces dernieres, et nous nous bornerons a enregistrer 
les changements de denominations fails par certains au- 
teurs. 

La feuille 21 de la carle de Tfitat-Major sarde au 50,000% 
publide en 1869, est la copie a peu pres exacte de la 
carte de Mieulet, sauf pour les altitudes, qui resultent de 
la triangulation sarde. La reduction au 250,000* de la carte 
federate suisse, les cartes qui accompagnent les ouvrages 
de M. Ed.Whymper* etde M. Ch.Durier^ontete dressies 
d'aprfes celle de Mieulet. 

L'execution de la carte de Viollet-le-Duc ^ a seule, depuis 

1. Ed. Whympkr, Escalades dans les Alpes de 18G0 a 1869. Traduit 
par Ad. Joanne. Paris. Carte au 240, OOO*. 

2. Ch. Durier, Le Monl-BUmc, Paris, 1877. Carte au 80,000- dresseo 
par Hansen. 

3. Le massif du Monl Diane, carte dress^e ii un 40,000* par E. Viol- 
let-le-Duc d'apr^s ses rcleves el etudes siu*le terrain de 1868 a 187r», 
avec Taide des minutes du Dt^pot topographique de la Guerre et Jes 
leves de M. MiF.up:T, cajjitaine d'fiti^t-Major, 187(i. 



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2** NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 25 

Mieulet, doting lieu h des etudes sur le terrain ; mais,dans 
ces etudes, Tauteur se proposait principalement de rec- 
tifier, au moyen des nombreux dessins qu'il avait ex6cut^s 
dans toutes les parties du massif ', le figiir^ des cartes exis- 
tantes, surtout en ce qui concerne les glaciers et les 
rochers; les chemins ont aussi donn6 lieu li de nom- 
breuses rectifications. Mais le squelette de cette carte ainsi 
que les positions des points ont 6t6 enipruntds, du moins 
pour toute la partie centrale, k la carte de Mieulet; les 
points cot^ sont tons, sans exception, extraits de cette 
derniere, m6me avec leurs fautes de gravure; leurs posi- 
tions n'ont pas ^t^ fid^lement reproduites et les hearts de 
100 k 200 metres sont Ir^s frequents; les points de la zone 
Suisse sont extraits des minutes de la carte suisseau 50,000°, 
(Atlas Siegfried), qui, pour cette region, n'a 616 publi^e qu'en 
1878-1879; les points de la region italienne sont sans doute 
tir6s d'une ancienne carte du pays; enfln, une petite zone 
au Nord et une au Sud contiennent seules quelques cotes 
qui paraissent in^dites. 

II n*y a done pas lieu de s'^tonner que I'orographie des 
Aiguilles de Chamonix soit rest6e, sur la carte de Viollet- 
le-Duc, <je-qu'el!e 6tait sur la carte de Mieulet; Terreur du 
Gr^pon n'a pas 6t6 corrig^e. 

Mentionnons enfln, pour m6moire, les cartes ins6r6es 
dans les GwirfesdeMM. deMorlillet*,John BalP, Baedeker*, 
Paul Joanne S et la carte de M. Perrin^ 

1. E. \iohhET-hK-Dvc,Lemassifdu Mont -Blanc, Paris, 1876, pp. 9-14. y 

2. G. DE MoRTiLLET, Guidc en Haute-Savoie, Chambory, 1876. 

3. John Ball, The range of Mont Blanc, carle dans : A Guide to the 
Western Alps, Londrcs, 1877. Carte au 232,000-. 

4. B.cDEKER, Carle du Massif du Mont-Blanc au 250,000", dans La 
Suisse et les pays limitrophes, 

5. Paul Joanne, Itin^raire de la Suisse^ du Mont-Blanc, de la valine 
de Chamonix et des valines italiennes. Carte dossinoe par Thuillier. — 
Dans la dcrniorc edition du Guide de la Savoie, M. Joanne, sur notre 
avis, a remis le Gr^pou a sa vraic place. 

6r !.e Mont- plane et la valUe de Chainonix a Vrcl^elle du 80,000*, 



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26 COURSES ET ASCENSIONS- 

Nous ne pouvons pas terminer ce court historique sans 
parler de la carte au 100,000* du Service vicinal ^ditc^e 
par le Minist^re de rinterieur,si commode pour le touriste 
par son format et par sa clart6. Gette carte est mailheureu- 
sement d^par^e dans notre rt^gion par diverses erreurs, 
que nous croyons devoir signaler dans Tintt^r^t des voya- 
geurs, et aussi dans Tespoir que le savant directeur du 
service les fera corriger dans la prochaine Edition. Nousne 
faisons que relever en passant quelques fautes de gravure : 
Aiguilles de ChamoZj pour Charmoz; Serarcs de Tal^fre, 
S^rai^cs du G6ant, pour S^racs; les Pines , pour les Tines; 
torrent des Mantillons, pour Nantillons, tandis que le gla- 
cier des Nantillonsest bien orthographic. Nous nous arrfi- 
terons davantage sur quelques erreurs g(5ographiques, qui 
pourraient induire en erreur les touristes, et nous signa- 
lerons les suivantes : 

Le Moni-Maudit est cot6 4,771 metres au lieu de 4,471 
metres. M. Durier a fait remarquer depuis longtemps que 
le cliiffre 4,771 est une orreur de gravure de la carte de 
Mieulet, le Mont-Maud it figurant avec sa cote correcte sur 
la carte de Ffitat-Major au 80,000^ 

Le col du G^ant a 6t6 mis par erreur a la place du col 
de Rochefort^ entre les Aiguilles-Marbrdes et I'Aiguille du 
Ge'ant, tandis qu'il se trouve en rcaUt6 entre les Flambeaux 
et les Aiguilles-Marbrees. 

Le col des Hirondelles a (5te plac6 entre T Aiguille de Les- 
chaux et les Petites-Jorasses, tandis qu'il est entre les 
Petites et les Grandes-Jorasses, au point cote 3,477 sur la 
carte de Mieulet. 

V Aiguille du Gdant est plac^e au Sud-Est de sa position 
vraie, avec la cote 3,878, au lieu de 4,019. Le point 3,878 
(Mieulet) n'est qu'une epaulc de cette Aiguille. 



(Vapves les carles des JElats-Afajors 1 1 alien, Franrais el Suisse. Cliani- 
l)rrv, chez PeiTin. 



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2*^ NOTE SUR XA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 27 

Enfin, on a flgur(5 sur le versant Nord du Mont-fUanc du 
Tacul une cabane qui n'existe pas, tandis qu'on a omis d'in- 
diquer celle des Grands-Mulets, sur le rocher bien connu 
(3,050), entre les glaciers des Bossons etde Taconnaz, ainsi 
que celle du Midi, au Sud de I'Aiguille de ce nom, au point 
3,56i. 

Panoramas. — De nombreux panoramas ont 6t^ publics 
ii toute ^poque * ; nous ne citerons que ceuxqui figiirent dans 
des ouvrages devenus classiques et qui sont entre toutes 
les mains. 

Le panorama public par Saussurp, dessin^ par Bour- 
rit, indique correctement les Aiguilles du Midiy du Plan 
et de Blaitiere] les autres aiguilles sont bienfigurees, mais 
ne sont pas nomm^es. 

Celui de Pitschner est tr^s di^taill^, mais contient de 
nombreuses erreurs. L'Aiguille du Plan y est nomm^e 
Blaitiire, la Blaiti6re y est appel^e Gr^pon, comme dans 
la carte de Forbes. Les (jrandes-Jorasses, dont le sommet 
s'aper^oit dans le col des Nantillons, y sont ni)pel(^es 
Aiguille du Gdant ei sont figur^es beaucoup trophautes, 
tandis que le veritable Gr^pon y est appelt^ partie des 
Grandes-Jorasses, 

Le panorama qui accompagne la carte de Viollet-le-Duc 
est bon en ce qui concerne les Aiguilles deChamonix, sauf 
toujours pour le Gr^pon. Golui du G^iide Bauleker ai)peUe 
Taiguille du Plan, Blaitiere, etla Blaititire, Crt^pon. 

Enfin le panorama du Guide Joanne ne nomme pas 
TAiguille du Midi et place correctement I'Aiguille du Plan, 
mais le nom d'AiguQle de Blaitiere est appliqu6 i^i une 

1. Parmi les panoramas ancions, nous en citerons un, tres soigne, 
puhlie en 1836 par Martin Barry Aixn?, Ascent to the summit of Mont 
Blanc in 1834. L'Aiguillo des Charmoz ycst appcloc Aiguille des Ctiav- 
moz ou d'Entre-ia-Porte, la Bbiiliferoprond le nom d'aiguillo du Grep- 
pond, ft I'Aiguille du Plan y figure sous le double nom d'Aiguille de 
Blaitiei^e ou du Plan. \.e glacier des Nantillons y est nomme glacier 
du Greppond. 



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28 COURSES ET ASCENSIONS, 

6paule de I'Aiguille du Plan, tandis que la Blaiti^re de 
Chamonix est appelde Crepon, la haute pointe et le Gr6- 
pon vrai restant sans denomination. Le Grand et le Petil- 
Charmoz y sont correctement places. Ce panorama 6tant 
Mquemment consults par le touriste, nous mentionnerons 
quelques autres erreurs, bien qu'elles soient en dehors des 
Aiguilles de Chamonix : Aiguilles de Leschauxy inscrit au 
lieu de Petites-Jorasses; Peiiles-Jorasses ^diu lieu de col des 
Hirondelles; Aiguille de Saussure, au lieu de Mont-Maudit, 
et Aiguille du GofUer, au lieu d'Aiguille de Bionnassay. 

Outre les cartes et les panoramas, nous aurons souvent 
h. citer I'excellent Guide de Kur;?* qui a souvent cherch(5 h 
corriger les erreurs des cartes existantes. 

DESCRIPTION DES AIGUILLES DE CNAMOmX 

Les Aiguilles de Chamonix forment une chaine qui s'etend 
de TAignille du Midi k T Aiguille des Charmoz, s«''parant la 
valine de Chamonix du glacier du G6ant et de la Vallee- 
Blanche. 

L'Aiguille du Midi est separ6e du Mont-Blanc du Tacul 
par le col du Midi, large 6chancrure couverte de neige, au 
bord de laquelle est b^tie la cabane de I'Aiguille du Midi. 
Trfes abrupte du c6t6 de Chamonix, I'Aiguille du Midi forme 
du cbi(t de la Vallde-Blanche un petit groupe de pointes ne 
s'c^levant que d'environ deux cents metres au-dessus du 
glacier. 

La chatne se dirige ensuite vers le Nord-Estjusqu'k T Ai- 
guille de Blaiti^re. EUe est d'abord surmontee par une 
longue ar^te de neige, jusqu'au col du Plan, ^galement 
neigeux. \A commence Tarftte rocheuse, par un gros mas- 
sif sans nom qui lance au Sud-Est une arete dont \c Petit- 
Hognon n'est que le prolongement. Apres une leg^re de- 

1. Louis Kurz, Guide de la chaine du Moj^t- Blanc a I'usaf/e de^ 
gscen^ionnisics, Nourhalcl, 1892, 



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2" NOTC sun LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 29 

pression, on arrive au massif de I'Aiguillc du Plan^ dont la 
cime, semblable k une tour, s'^l^ve au-dessus d'un petit 
glacier couronnant les crates du c6t6 de Chamonix. 
L'Aiguille du Plan dniet au Sud-Est un puissant chatnon 
termini par la belle Dent du Requln^ qui n'avait pas 6t^ 
vaincue jusqu'en 1893. Une autre arftte se d^tache au 
Nord-Ouest et Adent se terminer au Plan de V Aiguille, 

Continuant vers le Nord-Est, on rencontre plusieurs som- 
mit^s 61ev6es, faisant partie du massif du Plan, puis deux 
cols profonds surmontant des pentes vertigineuses, qui 
s^parent TAiguille du Plan de TAiguille du Fou^, relive, par 
une ar^te 61ev^e, a I'Aiguille de Blaiticre. Gelle-ci est s6pa- 
r^c par un col abrupt, garni d'une ardte vive de glace, de 
la Blailiere de Chamonix^ formant un petit cbalnon vers le 
Nord-Est. 

La cr6te descend ensuite rapideraent au double col des 
Nantdlons^ jusqu'ou s'6l6ve, sur le versant de Chamonix, 
le glacier des Nantillons. 

Au dela se dresse I'Aiguille rfe Grepon, veritable muraille 
verticale, longue et ^troite, si mince que, vue du col du 
Gdant, elle semble 6tre un ob^lisque ^. 

Le Gr^pon est s6par^ du Charmoz par un col pen pro- 
fond. Aussit6tapr^s ce col, la chaine se divise en deux par- 
ties, Tune se dirigeant vers le Nord-Est, fournissant une 
aiguille extrftmement aigue, visible du Montanvert, puis des- 

1. Voir ci-apr^s page 35 Torigino do ce nom. 

2. Nous avcrtissons Ics touristos qui voudraient rcconnaitrc sur Ic 
terrain Ics Aiguilles des Charmoz et de Grepon, que ccs aiguilles, tres 
visibles et bicn separees lorsqu'on est a Chamonix ou au Brevenl, sont 
beaucoup plus difdcilcs k identifier dans les autres directions. De la 
Flegerc et du Belvedere, lo Charmoz se projette en partie sur le Gre- 
pon, ce qui Ic rend difficile k distinguer. Do la Mcr de Glace, on ne 
voit que le Charmoz, qui cache le Grepon ; du Couvercle, ces deux ai- 
guilles se voient bicn en face, mais presentent leur versant Sud, 
peu reconnaissable pour I'observatcur qui ne connait que le versant 
Nord. Enfin, du glacier et du col du Geant, Ic Grepon est visible, 
tandis quele Charmoz est compUtement cach^. 



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80 COURSES ET ASCENSIONS. 

centlaiit rapidement et s'infl^chissant vers I'Esl, pour se 
terminer h la T^te de Trelaporte. L*autrc chainon, plus im- 
portant, forme le Grand-Chavmoz, puis d^lache an Nord- 
Est un petit chainon diWsant en deux le glacier de laThen- 
dia, descend ensuite au Nord-Ouesl au col de tlttmla^ forme 
\e Pelii'Charnioz, s'(3chancre au col de la Buche, remoote a 
r Aiguille de I'M, et se termine enfm par la longue Crete in 
CharmoZj courant vers le Nord jusqu'au^V^fia/ des Charmoz 
oil se termine la chalne. 

Telle est la chaine des Aiguilles de Chamonix : nous al- 
iens maintenant en 6tudier en detail chaque partie. 

Nous ferons remarquer que laltitude qui suit le nom de 
chaque point est celle que nos observations et nos calculs 
lui asfeignent; mais ces calculs ne sont encore que provi- 
soires, et les cotes indiqu6es pourront, dans la suite, su- 
bir une l^g^re Variation, d'uri tres petit nombre de metres 
(un ou deux au plus pour les points trigonom^triques. 

Aiguille du Midi, 3,8^2 metres. — II ti*y a aucune diver- 
gence entre les auteurs des cartes et des panoramas, rela- 
tivement a la position de cette aiguille. 

Quant a son altitude, Saussure Tavait ^valu^e a 3,905 m^t. 
et Forbes (d'apres Saussure) a 3,908 metres. G'est un point 
trigonom^trique de I'fitat-Major francais, qui lui assigne 
3,8i3 metres. Cette cote figure sur la carte de Mieulet et 
sur le 80,000^; tons les auteurs reproduisent ce cliilTre, 
que nous avons reconnii a ti*es i)eu pres exact. 

L'Aiguille du Midi forme sept ou huit pointes, rt^unies 
par une ar^te. Une seule, u I'Ouest, est separ^e de la prin- 
cipale par un col profond; son altitude est d'environ 
3,795 metres. 

Le nom de lAiguille du Midi provient de ce qu'elle est 
(5clairde ^ liiidi d'une certaiile manii^re, qui permet aux 
habitants de la vallde dc regler sur elle I'lieure de leur repas. 

Col du Midi, 3,533 mel. environ. — On' appelle ainsi une 



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AIGUILLES DE CHAMOMX 

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Trace r^l 

7)i»ace dtla oarte d'Etstt-Jiytn* 

Bointa tntsonomctrMquea 

A ppinmires 

A — aeoondaires 

c del'MUtt -Major 

Points &*aphiqueB eotea 



les Charino^ / i^ 



- nouwJle car^ 



deI'EUtt-JI1aJ€>n 




PlanderAiguiUe 
A22S« Cabane 



la Tupiaz nu 
Plan dc I 'Ai^uith 



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2'* NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONTBLANC. 33 

large depression qui s^pare I'AiguQle du Midi du Mont-Blanc 
du Tacul.La partie la plus basse, qui forme le v^ritablecol, 
est couverte d'une epaisse eouche de glace, et est situde au 
pied m^medu Mont-Blanc du Tacul, entre cette monlagne 
et la cabane de TAiguille du Midi. Cette cabane est con- 
struite h I'extremite d'une longue ar^te rocheuse presque 
horizontale, qui remonte jusqu'au pied des escarpcinenls 
de I'Aiguille du Midi, a Tendroit ou abordent les caravanes 
venant de Pierre- Pointue. Go dernier endroit n*est qu'une 
depression sans importance de Tar^te, et non un col ; le 
seul col veritable est le col du Midi, au-dessous de la ca- 
bane. G'estdonc par erreur que MM. Martelli et Biscaretti, 
arrives directement aupres de la cabane, ont appele le 
grand col col du Tacul, croyant que le col du Midi etait 
situ6 plus haut, k Tendroit aborde paries touristesordi- 
naires; ce dernier n'est qu'un passage, et non un col. 

Cabane de rAiguille du Midi, 3,554 metres. — Mieulet, 
et auteurs suivants, 3,564 mfet. — Cette cabane a 6i6 con- 
truite par les guides de Courniayeur en 1863 \ Elle est en 
bois,k simple parol, et sans aucun rev^tement en pierres. 
Elle mesure 6 metres de long sur 2 metres de large. Apr^s 
avoir servi pendant une quinzaine d'ann^es, elle a ete en 
parlie d^molie par des tourisles qui enlev^rent la porte et 
une partie des parois pour faire du feu. Elle s'est alors 
pen «^ pen remplie de glace jusqu'au toit. En 1894, elle a 
ete videe et rdparee par MM. J. Vallot et P. Helbronner, 
qui y ont pass6 plusieurs nuits et Tont laissde habitable. 

Aig^uille du Plan, 3,673 metres. — Forbes, Aiguille de 
Blaitiere; carte Suisse, Aiguille de Crepon; Favre, Adams- 
Reilly, Aiguille de Blailitre; point trigonom^trique de 
rfilat-Major, Aiguille du Plan, 3,673; Mieulet, le 80,000^ 
Aiguille du Plan, 3,673; carle sarde, Aiguille du Plan, 
3,665; carle Suisse (reduction), Whymper, Durier, Viollet- 

\. Cf, Ch. Durier, Lc Monl-Blanc, :j' (Mlit., p. 318. 

ANNUAIRE DE 1891. 3 



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34 COURSES ET ASCENSIONS. 

le-Duc, John Ball, Bjedekor, Joanne, Minisl^re de I'lntt^- 
rieur, Aiguille du Plan, 3,673; Perrin, Aiguille du Plan, 
3,670. — Panoramas : Saussuro, Aiguille, du Plan; Barry, 
Aiguille de Blaitiere ou du Plan: Pitschner, Aiguille de 
Blaiiiere; Viollel-Ie-Duc, Aiguille du Plan; BtTdeker, Ai- 
guille de Blaitiere; Joanne, Aiguille du Plan ;^onr\ne appclle 
le point 3,6i'2 Aiguille de Blaitiere. 

Le nom de cette aiguille est dA k sa position au-dessus 
du Plan de f Aiguille; il ne pent done ^tre liii^ieux en 
aucune fagon, et on ne comprend pas comment Forbes a 
pu se tromper, entrainant k sa suite plusieurs auteurs. Le 
Plan de V Aiguille (Mieulet, 2,282) est form6 par un grand 
contrefort qui n'a pas d'analogue au pied des sommit^s 
Yoisines; I'extr^mite de ce controfort ayant vue sur Cha- 
monix ^tait nomm^e autrefois Somndt^ des Croix; il y existe 
une cabane, a I'allitude de 2,23i metres. Adams-Heilly 
avait donn6 le nom de Plan des Aiguilles au grand cirque 
qui contient les pAturages et les chalets de Blaitiere; il 
n'y a la aucune esp^ce de plan. 

V Aiguille du Plan est pourvue, sur chaque versant, d'un 
grand contrefort formant de hautes aiguilles. 

Dent du Requin, 3,422 metres. — Forbes, Aiguille de 
Blaitiere derriere; Mieulet et Viollet-le-Duc, point 3,419. 
— Cette aiguille forme une pyramide tr^s abrupte a Tex- 
tr(§mit6 d'un puissant chainon qui s't^chappe de TAiguille 
du Plan et court vers le Sud-Est. Un col profond la 
separe de cette ar6te dentelee et contribue a en faire une 
des aiguilles les plus distinctes du massif. Au pied de I'ai- 
guille, une sommit^ bcaueoup plus basse a ete nomm6e 
le Capucin, k cause du rocher qui la surmonte, dont la 
forme rappelle un religieux debout, les bras (^tendus. 

Le nom de Dent du Requin, motiv6 par la forme aiguG de 
cette pointe, lui a ^t6 donned par M. Mummery, qui en a fait 
le premier Tascension en 1893. 

Aiguille du Fou, 3,502 metres. — Nous avons cru devoir 



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2* NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 35 

donner un nom h cetle aiguille S qui est remarquable et 
tres dislincte de TAiguille de Blaiti^re. Ellen'a jamais, jus- 
qu'ici, tent6 aucun grimpeur; elle pourrait Mre escalad^e 
en suivantTar^te qui la relie a laBlaitiere. Elle est s^par^e 
de I'Aiguille du Plan par un double col profond qui paralt 
infranchissable (3,348 met.; Mieulet 3,343), et auquel 
nous proposons de donner le nom de col de Blaitiere; en 
effet, ce col est situ6, par rapport au massif de Blaitiere, 
de la m^me faQon que les cols du Plan et du Midi par 
rapport aux massifs correspondants ; de plus, cbose im- 
portante, il lounit le glacier de Blaitiere au glacier d'Envers 
de Blaitiere, Enfin, aucun col ne porte ce nom. II est vrai 
que M. Kurz a cru devoir appeler col de Blaitiere le col 
entre I'Aiguille de .Blaitiere et I'Aiguille de Gr6pon; mais 
c'est k tort, car le vrai nom de ce dernier, connu dans 
le pays, est celui de col des Nantillons, au sommet du gla- 
cier du m^me nom. 

Aiguille de Blaitiftre. Pointe centrale, 3,522 metres. 
Poinie de Chamonix, 3,506 metres. Pointe meri'dionale ^ 
3,522 metres. — Forbes, Aiguille Grepon; Favre, Grep- 
pon A; Adams-Reilly, Aiguille de Grdpon; point trigono- 
m6trique de TEtat-major, Aiguille de Blaitiere, 3,505 ; Mieu- 
let, Aiguille de Blaitiere, 3,333; carte au 80,000^, Aiguille 
de Blaitiere, 3,505; Whymper, Aiguille de Blaitih'e , 
3,579; carte sarde. Aiguille de Blaitiere, 3,505; Durier, 
Yiollet-le-Duc, Aiguille de Blaitiere, 3,533; Jobn Ball, 
Aiguille de Blaitidre, 3,505; Baedeker, Perrin, Minisl^re de 
rint^rieur, Aiguille de Blaitiere; Joanne, Aiguille de Blai- 
tiere, 3,553; Kurz, Aiguille de Blaitidre : cime centrale 
3,533; citne septentrionale (Pointe de Ghamonix); cime vie- 



\. Pendant que je procedals aux operations topographiques au som- 
met dc rAiguille de Blaitiere, mon guide Michel Savioz, apres avoir 
oxamin^ longuement Taiguille voisine, me dit : « Si un fou me dcman- 
dait de fairo cette aiguille, voilA par oi'i jopasserais. » Tel est le motif 
qui nous a fait choisir ce nom. (J. V.) 



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86 COURSES ET ASCENSIONS. 

ridionale. — Panoramas : Saussiire, Aiguille dc Blaiti^re: 
Barry, Aiguille dxi Greppond: Plischner, Aiguille de Gr^pon ; 
VioUet-le-Duc, Aiguille de /ilailirrc, :5,533; Bjrdeker, Ai- 
guille de Crepon; Joanne, Aiguille de Gr^pon, 

L'Aigaille de Blailiere se compose de deux somniil6s 
principales, separ^es parun col en forme d'artHe de glace. 
La Pointe de Chamonix est senle visible de la vall«^e, mais 
c'est la plus basse. Le veritable sommet est form^ par 
une pointe siluee j\ 100 xnhL auSud-Est, prt'sentant deux 
cimes : la pointe contrale, visible du Montanvert, et la 
pointe miridionale, a peine separ^e de la precedente, mais 
invisible du Montanvert; elles sont sensiblement de mftme 
hauteur; cependant la pointe centralepara!tl/^g<>rement plus 
elev6e.La complicationdu sommet de celte aiguille a donne 
lieu h des confusions que nous allons chercher h dissiper. 

Nous ferons remarquer tout d'abord que Mieuletattribue 
d la Blaitiereune altitude de 3,533 met., tandis que la carte 
au 80,000% reproduisant I'altitude du point trigonom^- 
trique, ne lui assigne que 3,503 metres. Celte difference de- 
mande h 6tre expliqu^e. 

Si Ton consulte le Tableau des Coordonnees g^ographi- 
ques, extrait des registres du Depot de la Guerre, on y 
trouve les indications suivantes : 

Aiguille do Blailiere : 
Pointe de rochcr milieu de I'aiguille, sommet. Lat. 51,0000. Longit. 
— :j,0843. Alt. 3.^04,9. 

D'autre part, nos observations et nos calculs nous con- 
duisent au resultat ci-dessous : 

Aiguille dc Blailiere : 
Pointe de Chamonix. Lat. rjl,0000.3. Longit. — r>,08i:i.ri. Alt. 3506. 

II parail done Evident quo le point trigonomc^trique, dans 
les limiles de precision que comportent, dans cette region, 
le^i coordonn^es du D^p6t de la Guerre, coincide avec la 
piaitiere de Chamoni??, pt jie s'applique aucunement a la 



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2^ NOTE SIR LA CARTe hi: itfAS^IF tV MONT-BLANC. 37" 

soinmil^ centrale, situ^e a cent metres plus au Sud-Est; de 
plus, la designation qui figure a la suite du nom semble 
se rapporler plutdt a la Pointe de Ghamonix qu'a la poinle 
centrale. C est done bien la Pointe de Ghamonix qui a et^ 
figuree sur le 80,000*' comme point trigonom^trique avec 
sa position et son altitude vraies. En ce qui concerne la 
carte de Mieulet, la position du point est sensiblement la 
m^me; niais la cole 3,533 qui I'accompagne fait presumer 
que le topographe a vis6 la pointe centrale au lieu de la 
Pointe de Ghamonix, en a lui-m6me determine raltilude 
(qu'ila dailleurs exager6e de quelques metres), et Ta fait 
figurer sur sa minute, reproduite dans la carte lithogra- 
phi6e, au 40,000*^; enlin, sur la carte gravee, au 80,000% 
on a retabli le point Irigonometrique avec sa cote en fai- 
sant disparaitre raltilude topographique. 

Le nom de I'Aiguille de Blaitiere vient des pdturages et 
des chalets qui se trouvent au pied; I'etymologie en est 
inconnue. 

Col des Nantillons, 3,287 metres. — Mieulet, point 
3,265 ; Kurz, co/ de Blaitiere. — Ge col profond s6pare I'Ai- 
guille de Blaitiere de TAiguille de Gr^pon. Sans nom sur les 
cartes, nous ne Tavons jamais entendu appeler autrement 
que col des Nantillonsy et nous ne savons pourquoi 
M. Kurz a chang6 ce nom qui paratt adopts dans le pays. 

Ge col est a la naissancc du glacier des Nantillons, et il 
est rempli de neige. II est divise en deux par une saillie 
rocheuse de 64 m5t. de haut, extr6mit6 d'une arfite 
descendant vers le glacier du G6ant, ce qui fait qu'en r6a- 
lit6 il forme deux cols, distants seulement de 150 met., 
mais s'ouvrant sur deux couloirs dislincts et divergents, 
qui descendent sur deux branches diffdrentes du glacier 
d'Envers de Blaitiere. L'^chancrure la plus basse, ou vrai 
col des Nantillons, est du c6t6 de TAiguille de Gr6pon. 

Aiguille de Gr6pon, 3,482 met. — Kurz, Aiguilles des 
Charmoz, cime tncTidionnlf\ 3,U2. — Gette aiguille, dont le 



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38 COURSES ET ASCENSIONS. 

noma donn6 lieu k tant de controverses, nest figurine sur 
aucune carte. Elle est dessin6e sur les panoramas, maissans 
denomination. John Ball, dans son Gtiide to the Western Alps 
(Londres, 1877), a cependant connu la veritable place du 
Grepon. A la page 200, il 6num6re : Aiguille de Char- 
moz, 3,^42 met., Aiguille de Greppond, 3,671 met. ?, Aiguille 
de Blaiti^re, 3,505 metres. II a m^me su que le Grepon dtait 
plus 6\e\6 que le Grand-Gharmoz. M. Kurz a aussi connu 
la position relative du Gre^pon et du Grand-Gharmoz, mais 
il s'est trompe sur la position absolue et sur I'altitude de 
ces aiguilles, qu'U a supposc^es trop au Nord. 

De tout temps, il y a eu une Aiguille de Grepon, mais ce 
nom semble avoir 6tt3 applique lantut k raiguille qui nous 
occupe, tantol k I'Aiguille de Blailiere (cette derni^re tHant 
alors confondue avec I'Aiguille du Plan), tantot au Petit- 
Gharmoz. Saussure ne s'est pas occupy du Grepon, mais 
Bourrit a certainement consider^ le massif du Petit-Char- 
moz conune ^tant I'Aiguille de Grepon, cela ressort nelte- 
ment de plusieurs de ses descriptions ; cependant, m6me a 
cette 6poque, il semble que ce nom ne filt pas accepts par 
tous, car cet auteur donne la nomenclature suivante : 
« Aiguille-Percce ou du midi, L'aiguille qui suit s'appelle 
le Plan de r Aiguille, la troisieme la Bletierre, la quatrit»me 
les Charmos, la cinquieme la Fonrchtie, » Ce nom d'Ai- 
guille-Fourchue montre que celni de Grepon, s'il existait, 
n'etait pas absolument propre au point 2,866 de Mieulet. 

L'Aiguillede Grepon, situee enarriere du Grand-Gharmoz, 
au fond du cirque des Nantillons, est trtis peu remarqu^e 
des strangers. Elle est a demi cachee paries Grands-Char- 
moz, dont elle n'est separt'c que par un col peu profond, 
invisible de Chamonix, d'ou elle parait moins 61evee. Mais si 
les voyageurs la m^connaissent, les habitants du pays ne 
s'y trompent pas, et il n'est pas un guide qui ne la mette k 
sa veritable place. Ce n'est pas d'aujourd'hui, du reste, 
qu'elle est connue, car les cartes de Forbes (18-42), de Du- 



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2*^^ NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 30 

four (1861), d'Alph. Favre (1862), d^Adams-Ueilly (1865),— 
ainsi que les panoramas de Barry (1834) et de Pitschner, 
— e'est-^-dire toutes les cartes qui out mentionn^ le Gr^pon 
avant Mieulet, I'ont plact^ entre le Grand-Charmoz et 
r Aiguille du Plan, et non au pied du Grand-Charmoz ; seule- 
ment, croyant que le Gr^pon etait une aiguille tres detachde, 
ils ont appliqu6 ce noma la Blaiti^re. On savait si bien que 
le Grdpon etait au fond du glacier des Nantillons, que Forbes, 
Barry, Favre et Pitschner ont appel^ ce glacier glacier do. 
Grepon. II parait done y avoir eu deux courants d'opinion, 
Tun mettant le Grepon au pied des Grands-Charmoz,rautre 
le plagant derri^re cette aiguille. 

La carte de Mieulet est la premiere dans laquelle le Gre- 
pon ait pass(5 au pied des Gharmoz; elle a 6t^ copiee par 
toutes celles qui ont et^ publiees depuis, maislos habitants 
de Chamonix n'ont cess^ de protester contre cette erreur. 
Quant aux alpinistes, ils sont rest^s tr^s embarrasses de- 
vant ces divergences; ils ont cherch6 vainement ii faire 
cadrer la carte avec la montagne, et ils n'ont pu y parve- 
nir, puisque le Gr6pon n'y est pas represent!^. 

Lorsque les officiers de I'Etat-Majorfrancais executc^rent 
la triangulation de la Savoie, ils prirent pour point trigo- 
nom^trique, comme nous Tavons vu plus haut, la pointe 
Nord des Gharmoz cot^e 3,ii2. Ge point dut 6tre choisi 
(comme la pointe inf^rieure de Blaitiere) en raison du 
meilleur points qu'il ofFrait. Lorsque le topographe vint a 
son tourexecuter le detail, il prit sans doute le Grand-Char- 
moz pour le massif le plus important; le Grepon, k demi 
cache derri^re hii, n'etait plus qu'une ar^te secondaire; 
peut-etre aussi fut-il tromp6 par ce fait que ces aiguilles 
sont meconnaissables par derriere, et que, selon Tendroit 
oil Ton se place, onvoit tantot le Grand-Charmoz, tantotle 
Grepon. Le veritable Grepon, qui est au Sud du point 3,442 S 

1. Nous avoiis vu plus haul que le point 3,442 est corrcctement place 
8ur la carte. 



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V 



AO COURSES ET ASCENSIONS. 

n'a pas 6t^ figure sur la carte, oii sa place est occup^e par 
une depression profonde. On pourrait peut-6tre supposer, 
comnie I'a fait M. Kurz, qu'il y aurait eu transposition, que 
le point 3,i42 serait en reality le Gr6pon, \1se comme point 
trigonorn^trique sous le nom de Charmoz, et que le som- 
met qui se trouve figur6 an Nord-Est de ce point serait le 
veritable Grand-Charmoz, d'une altitude un pen inf^rieure; 
mais Texamen attentif de lar^te qui divise en deux parties 
le glacier de la Thendia conduit a abandonner cette hypo- 
Ih^se. Cette arMe aboutit en elTet k une epaulc du Grand- 
Gharmoz, et le petit glacier sup^rieur des escarpementsdu 
Charraoz est bien ligur6 a sa place entre cette ar^te et celle 
qui part du sommet du Grand-Charmoz pour descendre t\ 
Trc^laporte. La position de ce petit glacier dissipe tons les 
doutes au sujet de la place du Grand-Charmoz, que Mieu- 
let a bien mis au point 3, 442. Du reste, raison d^terminante, 
notre triangulation nous a prou ve que le point 3, i 13 est exac- 
tement, en position comme en altitude, la pointe Nord 
du Grand-Charmoz, et que le Gr6pon, ^lev^ de 3,482 mel., 
doit etre plac^ au Sud de ce point; il est done bien certain 
que le Gr6pon a 6te purement et simplcmenl oublie sur la 
carte de Mieulet. 

La majorite des alpinistes ne parait pas aAoir accepted le 
nom de Gr6pon, donn6 par Mieulet au point 2,8(i6. John 
Ball, dans son Guide (1877), donne pour I'Aiguille de Char- 
moz Taltitude 3,442 met. et pour TAiguille de Greppond 
Tallitude 3,671 met., sachant que cette aiguille est plus ele- 
v^e que le Grand-Charmoz. Dans la description de la pre- 
miere ascension du (irt^pon, M. Mummery appelle cette 
aiguille Charmnz; mais, dans un article plus rt^cent, il 
a adopts Topinion conlraire, qui est celle de M. Dunod et 
des autres alpinistes francais qui ont (jcrit sur le Gr(3pon. 
Le dernier dissident a 6t6 M. Kurz, dans son Guide de la 
chalne du Mont-Blanc; mais M. Kurz, apres examen des 
documents que nouslui avons envoyds,est revenu sur son 



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2*^ NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 41 

opinion premiere et nous a inform^s que sur sa carte du 
Massif du Mont-Blanc, en cours de publication, le Grupon 
figurerait au Sud du Grand-Charmoz. 

Nous devons cependant, avant d'adopter un nom d^fi- 
nitif, mettre en balance les diverses raisons qui militent 
en faveur des deux opinions. Void celles qui sont 6mises 
par les partisans du Grepon au point 2,8H6 : l*" c'est le nom 
historique, adopte par Bourrit et Saussure ; "i*" le nom de 
Grepon provient de colui d'un ruisseau qui prendsa source 
au-dessous du point 2,866, et va se jeter dans FArve au- 
dessus de Chamonix. Nous allons d^montrer le peu de 
solidity de ces arguments et d^velopper les raisons qui 
nous font adopter I'opinion contraire *. 

Arguments hisioriques. — Saussure ne s est pas occup6 
du Grepon. Bourrit a appelt^ le point 2,866 tant6t Grepon, 
i^ntCA Aiguille-Fourchwj, Dcpuislors, tousles cartographes 
avant Mieulet ont place le Grepon k droite du Grand-Char- 
moz, vu de Chamonix ; ils ont m^connu, il est vrai, sa 
position exacte ^, mais Mieulet I'a aussi m^connue, puis- 
qu'il ne Fa m6me pas represents. En tout cas, aucun des 
anciens auteurs, depuis Bourrit, n'a mis le Grepon au 
point 2,866, ce qui semble prouver que Topinion la plus 
gt3n6rale a tou jours etc de mettre le Grepon a droite du 
Grand-Charmoz. Nous tiendrons compte de I'opinion des 
cartographes plutot que de celle de Bourrit, car Bourrit et 
meme Saussure ne se piquaient pas d'exactitude g6o- 
graphique, et leurs travaux sont loin de faire autoritS en 



i. L'etyiTioIogic du nom dc Grepon nc pent elre ici d'aucun secours. 
Cc nom n'a aucunc signification dans le pays; cependant, on pourrait 
le rapprocher dc groupion^ mot Savoyard qui designs ces saillics 
rocheuses auxquclles Ic grimpcur s'accrochc pour s'^Icver le long des 
rochers abrupts ; mais cottc appellation est applicable aux Pelita- 
Charmoz aussi bien qu'au Grepon. 

2. A moins qu'autrefois la Blaitiere ne s'appclat recUoment Grepon, 
et TAiguille du Plan, Blaitiere, ce qui ne semble pas probable, d'apres 
Ic panorama de Saussure. 



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42 COURSES ET ASCENSIONS. 

la matiere *. Nous ferons remarquer aussi que Forbes, sur 
sa carte agrande ^chelle de laMer de Glace, aappelePrfi/- 
Charmozle point !2,866, selon la version que nous adop- 
tons. Enfin, nous rappelons ce que nous avons dit dans 
une note pr^c^dente ^ sur la n^cessit^ d'adopter les noms 
en usage actuellemenl et sur limpossibilit^ qu'il y auraita 
remonter le courant populaire. Tons les guides chamo- 
niards et suisses sont d*accord aujourd'hui pour appeler 
Grepon Taiguille au Sud desGrands-Charmoz,et les publi- 
cations des Clubs Alpins professent la m6me opinion, qui 
tHait celle de Forbes et celle de John Ball, dans son Guidv 
to the Weatcrn Alps. 

Alignments geographic ues, — Les Chamoniards appellenl 
Charmoz la cr6te rocheuse qui surmonte I'arete s^parant 
la Mer de Glace du glacier des Nanlillons. Les aiguilles qui 
surmontent cette ardte prennent, comme d'habitude, le 
nieme nom ; on a done successivemont : le Chm-moz, la 
petite Aiguille des Charmoz (ou massif des Petits-Charmoz) 
et la grande Aiguille des Charmoz (ou Aiguille des Grands- 
Charmoz). 11 y a la une succession naturelle qui ne fait au- 
cun doute et qui a 6t6 consacrt^e par Forbes sur sa carte. 

Le ruisseau de Grepon, sur les plateaux sup^rieurs, se 
divise en deux branches : Tune issue du pied de I'aiguille 
cotee 2,866, I'autre sortant du glacier des Nantillons. Ges 
deux branches sont k peu pres de mftme longueur, co qui 
fait qu'on a pu donner la pr6pond(5rance a celle qui vient 
du point 2,866; mais la seconde doit ^tre augment6e de 

1. Saussurc, pourtant plus soigiieux que Bourrit, appelle Aiffuille- 
Verle TAiguillc d'Art,'entiere (I, p. il)9); Mo7it rc'Mw, I'Aiguille du Tour 
(I, p. 507 et j12 ;A(;/uille dn Tour, la Grandr-Fourche (I, p. ;il2;; Mont 
Ui'i^ven^ I'Aiguille du Poucc (I, p. oi2) ; Aifjuilic de la /{o,7«([', rAig:uille- 
de Bionnassay (ir. p. -i-'iS). Nous ne parlous ici que des erreurs mani- 
festos, et nun des pointcs qui out change dv nom. Bourrit commet les 
memes erreurs. II appcUe aussi fjlacierdu Plan de I'Aif/uille, Ic glacier 
de Blaitifere; il ecrit les Jousses, pour les Houches, Aynmessous, pour 
les Mossoux, le village d'Etine, pour Ic village des Tines, etc. 

2. Annuairi: du Club Al}nn Franiuis, 18J)2, p. 25. 



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2* NOTE SUR LA GARTK DU MASSIF DU MONT-BLANC. 43 

toute la longueur du glacier des Nantillons, car le thalweg 
continue jusqu'au col des Nantillons. Uii cours d*eau 6tant 
r6put6 prendre toujours sa source au point le plus 61oign6 
de son embouchure, on peut dire que le ruisseau de Grdpon 
prend sa source au col des Nantillons, c'est-k-dire au pied 
deTaiguille que nous appelons Grepon. Gette opinion theo- 
rique est corrobor^e par le nom de glacier de Grepon que 
portait autrefois la partie sup^rieure du glacier des Nan- 
tillons, dans une partie qui ^tait au pied du vrai Grepon et 
ne touchait aucunement le point 2,866. 

Tons ces motifs concourentpour nous faire rejeter conmie 
inexact et fautif le nom de Grepon appliqu^au point 2,866, 
et nous font donner ce nom a la sommit^au Sud des Grands- 
Charmoz, conform^ment a Topinion actuellement en vi- 
gueur parmi les habitants de la valine. 

Aiguille des Charmoz ou Grands-Channoz, 3,^41^ mc'- 
tres. — Point trigonometrique de TEtat-Major, Aigtnlle des 
Charmoz, 3,442; toutes les cartes. Aiguille des CharmoZy 
3,442 (Taltitude depuis Mieulet); Kurz, Aiguilles des Char- 
moz, cime septentrionale^ environ 3,410. 

Tons les auteurs, sauf M. Kurz, sont d'accord sur cette 
aiguille tant pour la position que pour I'altitude. Le nom 
provient de celui de la cr^te rocheuse des Charmoz, qui se 
trouve au pied de Taiguille ; I'^tymologie en estinconnue. 
Quelques anciens auteurs ont ecrit Charmaux, mais Char- 
moz parait 6tre la veritable orthographe savoyarde. Le som- 
met de Taiguille forme une arete dentel^e a cinq pointes 
principales, dont une en forme de doigt, vers le Nord- 
Ouest, est le point trigonometrique * ; mais le point culmi- 

{. Le Tableau des coorilounccs geograpliiques du Drpot dr la Guerre 
donnc : 

Aipuillo des Charmoz : 
Sommet du rocher. Lat. 51.U0u5. Longit. — 5,0919. AU. 3tl2,3. 

Nous trouvous par nos observations rt uoscalculs; 
Aiguillo des Charmoz 
PoioteNord-Ouestenforraododoigt. Lat. 51,0054.8. Lon^jit. — 5,091G.1KI. Alt. .{ 113. 



j^ 



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i4 COURSES ET ASCENSIONS. 

nant, plus 61ev6 seulement d'environ un m^tre, est vers 
rextremil^ Sud, ou se dressent trois roches en forme de 
pain de sucre; celle du milieu est la plus 61ev6e. 

Sur la carte de Mieulet et sur le SOjOOO**, on a figure au 
Nord-Ouest du point 3,442 undeuxieme sommet sans cote. 
M. Kurz, cherchant a faire cadrer la carte avec le terrain, 
a pens6 que le point 3,442 etait la cime m^ridionale, c'est- 
k-dire notre Grepon, et que le sommet sans cote 6tait la 
cime septenliionale, c'est-^-dire notre Grand-Cliarmoz, au- 
quel il attribue I'altitude de 3,410 metres enAiron, le sachant 
moins ^lev6 que le Gr^pon. Nousavonsmontre, en traitant du 
Grepon, que cettemanidre devoir n'est nullemeut conforme 
a la realite, le sommet septentrional de Mieulet n'^tant qu'une 
epaule de TAiguille des Chartnoz, de laquelle 6paule 6mane 
I'ar^te qui divise en deux partiesle glacier de la Thendia. 

Petlt-Charmoz, ou Aiguille des Petits-Charmoz, 2,867 mo- 
ires. — Forbes, Petit-Charmoz; Mieulet et cartes post6- 
Tieuies^ Aiguillr de Grepon^ 2,866 ; Kurz, Aiguille de Grepon, 
sommet meridional, 2,886 (faute d^impression pour 2,866). 

Aiguille deVMyPuinfe la plus haute ^^^Mb metres. — Kurz, 
Aiguille de Gvf'pon^ sommet septentrional, 2,840 environ. 

Nous avons explique les raisons qui nous font rejeter 
lenomde Grdpon pour ce groupe d*aiguilles, et adopter 
celui de Petit-Charmoz, en usage dans le pays. G'est d'ail- 
leurs sous ce nom que Tascension a 6i6 decrite dans VAn- 
nuaire de 1882 par M. Paul Perret, dont Topinion sur ce 
point est conforme ^ la notre. 

Le massif des Petits-Charmoz forme quatre pointes. Trois 
d'entre elles ne sont que les dentelures d'une ar^te, cou- 
rant du Nord-Est au Sud-Ouest, dont les escarpemenls, 
vus de Chamonix, ligurent une M. G'est cette ar(^te que 
Ton appelle Aiguille de I'M. Lcquatrieme sommet, le plus 
rapproche du massif des Grands-Charmoz,est separ^ dela 
pointe Nord-Est par le col de la Buche, qui permet de pas- 
ser, par uu 6troit couloir, du glacier des Naritillons au gla- 



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2® NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLAISC. 45 

cier de la Thendia. Ce sornmet, qui est la cime la plus 
^lev^e de ce petit niassit', est le Petil-ChmmioZj s^par^ des 
escarpements du Grand-Gharmoz par un col que Forbes 
appelle passage de VEtala. Nous ne savons si ce dernier 
nom est encore en usage, et si Forbes avait bien plac^ 
ce col, qui n*est peut-6tre pas praticable a cet endroit; 
M. Wills donne ce nom au col de la BAche. De nouvelles 
informations sur ce point seront n^cessaires. 

Crdte des Charmoz. — Cette longue ar^te 6tend ses 
dentelures au-dessus du Montanvert, depuis le Petit-Char- 
moz jusqu'au signal des Charmoz que nous avons 6tabli 
pour les besoins de notre triangulation. Non loin de ce 
signal se dresse une autre pyramide, tr6s visible du Mon- 
tanvert, appelle V Homme des Charmoz^; cette pyramide a 
(5t6 6tablie par Forbes, pour sa triangulation de la Mer de 
Glace. Un peu plus haut, une tr6s petite pyramide indi que 
le passage qui permet de descendre au glacier des Nantil- 
lons. Continuant h monter, on rencontre notre signal supe- 
rieur des Charmoz^ et ensuite la Croix de fer 6rigt5e en sou- 
venir d*un accident. 

Le Montanvert, 1,910 metres (sol du rez-de-chaussee 
du nouvel hotel); 1,920 metres (seuil de I'^tage sup^rieur 
de I'ancien h6tel); Mieulet, 1,921. — Le Montanvert est la 
locality la plus anciennement \isit6o par les voyageurs. Po- 
cocke et Windham paraissent y etre months les premiers, 
en suivant le sentier des crgstalliers, parcouru de temps 
immemorial par les chercheurs de cristaux, qui allaient 
faire leur r^colte sur les bords de la Mer de Glace, appelle 
alors glacier des Bois, V(ii6, un berger s'6tablissait au Mon- 
tanvert avec son troupeau. Sa cabane, d'une construction 
primitive, a 616 d^crite par Saussuro^; elle (5tait situ6e, 
d'apresLa Rochefoucauld d'Enville^ aux sopt huiti6mes de 

4. Les Chamoaiards appcllcnt tout© pyramide un homme en pierre. 

2. Saussure, Voyages clans les Alpes, % 627. 

3. LuciEN Raulet, Relation intHlite d'un voyage aii.r Glacieres de 



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46 COURSES ET ASCENSIONS. 

la hauteur dn Montanverl. En 1779 fut construit Vhdpital 
oiichdieau de Blair, « qui est un toil pos^surquatremurailles, 
failes de pierres plac^es les unes sur les autres, sans ciment. 
Cette cabane est un pen au-dessus du pavilion. Mainte- 
nant(i808)elle sert d'ecurie aux vaches *. mNous renverrons 
^ Texcellent ouvrage de M. Durier les lecleurs d^sireux de 
connaltre en detail rhistoire des divers refuges et hotel- 
leries du Montanvert. Nous ferons remarquer que Pictet 
indique le chateau de Blair au-dessus du pavilion de Desportes, 
et non devant celui-ci. Chaque nouvelle construction a 6t6 
faite plus bas que la pr6c6dente. Le chateau de Blair est 
dt^truit depuis longtemps, niais le pavilion de la Nature, 
construit par Desportes et Bourrit en 1793, existe toujours. 
II sert de buanderie pour I'hotel; la porte, tr^s ancienne, 
est couverte d'inscriptions curieuses, gravies au couteau. 
Ge pavilion tire son nom de Tinscription du fronton. 
Vers 1845 fut construite I'ancienne hdtellerie, qui sert 
aujourd'hui aloger les guides. L'h6tel actuel date de 1879. 

G'estun pen plus bas, sur la moraine, que se trouve la 
Pierre aux A nglais. 

Nous devons nous arr^ter un instant sur I'orthographe 
fautive adopt^.e par Tfitat-Major (Mieulet et 80,000*') pour 
le nom du Montanvert. Voici les orthographes adoptt^es 
par les divers auteurs : Martel (1741) Monidnvert (carte), 
Monianver{\^gende),Mon1a7ivrrt eiMonlanverd (texte); La 
Rochefoucauld (1762) Mont-Tanvert : Saussure (1786) 
Montanverl; Bourrit (1785) Montanvnt ; Pictet (1786) 
Montanvert (carte) ; Weiss (1800) Montanvert; Bacler d'Albe 
(1802) Montanver; Pictet (1808) Montanvert; Martin Barry 
(1836) 3/o;j/a?iv^r/; carte sarde (1841) Montanvers ; Yovhes 
(1842) Jtfo;2^anuerf; carte Suisse (1861) Mojitanvert ; K\^\\, 

Savoie en \1&2 par le diicde La Rochofoucmdd d'Etuillc {Annuaire du 
Club Alpi7i Fvani:ais, 181)3). 

4. J. -P. Pictet, Nouvet itin(!raire des valti^es antour du Mont-Blanc. 
Geneve, 1808. 



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2* NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. 47 

Favre (1862) Montanveri et (1867, texte) Montanvert; Pitsch- 
ner (1864) Montanvert et (panorama) il/bn^-Anyer^; Adams- 
ReUly (1865) Montanvert ;Mieulet (1865) et80,000'' Montcn- 
v^rs; carte sarde (1869) A/on/^u^rs; carte Suisse (reduction) 
(1871) Montenvcrs; Whymper (1875) Montenvers ; Durier 
Montanvers; \io\\ei'le'D\ic{\Sl 6) Montenvers; de Mortillet 
(1876) Montanvert; John Ball (1877) Montanvert et Montan- 
vers (texte); Baedeker Montanvert ou Montenvers; Joanne 
Montanvers (carte) et Montenvers (texte) ; Perrin Montan- 
vert ; Uinisiere de l'Int6rieur Montenvers; Kurz Montenvers. 

On voit que TorthographeJ/ow /enuer^ a6tt5 Introduite par 
Mieulet,etqu'elle a^t(5 adoptc^e depuis parun certain nom- 
bre d auteurs, mais qu'avant Mieulet I'orthographe univer- 
sellement adoptee 6tait Montanvert, 11 faut done chercher 
qui a raison, de Mieulet ou des anciens g^ographes. 

Le Montanveri n'a pas d'histoire, puisqu'on n'y faisait 
rien autrefois ; aussi n'en trouve-t-on aucune trace dans les 
anciennes chartes. II est devenu propri(^te communale de- 
puis que la municipality y a construit une hotellerie en 1845 
et un h6tel en 1879. Sur les pieces relatives ices hotels, 
surles affiches, sur les registres des guides, sur les en-tetes 
defactures,partout le nom est 6crit Montanvert, C'est done 
non seulement I'orthographe usuelle, mais m^me Torlho- 
graphe officielle, celle qui ne changera pas, quels que soient 
les efiforls des auteurs et des cartographes. G'est donccelle-la 
que nousadopterons, en faisant remarquer en outre qu'elle 
a Tavantage d'etre aussi Torlhographe historique. 

L'erreur de Mieulet provienl sans doute de I'etymologie 
qu'on a voulu donner, dans ces derniers temps, du mot 
Montanvert. Les paysans appellent le droit ou Vendroit de la 
valine le versant expose au Sud et aTEst, et Yonvers le ver- 
sant expose au Nord et k I'Ouest. S'appuyant sur ces ternies, 
on a imaging que la montagne qui etait a I'envers de la val- 
ine avait bien pu s'appelfT Mont Envers^ ce qui autoriserait 
Tadoption de la nouvelle orthographe.Celte etymologic est 



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48 COURSES ET ASCKNSIONS. 

depurefantaisie.etjloinderemonter^unetradiliondupays, 
a M imagin^e par les voyagours modernes, car on ne la 
connaissait pas au lempsdeSaussure,et Bourriten cherche 
line autre tout aussi fantaisisle. Voyons d'ailfcurs quelle 
en estlavaleur geographique.Ainsi design^, le Mont Envers 
comprendrait n^cessairement toute la montagne qui s'^tend 
depuis la Mer de Glace jusqu'au glacier des Bossons. Or 
tousles cartographes localisent le Montanvert a I'endroit 
ou se trouve Tholel et nomment les grands versants au- 
dessous des aiguilles, successive ment, p^turages de Blai- 
li^re, de la Tapiaz, de la Para. 

Si nous cherchons uno description du Montanvert dans 
les anciens auteurs, naturellement plus voisins du nom 
primitif et 6tymologique, nous trouvons dans Martel : « La 
montagne oil I'on monte pour voir la valine de glace a 
trois noms : la parlie du c6t^ de TOrient est nomm^e le 
Monlanvevd, celle du milieu les C hnrmeatix et celle du 
c6t6 du couchant la Blniterie. » Saussure dit que « ce que 
les gens de Chamouni nomment proprement Montanvprt 
est un p^turage elev^ de 428 toises au-dessus de la valleo 
de Chamouni, et par consequent de 954 au-dessus de la 
mer. II est au pied de TAiguille des Chnrvios, et imm^dia- 
tement au-dessus de cette vallee de glace, donl la parlie 
inf^rieure porte le nomde Glacier drs Oois ». Enfin, d'apr^s 
Bourrit, « on nomme Montanvert le sommet, ou plateau, 
qui domine la vallde de glace* ». 

4. On a pense aussi, en se fondant sur le nom du glacier d' Envers 
de Hlailiere, que Mont Envers pourrait signiHer h sur \en')ers de la 
croupe dont la face rejrarde Chamonix >» ; raais les habitants de Cha- 
monix n'emploient pas le mot envers dans cette acception. En outre, 
nous ferons remarquer que la plus ancienne carte oil il soit fait men- 
tion de ce glacier le denommc glacier de vers Blaili^re. Cette desi- 
gnation, appliquee sans doute par les ])rcmiers guides ou voyageui's 
qui out remonte Ic glacier du Geant, etail toute naturelle, puisqu'ils 
voyaient le i)etit glacier du cote de HtaiiiOre. Ce nom nest d'ailleurs 
pas ancien, car il n'y a qu'un si^cle qu'on a commence a j)arcourir le 
glacier du (leant. 



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2*^ NOTE SUR LA CARTE DU MASSIF DU MONT-BLANC. -49 

D'apr^s ces descriptions, toutes concordantes, on voit 
que le Montanvert estun plateau ouunrevers demontagne 
situ^ au-dessous de la cr6te des Charmoz du c6t6 de la 
Mer de Glace, tandis que le c6te de la valine de Chamonix 
s'appelle BlaiiierCy comme aujourd'hui; c'est pr^cis^ment 
ce dernier c6t6 qui est Vcnvers de la vall6e; il en rc^sulte 
que le Montanvert, se trouvant sur le versant des Charmoz 
qui est oppos6 k Venvers, est du c6t^ de Vend) oil, expos6 au 
soleil, sur le versant de la Merde Glace qui regarde versle 
Sud-Est. G'est done la montagne de BUutiere qui devrait 
s'appeler Mont Envers, tandis que le Montanvert devrait 
prendre le nomde Monl Droit ou Mont Endroit. Nousn'in- 
sisterons pas da vantage sur le peu de vraisemblancede cette 
6tymologie, et nous maintiendrons Torthographe Montan- 
vert, qui n'aurait jamais dil disparaitre des cartes. 

Tdte de Tr61aporte, 2,548 m5t. (sommet de la porte). 
— Pictet, Ahjuille de Tr^taporte; Mieulet et 80,000*, Aigidllr 
de Trelaporle, 2,550. 

Cette sommit6 n'est qu'une t^te, et non une aiguille ; 
c'estune simple ^paule des Charmoz, que personnen'aurait 
remarquee si elle n'etait s6par^e de Tar^te par une fente 
curieuse, figurant une immense porte de 25 metres de haut 
qui lui a valu son nom, et qui permet de passer, par un 
couloir dtroit, du glacier de la Thendia au glacier de Tr^la- 
porte. La T6te de Tr^laporte (3tait conniie de Forbes, qui 
I'a marquee sur sa carte de la lettre G* et lui attribue uno 
altitude de 2,580 m^t. ; il y monta en 1842 pour 6tudier 
le glacier du G^ant, et y construisit une pyramide qui 
subsiste encore. La vueyest tres 6tendue et fort belle. 

JosKPii Vallot, 

Direcleur de rObscrvatoire du Mont-Blanc, 
Monibre de la Direction Ccntralc. 

Henri Vallot, 

Ing^nieur des Arts et ManufacLnres, 
Membre des Sections de Paris ct du Midi. 

A2<NUAIRB DB 1891. 4 



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II 

ASCENSION 

DE L'AIGUILLE DES GLACIERS 

3,834 METRES 
I'au M. p. Hklhronner.) 



Tout s'enchaine, ici-bas, laeme les montajrnes, s'^crie 
quelque part dans un livre de voyageurs un el^ve distin- 
gue de M. Perrichon I S'il est facile dh verifier Texaetitude 
de cet axiome, il nc Test gu^re moins de s apercevoir que 
les ascensions de ces montagnes s enchainent aussi les 
uiies les autrcs. Parvenu au sommet d'un pic, I'alpiniste, 
seduit souvent par les formes hardies, par I'idt^c de dt^cou- 
vrir un panorama plus vaste ou plus original, paries diffi- 
cultes qui semblent le d^fendre, ou encore par la raret^ du 
fail, songera a tenter Tescalade de la montagne voisine 
que dans ses plans primitifs il avail laissee de c6tc. 

Pendant une semaine passee en 1893 h TObservatoire 
du Mont-Blanc chez M. Vallot, j'avais bien souvent remar- 
que soit du sommet du Mont-Blanc, soil du D6me du 
Goiiter, soit du Mont-Blanc de Courmayeur, soit meme 
de notre demeure, la masse noire et fl^re de rAiguille des 
Glaciers qui domine le col de la Seigne et s'elance vers le 
midi, sentinelle avanc(^e de cet incomparable massif. Du 
sommet du Mont-Blanc on la decouvre de sa base jusqu'au 
sommet, ^mergeant du glacier d'Estelette. Tout d'abord 



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ASCENSION DK l'aIGUILLE DES GLACIERS. 51 

elle nc s'impose pas, car les massifs de Tr^lat^te et de 
Miagc, 6tincelants de neiges, se dresseiit en un premier 
plan dont la hardiesse et la verticalitt^ attirent I'cBil et 
semblent amoindrir les formes audacieuses de leurs voi- 
sins. Mais a Tinspection plus minutieuse du panorama in- 
fmi qui s'^tend tout autour, les regards s'arr6tent forc^- 
ment sur la sauvage pyr amide. 

Aussi avais-je jet6 mon d^volu sur cette pointe, que les 
Chamoniards connaissent pen en general, et qui devait 
m'initier au dernier c6t6 du massif du geant des Alpes que 
je n'eusse point encore parcouru. Et puis, quel panorama 
splendide ne devait-on pas pouvoir fixer de la par la pho- 
tographie! Tons les contreforts m^ridionaux du Mont- 
Blanc, en 6tages successifs h^riss^s d'ob^lisques enchev6- 
tr(5s, devaient s'^taler aux yeux en concentrant sous un 
angle assez faible le magnifique duveloppement du massif. 
De plus, MM. Vallot avaient Tintention d*y faire dresser une 
pyramide devant servir de signal trigonom6trique pour 
leur carte au 20,000*'. L'ann^e malheureusement etait trop 
avancee pour mettre mon plan a execution lorsque j'eus 
termini les ascensions port^es a mon programme. II fallut 
le renvoyer h la campagne suivante. 

Celle-ci me retrouva fiddle a Chamonix. Je repris le con- 
tact de la montagne par un s(5jour d'une semaine au col 
du G^ant, ensuite paries ascensions duPetit-Charmozetde 
TAiguille-Noire ; puis je songeai a ex^cuter mon projet. A 
Chamonix, aucun guide n'avait gravi TAiguille, sauf peut- 
etre Alexandre Tournier, et Michel Payot qui, a la chasse 
au chamois avec M. Eccles, s'etait 61ev6 assez haut sur ses 
contreforts imm6diats. La distance qui la separe de ce 
grand centre d'excursions doit Hve consid^r^e comme le 
veritable motif de cet abandon, qu'on pent dire complel, 
puisque toutes les caravanes qui avaient tent6 jusqu'alors 
cette ascension, meme celles des Fran^ais, etaient — d'apres 
les renseignemenls, peu nombreux, que j'ai pu recueillir 



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52 COURSES ET ASCENSIONS. 

— parties de Courmayeur et couchaient aux chalets de 
rAll^e-Blanehe. N'6tait-il pas vexant de penser qu'une par- 
tie du territoire franrais n'avait pu 6tre atteinte qu'en pas- 
sant par la terre italienne, et n'(^tait-il pas naturel de ciier- 
cher une voie qui pilt conduire directement au sonimct 
sans quitter le sol de la patrie ? 

D ailleurs rien ne semble distinguer le versant frangais 
du versant italion au point de vue de la difficult^ appa- 
rente. Des deux c6tes, TAiguille des Glaciers ofTre Taspect 
de sombres parois strides de couloirs verticaux de neige. 
L'ar^te qui les separe descend vers le Sud pour rejoindre 
le col de la Seigne. Du c6t6 de I'ltalic, elle domine le gla- 
cier d'Estelette, qui vient polir le bas de ses contreforts 
verticaux h plus de mille metres de profondeur. Au Sud- 
Est, elle domine le fond de la valine sauvage des Chapieux, 
en s'^lanQant du glacier des Glaciers, dont la largeur (^gale 
la longueur. Gette niagnifique nappe de glace, ou rt»gne le 
chaos le plus complet, occupait jadis une plus grande sur- 
face, dont les anciennes limites sent dt^nonc(5es par les 
parois d^nud^es et lisses qui s'dtendent au-dessous et sur 
lesquelles viennent rouler les blocs d(5taches. Trois grandes 
ar6tes aboutissent a rAiguille des Glaciers. G'est d'abord, 
au Nord, la grande ligne de fallc du massif qui rejoint 
I'Aiguille de Tr^lat^te et la T6te-Carr^e, et qui domine h 
rOuest le glacier de Tr^lat^te, ii I'Est le glacier de TAUde- 
Blanche. G'est ensuite, au Sud, Tar^te frontiere qui des- 
cend sur le col de la Seigne et qui separe le glacier fran- 
cais des Glaciers du glacier italicn d'Estelette. G'est enfin, 
h rOuost, Tar^te* qui relie I'Aiguille des Glaciers au Mont 
Tondu et qui separe le glacier de Tri^latete, au Nord, des 
glaciers de la Lanchette et des Glaciers au Sud. Une autre 
arete semble se detacher a I'Ouest; mais elle a une impor- 

1. La carte derEtat-Majorindique uii col de Trelat^te sur cette ar^te; 
lo col de ce nom so trouve enlre rAiguillo du Petit Mont-Blanc ou 
Aiguille do Trclatete et I'Aiguille des Glariers. 



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ASCENSION DE l'aIGUILLE DES GLACIERS. 53 

tance tres secondaire vis-^-vis des pr^ci^dentes, et s^pare 
seulement dans le haut le glacier d'Esteletle dii glacier de 
TAlI^e-Blanche. 

Quoique TAiguille doinine les passages si fr^quent^s du 
col de la Seigne, ducol des Fours, dii col du Mont-Tondu, 
la valine des Chapieux, le haut de I'All^e-Blanche et tout le 
fond du cirque de Trelat^te, elle est peu connue. Les en- 
droits habitus les plus voisins sont les chalets de TAllde- 
Blanche en Italie, les chalets de la Lanchette, de Bellaval 
et I'auberge des Mottets dans la valine des Glaciers, et le 
pa\illon de Tr61at^te sur la valine du Nant-Borrant. 

Malgr(5 ces nombreux acc^s et ces quelques points de 
depart diET^rents d'ou elle semble possible, I'ascension de 
I'aiguille a toujours 6te tent^e par I'arfite Sud, autour de 
laquelle les alpinistes, dans les variantesqu'ils ont trouvees, 
ont plus ou inoins oscill6 ; de m6me c'est toujours des 
chalets de TAllee-Blanche qu'ils sont partis. Une route qui 
serait bien intc^^ressante certainement, et qui n'a, paralt-il, 
jamais 6X6 essayee que pai- une caravane de six Anglaises 
et d*un guide, serait de remonter le glacier de Tr^lat^ite et 
d'attaquer la parol Quest de Taiguille, au pied de laquelle 
ladite caravane s'est arrfit^e. 

Le Guide de M. Kurz donne I'itin^raire de MM. Del Caretto 
et Gonella avec les guides Laurent Proinent, (i. et A. Henry, 
le 2 ao^it 1878, par le versant Sud-Est et I'ar^te Sud; un 
second itin^raire des m6mes qui revient presque au prec(3- 
dent, avec une variante de M. Baretti; et enfin l'itin6raire 
de M. Kuffner avec Alex. Burgener et Joseph Furrer le 
29 juillet 1887 par I'ar^te Est-Sud-Est. Tons consistent a 
prendre un peu plus tot ou un peu pUis tardlart^te frontiere, 
mais toujours envenant de I'Est — du c6t6 itahon. Notre 
intention primitive avait ete de nous diriger vers I'aiguille 
en montantdirectement parle glacier des Glaciers jusqu au 
bas de la pyramide terminate, — qui presente environ 
450 metres de hauteur a cct endroit, — que nous aurions 



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54 COURSES ET ASCENSIONS. 

escaladee le plus directement possible. Mais le temps n^- 
fasle de la saison de 1894 nous d^cida k prendre en parlie 
la route du col de la Seigne, et une ar^te situee h I'Ouest 
de I'ar^te fronti^re quelle rejoin tau point dt^nomm^ Petite- 
Aiguille des Glaciers. 

Le vendredi 17 aoiit, j'allai passer une partie de I'apr^s- 
midi chez mon guide Joseph Tournier pour nous entendre 
sur I'exp^dition projete^c. Nous convinmes de rallior Jean 
D6sailloud, le fiddle porteur et protecteur de mon appareil 
de photograpliie, et Michel Savioz dont tons les lecteursde 
VAnnuaire connaissont les prouesses. J'employai la soiree 
h faire mes derniers preparatifs et, par une bienheureuse 
fortune, je pus la terminer en causant avec M. Eccles de 
toute la region que j'allais 6tudier et qu'il avait parcourue 
jadis. Le lendemain matin a o hcures, Joseph, Jean etunc 
voiture m'attendaient a la porte de Thotel Couttet. Dix mi- 
nutes aprds, nous roulions vers le Fayet, non sans avoir 
saisi au passage le brave Michel Savioz. 

J'avais eu Tid^e d'aller dans la journ^e jusqu'aux Mottels ; 
mais une It^g^re indisposition, provenant sans doute des 
fatigues des journ^es preeedentest me fit preferer le charme 
et le repos del'auberge du Nant-Borrant, oil nous arrivions 
de bonne heure dans I'apres-midi. Bien men prit, carj'y 
fis la connaissance d'une tres ainiable famille de Bruxelles 
avec laquelle je me mis en route le lendemain pour les 
Mottets, en passant par le col du Bonhomme et le col des 
Fours. Nous y arrivions vers midi et nous y dt^jcunions. 

Cette aubergc, dont Ba'deker dit beaucoup de mal, est 
bien au-dessus de la re[)utalion qu'il lui a faite. Sans faire 
de r(3clame pour rexcellente Madame Fort (Innocente), qui 
ladirige, je dois dire que, pendant le sejour prolonge que 
j'y fis, je fus admirablement soigne et pour des prix vrai- 
ment moderes, 6tant donnas les i,Si)S metres d'altitude. 

Le lendemain denotre arrivee, le temps, quin'avait 6te 
que douteux, tourna au brouillard complet ;je dis adieu a 



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ASCENSION DE l'aIGUILLE DES GLACIERS. 57 

mes compagnons, qui passaient le col de la Seigne, et, rest^ 
seul avec mes guides, je dusme r^soudre ^ f aire des hypo- 
theses sur la place m^nie de Taiguille que nous n'avions 
pas encore distinguee nettement. La journf^e se passa 
assez vite, carle matin je fis la connaissance de M. le lieu- 
tenant Grosperrin,insti\ll(5 a S61oge, (|ui travaillait au plan 
directeur de cette partie de la frontiere, et Tapr^s-midi fut 
employee h des travaux champ^tres consistant principale- 
ment h rentrer les fourrages de Madame Fort et a faire du 
beurre. Un instant pourtant le brouillard se dissipa, ce qui 
permit enfin d'apercevoir et de photographier notre aiguille 
qui se montrait dans toute sa splendeur. Je pus mfime faire 
sur elle des essais de t^lephotographie. Pendant ce petit 
quart d'heured'apparition, nous cumes le temps de decider 
hien exactcment notre itineraire : un (§peron rocheux (in- 
diqu6 sans cote sur la carte de l'fitat-Major),qui s'avance 
dans la partie Est du glacier des Glaciers, nous parut le pre- 
mier gradih h conqu6rir; de la nous pensions remonter 
les pentes de neige qui longent k TOuest les rochers for- 
mant I'ar^te Sud de la Petite-Aiguille des Glaciers, pentes 
dont I'incUnaison avait I'air raisonnable; nous devious 
ensiiite aboutir au pied m6me de la Grande-Aiguille en 
laissant la Petite-AiguUle h notre droite, et Une nous res- 
tait plus qu'a siiivre Tarete jusqu'au sommet. 

La soiri^e ne fut pas tongue : lasst^^s de regarder venirles 
nuages du Sud-Ouest, nous regagnons nos lits sans espoir 
pour la journ^e du Icndemain. 

Jean et Joseph se lev^rent vers 2 heures, et, voyant 
les brouillards toujours aussi intenses, ne vinrent pas m'(5- 
veiller. 

Le ciel tint le matinee qu'U avait promis : partout s't^ten- 
daient les vapeurs et le brouillard 6pais, qui transpercent 
les meilleures r(§solutions. Dans ce cas-la il n'y a qn'h 
attendre ou qu*a chercher des distractions autre part que 
dans la contemplation descimes. Je dessinais pendant que 



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58 COURSKS ET ASCENSIONS. 

Madame Fort pr6parait le dejeuner. Tout k coup quelques 
eclaircies reinvent notre espoir. « Vite, Joseph, au col dc 
la Seigne I Jean, pr^parez mon appareil que nous empor- 
tons... » Je pars en avant pour ne rien perdre dcs beaux 
moments si rares cette ann^e, tandis que Michel va des- 
cendre aux Chapieux. 

Le temps changait. Les nuages subitement se metlaient 
a tourbillonner en venant du col , pouss«^s par le bienheureux 
vent du Nord-Est;le soleil illuminait maintcnant la vall6e, 
le col, les glaciers, et la t6te rouge de notre aiguille ; la 
vodte du cielsenettoyait, et en quelques minutes le paysage 
si triste du matin prenait cet aspect gai et riant qui r^agit 
infailliblement sur nos sentiments et nous fait oublier 
Tamertume des jours d'altentc. Je grimpai par les raidil- 
lons, di^daignant le sentier; je courais prcsque, tellement 
j'etais pressed d'aller voir ce qu'il y a « de Tautre c6t(§ », et 
je me piquai d'arriver avant mes guides au sommct du 
col. J'y r6ussis, mais sans grand profit, car j*y trouvai un 
vent tellement froid et violent que je ne pus pas mfime 
m'abriter derri^re r^norme pyramide trigonom^trique et 
que je regrettai am^rement mon caoutchouc que porUiit 
Joseph et qui n^arrivait pas. Mais la vuc t^tait de toute 
beautd, et le Mont-Blanc, au milieu de sa cour de pics et de 
glaciers, etincelait surle fond bleu du del. On pouvaitbien 
s'exposer au vent glace pour contempler cette vue si re- 
marquable et si imposante. Quant a la photographic, 
c'(5tait folic d'y songer; mais je ne voulais pas avoir fait 
monter inutilement mon appareil, et je pris un demi- 
tour d horizon. Bientot le froid, active par un veritable ou- 
ragan du Nord,nous parntintolt»rable, et nous dt^cidonsle 
retour. Dans ce trajet de descenie, nos yeux ne quitlaicnt 
pas les parois de I'aiguille, et nous examinions la route 
projetee,persuad(5s quedes le lendemain nous aurions i 
Tutiliser. 

Avec quelle unpatience nousFatteudons, ce lendemain! 



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ASCENSION DE l'aIGUILLE DES GLACIERS. 59 

que de va?ux ne faisons-nous pas pour que le temps se 
maintienne, et combien de fois, dans la soiree, n'inteiro- 
geons-nous pas le del 6toil6 avec la crainte d'y decouvrir 
quelque mauvaise Irainde vaporeuse ! Et puis, e'est la fievre 
des pr6paratifs, ce sont les provisions qu'ou emballe, ce 
sont les mille petitsriens que ndcessite unc longue journee 
de marches et d'escalades, que Ton range dans les sacs. 
Mes braves guides sont, j 'en suis certain, aussi heureux que 
moi. « Oui, certes, disent-ils, nous sommes contents; on 
s'abtme les pieds a ne rien faire, a regarder tomber la 
pluie on a entendre siffler le vent! Oui, nous sommescon- 
tents ; parce qu'il ne faudrait pas revenir a Chamonix sans 
avoir r(^ussi. » — Rdussi! Nousn'y sommes pas encore, a 
ce moment de triomphe oil Ton foule le sommet, ou Ton a 
reiissi!... Mais nous le pr6voyons dejj'i, joyeux a la pensi'e 
que le temps nous en laissera la possibility. 

Gependant il faut songer au sommeil ct se reposer. Une 
derniere fois nous examinons le ciel ; de tons c6t6s les 
^toiles scintillent, etla lune presque pleine jette sur la val- 
lee les ombres feeriques des rochers etdes aiguilles; une 
brise ddlicieuse — peut-^tre trop ti^de — a remplact'j la 
tourmente de la journee. 

Quel rt3veil, apr6s ce jour pass^ dans la conviction d'un 
lendemain superbe! Quelle de^sillusion peinte sur nos visages 
lorsque h 2 heures du matin nous nous retrouvons en 
scmble. L'almosph^re est lourde; un l(3ger vent chaud du 
Midi remonte la vall(^c; plus de ciel pur, plus d'etoiles... 
seulement unc lune enfarince entource de Taureole de 
mauvais augure ; raiguille a disparu dans des nuages flo- 
conneux ; le vent dans le haut est au Sud-Ouest! G'etait 
pour tout cela que le temps s*^tait si bien prepare la veille ! 
II faudra encore attendre, encore espdrer, et alors que nous 
croirons de nouveau le moment venu, une nouvelle saute 
de vent viendra briser nos esp^rances... Mais les lamenta- 
tions ne servent a rien : il faut prendre un parti, et cela ra- 



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60 COURSES ET ASCENSIONS. 

pidement. Nous tenons conseil, et il en ressorl que per- 
sonne n'a abandonn^ au fond Tid^e du depart; nous ne 
voulons pas nous avouer vaincus. « Essayons done tou- 
jours; seulement, k quoi bon emporter Tappareil : nous 
ne pourrions nous en servir et il ne ferait que nous retar- 
der. Nous mettrons plus d'atouts dans notre jeu en nous 
all^geant ainsi. » Au fond, nous sommes convaincus 
qu'apres 6tre months au col, nous reviendrons dejeuner ici. 

La lumi^re p^le et vacillante de notre lanterne nous 
guide sur le sentier; personne n'ose ouvrir la bouche. Je 
ne songe qu'a deviner le temps, qu'a regarder les nu6es et 
h senlir le vent. Gependant, apr^s avoir march6 une demi- 
heure, je m'etonne que Taspect g^n^ral du ciel et du 
paysage n'ait pas empire plus rapidement, conime il arrive 
au moment d'un changoment brusque de lemps. 

Bientdt nous atteignons les pentes qui avoisinent le col ; 
nous franchissons les petits lits des ruisseaux qui descen- 
dent de la Montague de la Seigne. Do larges baudes rouges 
montent dansle ciel h TEst : le soleil va se lever et Faurore 
parait; quels indices nous apporteront les premiers mo- 
ments de la journ^e, qui trompent si pen en g^n^ral Toeil 
exerce du montagnard? « Voyons, Michel, y a-t-il du dan- 
ger en cas de mauvais temps a nous engager plus avant ? » 
demandai-je h Savioz au moment de quitter les pentes 
gazonn^es. — «Gertes non. Nous reviendrons bien assez. » 

Cette fois, nous abandonnons tout chemin battu et nous 
nous engageons sur une arfite form^e de feuillels delit^s et 
aigus de schistes en decomposition. Pen ii pen I'esp^ce de 
dos d'dne qu'ils forment se rdtrecit et se change en dents 
•de seie, (lu'il faut monter et descendre avec beaucoup de 
precautions. Bient6t Tar^te se termine brusquenient parun 
tVpic et nous met dans la dure obligation de revenir sur 
uos pas, a nioins de nous laisser glisser sur une seconde 
ar^te qui repartune dizaine de metres en dessous. Comme 
nous ne sonunes pas d'humeur endurante, nous brusquons 



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ASCENSION DE L' AIGUILLE DES GLACIERS. 61 

et d^cidons de passer quand meme, ce qui fut plus facile- 
ment fait que nous ne le pr^voyions et sans que nous son- 
gions h d^plier la corde. Le soleil doit se lever a ce mo- 
ment; nous nepouvonsque le deviner, car les brumes nous 
entourent. 

Nous quittons I'ar^te des scliistes pourris pour escala- 
der des pentes raides de schistes plus compacts et recon- 
verts qh et 1^ de gazon. line veritable escalade commence 
sur des 6boulis de blocs 6normes venus de la Petite-Aiguille ; 
leur instability et leur verticalit^ n^cessitent toute notre 
attention, ce qui n'empftche pas Jean de s'^ciier : « Eh bien, 
au fait! et ce mauvais temps, U ne se decide done pas?c'est 
bizarre; je commence a croire autre chose maintenant! » 
Je sens grandir dans mon coeur un vague espoir de chose 
invraisemblable, de temps superbe s'installant soudain! 
Qui sait?la montagne en rc^serve d'autres h ses amis. 

Aux 6boulis instables en ont succ^d^ d'autres moins 
inclines et formes de pierres plates. Le vent semble 
moins mal place. De temps en temps, par les fen6tres des 
nuages ,nous devinons en bas la valine des Glaciers. I'auberge 
des Mottets, et en haut quelquefois du bleu. Apr^s trois 
quarts d'heure d'6boulis,nous attaquons les premiers n^v^s, 
presque horizontaux au d^bul. « Et cette bourrasque, elle 
ne viendra pas? — Mais,non, le vent monte au NordI — 
Alors c'est le beau temps? c'est la possibility rendue de 
notre ascension ? » 

Le n^ve se redresse ; la neige solide nous permet de nous 
Clever rapidement. Maintenant de grands lambeaux de 
ciel bleu, de grands coups de chaud soleil nous reconfor- 
tent : nos coeurs bondissent de joie a I'id^e que Taiguille 
aura sa visite. 

Nous prenons la corde, et nous franchissons sans la 
moindre fatigue un second neve d'une inclinaison variant 
de 45 k 55 degres. Le ciel, qui s'^claircit k vue d'oeil, attire 
toute notre attention; pourtant nous somines ramenc^s a 



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62 COURSES ET ASCENSIONS. 

regarder uos pieds a Tapproche dune immense coniiche 
qui surplombe h droite, et sur laquelle nous devons nous 
engager pendant quelques pas : tiendra-t-elle? Nous n'en 
sommes stirs qu'apr^s Tavoir franchie. Elle nous am^ne 
sur un troisieme n^\6 encore plus incline, et que nous 
devons monter suivant une ligne de plus grande pente, 
afin d'^viter en zigzaguant de le detacher en avalanche. 
Et le soleil paralt, le soleil ^tincelant qui nous force a 
mettre nos lunettes, dont nous n'osions plus esp^rer le 
service aujourd'hui. 

Le nev6 linit brusquement au pied d un mur rocheux, qui 
forme sans doute le point de Tar^te frontiere que nous 
nous 6tions lix6 d'en bas comme premier jalon. Allons- 
nous le franchir on le contourner vers FOuest? Je souticns 
ce dernier projet, mais je I'abandonne k I'inspection plus 
s(5rieuse des corniches qui dominent un peu plus haul le 
chemin a suivre. Nous en faisons done Tescalade, que la fra- 
gility seule de la roche rend p^nible; nous nous trouvons 
bient6t sur I'arftte, d*ou la vue est magnilique. A nos pieds, 
nous apercevons vaguement les st^racs et les crevasses du 
glacier d'Estelette, que nous dominons de plus de cinq cents 
metres du haut de parois presque verticales. Mais nous ne 
songeons a regarder que les blocs qui nous portent, et 
qu'une legdre couche de neige fralche tombee dans la nuit 
rend difficiles k examiner. Beaucoup s'^croulent k notre 
passage et volent dans I'espace, en d^gageant derriere eux 
Todem- si caractc^ristique de la poussiere des schistes cas- 
sis. Leurtrajectoire effrayante nous laissepeu de doute sur 
les suites d'un faux mouvement ou d'une mauvaise ma- 
noeuvre de la corde autour des rochers. D'ailleurs, c'estune 
vraie promenade a^rienne que nous effectuons, jusqu'au 
moment oil I'ii-pic disparait pour faire place a des pentes 
encore tres fortes, que nous prenons par leur versant Est; 
deux ou trois mauvais passages, et nous nous trouvons sur 
une petite plate-forme abritue du vent, mais couverte de 



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ASCENSION DE LAIGUILLE DES GLACIERS. 63 

ncige; nous la consolidons avec iios piolcts, el nous son- 
geons maintenant seulement a nous arrfeler et k prendre 
un l^ger repas : \oi\k quatre heures un quart que nous 
grimpons. 

Le site est de ceux qui sont chers aux alpinistes : les 
pieds pendants dans I'espaee et le dos appuy^ au roclier, 
nous pouvons laisser errer notre esprit, landis que nos yeux 
s'amusent a voir les brumes se fondre peu a pen et les 
sommets loin tains dmerger de la mer des nuages. 

En un inslant, comme par enchantement, le Mont- 
Blanc et ses aiguilles, le Combin, le Mont-Rose, le Cervin 
apparaissent, se detachant sur Timmense horizon : aucune 
vapeur ne subsiste plus de ce c6i6 des lourdes nu6es du 
depart. 

Tout en mangeant, Michel songe a regarder la route 
qu'n nous reste k suivre. « Ge n'est plus rien! s'6crie-t-il. 
On voit le sommet la a une heure de nous. » En effet, toute 
proche se dresse une pointe, et d^j^ nous la couvons d'un 
regard protecteur, lorsque tout a coup, a sa droite, dans 
une d^chirure subile des nuages qui se dissipent pir un 
magnifique coupdethdiktre,lapyramide rouge de Taiguille 
6clairee par le soleil se detache sur I'azur fonce du ciel. Ce 
n'iStait plus une, mais trois bonnes heures qu'il nous fallait 
pour la gravir. Qu'importe ! Maintenant nous sommes tene- 
ment convaincus du succ^s, nous sommes tellement grises 
par le temps radieux, les prc^cipices qui nous entourent, 
les couleurs ^tincelantes et heurt^es de toute cette nature 
alpestre,que nousquittons rapidement notre halte, attires 
par le puissant aimant de la cime d^sir^e. 

Nous suivons les parois presque verticales de I'^paule, 
accroch^s aux blocs mal fixes, qu'il faut chaque fois 
essayer; tout nous parait a souhait, tout nous favorise : ce 
qui aurait M roche pourrie, par le brouUlard, devient ro- 
cher amusant par ce ciel dont la limpidity sera parfaite 
dans quelques instants. Aux rochers succ^dent les corni- 



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64 COURSES ET ASCENSIONS. 

ches de glace, aux corniches, des n^v^s inclines ; c'est an 
pas vlcc6\^t6 que nous les passons pouralteindre le pied de 
raiguille. line derniere ^preuve nous elait rdserv^e avant 
de mettre le pied — ou mieux les mains — sur cctte lerre 
promise de la pyramide terminale. Celle-ci est separt^e de 
son epaule par une profonde coupure, et nous n'apercevons 
aucun <( crochet » k saisir de Tautre c6t^. Nous redescen- 
dons le long du rocher pour choisir un passage plus favo- 
rable, que nous trouvons sur une flaque deneigc durcie ou 
Tun de nous pourra prendre pied pour s'^lever de la sur 
un rebord peu engageant, mais suffisant. Nous effectuons 
notre saut en tendant la corde, et nous sommes cnfm en 
possession du dernier piton. Celui-ci est compost de 
schistes jusqu'au sommet, et la protogine n'y apparatt 
nuUe part. Qi el la quelques filons quartzeux raient de 
bandes claires la sombre teinte du rocher. 

A partir de cet endroit, deux depressions verticales for- 
mant couloir paraissent monter presque jusqu'en haul; 
nous les dedaignons, pour prendre la mince arfite qui les 
st^parfe et que quelques blocs lisses nous feront maudire 
dans le courant de notre gymnastique. Un de ceux-ci 
s'ecroule en fr61ant Jean, et nous en sommes quiltes pour 
la peur , puis la mitraille de petites pierres qu'il a decro- 
chees nous siffle aux oreilles ; nous ne recevons heureu- 
sement que de la poussiere sur los 6paules et le dos. Deux 
heures de cette montec, qui serait tres amusfinte si Ton ne 
craignait pas conslamment les canonnades, nous amenent 
a une petite plate-forme : cinq m^tn^s encore, et nous tou- 
cherons le sommet. 

Nous le foulons enfm, mais sans espoir de nous y main- 
tenir confortablement, tfllement il est aiguise; Use deve- 
loppe sur 40 metres environ eu dents de soio, et presente 
de toutes parts des pentes Aertigineuses qui nous parais- 
sent absolument pcrpendiculaires sur la partie dominant le 
glacier d'Estelette. Sur son point le phis ^ieve s'est amasst'^e 



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ASCENSION DE L'aIGUILLE DES GLACIERS. 65 

une coniiche de glace de plus de cinq metres de hauteur, 
qui surplombe a TEst el qui nous emp^chera de placer k 
notre gre la pyramide de M. Vallot. Pour celle-ci, les ma- 
t^riaux ne manquent d'ailleurs pas et vont permettre de 
la faire solide. Tandis qu'on la confeclionne, j'inscris nos 
noms dans la bouteille qu'on placera au centre, et je m'in- 
stalle le mieux possible pour scruter avec nia jumelle le 
panorama inoubliable que nous dt^couvrons. 

De tons c6t^s le ciel est d'une purete rare; sa couleur, 
ties fonc^e au zenith, se degrade sur Thorizon en teintes 
d'une douceur et d'un veloute infmis, quise lienl sans de- 
tonner aux silhouettes des chaines el()ign(3es dans une va- 
poreuse lumiere. Au Nord, rhorizon est cache par le ma- 
gnifique entassement du Mont-Blanc et de ses contreforts 
m^ridionaux. Laligne si pure qui descend du soniniot et 
suit la Cr^te des Bosses, le D6me et TAiguille du Goiiter, 
limite le fond devantlequelsedressent la T6te-Carree,rAi- 
guille de Trelat^te, le Dome de Miage, qui plongent jus- 
qu'au fond du cirque immense de Tr^latSte. A I'Ouest 
I'Aiguille de B6ranger, a I'Est le massif des Grandes-Jo- 
rasses et de Triolet encadrent cette belle architecture qui 
saisit les regards avant tout le reste. Mais ce reste, c'est, 
vers rOrient, le Cervin, le Combin, le massif du Mont- 
Rose; au Sud-Est, le massif du Grand-Paradis et la Gri- 
vola; au Sud et au Sud-Ouest, cesmagnifiqueslabyrinthes 
des Alpes Frangaises depuis la Levanna, le Mont-Pourri 
el la Grande-Casse jusqu'ii la Barre des Ecrins, la Meije, 
Belledonne, lesGrandes-Rousses ! Quels moments que ceux- 
Ik, oil Pesprit semble concevoir I'infini et vole a travers 
Tespace ! Que de choses, que d'evenements, que de vies 
humaines dans ce cercle qu'il embrasse; quel champ 
immense ouvert a ses reflexions ! 

Mais le temps passe vitc dans ces moments si parfaite- 
ment heUreux. La pyramide se terminait. Une derniere 
fois j'embrassai de mon regard le tour de I'horizon pour 

ANNUAIRE DB 1894. 5 



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66 COURSES ET ASCENSIONS. 

le fixer dans ma m^moire, et je donnai le signal du de- 
part. II y avail plus d'une heure et demie que nous 6tions 
sur la cime sans que le vent nous y eilt deranges et sans 
que nous eussions ressentile froid. 

A la descente nous suivimes le menie itin^raire qu'k la 
mont^e, sauf au d^but, oil nous primes une des chemin^es 
n^glig^es prec^demment. D'ailleurs on ne regarde guere 
plus ou Ton marche, au retour d'une ascension si r^us- 
sie : le coeur est plein d'all^gresse, Tesprit cherche a ne 
rien oublier des merveilles qu'il lui a 6tt$ donn6 d'aperce- 
voir dans ces si courts instants, I'dme remercie la ProAi- 
dence. 

Un instant, cependant, il fallut interrompre les souve- 
nirs et les reveries, lorsque Ton abordales pentes de neige 
inclin^es, et prendre mille precautions pour ne pas les dt^- 
tacher. Apres leur passage nous abandonnons la corde, et 
chacun marche k sa guise sur les n6v6s, puis sur les ^bou- 
lis. Les cimes s*abaissent i\ I'horizon, la vallee se rap- 
proche; le soleil descend dans la splendeur d'une lln de 
journ6e radieuse. Notre plaisir s'accroit a Tidee d'arriver 
aux Motlets bien avant la nuit. 

Au lieu de repasser par Tarfite que nous avions suine d 
Taller, nous coupons en diagonale les pentes de schistes 
pourris, et nous nous retrouvons, apres trois quarts d'heure 
de cette marche unpen fatigante, sur les gazons qui domi- 
nent les Mpttets. 

A 6 h. 40 min. nous entrions triomphants chez Madame 
Fort, qui nous regut avec d'autant plus de plaisir qu elle 
avait craint de ne plus nous voir revenir : jusqu'^ iO.heu-. 
res et demie du matin, on avail pu nous suivre, puis, nous, 
perdant dans le champ des longues-vues, on en avail con-, 
clu naturellement que nous avions op6re notre derni^re. 
chute. 

La descente avait dur^ six heures, tandis que la mont^e 
en avait exigehuit. .. 



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ASCENSION DE L'aIGUILLE DES GLACIERS. 67 

Le (liner nous parut exquis, le champagne d^licieux, le 
lit encore meilleur. 

Nous passions, le lendemain, le col du Mont-Tondu; 
nous arri\dons a 10 heures dn soir k Chamonix, d'ou nous 
repartions le surlendemain pour faire un s^jour avec 
M. Vallot a la cabane du col du Midi. 

Qu'on m'excuse de m'6tre si longuement etendu sur Tas- 
cension d'une aiguille doni I'int^r^t est d'etre encore peu 
connue malgr(3 sa facility, sa belle situation, T^ldgance de 
ses formes, la variety de ses flancs, enfin malgr^ Tori- 
ginalit^ du panorama merveilleux que Ton y ddcouvre. 
Les amateurs de morale trouveront k ma narration celle-ci : 
Que meme en mati^re d'alpinisme la perseverance est 
presque tou jours r^compensee. 

Paul Helbronner, 

Membre du Club Alpin Fran^ais 
(Section dc Paris). 



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Ill 



L'AIGUILLE MtRIDIONALE DE LA GLlfiRE 



(3,313 MKT.) 
PREMIKRE ASCENSION 



LE PIC mnm m col de la grande-casse 

(3,133 MKT.) 
TENTATIVE D'ASCENSION 

(Par M. H. Dulono dk Ross ay) 



1. L'AIGUILLE M^RIDIONALE DE LA GLI£RE (3,313 met.) 

Sous la rubriqne Aiguille dk la (jlikre, le Guide Joanne 
(Savoie, edition 1891, p. 290; porte la mention suivante : 
u L'Aiguille de la Gli6re a 6te la dernierc des cimes du 
massif de la Vanoise a etre vaincuo. » 

Par Aiguille de la Gli^re, le Guide Joanne entend la pointe 
cot6e 3,386, qui a et(3 gravie pour la premiere fois le 
27 aodl 1887 par M. Coolidgeavec le guide Christian Aimer 
fils, de Grindelwald, et dont la deuxieme ascension a 6ie 
faite le 21 aoOt 1890 par M. Leon Madamet, de la Section 
de Paris, avec le guide Joseph Amicz, de Pralognan*. 

1. Yo'ivY Annua ire de 1890, p. 136. M. Madamet donnc k Taij^'uille 
qu'il a gravie le nom de Pointe (h la Giiere. 



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L*AIGUILLE MEHIDIONALE DE LA GLILIRE. 69 

Mais il exisle tout a c6t(§ une seconde pointe, sf^paree de 
celle-lii par un col dont parle M. Madamet dans sa rela- 
tion*, et qui lui est inf^rieure de 73 metres seulement. 
Cette seconde pointe (altitude 3,313 mr^t.j, qu'on appelle 
g^n^ralement, pour la distinguer de Tautre, Aiguille Me- 
indionalp de la Gli^re, en designant la pointe la plus haute 
par le nom d'Aiguille Seplenlrionale^, n'avait jamais 6i6 

En outre, une autre cime voisine, le Pic Sans-Nom 
(3,433 met.), situ^ au Nord du col de la Grande-Casse, est 
encore vierge. 

11 y avait done encore dans le massif de la Vanoise, au 
commencement de 1894, deux sommets k vaincre. 

Le 13 juillet 1894, apres avoir pris rendez-vous pour le 
19 avec notre collogue Joseph Janin, de la Section lyon- 
naise,et m*6tre assure le concoursdeSeraphinGromier,du 
Planay, qui m'avait ^16 recommande comme le plus hardi 
grimpeur de rochers de la Tarentaise, je partais pour 
Pralognan dans Tintention de m'attaquer a ces deux cimes. 

Dfes le lendemain de mon arriv^e, je me mis a chercher 
un belv^d^re d'oii je pourrais a loisir les etudier. Je I'eus 
vite trouv6. Prenant le sentier qui conduit k la cascade de 
la Fraiche, je laissai cette cascade k gauche et, me diri- 
geant droit a I'Est, a travers de jeunes sapins, je gravis une 

\. Jhid.. p. 139. C'est sans doutc par suite d'uno fauto d'impression 
que cette pointe est cotee 3,315 metres dans I'articlc de M. Madamet 
(p. 139), au lieu de 3,313. 

2. On pourrait aussi donnei* le nom d'Aiguillo Occidenlale a I'Ai- 
guille Septentrionale, et le nom d'Ai«(uille Orientate a TAiguille Meri- 
dionale : I'Aiguille 3,313 est situee, en effet, non absolumcnt au Sud, 
mais au Sud-Est de I'Aiguille 3,3SG. Toutefois, comme rAiguille 3,313 
est encore plus au Midi qu'a I'Est, il est, je crois, preferable de la 
d^nommer Aiguille Meridionale. La position relative dcs deux Aiguilles 
de la Glifere est tr^s exactcmcnt indiqueo dans un croquis de M. P. Pui- 
seux (Vue gen^rale des montagncs do la Yanoisc), qui se trouve a la 
page 188 de VAnnuaire de 1876. Les altitudes donn^es dans la Icgondc 
dece cpocjuis sont 3,380 et 3.31i metres, au liende3,386et 3,313metrcs. 



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70 CeURSES ET ASCENSIONS. 

croupe plant^e de h^tres rabougris et resserr^e entre une 
for^l de sapins k gauche et les escarpements du Grand- 
Marchet k droite. J'arrivai ainsi^ un petit col d'ou jed^cou- 
vris tout k coup un admirable panorama : a droite, le gla- 
cier de TArselin ; en face : la Grande-Casse, le glacier et le 
col de la Grande-Casse, et le Pic Sans-Nom ; j\ gauche : les 
deux Aiguilles de la Gliere et le glacier qui ceint leurs flancs, 
parcil k une 6charpe ; au premier plan : la grande et pitto- 
resque for^t de la Fontanette, qui forme le cadre sombre 
de cet 6tincelant tableau, J,ejie saurais trop recommander 
cette promenade k ceux qui stationneront a Pralognan, ne 
f6t-ce que quelques heures. On pent la faire facilement en 
une heure ou une heure et demie. Ceux qui trouveraient 
encore trop p6nible ce petit effort pourront se procurer le 
m^me panorama, quoiqu'un pen plus lointain etparcon- 
s6(juent un pen moins saisissant, en allant, k dix minutes 
k rOuest de Pralognan, au Fond de ChoUiere, et en s'ele- 
vant tant soit pen sur la premi(>re croupe qui le domine. 
Les baigneurs de Brides, qui montent chaque matin en 
grand nombre, simaginent qu'ils ont vu le site de Pralo- 
gnan parce quHls ont pu, du village, contempler la parol 
du Grand-Marchet et apercevoir un lambeau du glacier de 
TArselin. Personne, au Aillage ni dans les hotels, ne songe 
k les renseigner, et ils partent sans se douter quails pou- 
vaient admirer 1^, tout pr6s d'eux, de superbes glaciers et 
desPics comme la Grande-Casse. Aulantvaudrail 6tre all(5 
k Gen6ve sans avoir vu le lac ou a la Grave sans avoir 
regarde la Meije. 

Je reviensa mon belvedere. L'Aiguille M^ridionale dela 
Gliere m'apparalt vraiment belle. Si elle est moins haute 
et moins majestueuse que sa voisiue, elle a un caractt^re 
original et saisissant qu'elle doit a la gracilit(5 de ses formes 
et a Tacuite de son sommet. Je I'examine avec soin k 
I'aide de la jumelle. Sachant qu'elle est inaccessible par le 
versant uppos^, je cherche sur la face occidentale qui me 



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PlJ?tn Sjv 



9i 



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l'aiguille meridionale de la gli^re. 73 

regarde une voie d'ascension. Un couloir qui, partant du 
glacier, coupe cette face a peupr^s au milieu et va aboutir 
a Tar^te septentrionale au-dessus d'un haul rocher pointu 
qui la barre, me parait Hre la voie rbercht5e. 

Je passai les jours suivants a me promerier, a rt^colter 
des edelweiss, ill chercher dos points de a ue, vivant dans 
cette charmante demi-oisivet6 de I'alpiniste qui pen k pen 
s'entraine, de Tami de la montagne qui, petit a petit, eri 
d^couvre et en d^taille les beautes. 

Le 19, au jour dit, Joseph Janin faisait son entree dans 
Pralognan, et le 20, dans Tapr^s-midi, nous prenions le 
sentier du col de la Vanoise avec les guides S6raphin et 
Marie Gromier, du Planay, pour tenter le lendemain Tas- 
cension de TAiguille Mdridionale de laGliere. Notre objec- 
tif imm^diat n'^tait pas le refuge de la Vanoise. Chacun 
sail que ce refuge a cesse d'etre celui des alpinistes pour 
devenir celui desvaches, qui Tout rendu absolument inha- 
bitable. Nous nous arr6tons done aux chalets de la Gliere, 
oil Thospitalit^ nous est accord^e. Ges chalets sont vastes 
et d'une propret^ remarquable. Jamais, dans aucun alpage, 
ni en France ni en Suisse, je n'ai vu d'industrie fromag^re 
aussi bien logee. 

Aussitot arrives aux chalets, nous etuchons avec soin 
notre Aiguille. Nous sommes tons d'avis de prendre le 
couloir que j'avais remarquele lendemain de mon arriv^e 
t Pralognan et qui, partant du glacier, coupe la face occi- 
denlale de la montagne. 11 est impossible d'aborder direc- 
tement le glacier, dont la base est sillonnee d'un rt^seau 
inextricable de crevasses. D'apr^s les guides, il serait 6ga- 
lement impossible de Taborder plus haut, par son cote 
Est, supported par des assises de rochers inaccessibles. II 
ne serait abordable que du c6t6 Nord-Ouest, au pied de 
TAiguille septentrionale, en s'^levant par un long detour 
sur les montagnes du Vallonet. Je ne partage pas I'avis 
des guides; n^anmoins je n'y fais aucune opposition s6- 



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7i COURSES ET ASCENSIONS. 

rieuse, pensant que leur plan n'aura d'autre inconvenient 
que d'allonj^er la route. 

Apr^s quelques heures de fl^nerie dans Ic cirque sauvajre 
de la Gliere, et un repas pris au bord du torrent, nous nous 
couchons dans un fenil propre et bien pourvu. 

Le lendemain, h 3 heures et demie, nous partons. Apr^s 
avoir suivi pendant une demi-heure environ le sentier du 
col de la Vanoise, nous tournons tk gauche, dans la direction 
Nord, pour traverser le torrent de la Gliere et gravir une 
pente de p^turages qui nous conduit t\ un petit plateau, lit 
d'un ancien lac, que coupe le torrent du Vallonet, Tune 
des branches qui forment le torrent de la Gliure. Nous tra- 
versons le torrent et, passant sur sa rive droitc, nous 
montons par des pentes herbeuses jusqu'ti la moraine du 
petit glacier qui s'dtend a la base des Pointes du Yallonet 
et du Creux-Noir, et qu'on nomme dans le pays glacier du 
Vallonet. Arrives au bout de la moraine, nous nous 6le- 
vons sur des contreforts de rochers gazonnds tr^s escarpes 
qui aboutissent h Tari^te du Vallonet, entre le point cot6 
3,25S mfet. et I'Aiguille Septentrionale de la Gliure. Une 
fois sur cette arfite, nous tournons k droite et nous la sui- 
vons jusqu'^ ce que nous arrivions a une autre chaine de 
contreforts trtjs tourmentde, parallele ;\ celle que nous 
avons gravie, et qui domino a I'Onest la rive gauche du 
torrent du Vallonet et, b, TEst, le glacier. 

Toute cette premiere partie de Tascension a ^16 d'une 
longueur desespdraute, quoique nousayons toujours mar- 
chd d'un bon pas ; aussi est-il deja 10 heures quand nous 
arrivons au-dessus du glacier. II s'6tend h nos pieds, a 
une assez grande profondeur. Kntre lui et nous se dresse 
un escarpement de rochers dt'sagrogos, d'un aspect desa- 
grdable, par lequel il faut descendre. D5s les premiers pas 
nous sentons que I'entrepiise ue sera pas facile ; a peine 
avons-nous pos(5 les pieds sur la punte que la montagne 
se met a descendre de tons cutes ; les pierres ddgringolent, 



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l'aIGUILLK MfeRlDIONALE DE LA GLlfeRE. 75 

les detonations sont incessantes, les poussi^res de dejec- 
tions s'eievent de toutes parts autour de nous. II n'y a pas 
une seule pierre qui tienne sdrieusement, et celles aux- 
quelles on pent a pen pres se fier sont extrfimement rares. 
C'est 1^ quit faut se fairs l^ger^ comme me disait un jour 
un vieux guide dauphinois qui pese aujourd'hui plus de 
cent kilos. 

Nous avons descendu les trois quarts de ces rochers 
quand se pr^sente un tr^s mauvais pas : Tescarpement 
devientapeu pr^s vertical ; pour continuer la descente il 
faut gagner un couloir qui s'ouvre a notre gauche et, pour 
y parvenir, il faut franchir une dalle lisse et tr^s inclinee, 
mais heureusement solide. A droite, le vide; h gauche, des 
rochers tellement decomposes qu'il est impossible d y 
trouver des prises, et c'est k I'aide du piolet enfonce le 
mieux possible dans cette pourriture minerale que nous 
arrivons au couloir. 

Jamais je n'avais vu une pareille decomposition de la 
roche et, k vrai dire, je ne croyais pas que cela existat. II 
est inutile d'fijouter que nous avons dA descendre tr^s 
lenlement, avec d'infmies precautions; aussi est-il midi 
quand nous prenons pied sur le glacier. Ge glacier, qui est 
plus etendu que ne Tindique la carte, s'eieve jusqu'^ la 
selle qui separe les deux Aiguilles. II est coupe, par en- 
droits, delarges crevasses, etmerite ^ tons egards d'avoir 
un etat civil. On I'appellerait tout naturellement « glacier 
de la Gliere », si celui qui tapisse le flanc Nord des Aiguilles 
ne portait dejk ce nom. 11 faut done lui en trouver un autre. 
Un chamois, qui deboule devant nous et dont nous sui- 
vons les evolutions sur la glace, nous fournit le nom 
cherche : ce serale « glacier du Chamois ». 

A 1 heure nous somines au pied de TAiguille Meridio- 
nale, et nous prenons le rocher apr^s avoir franchi la 
bergschrund et une pente de glace Ires raide qui vient 
s'appliquer contre la paroi de TAiguille. Kii revenant un 



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76 COURSES ET ASCENSIONS. 

pen surnotre gauche, nous nous engageons dans le couloir 
dont nous faisons Tascension sans incident notable, tant6t 
au fond, tant6t par Tune ou Tautre de ses ar6tes lat^rales, 
suivant les difficulies que nous rencontrons. Ces difficult^s 
sout toujours les nirrnes et resident uniquement dans la 
dt^composition du rocher. Contrairement ii TAiguille Sop- 
tentrionale qui est, paralt-il, solide, TAiguille M6ridionale 
est une veritable mine branlante et d^sagr^gt^e; chaque 
pas demande des precautions. Mais c'est la, je le repete, la 
seule difficulty de Tascension, qui autrement n'exige pas 
une gymnastique extraordinaire. 

Le couloir nous conduit sur I'ari^te Nord, au-dessus d'un 
haut rocher qui labarre. Nous gravissons cetle arfite, oil je 
constate les m^mes phdnom^nes de d^sagrt'gation que 
dans le couloir. 

A 3 heures nous somnies au sommet, sorte de p.oinle 
de pyramide tr^s aigue. Le panorama est admirable et extr^- 
mement^tendu,comme presque tons ceux delaTarentaise. 
Une grande partie des Alpes se d^roule autour de nous : le 
massif du Mont-Blanc, le Piemont, la Tareutaise, la Mau- 
rienne, le Dauphin^. Je dois n^anmoins une mention sp6- 
ciale a la Barre des Ecrins, dont la beauts ne m'avait 
jamais autant frappc^, et aux deux pics les plus voisins qui 
forment entre eux un contraste saisissant : k TEsl, I'^norme 
et majestueuse masse glaciaire de la Grande-Casse ; ^ 
rOuest, TAiguille Septentrionale de la Gli^re, qui s'616ve 
vers le ciel comme une tour colossale et fait un effet pro- 
digieux. Anos piedslesescarpements Nord etSud de notre 
Aiguille tombent verticalement de plusieurs centaines de 
metres sur les glaciers de la Gliere el de la Grande- 
Casse. 

Nous nous batons d'dlever le cairn et de nous preparer 
a la descente, car I'heure s'avance et nous craignons que la 
nuit ne nous surprenne dans le mauvais pays. 
Pour descendre, nous reprenons Vart^te septentrionale. 



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L'aIGUILLE M^RIDIONALE DE LA GLI^HE. 77 

Arrives au rocher pointu, nous cherchons s'il ne serait pas 
possible de descendre par cette ar^te sur la selle qui s^pare 
les deux Aiguilles. Une fois sur ce petit col, d^valer rapi- 
dement sur la pente du glacier ne serait plus qu'un jeu. 
Malheureusement I'entreprise parait impossible ; I'arete et 
les couloirs, qui sont sous nos pieds, sont a peu pr^s ver- 
ticaux. II faut done reprendre le couloir que nous avions 
adopts a la mont^e. Nous ne pouvons gu^re marcher que 
les uns apr^s les autres, chacun de nous cherchant un 
abri sur les flancs du couloir pour 6viter les canonnades 
que le suivant, malgr^ toutes les prt^cautions possibles, 
provoque presque sans interruption. 

Enfin nous sommes au glacier, que nous descendons 
jusqu'au point on nous Tavions attaqu^ a la mont^e. Nous 
tenons essentiellement, pour gagner du temps, a ne pas 
gravir la pente pourrie que nous avions descendue le ma- 
tin. Pour arriver directement a la vallde du point oil nous 
nous trouvons, il faudrait continuerk descendre le glacier 
ou prendre en flanc la paroi de rochers qui le domine a 
rOuest; mais ces deux voies sont impraticables ; la chute 
du glacier est horriblement tourment^e et n'ofl're aucun 
passage; quant aux rochers, ils sont lisses et verticaux. II 
faut done n^cessairement remonter sur la cr^*te,mais nous 
sommes tons d'avis d'abandonner la voie du matin pour 
gra\dr un rapide couloir de neige qui s'ouvre devant nous. 
Nous arrivons a la cr^te sans difficult(5, la neige ^tant tr^s 
amollie par une journ^e enti^re de chaleur torride. Nous 
descendons I'autre versant par un grand nev^, des mo- 
raines et des pMurages jusqu't\ la rive gauche du torrent 
du Vallonet, d'ou nous regagnons Pralognan ou nous 
sommes ^ 9 heures. 

Get itineraire a ^t^ beaucoup moins long, moins difficile 
et moins p^nible que celui du matin ; mais il ne saurait etre 
adopts pour la mont^e, car, aux heures matinales, cesn6v6s 
et couloirs, d'une raideur extreme, ne doivent ^tre pratica- 



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78 COURSES ET ASCENSIONS. 

bles qii'^ la condition de tailler des marches sans interrup- 
tion, ce qui demanderait un temps infini. 

Peu de jours apr^s je descondais du glacier de laGrande- 
Casse avec S^raphin Gromier; nous suivions le sentier de 
la Vanoise et, peu apres avoir d^pass^ le lac des Vaches, 
nous apercevions a notre droite des rochers gazonn^s qui 
pourraient facilement et directement conduire au glacier 
(c6t6 Est). Les alpinistes qui voudront faire Tascension 
soit de Tune, soit de I'autre des Aiguilles de la Gli^re, 
devront done bien se garder de les aborder, comme nous 
I'avonsfait, ^rOuest, parlesmontagnes du Vallonet. Qulls 
adoptent notre route de mont^e ou celle dedescente, illeur 
faudrait faire un long detour, s'^levertres hautpour redes- 
cendreensuite,vaincreles difficult^squ'ils rencontreraient 
et d^penser ainsi en pure perte beaucoup de forces et de 
temps. U est done a tons les points de vue pr^f^rable d'ar- 
river directement au glacier par les rochers dont je viens 
de parler et qu'un guide ou un touriste un peu habitu6 a 
lamontagne trouvera facilement *. 

LE PIC SANS-NOM DU COL DE LA GRANDE-CASSE 

(3,433 MET.) 

Le Pic Sans-Nom est consid^r^ en Tarentaise comme inac- 
cessible. Cette inaccessibility semble tellementevidente aux 
guides du pays qu'il m'a^te ditqu'onn'enavait jamais tent6 
Tascension. Tandis que nous etionsausommetde 1' Aiguille 
m^ridionale de la Gliere, le Pic Sans-Nom se dressait tout 
pres k quelques centaines de metres de nous et, comme 
j'avais une excellente jumelle, nous avionspu6tudieravec 
le plus grand soin sa face Sud. Elle se prdsentait k nous 
comme une gigantesque paroi, de gypse surmont^e de 

1 L'iuneraire que recoramamle ic.i M. Dulong de Rosnay a ^t<'^ 
elVectiveinent suivi par M. Coolidge lors de I'ascension do rAiguille 
Sepleatrionalc do la Gliere. {Soie de la Redaction.) 



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LE PIC SANS-NOM. 79 

trois comes dont la plus 6lev^e est celle qui est situ6e h 
I'Est. Cette paroi, d'une inclinaison voisine de la verticale, 
s'ouvre pourdonner place a trois couloirs. Deuxd'entre eux, 
situ^s ^TEst, pres du col, semblent surplombants ; le troi- 
sii^me, situ6 tout a fait k TOuest et le plus rapproch^ de 
nous, paralt vertical sur lamoiti6inf6rieure desa hauteur. 
La conclusion unanime de cet examen fut que le pic sem- 
blait inaccessible, mais... qu'il fallait essayer quand m^me, 
en vertu de ce principe que, pas plus que les gens, il ne 
faut juger les rochers sur la mine. 

Mais les jours suivants furentmauvais, la pluie tomba, 
les brouillards couvrirent les cimes et la vallcJe, et le plan 
de Pralognan eut I'aspect d'un paj^sage quelconque de 
Bresse ou de Normandie. Joseph Janin, rappele par des 
obligations de famille, dut quitter Pralognan, et je me re- 
trouvai seul, assez m^lancolique. 

Enfin le 27 le temps se remit au beau. Je devais ce jour- 
la retourner coucher h la Gli^re pour tenter le lendemain 
Tascension du Pic Sans-Noni; mais, ayant appris que les 
chalets 6taient en ce moment inhabit(^s et ferm^s, et ne 
voulant pas coucher au refuge, je ne partis que le len- 
demain a 2 heures du matin. J 'avals avec moi le guide 
Sdraphin Gromier et le porteur C61estin Favre, tons deux 
du Planay. A 5 heures nous 6tions au pied de la moraine 
du glacier de la Grande-Casse, et, a 7 heures, au pied du 
Pic Sans-Nom, juste au has du couloir Quest. En cheminant 
sur le glacier, nous nous ^tions fr^quemment arrfit^s pour 
braquer la jumelle sur Tobjet de nos convoitises. Le cou- 
loir nous semblait alors moins inaccessible qu'il ne nous 
avait paru du liaut de I'Aiguille M6ridionale de la GU6re, et 
nous ne pensions pas que ce pouvait 6tre une illusion favo- 
ris^e par Tombre que les rayons du soleil navaient pas 
encore dissipee. II nous parut n^anmoins evident que la 
premiere moiti6 du couloir ne pouvait se gravir. A la par- 
tie sup^rieure on apercevaitbien des flaques de n6v6, signe 



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80 COURSES ET ASCENSIONS. 

certain que la nous n'aurions plus adaire qu'a une pente 
relativement mod^rt^e. Mais 11 s'agissait d'arriver d celte 
neige, et, pour cela, il ne fallail pas songer a utiliser la 
partie inf^rieure du couloir, presque, si ce n'est tout k fait 
verticale, et oil il (^tait d'evidence ni^nie qu'on ne pourrait 
se maintenir. 

Nous altaquons done \is parol elle-m^me, a droite du 
couloir. D6s le d^bulles difficult^s commencent. En certains 
endroitsla neige, que des ressauts de rochers ont pu reto- 
nir, nous oflre une vole relativement facile d'ascension, 
mais ces n^v^s sont, helas! trop courts et trop rares: par- 
tout ailleurs nous avons afTaire a du gypse k la fois lisse, 
decompose, et verglass(!». C'est eharmant! II semble que le 
rocher ne saurait etre a la fois lisse et d(3compos6, ces deux 
qualificatifs 6tant ordinairementcontradictoires entre cux; 
mals icl le rocher est fragments et chaque fragment, en- 
castre dans son alveole et serr^ contre son voisin, semble 
former un tout solide. Ge n'est qu'une vaine apparence ; 
d(^s que vous siuslssez une pierre, elle sort de son alveole, 
vient k la main on cdde sous le pied. Plus nous montons, 
plus la pente s'accentue, sans que, pour cela, le rocher de- 
vienne meilleur. 

Nous arrivons enfin au point qui nous parait devoir etre 
k la hauteur de celui auquel nous voulons aboutir dans le 
couloir. Nous tournons k gauche et, nous dirigeant droit a 
rOuest sur une pente formidable, au milieu de rochers qui 
d(3gringolentdetous c5t6s sous nos pas, nous franchlssons 
Far^te du couloir dans lequel nous descendons. 11 estalors 
certain que nous n'irons pas plus loin ; nous sommes en 
presence d'un a-pic. Les llaques de neige que nous avlons 
remarqu^es ne se tiennent pas entre elles par une pente 
continue; elles garnlssent une serie de plates-formes s(5pa- 
rees les unes des autres par de petites murallleslisses tout 
k fait k pic, qu'on ne saurait gravir sans 6chelle. Pourrions- 
nous revenir au point que nous avlons qulttt^ sur la parol, 



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LB PIG SANS-NOM. 81 

continuer a la gravir et, revenant a gauche, franchir Tar^le 
du couloir h un point plus eleve que la derni^re muraille? 
Cela ne parait pas possible. La paroi va toujour s se redres- 
sant. En admettaut qu'on puisse la gravir jusqu'^ ce point, 
on se heurterait k I'ar^te du couloir qui, dans sa partie su- 
p^rieure, haute de vingt ou trente metres, est verticale du 
c6t^ de la paroi et surplombante du c6te du couloir. 

II nous parait done h pen pr^s certain que toute tenta- 
tive nouvelle par ce versant serait absolunient vaine. Ne 
voulant pas abandonner encore la partie, nous d^cidons 
d'aller etudier la montagne du c6te du col de la Grande- 
Casse. 

Nous revenons alors sur nos pas. Le rocher, tres difficile 
et dangcreux k la mont^e, Test bien plus encore ^la des- 
cente. Pour nous maintenir, nous sommes tons trois dans 
la n6cessite d'adopter ce mode de descente qui consiste a 
faire adherer h la montagne la partie post^rieure de son 
indi\ddu. Ce proced^'. quelque incorrect qu'il soit, est notre 
seule ressource, les prises soUdes faisant presque totale- 
ment d^faut. Personne ne songe a rire ou h causer. Cha- 
cun est penetre du serieux de la situation et n'est preoc- 
cupe que de prendre toutes les precautions voulues pour 
eviter une chute; aussi est-ce un veritable soulagement 
quand nous touchons le glacier. 

Nous nous retournons presque aussitot pour examiner la 
paroi, et nous avons peine k croire que pen d'instants au- 
paravant nous y ^tions tons trois suspendus. 

Nous voil^ de nouveau arpentant le glacier, et bientot 
nous foulons le col de la Grande-Casse. 

Malgr(3 nies preoccupations d'asrensionniste, j 'admire 
longuement le panorama. II est certainement pen de 
paysages glaciaires plus beaux que celui-la. La Grande- 
Casse, la Grande-Motte, le glacier de Pramecou, et surtout 
celui de L^pena avec ses crevasses dnornies et sa pente 
immacul6e,formentun ensemble sublime. Mais le Pic Sans- 

ANNOAIRE DE 1891. G 



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82 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nom est 1^ qui m'attire, et mes yeux bient6t se reportent 
vers lui. Helas ! I'examen est aussi d^courageant que pos- 
sible ; les deux couloirs voisins sont surplombants ; sur- 
plombante aussi Far^te Sud qui tombe sur le col. Nous sui- 
vons alors de flanc, sur une centaine de metres, la pente 
du glacier de L(^p6na, et nous pouvons ais6ment constater 
que la face orienlale n*est pas plus praticable. 

II ne nous reste qu'une chance, celle d'atteindre le 
sommet par Tarftte de la Gliere qui relie TAiguille M^ri- 
dionale au Pic Sans-Nom. Nous revenons done sur nos pas 
et redescendons le glacier de la Grande-Casse jusqu'au 
pied de rextrt^mitd Sud-Ouest de Far^te, point d'ou son 
acces semble le moins difficile. Nous arrivons sur Far^te 
par de mauvais rochers croulants et, la suivant un mo- 
ment, nous ne tardons pas a faire la plus triste des con- 
statations : c'est qu'elle est barrde par une succession d'ai- 
guilles de gypse dont les flancs lisses plongent k pic, d'un 
c6i6y sur le glacier de la Grande-Casse, et de Fautre sur 
celui de la Gliere. Elles sont done infranchissables. Nous 
constatons 6galement que la face Nord du pic forme une 
muraille lisse et verticale tout k fait invulnerable. 

J'6tais bien oblige d'admettre que le Pic Sans-Nom est 
inaccessible. Telle 6tait ^galement Fopinion des guides, 
dont j 'avals pu pourtant admirer Fhabilet6 et la hardiesse 
sur le rocher. L'lm et Fautre se d(5claraient r^solus k ne plus 
rien enlreprendre contre ce sommet, consid^rant comme 
inutile toute nouvelle tentative. Voil^ qui heurtait violem- 
mentcertaines id^es qui,jeFavoue, aA^aient6t61es miennes. 
11 n'y a pas de pic inaccessible, dit-on, tons ont leur point 
vulnerable ; il suffit de le trouver, voila tout. Le Pic Sans- 
Nom a-t-il un point A^ln6rable? En ces mati^res il est 
tem6raire de formuler des affirmations ou des negations ab- 
solues. Ndanmoins j'ai soigneusement dtudie le Pic Sans- 
Nom ; j'ai passe de longues heures sur ses flancs, et je puis 
dire que je n'ai jamais vu de montagne d'aussi extraordinaire 



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LE PIC SANS-NOM. 83 

conformation, ne pr6sentant partout qu'^-pic et surplombs. 

11 serait possible pourtant qu'^ un moment donn6 la neige 
devlnt une aide pr^cieuse pour celui qui voudrait tenter 
Tascension. EUe ne tient jamais dans la partie inf^rieure du 
couloir, qui est verticale, mais il se pourrait qu'^ une 6poque 
moins tardive, au mois de juin par exemple, elle rempllt 
totalement la partie sup^rieure, et que les petites murailles 
disparussent sous un 6pais matelas de neige d*une pente 
uniforme qu*on pourrait arriver k gravir. Reste k savoir si, 
k pareille ^poque, les rochers qui conduisent au couloir 
ne seraient pas verglassds de telle sorte qu'ils fussent ina- 
bordables. 

Peut-6tre un jour aussi, demain ou dans dix ans, cette 
montagne se modifiera-t-elle ; peut-6tre lancera-t-elle dans 
ses couloirs un morceau de sa carcasse si extraordinaire- 
ment mobile et disloqu^e, jetant ainsi sous les pieds de 
Talpiniste les quelques gradins qu'eUe lui refuse aujour- 
d'hui. Peut-^tre encore la main de I'homme fera-t-elle ce 
que la nature ne voudra pas faire, etverra-t-on ce sommet, 
aujourdliui si fier, s'humilier sous les cables, les ficelles, 
les crampons, les 6chelles, pr^curseurs des cr^maill^res. 
Que Tavenirlui 6pargne cette d6ch6ance! 

Nous descendons le glacier, louvoyant k travers son r^- 
seau serr^ de crevasses. Une fois sur la moraine, nous 6tons 
la corde, pensant avoir laiss^ derri^re nous tout p^ril, et 
pourtant... Nous cheminions depuis un moment, moi un 
pen derri^re les guides, quand j'aper^ois k ma droite un 
l^ger glissement des pierres morainiques. Me doutant de 
ce qui allait se produire, je fais un bond de plus de deux 
metres sur ma gauche, en meme temps que retentissait un 
appel d'alarme pouss^ par S^raphin Gromier. Au point pre- 
cis que je venais de quitter s'abat un morceau de la moraine 
en produisant une avalanche d'dnormes pierres. Je n'ai 
pas besoin d'insister sur ce qui se serait produit si je n'avais 
rapidement pris la fuite devant Fennemi. Si je rapporte ce 



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84 COURSES ET ASCENSIONS. 

petit Episode, c'est qu'il peut etre utile de savoir ce qu'il 
faut faire en pareil cas. 

Nous laissons derrierc nous cette moraine inhospitaliero, 
et unc rapide descente par le sentier de la Vanoise nous 
mfene k 9 heures du soir a Pralognan. 

Le surlendemain, reprenant le chemin de la plaine, je 
descendais dans la fraicheur des heures matinales et des 
bois 6pais cette verte et d^licieuse Tarentaise. 

Je ne dirai rien de Pralognan, dont on a beaucoup parl^ 
dans nos Annuaires; qu'il me sufftse de rappeler que cette 
admirable station alpestre ofire k profusion aux touristes 
de toutes les categories des promenades ombragees et 
piltoresques, et aux alpinistes des courses de premier 
ordre dans la grande montagne. J'ajoute qu'^ dater de 
Tann^e 1895 un nouvel h6tel, qu'on annonce devoir 6tre 
vaste et confortable, otTrira son abri aux visiteurs de ce 
beau pays. 

H. DULONG DE ROSNAY, 

Memhre du Club Alpin Francais 
(Section dc Lyon). 



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IV 

COMPS ET LE CANON DE L'ARTUBY 

VAR ET BASSES-ALPES 

(Par M. a. Janet) 



Bien que les sites curieux et pittoresques abondent dans 
toutes les parties de la Provence, il ne nous a pas paru sans 
int^r^t de signaler plus particuli^remeni aux excursion- 
nistes la region de Comps, tant a cause du grand nombre 
de courses dont cette locality pent 6tre le point de depart, 
que de sa facility d'acces. Le trajet de Draguignan ^ Comps 
ne dure en effet que quatre heures en voiture, et ce trajet 
seul m^riterait le voyage, surtout si, au lieu de retourner 
sur ses pas, on pent continuer sa route par Castellane, pour 
rejoindre h Saint-Andr^ le r^seau des voies ferrees. 

En quittant Draguignan, la route se dirige vers le Nord- 
Ouest pour rejoindre la Nartuby, dont ellc remontera la 
vallee pendant une vingtaine de kilomd^tres. A pen de dis- 
tance de la ville, avant d'arriver au chateau des Salles, on 
passe devant une all^e, pt^netrant k gauclie dans une pro- 
pri6t(i particuliere, mais gi^ncralcment ouverte aux visiteurs. 
Au bout de Tall^e se voit un beau dolmen, ombragu 
par un ch(^ne, un micocoulier et un gen^vrier. Ce dolmen 
est connu dans le pays sous le nom de « Poiro dei Fado », 
ou Pierre desF6es. 

Avant la bifurcation du chemin d'Ampus, on apercoit k 



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86 COURSES ET ASCENSIONS. 

gauche, entre la Nartuby et la route, un bouquet d'arbres 
au milieu duquel s'ouvre un aven peu profond, ou Ton voit 
de Feau en hiver. 

Sur les pentes du versant oppose de la valine se trouve 
un orifice b^ant, appel(^ le Trou de la Clappe, du nom d'un 
hameau sur le tern toire duquel il s'estouvert brusquement 
en Janvier 1878. (La carte de Tfitat-Major au 80,000« porte 
« les Clapes ».) Nous empruntons k ce sujet les lignes sui- 
vantes h un rapport fait par M. Panescorse k la Soci^t^ 
d'6tudes scientifiques et archt^ologiques de Draguignan 
(stance du 11 f6vrier 1878) : 

« Dans la matinee du vendredi 18 Janvier 1878, des 
fentes nombreuses se produisirent sur un champ cultiv6 
8itu6 k cent metres environ au Sud-Ouest du hameau de la 
Clappe... 

« Le samedi, vers 7 heures du matin, Ton entendit un 
grand bruit semblable au roulement des wagons sur les 
rails d'un chemin de fer, et Ton constata qu'il venait de 
se former une excavation de plus de deux metres de lar- 
geur. 

« De cejour, depuismidi,jusqu'aulendemaindimanche, 
le vide augmenta consid^rablement et pr^senta bient6t 
la forme d'un dnorme entonnoir ovale, ayant k Forifice 
sup^rieur un diam^tre moyen de 40 metres, et une pro- 
fondeur de 36 metres. Le fond etaitrempli par une grande 
mare d'eau de 12 metres d'etendue en largeur environ. La 
masse de terre engloutie n'a pas 6t^ 6valu6e k moins de 
18,000 metres cubes, comprenant des terrains de toute 
nature, plus dix oliviers, trois mAriers, un grand noyer et 
six cents ceps de vigne. » 

Des ph6nom6nes du m6me genre avaient eu lieu ant^- 
rieurement dans les en\irons, en particulier dans le vallon 
qui amene k la Gran6gonne les eaux du plateau situ6 au 
Nord de Draguignan, au lieu dit TAvalanca, nom signifi- 
catif. D'autres mouvements de terrain, bien moins consi- 



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COMPS ET LE CANON DE L'aRTUBY. 87 

durables, mais qui ont cependant caus6 une certaine in- 
quietude, se sont produits depuis au voisinage de F^glise 
paroissiale de Draguignan, c'est-^-dire entre la region de 
la Clappe et la grosse source sal^e de la Foux, pr^s de 
Trans. Get source est le point d'^mergence des eaux sortant 
des couches saliferiennes du trias, qui forme le substratum 
de toute la contr^e partout ou il n'en occupe pas la sur- 
face. 

Ce sont 6videmment les vides cr66s dans le sol par la 
disparition des mati6res solubles enlev6es par les eaux qui 
provoquent ici des mouvements de terrain, tantOt faibles 
et lents, tant6t causant des eflfondrements comme celui que 
nous venous de rapporter. Maintes sources st^leniteuses de 
la region, coulant ordinairement claires, se troublent en 
effet parfois, sans que cela se relie h des pluies plus abon- 
dantes que d'ordinaire : on doit done attribuer ce fait k la 
cause que nous invoquons. 

Dans le cas du Trou de la Clappe, les terres ^boul^es pa- 
raissent avoir temporairement obstru^le cours de Teau en 
aval, car on m'a affirm^ que le niveau s'61eva dans Tenton- 
noir au point de constituer un reservoir important qu'on 
utilisa pour Tirrigation h Taide d*une galerie lat^rale. Mais 
cette eau, exer^ant k la longue une pression suffisante sur 
les obstacles d*aval, arriva k les vaincre graduellement, et 
pen k pen Tentonnoir s'est vid6. 

En amont de la Clappe la valine se resserre, puis s'^largit 
un peu pour former a Rebouillon une petite plaine bien 
cultiv^e, apr^s quoi les hauteurs, se rapprochant et se cou- 
ronnant de falaises, enserrent la route dans un beau defil6 
bois^ se dirigeant vers le Nord. Au bord do la Nartuby, 
dont les eaux claires ^cument sur les rochers au milieu de 
la verdure, se voient les ruines d'anciennes forges k la ca- 
talane, oii Ton traitait autrefois les minerais de fer de la 
Montague de Beau-Soleil. 

Un peu plus haut se trouve un site grandiose. La Nar- 



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88 COURSES ET ASCENSIONS. 

tuby d^Ampus et la Nartuby de Moulfcirat vcnant, la pre- 
miere de rOuest, Fautre de TEst, se rencontrent au pied de 
pentes hois^es surmontdes d'nn longiie ligne de falaises 
dc^coiip^es en promontoires, en bastions au profil hardi. Do 
la route, le regard remonte le raviri d'Ainpus, profond 
de T60 metres, au fond duquel jaillit la belle source des 
Fraytires, allmenlant a ello seulc la Nartuby en temps de 
seclieresse. 

La paroi Nord du ravin, jusqu'ii la base des falaises, est 
crevassee de fissures gt^n^ralement iinp^n^trables servant 
detrop-plein k la source quand olle ne suffitpas, aprds les 
gran des pluies, a debitor toute I'eau precipit^e sur Taire 
qu'elle draine. A signaler un passage traversant de part en 
part le pied d'un des 6perons rocheux, contreforls du petit 
Causse des Prannes, qui s'etend d'Ampus k Chiiteaudouble. 

De la, la route retourne a TEst en remontant un vallon 
moins grandiose, mais k Texlri^mit^ duquel on voit surgir, 
jucht3 sur ses rocs, Tinvraisemblable village de Chateau- 
double, b^tiaune centaine de metres au-dessusde la route. 
II faut le d^passer de plus d'un kilometre pour atteindre, 
au Plan, le chemin qui y grimpe, partie a grands renforls 
de murs do sout^nement, partie en corniche, partie m^me 
en tunnel. 

Au Sud de la route, faisant face a Ch&teaudouble par- 
dessus la coupure de la ISartuby, le chateau ruin6 de la 
Garde couronne, de ses debris, des roches dolomitiques 
aux formes 6tranges. 

Pour qui n'aurait qu'un jour k consjK^rer aux environs 
de Draguignan, Texcursion suivante est a consciller : se 
rendre au chiiteau de la Garde, soit a pied par le chemin 
qui passe aux Salettes, dcrriere le Malmont. soit parle che- 
min de fer du Sud de la France jusqu'aFiganieres,et, de la, 
par la route de ChAteaudouble, jusqu'ci rembranchement 
qui s'en detache apres la chapelle Saint-x\ndrieux. De la 
crSte que surmontent les ruines, le coup d'oeil sur Chateau- 



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Village (le Cbulcaudoublc, dcssin de Taylor, d'apres uno photographie de M. A Janet. 



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d 



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COMPS ET LE CANON DE L*ARTDBY. 91 

double est des plus curieux. On descendra ensuite par Tun 
des deux sentiers qui rejoignent la grande route pr^s de 
rOratoire Saint-Jean, et Ton retournera h Draguignan en 
voyant successivement le ra\in d*Ampus, le Trou de la 
Clappe et le dolmen de la Pierre des F^es. 

La valine perd son caract^re en se relevant vers le Nord 
entre Gh^teaudouble etMontferrat, village que Ton traverse 
par une rue 6troite et apr^s lequel la route s'^l^ve par un 
coude en S dont T^tablissement a 616 rendu tr^s difficile 
par suite des mouvements des marnes dans lesquelles il 
11 est situ6. 

On dominele bassin de prairies de la Madeleine, qu'ar 
rose une belle source ; on s*616ve ensuite par une s^rie de 
lacets vers TEst jusqu'^ la bifurcation du chemin de Bar- 
gemon, puis vers le Nord-Ouest pour rejoindre le thalweg 
de la haute Nartuby, encaiss^ au fond d*une gorge sinueuse 
aux escarpements sauvages que domine la route. 

Pr6s de la maison Isolde de Mathurine, on se trouve dans 
une sorte de depression dont I'horizon, form6 de hauteurs 
s^par^es par des cols, est assez born6. Toutefois ces cols 
donnent des ^chapp^es de vues lointaines : Tun d'eux per- 
mettant de voir le Mont Vinaigre dans TEsterel ; un autre, 
les hauteurs de Gratteloup dansles Maures; le suivant, la 
Sauvette et Notre-Dame-des-Anges, dans les Maures ^gale- 
ment; un autre enfin laissant paraltre la Montague de 
Condon, pres de Toulon. 

G'est h 7 kilometres environ vers TOiiest de Mathurine 
que se trouvent les mines defer de Beau-Soleil. Ges mines 
paraissent exploitees depuis une tres haute antiquite : leur 
mineral est d'une tr^s grande puret^ et s'exporte jusqu'en 
Belgique. On rencontre fr^quemment sur la route les 
chars qui le conduisent ^ Draguignan, oil on le charge sur 
wagons. 

Feu apr^s, on franchit, non loin d'Esp^rel, la ligne de 
partage entre la Nartuby et I'Artuby, c'est-^i-dire entre 



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92 COURSES ET ASCENSIONS. 

I'Argens et le Verdon, et, par suite, entre les bassins 
coticrs de la Mediterran^e etle Rhone. 

Par-dessus la vallre pierreuse de lArtiiby, on voit se 
dresser de nombreuses montagnes, parfois couvertes de 
neige en hiver. Les principales sont, de I'Est a I'Ouest, 
Lachens(l,7i:^ met.), Brouis (1,595 met.), Robion (1,682 
m^t.), le Mourre de Chanier (1,931 m^t.), Collet Barris 
(l,4()2 m^t.j, et Marges (1,577 met., Signal d'Aiguines). 

On descend, a travers desbois, jusqu'aupres de TArtuby, 
que Ton rejoint aupres d*un coude assez pittoresque, mais 
ou ce cours d'eau est liop souvent h sec. On le franchit 
apr^s avoir passe devant les niaisons de Guent, et Ton 
s'^l^ve le longdes rochers qui forment la pointe Sud des 
hauteurs de Chamail, dominant une gorge oil I'Artuby 
perd souvent la totality de ses eaux dans les fissures des 
calcaires jurassiqucs, dont les strates y sont relev^es jus- 
qu'ii la verticale. 

En amontde ce passage, I'Artuby decritun grand coude 
au sortir de la plaine de Chardan. On le retrouve au sorlir 
de la gorge 6troite et profonde dans laquelle il passe a 
c6t6 de Comps, gorge d'abord pen accus^e au fond de son 
vallon, mais prenant une importance de plus en plus grande 
au fur et a mesure qu'on remonte. Au point oil les poteaux 
t(51egraphiques quittentla route, qui fait un fort lace t vers 
rOuest, on jouit d'un fort beau coup d'oeil : a droite, la 
gorge, faisant dans les rochers une 6troite entaille de 
200 metres de profondeur ; devant soi, au premier plan, 
les maisons de Comps autour de deux chapelles; a I'hori- 
zon, les cimes de Lachens, Bnmis, Mountadoua et Clare. 
Brouis en particulier montrc de beaux escarpements. 

Comps, bdti originairement sur le monticule cot6 942 
met., aupres de la route, tend a construire ses maisons le 
long de la route meme, qui y traverse par un petit col 
rislhme reunissant le monticule au massif du bois du 
Fayet. Au Sud un thalweg descend vers I'Artuby qu'il re- 



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COMPS ET LE CANON DE l'aRTUBY. 93 

joint pres d'un oxcellonl pent de pierre nomnie le Mauvais- 
Pont,sans doute en souvenir d'un ponl plus ancien qu'il a 
remplac^, — tel le Pont-Neuf reste neuf a travers les d^es. 
Au Sud-Est, un vallon-col st^pare le monticule de Gomps 
d'une cr^te rocheuse regnant le long de TArtuby, depuis le 
Mauvais-Pont, au Sud, jusqu'au moulin Abeille, aTentrde 
Nord de la gorge. Au Nord de Gomps, un thalweg drainant 
les eaux de Vergeons s'enfonce dans un {Ipre ravin, et re- 
joint TArtuby en amont du moulin Abeille. 

II n'est actuellement possible de suivre cette gorge de 
I'Artuby qu'en 6t^... et en costume de bain (je ne deses- 
pere pas d'y faire dtablir une barque pour faciliter la 
visite) ; mais il est aisd, et la chose en vaut la peine, d'en 
reconnaltre les deux extr^mit^s. II faut, pour cela, se ren- 
dre au moulin Abeille par un sentier qui longe d'abord le 
thalweg du Nord, et s'en st^pare en le laissant i droite 
quand son ravin devient trop difficile. Si les eaux sont 
basses, on pent m6me traverser le torrent sur quelques 
pierres formant « passadouire », et p6n6trer d'une tren- 
taine de mi^tres dans la gorge en s'accrochant aux rochers 
et aux arbustes de la rive gauche. Le lit de I'Artuby est a 
800 metres d'altitude, et est doming a pic par la falaise du 
Signal du Tour, cote 1,020 metres. 

On pent alors, sans revenir a Gomps, se rendre au Mau- 
vais-Pont en suivant par un sentier le vallon-col dont j'ai 
parle, laissant Gomps h droite et la create rocheuse a gau- 
che. Le site du pout lui-meme est pittoresque, mais il est 
tres int^ressant de le franchir et de gravir les lacets du 
chemin muletier qui lui fait suite, et qui, avant de monter 
d^finitivement sur le plateau de Douraisse, donne une 
fort belle vue, vers I'amont, sur la gorge dont on apercoit 
a peine le fond. 

Quand on examine les reliefs avoisinants (carle de I'Etat- 
Major, feuille 224), on pent s'assurer que la crdte rocheuse 
de la rive droite n'est autre chose que la continuation du 



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94 COURSES ET ASCENSIONS. 

massif dont le point culminant est le Signal du Tour. L'un 
et Tautre appartiennent k des formations jurassiques tr^s 
dures, mais sujettes k fissuration. II en est de m6me du 
mamelon sur lequel est b^ti Comps. Le col situ6 dans le 
vallon entre Comps et la cr6te rocheuse se trouve au con- 
traire dans les couches n^ocomiennes friables. 

II me paralt certain que TArtuby a du, autrefois, former 
en amont de Comps un lac assez 6tendu, dont les eaux se 
deversaient par le col en question. 

Les eaux de ce lac, p6n6trant dans les fissures du massif 
jurassique, ont dH se frayer un parcours souterrain qui 
s'est agrandi pen k peu sous TeflFort du courant et de la 
pression hydrostatique d'amont, de mani^re a pouvoir 
ecouler la totality du d6bit de la riviere: Le relfevement des 
couches vers le Mauvais-Pont am^ne k croire que c'est en 
ce point qu'une source d'aspect vauclusien ramenait au 
jour les eauxde ce bras souterrain. 

La gorge actuelle a du se former par effondrement ou 
docollement graduel des vodtes au-dessus du cours d*eau 
qui en entratnait les debris au fur et k mesure*. 

Actuellement on voit dans la gorge, ^cinq ou six metres 
au-dessus de Teau, denombreux encorbellements, vestiges 
de Tancien plafond, qui par endroits semblenl vouloir se 
rejoindre. En particulier, du point que nous avons dej^ 
signals (oil la ligne t^l^graphique quilte la route pour 
couper droit un thalweg au Sud de Comps), deux de ces 
encorbellements, se profilant I'un devantTautre, donnent 
i'illusion d un tunnel complet. 

Pendant un sejour a Comps, il est facile de varier k 
rinfini les promenades. L'ascension de Lachens et celle de 
Brouis sont aisles, ainsi que celle de Clare, moins 61ev6e 
mais plus proche. Le cours de la Bruy^re, entre la plaine 

1. Voir, sur ce raecanisme de formation de ccrtaines gorges, E.-A. 
M ARTEL, Comptes-rendus de l\icaddmie des Sciences/S d6cembre 1888; 
et Les A/Ames y p. 199. 



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COUPS ET LE CANON DE L'aRTUBY. 95 

de Barg^me et celle de Chardan, pr^sente des clus pilto- 
resques contournant de hardis promontoires. Ces clus 
sont moins profondes, mais plus longues et aussi resser- 
r^es, que celle de I'Artuby k Comps. Mais la principale cu- 
riosity est le Canon de I'Artuby, s'^tendant sur une lon- 
gueur de 10 kilometres environ entre le pont de Praguillen 
et le Verdon. 

Nous signalerons deux variantes de cette course. La pre- 
miere consiste k se rendre au pont de Praguillen pour 
suivre, de \k, le thalweg aussi completement que possi- 
ble, et k revenir soit par le m^me cliemin, soit en remon- 
tant Tun des « pas » qui permettent d'en sortir. L'autre 
comporte simplement la vue du Caiion prise du haut de 
ses bords aux points les plus dignes d'int^rftt. 

Pour se rendre au pont de Praguillen, on quitte Comps 
par la route d'Aups, qui s'^l^ve dans un vallon au Sud- 
Ouest. Non loin du point cot6 1,017 m6t., on laisse a droite 
un petit aven dont Torifice, partiellement obstru^de grosses 
pierres, s'ouvre dans le thalweg. Get aven absorbe d'^nor- 
mes quantit^s d'eau lors des pluies et des fontes de neige. 
Un peu plus loin, on franchit un col et Ton apergoit h ses 
pieds le village de Sainl-Bayon, qu'on pent atteindre par des 
raccourcis, dvitant ainsi le grand lacet par lequel la route 
rach^e une difference de niveau de 150 metres environ. 

De Saint-Bayon a Praguillen, la route d'Aups traverse 
un terrain ondul6 sans grand caractere, jusqu'au moment 
oil, d^passant les hauteurs de la Croix-Chauvet qui masque 
la vue vers le Nord-Est, on voit se dessiner la cime de 
Collet Barris et celle de Marges (Signal d'Aiguines). Celte 
demi^re s'^l^ve entre les deux Plans, ou plaines calcaires, 
de Canjuers. (Sur les cartes de TEtat-Major au 80,000^ et 
au 200,000", c'est par erreur que les mols Petit Plan de Can- 
juers semblent se rapporter k la crete qui se dirige vers le 
Sud-Est du Signal d'Aiguines. Ce nom dt^signe la plaine 
autour des bastides des Bessons et des Cavaliers.) 



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96 COURSES ET ASCENSIONS. 

Apres les maisons de Praguillen, on arrive au pent, 
situ6 h huit kilometres et demi emiron de Comps, a la 
tSte meme dii Canon ou s'engoulTre TArtuby au sortir 
d'nne plaine oil ses flots occupent parfois, lors des ernes, 
une largeur de ^00 metres, mais ou, souvent aussi, Ton 
chercherait vainement une goutte d'eau de la riviere, dis- 
parue dans les graviers de Chardan ou les fissures des bancs 
oxfordiens voisins du pont de Guent. 

Si TArtuby dispulait le passage au voyageur, il serait 
absolument inutile de tenter la descente du thalweg, dont 
il suflirait de reconnaitre quelques centaines de metres 
en se tenant sur la rive droite, poUr remonter ensuite sur 
ses bords et suivre, en sens inverse, Titin^raire de la 
deuxicme variante. 

Si Ton sVngage dans le lit de I'Artuby, on apergoit h sa 
droite une roche assez cuiieuse, ayant la forme generate 
d 'une bouteille, et dont le pied contient une excavation 
form^e par taction des tourbillons lors des crues. A 
gauche, un promontoire roclieux porte un bloc en forme 
de tourelle. 

Le Canon tourne a gauche, revient a droite, etse dessine 
de plus en plus entre des roches blanches parsem^es de 
toufl'es de buis. De temps en temps une pente d'^boulis, 
degringolant d'une fissure plus ou moins large, permet de 
remonter sur les bords de la gorge. Mais, au fur et a 
mesure qu on avance, ces moyens d*en sortir deviennent 
de plus en plus rares et difficiles. 

Le Canon s'accentue entre ses murailles verticales, 
et, a 2 kilometres environ de Tentree, est entierement 
occup6 en toute saison par une nappe d'eau nomm^e le 
Ciour de Maurel, longue de "200 metres et profonde, par en- 
droits, de 3 metres. Cette nappe d'eau est alimentee sans 
doule par de petites sources de fond, reapparition par- 
ticlle des eaux absorbees en amont. Elle est utilist^e pour 
abreuverles troupeaux des fermes avoisinantes, en parti- 



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COMPS KT LE CANON DK L AHTUBY. 97 

culier celles des Blaches et des Amandiers. Des sentiers 
assez praticables doiment acc^s a scs deux extr^mit^s et 
permettent de tourner cet obstacle. 

Uii peu plus loin se trouvent quelques ruines. On pre- 
tend, dans le pays, qu'il s'agit d'un chateau destine a d^- 
fendre le passage d'un pont. Cette explication me semble 
tresdouleuse, car cette position edi 6i^ des plus faciles k 
tourner en passant k Praguillen. 

Plus loin encore (3 kilometres euAiron de I'entrde) se 
trouve le Pas de Perrier, oil I'Artuby est traversed par un 
chemin praticable aux chevaux, permettant les relations 
entre la ferme de Climes (ou Glume) et le Petit Plan de 
Caujuers. 

Si Ton en a d6]h assez de lutter contre les difficultes 
qu'opposent k la marche des bancs de pierrailles, des blocs 
6pars et une v6g^tation oil les dpines Temportent sur les 
fleurs, on pent encore profiler de ce chemin pour rejoindre 
le trac6 de la deuxieme variante en remontant k droile. 
Plus loin, cela deviendra moins aisff^ 

Apres le Pas de Perrier, le Canon s'encaisse de plus en 
plus et se rtHr(5cit, par endroits, au point de se riMuire k 
une simple fissure, parfois plus large en bas qu'en haul. 
Dans ce sombre ddfild, un bloc de rocher, tombu des bords 
du precipice, s'est encastrd entre les deux parois et y est 
restd suspendu. C'est ce qu'on nomme « Resclaou de I'Ai" » 
(Ecluse del'Ane). 

A 5 kilometres environ de I'entrde se trouve un 61ar- 
gissement produit par la rencontre, avec le Canon, de deux 
thalwegs latdraux. On y a trace un chemin nomm6 le Pas 
de la Gapelle(chapelle), a cause d'une grolte situ6e dansle 
ravin descendant du Plan de Canjuers. Ce chemin est 
assez bon sur la rive gauche, mais douteux sur la rive 
droite. Quand on s'en sert pour faire passer les troupeaux, 
on a soin de disposer, sur les pentes trop raides de cette 
rive, 4es fascines retenuespar des piquets, constituant des 

AN^fUAIRK DE 1801. 7 



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98 COURSES ET^ ASCENSIONS. 

marches qui facilitent le passage. En s'^levant un peu sur 
Tune ou Tautre rive, mais plut6t sur la rive droite, on jouit 
d'un beau coup d'ceil sur le cirque verdoyant form^ par 
i'elargissement du Canon et sur les grandioses fissures 
d*amont et d'aval. 

II y a a noter egalement un changement dans I'aspect 
des roches encaissantes. Bien qu'il s'agisse des memes 
couches (les calcaires blancs du jurassique sup^rieur), on 
pent dire qu'en amont les bancs tr^s compacts forment 
d'6normes masses ou la strati flcation horizon tale est tr^s 
peu visible, parfois m6me impossible k reconnaitre, alors 
que les accidents verticaux produits par les agents atmo- 
sph^riques donnent, par endroits, I'illusion de couches 
redress^es. En aval, au contraire, la stratification se 
montre de plus en plus nette, et les assises parall^les, se 
d^roulant majestueusement sur les gigantesques murailles, 
donnent li certains points I'aspect dlmposantes construc- 
tions cyclop^ennes. Ge caractere se montre au plus haut 
point aupres du confluent avec le thalweg descendant des 
terres de Combaud, qu'on atteint apres une s6rie d'angles 
brusques etde gorges 6troites encombr^es d'un chaos de 
blocs 6normcs, souvent rev6tus de lierre. 

Le fond du Canon descend de plus en plus, pendant que 
ses bords se reinvent (leur altitude est de 950 met. environ 
entre les fermes de Sardon et de Chauli^res, au lieu de 
767 m^t. au pont de Praguillen), en m^me temps que la 
gorge se r^tri^cit entre les murailles qui Tenserrent, de 
sorte qu'en certains points on trouve une largeur de 
30 metres k peine pour 300 metres de profondeur. G'est 
au milieu de ce site 6trange que se trouve, au pied de la 
ferme de Chauli^res, le dernier point oh il soit humaine- 
ment possible de traverser le Canon : c'est le Pas des Cam- 
panettes, invraisemblable succession de fissures et de cor- 
niches, rigoureusement impraticables pour qui n'a pas le 
m6pris absolu du vertige. 



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COMPS ET LE CANON DE l'aRTUBY. 99 

Encore 1,500 metres de couloirs, plusieurs fois brises 
a angle droit; encore deux grands thalwegs inaccessibles 
6chancrantla rivedroite, et le ciel s'^largil au-dessus du 
Canon qui d^bouche, k la Mescle, dans une oasis de ver- 
dure interrompant un instant la fissure plus grandiose 
encore oil coule le Verdou. Ses eaux, presque toujours 
d un bleu vert d'aigue- marine, sortent du fond de I'abime 
beant entre les falaises du Boisd'Aire (1,239 met.) et d'En- 
treverges (1,190 met.). Ges cotes sont prises au bord meme 
du precipice, etle Verdon coule entre elles k 550 metres 
d'altitude environ, soit 650 h 700 metres d'encaissement ! 

Le Verdon parcourt du Nord au Sud cette formidable 
coupure, et semble vouloir remonter le Canon de TArtuby ; 
mais il se retourne brusquement vers le Nord, en contour- 
nant les murailles d'un 6peron rocheux d^tache de la 
falaisc de la rive Nord, et qui s'avance de pr^s de 500 metres 
vers le Sud, sur une largeur de 50 k 80 metres et une hau- 
teur de 80 ^ 120 metres. De tous c6t^s, de fantastiques 
murailles s'clcvent a une hauteur de 300 metres, comme 
pour isoler du reste du monde le cirque solitaire dont, 
seule, la grande voix du Verdon vient troubler le si- 
lence ! 

Moins strange, mais peut-^tre plus grandiose est la vue 
dont on jonit, sur ce m^me site, ^la Mescle, au point extreme 
dela deuxi^me variante que nous allons maintenant d6crire. 
C'est une course moins constamment extraordinaire que 
la pr^c^dente, laissant forc^ment de c6t6 plusieurs des 
aspects curieux du Canon, mais incomparablement moins 
fatigante. On pent m^me faire usage d'une voiture sur une 
assez grande par tie du parcours. 

Ufaut se rendre d'abord k Saint-Bayon, comnie pr^cd- 
demment ; mais au lieu de con tinner sur Praguillen, on 
prend, au hameau m6me de Saint-Bayon, un bon chemin 
charretier qui se d^tachea droite et parcourt, en passant 
paries fermes de Baconnet et d'Estelle, les vallons com- 



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100 COURSES ET ASCENSIONS. 

pris eiitre les hauteurs du bois de Fayet, a droile, el celles 
de la Croix-Chauvet, a gauche. 

Ges valloiis foiment une serie de cuveltes isolees les 
unes des autres et sans 6coulement exterieur : les eaux des 
pluies et des neiges s'engoulTrent dans des avens dont les 
habitants, pour eviler les accidents, ont bouche Tentree 
avec de grosses pierres. Les plus aises a reconnaltre sonl 
situes non loin du chemin, apr6s qu'on a laiss(3 h sa droile 
le sentier menant a Rebuy. 

A signaler encore une source assez abondante en toute 
siiison, quise trouve situde non loindusommetl,i7l met., 
sur la cr^te des hauteurs parlant de la Croix-Chauvet. 

Un pen avant les maisons d'Estelle (9 kilometres environ 
de Comps), il faut quitter le chemin charrelier, qui continue 
surBrize, et deli sur Trigance. On prend un sentier, d'abord 
peu visible, mais qui ne tarde pas a s'am^liorer ; trace sur 
les dernieres penles descendant du sommet 1,171 met., il 
rejoint bientot le chemin qui vient de Brize, et, traversant 
un joli vallon boisd doming a droite par les rochers du 
Sommet de Brize (1,199 m»H.), conduit a la ferine de Com- 
baud (11 kilometres), en \ue de Collet Barris et de Marges, 
qui s'6l5vent au-dessus des habitations de Gu^gues, de 
Ghaulieres et de Sardon. 

Ges fermes out el(3 (^tablies pour la mise en culture de 
lambeaux de terrain neocomien 6pars k la surface des pla- 
teaux jurassiques, et, qnand on les apercoit ainsi, il est 
impossible aux moins geologues de ne i)as etre frapp^s du 
contraste entre ces terrains jann(\tres,friables et humides, 
et les solitudes rocheuses, dun blanc gris^tre, au milieu 
desquelles elles formentdes ilots. Ges sohtudes rocheuses, 
toutefois, ne sonl pas Ta^uvre de laseule nature. Tout in- 
lique que, comme jadis les Gausses des Cevennes, de ma- 
jestueuses for(^ts couvraicnt ces plateaux calcaires denudes 
depuis par la hache du bClcheron. La oil un peu moms 
d'avidite ou peut-6tre simplement la plus grande diffi- 



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COMPS ET LK CAfioN DE L'aRTUBY. 101 

ciiU<i des transports ont fait respecter les arbres, on voit 
de belles clifinaies sur de vastes 6tendues : telle est la 
bande boisee, interrompuo i\ Coinbaud, qui seprolonge, Ic 
long du Verdon et de TArtuby, depuis Entre verges jus- 
qu'auprtjs de Praguillen . 

La ferme de Combaud olTre pen de ressources au tou- 
riste : habit<5e d'une maniere tres intermittente, elle vient 
d'etre d^lruite en paitie par un incendie. Mais elle est 
neanmoins a signaler comme propice a la halte du dejeuner, 
a cause d'une sourcelette qui y est bien am^nagee. 

II faut se rendre ensuite de Combaud au bord mc^me du 
Canon, a 300 metres environ vers I'Ouest, sans cbercber i\ 
y descendre par le thalweg venant de Brize. La vue est 
saisissante : a vos pieds, les gradins formes par les strates 
calcaires plongent dans le vide. En face, la parol oppos6e 
se dresse, form^e d'assises aussi reguli^res que si la main 
des horames les avait 61ev(^'es. A gauche, le Canon se pr6- 
sente sous lafoiine d'une profonde et sombre entaille dont 
la p^nombre est rehauss(5e parquelque promontoirc hardi 
accrochant au passage les rayons du soleil. A droite, une 
v6g6tation puissante couvre les blocs eboul(^s, et le Canon 
se perd de nouveau dans un etroit, entre un jilateau bois(5, 
h droite, et les sommets st^riles qui domincnt Chauli^res, 
i\ gauche. 

Pour se rendre de 1^ au point de vue de la Mescle, il 
faut se diriger vers le Nord, de maniere a franchir le thal- 
weg de Brize dans la partie ou il est encore praticable 
avant la pente effrayante par laquelle il se pr^cipite dans 
le Canon. En gra\1ssant la rive Nord, on trouve un sentier 
irac6 sur une des strates du calcaire, qui ne tarde pas k 
rejoindre la cr^te meme de la falaise du Canon. Ge sentier 
fmit par se perdre, mais ou pent continuer h suivre la 
strate, to uj ours praticable quoique envahie parfois par 
quelques arbustes. On pourrait a la rigueur continuer ainsi 
jusqu'au confluent, mais cela serait un peu long, precise- 



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i02 COURSES ET ASCENSIONS. 

ment h cause de la n6cessit6 de se frayer passage de temps 
en temps a travers la v^g^tation, ce qui n*est pas toujours 
agr(5able dans les ondroits resserr^s ou le fourr^ vous 
pousse malgrt5 vous trop pres de Tabtme. II serait <\ d^sirer 
que notre Section de Digne p(it faire ddbroussailler cette 
corniche, qui serait facilement transform^e en un chemin 
des plus commodes. 

En r^tat des choses, il est plus simple de ne la suivre 
quejusqu'en facede Gbauliiire, oil Ton se rendra compte 
de ce qu'est le Pas des Campanettes. On aura vu ainsi la 
partie la plus profonde et presque la plus 6troite du Canon. 
Je dis presque, parce que le point absolument le plus 
6troit est h la Resclaou de I'Ai ; mais ici le Canon est telle- 
ment resserr^ que, de la rive droite, on pent s'entretenir 
presque sans Clever la voix avec les babitants de Chau- 
lieres sur la rive oppost^e. 

Grimpant d'une dizaine de metres vers la droite ^ tra- 
vers des strates engradins, on arrive sur un plateau bois(^ 
et Ton coupe h travers bois pour francliir un thalweg des- 
cendu de Saint-Maymes. II est bon de se rapprocher un 
instant du bord du Canon pour voir d'enfilade la partie rec- 
tiligne qu'il prt^sente en aval du point ou, brisant son 
cours a angle droit, il rcgoit le thalweg en question. 

Un continue k peu pros horizontalenient a travers bois 
apr^s avoir franchi ce thalweg. On en croise un autre, pit- 
toresquement encaisse d'une dizaine de metres, descen- 
dant ^galement des hauteurs de Saint-Maym6s, et faisant la 
limite entre le Var et lesBasses-Alpes. Traversant toujours 
le plateau boise dans la direction du Nord-Ouest, on voit 
bientot la vegetation s'(*claircir, le sol accentuer sa pente, 
et, sortant des derniers arbres, on se trouve au bord d un 
precipice devant un admirable panorama (15 kilometres 
environ de Comps). 

On est au sommot d'une falaise de 300 metres au pied de 
la quelle le Verdou route ses eaux entre deux talus boises. 



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COMPS ET LE CANON DE LARTUBY. 103 

en contournant le promontoire que nous avons d^crit plus 
haul. A droite,la falaise se reploie en un cirque g^ant dont 
la muraille, fendue conune d'un coup de hache, laisse en- 
trer la riviere dont on devine le cours au pied des formi- 
dables escarpements du Bois d'Aire. A gauche s'ouvre le 
sombre Canon de TArtuby, dont la parol oppos6e de\dent, 
sans chancer de direction, la rive gauche du Verdon, qui, 
plus loin, disparait mysl^rieusement dans une autre 
gorge. 

Devant soi, pareille h celle ou Ton se trouve, surgit une 
autre falaise de 300 metres, surmont^e d'un petit plateau 
cultiv(5 ou se voit la ferme de Gu^gues (ou Guigue), qui 
dans ce grandiose paysage semble un chalet-joujou pos6 
sur la table tte d*une ^tagere. 

Au-dessus de ce plateau se dresse la masse de Collet 
Barns, 61evant ses crates rocheuses k 1,462 metres, domi- 
nant ainsi de 637 metres la ferme de Gu^gues et de pr^s 
de 1,000 metres lefond du cirque ou sorpente le Verdon. 

Malgr^sa nudity et ses tons grisMres, elle est grandiose, 
cette montagne au hardi relief, surmont^e, comme d'un 
lis^r^ noir, par le bord d'une for6l de sapins s'^tendant, 
sur les pentes plusdouces du versant Nord, jusqu'^ la cas- 
sure du precipice du Sud ; et cette difference de niveau d'un 
millier de metres, saisie d'un seul coup d'oeil entre I'eau 
verte etle sommet gris, entre la riche v6g(5tation du fond 
de I'abime et la st^rilitd des cimes, formo Tun des plus 
beaux spectacles qu'il m'ait 6X6 donn6 de contempler. 

Quand on quittera ce site majestueux, il faudra revenir 
sur ses pas en se dirigeant ii travers bois sur la ferme de 
Combaud, ou Ton trouvera un bon sentier conduisant k 
Climes. Ce sentier monte d'abord plus qu'il ne- semblerait 
n^cessaire, ce qui tient a ce qu'il faut franchir assez haul 
le ravin descendant au Pas de la Capelle. On y retrouve 
la vue du Canon dont on s't^tait assez i^carte, et le coup 
d'oeil qu'on pent jeter sur ses profondeurs est encore digue 



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104 COURSES ET ASCENSIONS. 

de raltention du touriste, m^me apr^s la vne de la Mescle. 
On domine le cirque boise que traverse TArtuby entre deux 
6troits, ainsi que le ravin de la rive gauche ou se deroulenl 
les replis du sentier aupres de la grolte de la Capello 
(19 kilometres et demi). 

Le sentier s'ecarte encore du Canon et parcourt un val- 
lon parallMe pour alteindre Clemes (21 kilomt^tres), d'ou 
Ton pourra, soit ^ller jeter un coup d'oeil sur la fissure de 
la Resclaou de I'AY, soit descendre dans le Canon par le 
Pas de Perrier. 

De Climes aux Blaches (23 kilometres et demi) le che- 

min,devenucharretier, traversedes chf^naies. Ou pent faci- 

lemeut se rendre au Gour de Maurel et remonter, de 1^, 

par le thalweg, jusqu'a I'origine du Canon. Si Ton est 

press(3 par I'heure, mieux vaut continuer par le chemin 

jusqu'k ce qu'il en atteigne lacrfite. II est facile d'y descendre 

en cetendroit et d'y faire quelque pas vers Taval, pour re- 

venir ensuile aupoutde Praguillen (25 kilometres etdemi). 

Dans la premiere variante, on ne pent faire en voiture 

que le trajet de Comps a Praguillen et le retour, soit de 

Praguillen, soit de Saint-Bayou a Comps, suivant qu'on 

aura accompli cette premiere A^ariante jusqu'au bout, ou 

qu'on aura quitte le Canon pour faire au rebours une plus 

ou nioins grande partie du trace de la seconde. On ne pent 

guore conseiller dans ce cas de se faire rejoindre par la 

voiture h Estelle, car, si bon que soitle chemin charreticr 

qui y va depuis Saint-Bayon, il ne serait pas a reconnnan- 

der pour y passer dans Tobscurite si ron revient tard : 

quelques orni^res et des pierres faciles h 6viter le jour 

seraient alors g^nantes. 

Si c'est au contraire la seconde variante qu on s'est decidf5 
il suivre, on pent alter en voiture jusqu a Estelle et donner 
ensuite rendez-vous k Praguillen pour le retour a Comps, 
ou m^me a la rigueur a Mathurine pour renlrer coucher ii 
Draguignan. 



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COMPS ET LE CANON DE l'aRTUBY. 105 

De Dragiiignan h Gomps, on pent prendre la voiture du 
coiirrier de Castellane, qui part de Drap^uij^nan h \0 heures 
du matin et arrive a Gomps vers 2 heures. An re'tour 
olle quitte Gomps all heures du matin et arrive a Dra- 
guignan vers 3 heures. On peut s'assurer des voitures 
particulieres (12 fr. environ par jour) en s'adressant a 
i*li6tel Bertin h Draguignan. 

A Gomps on trouvera un gitc simple, mais tr^s suffi- 
samment conforlable, ^Thotel Bain. 

Les cantonniers de Gomps et de Praguillen penvent 6tre 
pris pour guides. Le dernier en particulariti; connalt tros 
bien le Ganon de I'Artuby. 

A. Janiot, 

Meiiibre du ('lub Alpin Francais 
Sec-lion de Paris). 



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LE COL DE TENNEVERGE 

(2,497 MET.) 

ET ASCENSION DE LA CIME DE L'EST 
DE LA DENT DU MIDI 

(3,185 MfeT.) 

(Par M. Arm and Gukry) 



A la fin du mois d'aoM 1892, apr^s iin assez long s^jour 
h Sal van, nous avions projet^ de rentier a Geneve par le 
col du Sageroux et la valine de Sixt ; mais diverses circon- 
stanees 6taient venues s'opposer a notre excursion. Nous 
avions change notre itin^raire, et nous nous dtions pro- 
mis, h notre procliain A^oyage dans les Alpes, de Adsiter 
cette valine de Sixt que nous n'avions pu parcourir. 

Les r^cits de M. Alfred Wills sur le massif de Tenne- 
verge* avaient particuli^rement excite notre enthou- 
siasme, et plusieurs de nos amis nous avaient tellement 
vant^ les beaut^s de la valine de Sixt, que nous r^sohlmes, 
cette ann^e, au commencement d'aoiit, de prendre le che- 
min du col de Tennevergc pour nous rendre a Salvan, 
d'ou nous projetions de faire Tascension de la Cime de 
TEst de la Dent du Midi. 

La veille de notre d(^*part, un de mes rleves, M. Frt§d6ric 

1. Ammaire de 1882, i). 467. 



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LE COL DE TENNEVERGE. 107 

Sau\ignier, a qui j'avais souvent parl^ des merveilles de 
la montagne, apprit fortuitcment nos intentions et vint se 
joindre h nous. 

Apr^s une courte visite aux curiosit^s et aux musses de 
Geneve, apr^s le classique tour du lac par une journ^e 
splendide, nous arriv^mes a Samoens par le chemin de fer 
a voie ^troite, rapide et commode, et qui possfede Tavan- 
tage considerable de ne pas gMer le pay sage, en d^truisant 
de beaux rochers, en sapant de beaux ombrages, comme 
I'ont fait cerlains chemins de ferde montagne,entre autres 
celui du Sal^ve. 

A Samoens, le propri^taire de rh6tel du Fer-Si-Chevalde 
Sixt, Joseph Rannaud, se trouvait, avec une de ses voi- 
tures, k Tarriv^e du train, et une heure plus tard nous 
dtions au lerme de notre etape, k I'Abbaye. 

La valine de Sixt se divise, a I'Abbaye m6me, en deux 
branches, vallons 6troits, pittoresques et magniflquement 
verts ; les for^ts de toute cette contr^e sont renomm^es h 
juste titre pour leur beauts et la grosseur de leurs arbres. 
De nombreux et pittoresques hameaux s'^tagent sur les 
pentes des montagnes, et de splendides cascades d^vident 
de tous c6i6s leurs 6cheveaux d'argent. Une des plus belles 
est la cascade des Dechargeux, pr6s du hameau des An- 
glenes, incomparablement plus volumineuse et mieux 
encadr^e que celle tant vant^e du Rouget. 

Les sources abondent et sont d'un volume remarquable. 
L*une d'elles,pres du pont duGiffre, dans le village mfime, 
jaillit d'une sorte de gouffre circulaire, d'une dizaine de 
metres de diam^tre, d'une dizaine de metres aussi de pro- 
fondeur, rell6tant en bleu pale tout le paysage qui I'avoi- 
sine. Nous y voyons sauter des truites ; elles foisonnent 
dans tous les cours d'eau de la vallee. 

L*h6telduFer-a-Cheval est tres simple, mais conforlable, 
et rh6telier est d'une complaisance dont nous n'avons eu 
qu'h nous louer. 



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108 COURSES ET ASCENSIONS. 

G*est pres de I'hdtel, sur la place qui pr^cfede le pont, 
que se trouve le grand tilleul, rival de celui de Samoens, 
parasol gigantesque sous lequel s'abritent, en ce moment, 
quatre-vingls mulcts qui accompagnent un bataillon de 
chasseurs alpins, et dont le nombre eilt pu etre double 
sans qu'il y eHi encombrement. 

Je recommande la vallee de Sixt aux artistes ; il n'y a, 
si j'ai bonne m^moire, aucune construction moderne g^- 
tant rharmonie par sa note crue, et les motifs de tableaux 
s'y rencontrent ^ chaque pas, aussi varies qu'imprevus. 

Sixt — ou I'Abbaye — est dans une impasse ; mais il 
y a de nombreuses voies pour en sortir. Parmi celles-ci, 
le col d'Anterne,qui mene ii Chamonix (33kil.),est le pas- 
sage le plus fr^quent^. Yient ensuite le col du Sageroux, 
qui conduit a Champ6ry ou, indirectement, h. Salvan. En 
dehors de ces deux cols, il existe une dizaine d'autres pas- 
sages, mais presque jamais les touristes ne les francliis- 
scnt, et les guides ne les connaissent gu6re non plus^ 

Le col du Gen^vrier, notamment, est tr^s pittoresque, 
parait-il; et c'est une course tr^s int^ressante que d'eu 
descendre, par le lac Vert, dans la vall<5e d'Entraigues, 
qui est presque inconnue, pour se rendre a Vallorcine. 

Quant au col de Tenneverge, qui mene a Barberino, on 
I'r'vite g^n^ralemcnt parce qu'il est difflcile et surtout 
dangereux; ajoutez a cela I'absence presque complete de 
guides a Sixt, et voUk les raisons qui font que ce passage 
est d(51aiss^. Comme on nous avait beaucoup vant6 la \"iie 
du col et que, parait-il, jamais une dame n'avait franclii 
ce passage, nous di^cid^mes de le tenter, d'aulant plus que, 
pour nous rondrc a Salvan, c'etait la voie la plus courte. 

Notre decision prise, le plus difficile ful de nous procu- 
rer des guides ^ Nous eiimes recours a la complaisance de 

i. Le guide D^fago, de Champcry, que j'ai rencontro a Sixt, m'a dit 
no pas connaitro le col de Tenneverge. 

2. Le seul guide do Sixt, Raffet, etait a Chamonix. 



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LV: COL DE TENNKVERGE. 109 

Joseph Rannaud, notre maitre d'holel, qui avait deja 
accompli ce passage. II nous proposa de nous accojnpa- 
gner lui-mc^me, et nous olTrit en oulre les senices d'un 
carrier nomm6 Leroux qui avait fait, deux ans de suite, 
les foins sur les pentes du Tenneverge et qui en connais- 
sait parfaitement tons les sentiers. 

Nous tomb^mes vited'accord, et le 11 aoilt, a 3 heures 
du matin, nous quitt^mes, ma femme, F. Sauvignier et 
moi,accompagnesde nos deux guides, Thoteldu Fer-^-Ghe- 
val par une nuit claire qui nous promettait une belle jour- 
n6e.Le pont Rouge ayant 6tu emport^ par une crue, quel- 
ques jours auparavant, il nous fut impossible d'aller en 
voiture jusqu'au Fer-k-Cheval, comme c'est Thabitude, ce 
qui nous eClt6viteune marche aplatchemin de 7 kilometres. 

A 5 heures trois quarts nous sommes au pied des for- 
midables murailles de Tenneverge, et les guides nous 
montrent le chemin que nous suivrons et qui s'annonce 
sous un aspect quelque pen inqui6tant. 

Laissant a droite le Ullage de Fr6nalay, nous remontons 
un immense 6boulis de gros blocs de rochers jusqu'au 
pied de la cascade de la M6ridienne, qui sort d'une ouver- 
ture situee a une grande hauteur dans les parois du pic. 

Arrives sous la cascade, nous en traversons Teau (bain 
de pieds glac(5), et nous montons pendant environ 150 me- 
tres dans une sorle de couloir fort raide, mais tr^s large, 
formed de couches d'ardoises inclin^es i droite et, deplus, 
imbriqu(5es, ce qui demande beaucoup d'attention; cer- 
tains passages n en sont pas commodes, et Ton est d'autant 
plus siijet a glisser que la « lauza » est pourrie et que les 
trois qnarls des sailhes se d^tachent sous les doigts. Enfin 
on incline vers la gauche dans une branche ^troite du 
couloir, el, par un brusque retour sur la droite, onatteint 
les premiers gazons ' . 

1. Cc passage s'appelle le Pas-Ne. 11 est, parait-il, fort rcdoute; car lo 
guide Francois Fournier, ^ qui j'en parlais, m'a dit s'etre toujours 



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110 COURSES ET ASCENSIONS. 

L^ commencent ces fatigantes, effrayanles et terribles 
pentes oii ont p6ri r(5cemment Irois faucheurs, el sur les- 
quelles notre guide Leroux, Tan dernier, eul la jambe bri- 
s6e par un sapin qu'il vit arriver sur lui, mais qu'il ne put 
e\dter, tant le passage oil il se trouvait etait 6troit. 

L'escalade de ces gazons est bien p6nible, et nous souf- 
frons du froid, mouill^s jusqu'aux genoux par la rosee. 
En haul de la premiere terrasse, les pentes se redressent 
au point de devenir un veritable mur; certains passages, 
notamment celui qui aboutit k un petit sapin situ^ sur une 
ar6te entre deux precipices, frisent Timpossible. Mais on 
se tient de la main gauche aux touffes d'herbe et, de la 
droite, on s'ancre solidemenl avec le piolet tenu de court, 
precaution appreciable lorsque les gazons se d6tachent, 
car une chute ne pourrait gu^re 6tre enray6e. Le r^sultat 
serait un saut d'environ 200 metres. 

Apres cette escalade, nous arrivons a une petite cascade 
ou nous nous desalt^rons et dont le lit occupe le fond d'un 
ravin, en haul duquel on apergoit les tours formidables 
qui soutiennent le Pic de Tenneverge proprement dit, 
invisible et situ^ en arri^re, dominies par des clochers 
gigantesques qui semblent pr^ts a sMcrouler. 

A droite, dans les airs, et couronnant ces tours, on d^- 
couvre les secondes terrasses de gazons, effroyablement 
inclin^es, par lesquelles on gagnera le bas de la valine 
plus large qui conduit au col. Mais d'ici Ik, nous avons 
encore une rude t^che k accomplir. 

Apr^s une nouvelle grimpee, apr6s de nombreux zigzags, 
nous arrivons h un passage d'une cinquantaine de metres 
nomm6 la Croix-Moccand, analogue au Pas-Ne, mais plus 
facile, et c'est avec un veritable soulagement que nous 
changeons de terrain. 

refuse k Ic desccndrc avec des touristcs. 11 a paru fort ctonne que nous 
ayons pu passer le col de Tenneverge, ma femme, un touriste novice 
et moi, avec deux hommes qui n'etaient pas des guides de profession. 



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LE COL DE TENNEVERGE. iii 

Nous sommes devant les murailles verticales st^parant 
les gazons des pdturages du col. 11 nous faut alors cher- 
cher notre chemin dans ces murailles mfimes et souvent, 
a quelques pas de distance, il nous est impossible de devi- 
ner par oil nous allons passer. Les voies, les corniches, 
sont remplies de ddbris, couvertes d'une 6paisse boue 
d'ardoises, et il faut deblayer le chemin, ce qui nous 
prend un temps infini. Nous mettons deqx heures h con- 
tourner ainsi deux immenses ravins sur des corniches 
larges, au plus, comme une planche. La moindre glissade 
serait morteUe, quoique M. Alfred Wills qualifie ce passage 
de formidable mais « sans danger ». 

Apres la Croix-Moccand les pentes s'adoucissent et le 
danger se r^duit pen a peu k n^ant. 

Nous pressons le pas et, A^ers midi, nous travefsons une 
petite valine presque plane oil coule un beau torrent. Nous 
nous y arr^tons pour dejeuner. Malheureusement les nuages 
montent, le vent souffle et la pluie commence a tomber. 
La vallee de Sixt, qui s'^tendait si belle k nos pieds, se voile 
peu k peu et disparait completement. 

La pluie devient diluvienne, et c'est tremp^s jusqu'aux 
OS que nous arrivons k la miserable hutte- habitue par les 
bergers de Barberine, qui am^nent leurs troupeaux sur 
le col de Tenneverge par le versant Est, les passages du 
Pas-N^ et de la Croix-Moccand ^tant impraticables au be- 
taU. 

Les fleurs sont remarquables : nous traversons un veri- 
table jardin. 

Arrives a la cabane, comme nous n'avons plus de pas 
difficiles, Joseph Rannaud etLeroux nous quittentpour re- 
tourner h Sixt, et nous les remercions de leurs bons ser- 
vices. Leroux nous a t6moign6 I'intention de se consacrer 
a la profession de guide; s'il realise son projet, nous ne 
pouvons que le recommander aux touristes qui passeront 
k Sixt. lis trouveront en lui un compagnon siir, d6vou6 et 



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112 COURSES KT ASCENSIONS. 

complaisant. II s'(»st monlre, de plus, courageux et adroit. 

Nos guides nous remettenl entre les mains d'un jeune 
berger qui va descendre k Barberine; et, apr^s une courle 
halte, nous commen^ons la mont^e du col. Au d^but, tout 
va pourle mieux, bons sentiers et pentes douces; la pbiio 
a cesse, etnous esp^rons jouir bientdt des rayons du soleil ; 
mais nous sommes bien A*ite detromp^s, les bronillards 
montent du fond du Fer-a-Cheval, comme d'une niannite 
gt^ante; nous grimpons presque sans voir ou nousallons, et, 
a une demi-heure du col, nous sommes assaillis [uu une 
bourrasque, de gr61o d'abord, de neige ensuite, qui nous 
glace au point que nous nous demandons si nous n allons 
pas p6rir la ! 

Comme vue, Ic dos impassible de notre berger, a jieine 
visible k quelques pas, et recevant sans broncher la tem- 
p<5te, en manches de chemise, alors que nous grelollons 
sous nos plaids. Ges gens-lii sont dnrs! 

Nous traversons de grandes llaques de neige qui, vues a 
travers le brouillard, semblent des glaciers se perdantdans 
le vide; puis des pentes d'ardoises, et, apr^s trois heures 
de tourmente , par une descente facile mais raboteuse, 
nous atteignons la partie infcricure du glacier de la Finive 
que nous traversons en ^vitant les crevasses. 

Le mauvais temps a cesst3, mais le froid est intense et la 
neige recouvre de plusieurs centimetres la corde roult^e sur 
mon sac. G'est par un coucher de soleil admirable, qui 
nous fait oublier les mauvaises heures, que nous descen- 
dons aux chalets de BarJ)erine,ou nous faisons k 8 heures 
du soir notre entree pen triomphale. Nous marchons de- 
puis dix-sept heures et nous avons fait, parait-il, 42 kilo- 
metres. Pendant la derniere heure, les montagnes embra- 
sees t)ar les derniers Unix du soleil olTraient un spectacle 
splendide. La Tour Sallieres, le Mont Ruan, les glaciers 
des Fonds et des Bosses, le Grand-Perron et surtout le 
massif d'Orny deployaient une gamme de couleurs ex- 



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LE COL DE TENNEVERGE. iiS 

Iraordinaire, mdescriptible ; les neiges de Fontanabran 
6taient vertes dans Tombre ! 

A Barberine, miserable reunion de huttes, les fromagers 
sont en pleine fabrication; leur bon feu nous s^che et 
nous rechauffe. Nous changeons de v^tements, nous bu- 
vons du bon lait et nous causons avec nos h6tes . A i heures 
nous entrons avec peine, par une dtroite ouverture, daas 
un grenier ou nous trouvons une ipaisse couche de foin ; 
maisles vaches, k T^tage inferieur, agitent sans cesse leurs 
grosses cloches, et ce n'est que fort tard que nous parve- 
nons k dormir. Le lendemain 12 aoiit, nous sonimes sur 
pied de bonne heure. Apr6s les ablutions dans le torrent 
nous refaisons nos sacs; nos v^tements, rest^s toute la 
nuit pr6s du feu, sont enduits de suie et empest^sde fum^e ! 

Le temps cette fois, mais trop tard, h^las ! ^tait magni- 
iique : pas un nuage au ciel, et cet air pur, frais et vivi- 
fiant si particulier aux montagnes! Comme notre 6tape 
n'est nilongue ni difficile, nous en prenons k notre aise, et 
ce n'est qu'^ 7 heures que nous quittons les chalets. 

La valine de Barberine est nue et sauvage; celle des 
Vieux-Kmossons, que nous n'avons fait qu'entrevoir, nous 
a paru beaucoup plus pittoresque, Au pont, qui y conduit 
en traversant le torrent, et pr6s duquel se trouve un ora- 
toire, les rochers, rong<^s par les eaux Iransparentes et 
bleues, offrent un joli coup d'oeil. 

Le senlier suit le fond plat de la valine jusqu'au point 
oil elle se trouve ferm^e par une barre de rochers. Lk, vers 
la gauche, s'^leve en lacets le chemin du col de la Gueulaz, 
simple fente dans les rochers. On y arrive en vingt-cinq 
minutes en\dron (1,945 m^t.), et la vue qu'on d^couvre 
de \k sur le massif du Mont- Blanc est tres remarquable. 

Nous prenons un leger repas dans une petite auberge 
r^cemment construite et dont nous trouvons les prix aussi 
61ev6s que le confortable est sommaire. « Rien et cher, » 
telle semble Hre la de^lse de Tendroit ! 

ANNUA IB K DE 1804. 8 



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lU COURSES ET ASCENSIONS, 

ht chemin du col do la Gueulaz ^ Salvan,parFinhautet 
Triquent, est trop connu pour que nous le de^crivions. A 
notre arriv^e a Salvan, nous avons pu, avec regret, y con- 
stater un notable changement depuis deux ans; devant ces 
nouveaux h6te]s, ces horribles et massives constructions 
qui tiennent k la fois de la caserne et de la prison, devant 
ces embellissements qui enlaidissent, je pensais malgr^ 
moi aux tristes predictions du regrett^ Emile Javelle. 

Et dire que bient6t le chemin de fer va dishonorer Salvan , 
qu'une gare va s'^taler au milieu de sa belle prairie, qu'on 
arrivera de Martigny par une cremaill^re, et de Vernayaz 
par un funiculaire, chez les habitants de Guouroz ahuris, 
qu'un joli pont en fer franchira les gorges du Trient! Si 
c'est 1^ le progres, c'est k hurler de rage I 

En attendant, la dynamite fait son oeuvre de tous c6t<§s. 
c< Ah! nos pauvres rochers! » ai-je entendu dire ^ une 
vieille femme de Salvan, avec des larmes dans les yeux. 

A Salvan, nous employ ons une douzaine de jours h 
peindre, a dessiner et h refaire avec F. Sauvignier toutes 
les excursions, neuves pour lui, toutes les promenades si 
attrayantes, si faciles et si belles des environs : la cascade 
du Dailley, le Pont de Fenestral et la vallee d'Emaney avec 
retour par Triquent; les gorges du Triage, les Mar6cottes, 
le Sex de la Cau, les Rochers du Soir, la T6te des Crates, la 
Taillat, Gueuroz, Pissevache, etc. 

Nos guides habituels, Claude Bochatey et Pierre Delez, 
ne sont pas libres ; le temps d'ailleurs est incertain, sou- 
vent pluvieux, et nous prc^ferons attendre une st5rie de 
beaux jours pour nous meltre en route. 

Le jeudi 23 aoM, le soleil tant d(''sir6 reparut ; Delez et 
Bochatey, libres tous deux, se tinrent pr6ts et nous promi- 
rent le beau temps. Nous fimes done nos pr^paratifs, et le 
lendemain, vendredi 21, nous partimes seuls pour Salanfe 
ou nos guides devaient nous rejoindre le soir. 

Salanfe a ele dc'-critpar fimile Javelle et par Eugene Ram- 



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LA CIME DE l'eST DE LA DENT DL MIDI. Ii7 

bert avec trop de maestria pour que jlnsiste; je ne puis 
que paitager renlhousiasme de ces deux poetes de la 
montagne k Tegard de ce p^turage unique, de ce site al- 
pestre merveilleux. Personne ne devrait passer a Sal van 
sans aller k Salanfe. 

Le chalet-restaurant, jadis bien primitif, a 6i^ agrandi; 
cinqlitsysont installds, ^troitset durs,maischauds etpro- 
pres, ce qui est Tessentiel. Deux vastes Uts de camp, garnis 
d'une ^paisse couche de foin, peuvent donner asile k une 
vingtaine de personnes. Le prix d'un lit est de 2 francs par 
nuit ; le coucher sur le foin coAte 1 franc. On trouve k 
Salanfe suffisamment de vivres solides et liquides pour 
qti'on n'ait besoin d'emporter que tr^s pen de chose avec 
soi ; on se renseignera k ce sujet aupr^s des guides. 

Les prix sont tr5s modestes et les tenanciers du chalet 
irbs complaisants, 

A 7 heures du soir, nous voyons poindre trois formes 
humaines au bout de la prairie, et nous poussons de joyeux 
cris, pensant que ce sont nos guides avec quelque berger. 
Nous reconnaissons bient6t notre errcur, en apercevant la 
haute silhouette de Joseph Fournier, accompagn6 de deux 
touristes de Lausanne, MM. Andr6 freres, qui se proposent 
aussi de gravirla Cime de TEst demain. 

Maisle temps vient de se g^ter; nous sommes pleins 
d'inquietude, et c'estavec tristesse que nous voyons appa- 
raitre Delez et Bochatey courbant I'dchine sous la pluie. 
Cette averse est, parait-il, un presage de beau temps pour 
demain ; rdconfortes par ces bonnes paroles, nous montons 
dans nos chambrettes et nous ne tardons pas a nous en- 
dormir. 

A 2 heures du matin, nous sommes dveilK's par le rire 
bruyant et le verbe hautd'un Anglais arrive danslasoirde; 
nous nous habillonsetnous descendonsrapidement. Nous 
trouvons, a notre grande stupefaction, notre Anglais occup6 
a se confectionner une absinthe ! Un aperitif k cette heure-la I 



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H8 COURSES ET ASCENSIONS. 

Les guides sent lev6s et appr^tent un excellent chocolal ; 
les cordes, les sacs et les provisions sont r^partis 6quitable- 
mentet,a 3 heures, nous nous mettons en route, par le plus 
beau temps qu'alpiniste ait jamais pu souhaiter. 

Nous sommes suivis par Fournier et ses voyageurs, qui 
nous rattrapent et nous dt^passent bient6t. Pourvu que 
nous arrivions au sommet avant les nuages, c'est tout ce 
que nous demandons. Nous grimpons pour voir et nous 
amuser, non pour nous fatiguer et faire une course en 
moins d'heures que nos pred^cesseurs. Nous coupons une 
6tape en deux, au besoin, et nous nous sommes toujours 
trouv^s bien de ce systeme, qui est d'ailleurs celui de 
M. Ic comte Russell, avec qui nous en parlions jadis k 
Gavarnie. Aussi avons-nous toujours rdussi les excursions 
que nous avonsentrcprises. Notre m^saventure de Tenne- 
verge est exceplionnelle. Apres une heure et demie dans 
les p^turages, nous circulons au milieu de gros blocs et 
nous atteignons le bas de Tinterminable et fatigantpierrier 
par lequel on monte au glacier de Han-N(5v6. II faut pr^s 
de deux hcures pour arriver en haut; total quatre heures, 
de Salanfe au glacier. Nous traversonsle glacier, large d'en- 
viron un kilometre, sans nous attacher, car les crevasses, 
dont quelques-unes sont 6normcs, sont prosque partout 
visibles, et ilce moment (7 h. 12) nous voyons les freres 
Andrd et Fournier sur la Cimc de I'Est. La surface dePlan- 
N6ve est en pente douce ; ellc est facile h graA*ir t^ cause 
des stries parallcles a la direction de TartHe de la Dent du 
Midi, qui forment comme de petits escaliers. 

En trois quarts d'heure nous sommes au pied de laFor- 
teresse, et nous traversons une coult^e de glace qui descend 
d'un couloir, entaillantune dizainede pas. Nous atteignons 
ainsi le bas d*une petite cheniin^e de cinq a six metres de 
hauteur, remplie de dt^bris et de pierres roulantes, qui nous 
am^nc sur la premiere marclie de Tescalier gigantesque 
par lequel, en tirant toujours sur la droite, nous attein- 



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120 COURSES ET ASCENSIONS. 

droas le col situ6 entre la Forteresse et la Cime de TEst. 
La premiere marche de cet escalier surplonibe. Elle a en- 
viron 2'", 50 de hauteur, et est completement d^garnie de 
saillies. Sans une fente, dans laquelle on ancre les crans 
du piolet, pour se hisser au moyen du manche, on aurait 
beaucoup de mal, seul, k franchir ce premier pas. 

Girculant ensuite au milieu de gros blocs, on ne tarde 
pas a atteindre une fonlaine form^e par la fonte des neiges 
de la Forteresse. Pendant une petite halte que nous y 
faisons,nous apercevons en-dessous denous, sur le glacier 
de Plan-Ndv6, trois points noirs qui grossissent pen a peu 
et qui disparaissent ensuite derriere les rochers que nous 
venons de gra\ir. Un quart d'heure plus tard nous serrions 
la main de Pierre et de Maurice Caillet, les guides de €ham- 
p6ry, d'anciennes connaissances. lis conduisaient aussi 
unjeune homme k la Cimedel'Est. D6cid^ment, ce jour- 
la, tons les touristes s'y donnaient rendez-vous I 

Nous laissons les sacs et tons les objets encombrants 
pres de la fontaine, et nous continuous la grimpade jus- 
qu'aux rochers Tomasini, ainsi nomm^s d'un tourisle de 
Lausanne qui, descendant seul, sans guide, s'y cassa la 
jambe tout r($cemment (juillet 189^). Li, une gymnastique 
assez surieuse et quelques metres d'obUque k gauche nous 
am^nent sur le col. 

La vue est d^j^ fort belle, etnousd(5couvrons a nos pieds 
lapresque totality du Val d'llliez. Nous ne passons pas sur 
la neige, mais sur les rochers qui la bordentauSud, et qui 
forment la cr^te du grand escalier que nous avons gravi. 
Cette cr^te est fort dechiquet^e, on monle et on descend 
continuellement. Nous passons ensuite un nev6 raide, sur 
son tranchant, puis de nouveaux rochers de calcaire gris, 
solide et mordant. On s'el^ve assez rapidement en s'aidant 
des mains, et Ton arrive au sommet d'une sorte de dent 
appel^e la Plate-forme. EUe est relive aux rochers de la 
Cime de TEst proprement dite par une ar^te de neige a la 



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LA CIME DK l'eST DE LA DENT DU MIDI. 121 

courbegracieuse, dont lespentes k droite et a gauche plon- 
gent dans le vide. Gette ar^te forme le sommet du fameux 
couloir dont parle M. Rambert, et par lequel se sont effec- 
tuies les premieres ascensions. 

Aprds avoir franchi cette neige, nous gravissons de nou- 
veaux rochers, sur lesquels nous rencontrons la caravans 
Foumier qui descend, et, une fois en haul, nous d^cou- 
vrons tout le flanc Nord du pic, par lequel se fait le reste 
de Tascension. 

On chemine dans une direction k peu pres horizon tale, 
mais tr^s accident^e, et Ton arrive, par des rochers et 
d'effroyables pentes de glace noire, au pied de la derni^re 
muraille. Cast par ces pentes que notre guide Delez, il y a 
quelques ann^es, est arriv6 au sommet en partant de 
Ghamp6ry. Elles ont 78", mesur^es au clinometre. 

Nous laissons passer les fr^res Caillet et leur touriste, 
qui se dirigent vers la chemin^e et qui s'arrdtent au pied, 
en tenant un conciliabule. A notre tour nous les d^passons, 
et nous continuous h avancer jusqu'au point oil I'arSte de 
V^rossaz plonge dans le vide. Nous sommes au pied d'un 
mur qui pent avoir 12 metres de hauteur et qui se termine 
en lame de couteau. Heureusement la roche est solide, 
les fissures sont nombreuses et, une fois en haut, la Cime 
nous appartiendra. Nous nous d^tachons tous, et Bochatey 
grimpe le premier. Vient ensuite Sauvignier, puis moi ; 
ma femme enfin suivie de Delez. Au sommet, la lame de 
roc a si peu de largeur que nous pouvons nous y mettre 
a cheval. Nous dominons un des plus beaux precipices des 
Alpes, et nous apercevons la gare de Saint-Maurice a 
"1,160 metres au-dessous de nous. La parol orientale de 
notre belv^d^re est si abrupte qu'une pierre qu'on laisse 
tomber pent faire 600 metres avant de rien rencontrer. 

Nous sommes heureux d'avoir r^ussi ce passage nouveau 
qui 6vite de monter par la chemin^e, jusqu'ici « le seul 
passage praticable », croyait pouvoir affirmer Javelle. Les 



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{^2^2 COURSES ET ASCENSIONS. 

Caillet abandonnent la chemin^e et suivent nos traces^ et, 
apr^s quelques metres de grimp^e sur des dalles lisses et 
incliQ^es, nous nous trouvons tons leunis sur la plate- 
forme du sommct, couronnee par trois petites pyramides, 
el oil Ton pourrait ais^ment inslaller un orchestre et dan- 
ser... k huit tout au plus. II est 10 heures et demie. Le 
temps est admirable, et la vue que nous avons d^iie toute 
description. Nous sommes isoles comme sur la pointe d'un 
clocher, et aucun trait du paysage ne nous est masque. 
Le Val d'Uliez et Trois-Torrents nous apparaisscnt dans 
le bleu, a 1,840 metres au-dessous de nous; le L6man 
k 2,800 metres plus bas et a huit lieues emiron. Malgrc 
la distance, nous voyons si nettement le ch&teau de Ghil- 
lon et les barques a voiles qui se refl^tent dans I'eau, que 
nous pourrions aisdment les dessiner. La Dent d'Oche, le 
Grammont et les Cornettes de Bisc forment un massif im- 
portant qui s'abaisse sonsiblement vers Geneve. Par deux 
grandes 6chancrures de la chaine, on aperQoit les eaux 
bleues du lac. La Pointe de Grange, qui paralt plus 61ev6e 
que les Gornettes de Bise, quoiqu'elle ait exactement la 
mtoe hauteur (2,438 m^l.), attire les regards a cause de 
sa proximity et de son isolement. 

Les montagnes, du Molt^son k I'Argentine, ne sont plus 
que des monticules, comme du reslo toutes celles qui en- 
touront Ghamp6ry. Le Salentin conique et la Gagn^rie aux 
flancs bizarrement d(^chiqueles, le Sex des Granges, le 
Petit-Perron, le Tzarv6, et le Luisin avec son petit lac, 
apparaisscnt bien au-dessous de nous. Le verdoyant et 
immense bassin de Salanfe s'6tale k nos pieds ; sur ses pe- 
louses, sillonnees de ruisseaux d'argent, les troupeaux et 
les chalets font des taches si petites qu'on les distingue k 
peine. 

A TEst de la Cimc, au fond du precipice qui aboutit au 
Bois-Noir, se voit le chaos du glacier de Plan-Ndv6, tout 
disloqud, dont les blocs roulent a mie 6norme profondeur 



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LA ClMli: DE l'esT DE LA DENT DU MIDI. 123 

puis, un peu a droite, le sentier en lacets du col du Jorat, 
qui semble descendre au fond d'un puits. 

Le Muveran, les Diablerets, la Dent de Morcles et toute 
la chaine qui la relie k la Gemmi nous apparaissent nette- 
ment,puis, en suivant le cerclc de gauche a droite, I'Altels 
et le Balmhorn, I'Oberland, le Todi, le Monte Leone, le 
Dom, le Weisshorn, le Mont-Rose, le Cervin, veritable 
clocher de cath^drale, la Dent d'H<§rens, tres imposante 
ainsi que la Dent-Blanche. Le Rothhorn paralt infinie. 
Puis viennent les crates des glaciers de TAroUa, termi- 
ri^es par le formidable Mont-Blanc de Cheillon et la Rui- 
nelte. Plus au premier plan, la Rosa-Blanche et le Mont- 
Pleureur. 

Le Grand-Combin apparalt d'ici comme le seul rival du 
Mont-Blanc, puis le V^lan, etle Mont-Blanc avec son cor- 
tege d'aiguilles et son manteau de glace, plac(5 a souhait 
pour qu'on en d^taille les beaut^s. 

Pr^s de nous, la Tour-Salli6res, avec ses murailles verti- 
gineuses et ses glaciers 6tincelants ; le Mont Ruan, un coin 
du Tenneverge et, au-dessus, le Buet ; la Pointe de 
Salles, la T6te a TAne, la Pointe du CoUonney et la Pointe- 
Perc^e du Reposoir. Enfin a Textr^me horizon, vers le 
Sud-Ouest, la Barre des Ecrins et ses glaciers, visibles 
tres nettement. 

Mais le clou du tableau, c'est I'aspect des autres pointes 
de la Dent du Midi, vues de la Cime de TEst. Comme celle- 
ci se trouve en dehors et au Sud de la Ugne de falte (ce 
qui fait que de Champ^ry elle est invisible), aucune des 
cimes ne cache sa voisiiie et chacune se pr^sente sous 
son aspect le plus abrupt, le plus efflld, le plus extraordi- 
naire. G'est d'abord la Forteresse, cylindrique, couverte de 
neige ; puis la Cathedi^ale^ semblable a une tour gigan- 
tesque; la Dent-Jaune^ miniature du Cervin, mais d'aspect 
bien plus formidable ; et enfin la Haute-Cime qui semble 
pencher sur le petit plateau de neige dont les exlremites 



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COURSES ET ASCENSIONS. 



sont dominies par deux cloehers, dont Tun, visible de 
Salanfe, s*appelle le Doigt ou Pointe Owner, el Tautie la 
Dent-Noire ou Doigi de Champdry, 
Je regrette que le temps ne m*ait pas permis de faire un 




Pointcs do la Donl du Midi, vuc priso sous la Hauto-Cime ; dcssin dc 
M. Armaud Gudry, d'aprCis nature. 

1. Sonimet. croix et cairn de la Haute-Cima- — 2- Cime de I'Kst, — 3. 1 a. Cath^droJc (der- 
ri<>rr. invifiible, so tiouve ]a Fortcrcsae). — 4. La Dfnt-Jaune. — ». La I>ent-Noire ou 
Doijrt de Champ<>ry. - 6. I^ Doigt. ou Pointo iMirier. — 7. Glacier do Plan-N<»v^ (vera 
Salanfe, Sud). — ». Olacior de la Dent du Midi (vera Chauip<»ry, Nord). — 9. A I'horizon, 
lea Alpou fribourgcoUea. — 10. Chatnc des Diablcreta et de la Dent de Morclea. 

dessinde cespointesvues delaCimedc TEst; ileM(5t(5 fort 
curieux. Maisj'aieuroccasion, dans unc ascension pr6ce- 
dente, de les dessincr d'un contrefort de la Haule-Cime : 
c*est cecroquis qui est roproduit ici. 

Apres avoir passe une demi-heurc au sommot, i\ 
11 heures nous dcscendonsparla cheininee.G'est une fente 
verticale d'un metre de largeur environ, etde vingth vingl- 
cinq metres de hauteur', ouverte auNord sur le vide.EUe 

1. Ma cordc, qui mcsure 27 metres, t'tait deroulee dans loute sa 



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LA CIME DE L'eST DE LA DENT DU MIDI. 125 

n'offre de saillies que du c6t^ gauche, de sorte qu'il faulla 
descendre en biais, les pieds h gauche, Tun pr^s de Tautre, 
en s'arc-boutant k droite du dos et des coudes. On se des- 
serre, puis on allonge la jambe droite, on place ensuite 
Tautre pied, et ainsi de suite. 

Une dalle plac^e en travers,^ mi-hauteur environ, abso- 
lument comme un rayon dans une armoire, rend I'op^ra- 
tion encore plus difficile. II faut se rcnverser en arri^re et 
reprendre pied h titons. Enfin, une fois en has, nous 
reprenons exactement^ en sens inverse, Titin^raire de la 
montde. 

A midi juste, nous d^jeunions a la fontaine, nous repre- 
nions nos sacs et nous disions adreu h la caravane de 
Champ6ry. A 4 heures nous 6tions de retour k Salanfe, 
enchant^s de notre ascension, du beau temps et de la vue 
merveilleuse du sommet. 

Le lendemain nous descendions k Salvan, bien repo- 
ses par une bonne nuit et un bain matinal dans le tor- 
rent. 

L'ascension de la Cime de TEst de la Dent du Midi est, 
dans certaines parties, analogue a celle du Grand-Pic de 
Belledonne, que nous avons faite jadis; mais la traversee 
des pentes de glace et les derniers escarpements du som- 
met sont beaucoup plus dangereux et plus difficiles. Par 



longueur, puisqu'on descend la chemin^e. Obligatoirc d'apr6s los r^glc- 
mcnts des guides, j'ai trouvti la cordc, dans cetto ascension, inutile et 
de plus dangereuse; car, dans loute la derni^rc partic de I'ascension, 
on monte, on descend, on zigzaguc continuellcment, et on n'cst occuj)e 
qu'a derouler la cordo qui s'accroche partout. Dans les passages qui 
nc presentent pas ce genre d'obsfacles, les pentes sont si raides que 
la chute de I'uQ entrainerait tous les autres. La cordo ne «ert ivelle- 
ment, sans g^ner^ qu'a la grimpee de Tarete de Verossaz et a la des- 
cente de la cheminee; et encore non comme aide, m^me corame garan- 
lie de security. Les guides, qui sans doute etaient ijiterieuivment de 
nion avis, avaient forim"' deux rord«'es : M°" Gui^ry et Delez, — Bocha- 
tey, F. Sauvignicr et moi. 



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VI 

EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL 

(Par M. Henrv Cuenot ) 
I 

Entre le Simplon etleSaint-Gothard, pr^s de Fiesch, dt^- 
bouche dans la valine du Rh6ne le Binnenthal, une des 
dernieres troupes lat^rales du Valais, en plein pays de 
Conches. Le Binnenthal est pen connu : les Frangais Tigno- 
rent, h Texclusion de quelques min^ralogistes qui, par 
temperament professionnel, sont pen portes aux confi- 
dences et aux relations de voyage; les Suisses ne le pra- 
tiquent gu^re, bien que depuis 1870, ^ trois reprises diffe- 
rentes, il ait ^t^ consacre terriloire officiel du Club Alpin 
Suisse. Un dtrangerqui allait k Binn ^tait class(^, 11 n'y a pas 
longtemps encore, au rang des ph6nom6nes ; on logeait la- 
bas chez le cur^ ou dans quel que modeste auberge, on y 
accedait par un chemin hardi, vertigineux, qu'intercep- 
taient, durant les longs mois d'hiver, les neiges, les 
glaces, les avalanches redoutables, et un cur6 de Binn 
pouvait mettre sur ses cartes : « Curatus Binnensis prope 
mundum. » 

Gependant les Anglais, qui osent braver le ridicule, 
s'aventurdrent dans la gorge (^troite qui de Fiesch conduit 
.\ Binn ; la (lore abondante, les richesses mineralogiques, 



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128 COURSES ET ASCENSIONS. 

(les beaut^s naturelles de tout premier ordre les retinrent 
dans la contr^e ; un h6tel confortable s'y installait en 
1883*, la route ^tail am61ior(5e, et aujourd'hui, pour aller 
« au bout du monde », il suffit d'un chemin de fer, d'une 
diligence et d'un « petit char ». 

On quitte Paris k 9 heures du soir, on arrive .'i Brigue, 
par la voie ferr^e, vers 2 heures et demie de Tapr^s-midi, 
le lendemain ; de \h, en trois heures, la diligence du gla- 
cier du Rhdne et de la Furka vous conduit a Fiesch ; trois 
heures encore, et le petit char atteindra Binn, la capitale 
du Binnenthal. Malgrt5 tout, la vall(5e demeure pen fre- 
quent^e : point de snobisme, point de flirt, point de cosmo- 
poUtisme, mais la Suisse des Suisses, la Suisse inconnue, 
la plus belle, la plus heureuse I 

Fiesch (ou Viesch), ce riant village (1,071 mM.), avecses 
deux hotels blancs aux toits d'ardoise, ses chalets bruns qui, 
dans le fouillis des verts et des bleus, s'essaiment au long 
du Rhone et du sauvage Fiescherbach, est trop connu de 
tons ceux qui frdquentent le grand glacier d'Aletsch ou la 
route postale de Brigue h Andermatt, pour qu'il soit n^ces- 
saire d'insister sur ses avantages, en tant que station al- 
pestre. 

Entre Fiesch et Lax se df^tache, de la route de Brigue, le 
chemin de Binn, un chemin pierreux [ipente rapide,fran- 
chissant le Rh6ne sur un pont de bois vermoulu. Par 
maints lacets on grimpek itlrnen * (1,196 m^.), la seconde 
capitale, apr^s Miinster, du district de Conches, un village 
de 800 habitants, en face de Fiesch, sur un plateau ^lev6, 
au milieu de for^ts de m^lfezes qui bordent d'une ligne 
sombre les prairies vertes, les champs fertiles autour des 
vieux chalets noirs. Ces chalets, qui datent de trois ou 

1. Aujourd'hui Ic telephone relic Binn & ^*>nen, bureau federal te- 
le ijraphique, et un pieton fait reguli^renient une fois par jour le service 
poslal dc Binn a /Eruen. 

'2. Ou Ernen d'apres Torthogrraphe locale officielle. 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 129 

quatre sifecles, ofTrent les specimens les plus curieux 
de Tarchitecture alpestre, avec leurs sculptures pitto- 
resques et les fresques naives 6bauchdes sur des pan- 
neaux de pl^tre. D'^rnen on jouit d'une vue 6tendue: 
en arri^re, au fond de la valine du Rh6ne, les montagnes 
de Zermalt, T^blouissante pyraniide du Weisshorn ; plus 
pr6s, le glacier de Fiesch, que doininele Finsteraarhorn ; a 
TEst les premiers escarpements du Galenstock, les plus 
hautes aiguilles du glacier du Rh6ne. 

L'^glise d'iErnen, la plus ancienne du pays de Conches, 
curieuse par des stalles d^licatement ciseldesauxvii*si^cle, 
par une Adoration des rois mages, dans la crypte, travail 
sur bois d'une expression mouvement^e, d'un sentiment 
profond, poss^de de riches ornements, de prt^cieux vases 
sacr^s: on remarque une chasuble de Walter II Supersaxo, 
un cut6 d'iErnen devenu 6v6que de Sion (xv*' si^cle); un 
calice orn6 d'^maux fins et une chasuble en velours bleu 
avec broderies or, dons du cdl^bre cardinal Schinner, — 
Fhumble p4tre n6 h Mtillibach, un hameau d'^Ernen, — 
qui fit trembler les armies de FranQois I". 

A quelques pas d'^rnen, dans un site enchanteur lorsque 
au printemps des fleurs blanches et roses couvrent d'un 
givre tendre les arbres fruitiers, se dressent quatre colonnes 
de pierre — dont une en mine — qui servirent de potence 
jusqu'au commencement du si^cle : les demiers pendus 
furent trois hommes de Geschenen (pr^s Munster) con- 
vaincus d'avoir vol^ la caisse de la bourgeoisie. On trouve 
encore a iErnen une ancienne prison avec des oubliettes 
rdput^es terribles. 

Le chemin de Binn monte vers le Sud, par une pente 
raide, a travers la forftt dem616zes ; cette for6t profonde, avec 
des lointains bleus, et les scintillements d'une lumi6re 
taniis6e sur les broderies vert et or des mousses, rap- 
pelle les plus hautes futaies des May ens de Sion. A la 
Binnegge, une petite auberge riante, tr^s goOt^e par les 

ANNDAIRK DE 1891. 9 



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180 COURSES ET ASCENSIONS. 

mllegianti de Fiesch (une heure et demie de Fiesch, 
1,353 m^t.*), on salued*undernierregard(5blouile massif du 
Filisteraarhorn ;bient6t Emergent lesmontagnesduBinnen- 
thal(Helsenhorn, flancs du Breilhorna). La route, donl la 
pentes'assagit, tourne bnisquemenliirEst,hardimenl con- 
quise sur le roc, au-dessus de la Binna, le torrent sauvage qui, 
a travers une gorge resserrde, se fraie jusqu'au Rhdne, pr^s 
deGrengiols, un passage plus direct. EUe mugit ^ nos pieds, 
furieuse, bondissante, tandis que, bien plus haul, le che- 
min franchit par de longs detours des ravins latdraux. A 
quelques mMres du hameau d'Ausserbinn (1,322 mM.), 
dependant de la paroisse d'^Ernen, et dont les maisons s'en- 
tassent sur un tertre dtroit, pr6s de la gorge du Riedbach, 
commence le fameux ddfild des Twingen, superbes et 
sauvages horreurs qui ne le cedent en rien aux plus pitto- 
resques passages dela route des Pontis, dans le val d'An- 
niviers; goulTres vertigineux dont FoBil sonde en vain le 
myst^re, et au fond desquels, par maints rapides, par 
maints tournants redoutds, bouillonne le torrent avec le 
fracas de ses remous. Le chemin s'accroche au rocher, 
surplombe Tablme masqud ciietl^ par la for^t que d6vas- 
tent les temp^tes de neige et les avalanches d'hiver, dont 
les sinistres hurlements se prolongent, rdsonnant sur les 
fantastiques murailles de pierre. Le couloir est toujours 
humide, impenetrable au soleil, avec des blocs de glace et 
de neige, qui restent parfois suspendus au-dessus de la 
gorge, m^me endtd ; durant les longs mois d*hiver le che- 
min s*efface, le precipice est combld, les habitants de Binn 
sont rdellement sdpards du monde, — awsserrfer Welt, — obli- 
ges de taUler des pas dans la glace pour franchir les Twin- 
gen, bravantle danger au prixdemille efforts. Les Twingen, 

1. 1,375 m6t. d'apr^s la carte Dufour, qui place Ausserbinn k la 
cote de 1,330 metres. 

2. Une croupe massive (2,587 met. d'apr^s I'atlas Siegfried), au con- 
fluent du Langthal et du Binnonthal. 



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CO 

2 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTDAL. 133 

s'il fauten croire la lugubre tradition, seraientle cimeliere 
le plus peupl(3 du Binnenthal. 

PresqueaTentr^edu couloir, un pont sur la Binna, attii- 
bud a Charlemagne, marque Tc^troit sentier qui va de Binn 
a Grengiols. 

Cependant le defil6 s'dlargit, le torrent s'dl^ve ; dans un 
site plus riant, comme une oasis apr6s le drame sauvage 
des Twingen, apparait Z'Binnen (ou Zu-Binn), le premier 
hameau dependant de Binn. Un peu plushaut (1,389 met.) 
on aper^oit, sur la rive droite, Schmidhausem, I'agglo- 
mdration principale : des chalets misdrables serrds les uns 
contre les autres, une masse noir^tre qui contraste 6tran- 
gement avec la joie des pelouseset des forfits ensoleill(5es, 
avec r^clat des neiges sur I'Ofenhorn fermant la vallee a 
lEst, le Righide la region (S. 3,242 m^t.; I. 3,237 met., 
Punla d' Arbola *). Au-dessusdugroupedesmaisons s'eleve 
rh6tel Ofenhorn, fier de sa pierre blanche, de ses volets 
verts, et sur un monticule plus rapproche de Z'Binnen, a 
Willeren (1,438 m^t.), la petite 6glise de Binn. 

Le petit char a franchi en trois heures la distance de 
Fiesch aBinn ; ce vdhicule, tres Idg^rement suspendu, le seul 
praticable sur la route du Binnenthal, est une des curio- 
sit^s du village, h. peu pr6s comme un cheval h, Venise : 
unique 6chantil Ion de I'esp^ce, — et fort heureusement, car 

I. Les altitudes cities se referent, pour la Suisse, a I'Atlas Siegfried 
au 50,000* (feuilles 494, Binnenthal; 497. Briguc; 498,Helsenhorn), que 
nous dcsignons par la lettre S ; pour I'ltalie, aux cartes officiellcs au 
50, 000* (Monte Leone, Val Formazza) cl au 100,000' (Dome d'Ossola), 
que nous d^signons par la Icttrc I. Nous indiquorons par la lettre C les 
altitudes donates d'apres I'ouvrage de MM. W.M. Conway et W.A. B. 
Coolidgc, Climbers' Guides : The Lepontinc Alps^ Londres, 4892. 
On pourra coDSultcr aussi les cartes au 50,000" inser^es dans le Jahr- 
buc/t du Club Aipin Suisse, t. VI (4869), Siid-Wallis, ct t. VII (1870), 
Binnenthal^ Saint-Got hard; et la carte feddrale Dufour au 100,000*, 
feuille 18. Nous donnons les noms d'apres I'Atlas Siegfried, en indi- 
quant les variantes fourniea par les autres cartes et par le livrc de 
MM. Conway et Coolidgc. 



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134 COURSES ET ASCENSIONS. 

deux chars, si 6troits fussent-ils, ne pourraient se croiser 
dans les Twingen, — ilfaiirorgueil de M. Schmid, le sym- 
pathique propri6taire de Thdtel Ofenhorn. Binn est k cet 
6gard una merveilleuse station pour tous ceux qu'eflOraie 
la travers^e du boulevard : ni voitures, ni cycles, on peut 
dormir en paix au longdes chemins. 

II 

La structure de la valine de Binn* est toute parUculi^re, 
un peu complexe. Le Binnenthal, long de cinq lieues, 
est orients de I'Est a TOuest, alors que les autres valines 
lat^rales du Valais ont une direction Sud-Nord. D'autre part, 
tandis que, longeant la Binna, I'art^re principale remonte k 
I'Est vers I'Ofenhom, le Binnenthal pr^sente de nombreuses 
bifurcations. A Z'Binnen se di^tache, au Sud, le Langthal, 
qui se divise lui-m6me en plusieurs troncons, pr6s de Hei- 
ligkreuz (a trois quarts d'heure de Z'Binncn) : I*' En face 
(Sud), en suivant le Kummenbach, on atteintle Ritterpass 
(S.2,692 met.; 1.2,762 met., Passo di Boccareccio),qm con- 
duit a Veglia (val Cherasca),entrele Helsenhorn (S. 3,27i 
m6t.; 1. 3,239 met.)et le Hullenhorn(S. 3,186 m6t.), celui- 
ci se rattachant au groupe du Monte Leone; 2** A droite 
(Sud-Ouest), a travers T^troite fissure que laissent entre 
eux le Hiillenhorn et le Gibelhorn (S. 2,821 met.), le Matti- 
thal conduit au Steinenjoch (C. 2,790 met. environ) et, par 
delk les glaciers de Rami et de Steinen, k B6risal, — route 

1. Voir sur lo Binnenthal, outre les guides Baedeker, Ball (The Alpine 
Guide : Western Alps 1877, Central Alps 1876), Joanne, Tschudi, 
ot rexcellent ouvrage do MM. Conway et Coolidgc, tr^s documente 
quant i la bibliographie alpestre speciale a cette region (articles parus 
dans les divers Bulletins ou Annuaires des Clubs Alpins); la monogra- 
phie de M. W. Cart, Entre Simplon et Saiut-Gothard (EcAo des Alpes, 
1886, pp. 245 sqq.); Ic Champ d'cxcursions du C. A. S. [Echo des Alpesy 
1879, pp. 135 sqq.); le Bulletin de la Section lyonnaise du C. A. F., 
n» 7 (1890;; VEurope illustrife : De la Furka h Brigue (pp. 24 sqq). 



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EXCURSIOtXS DANS LE BINNENTDAL. 135 

du Simplon, — ou, plus h FOuest et plus facilement, m^ne 
le Saflischpass (S. 2,636 mdl.; Jaffisch, carte Dufour), 
au pied du Bettlihorn (S. 2,962 m6t.), qui domine le 
Rh6ne; 3** A gauche du Helsenhorn (Est) s'ouvre une 
valine aboulissanl au Kriegalppass (S. 2,580 mhi, ; 1. 2,567 
m^l., Passo di Cornera), qui conduit de Binn h. Devero, 
dans le val Devera, et a Baceno, pr6s du val Antigorio. Ce 
col s'ouvre entre le Kriegalpst(5ck (S. 2,685 mM. ; I. 2,718 
m^t., Pizzo di Corner a- Dentro) et le Giiscliihorn (S. 3,084 
m^t. ; I. 3,023 met., Pizzo di Cojmera), 

La branche principals se ramifie une premiere fois h, 
Imfeld (une demi-heure de Binn). Par la Messernalp et le 
Geisspfadpass (S. 2,475, ou Passo di Bocca Bossa), on 
descend aussi h Devero, longeant le Rolhhom (S. 2,888 
m^t. ; l.yPunta della Bossa) et le Cherbadung(S. 3,213 met.; 
I. 3,211 met, y Pizzo Cervandone)^ qui rejoignent, au Sud, le 
Kriegalppass, et au Nord-Est, vers TOfenhorn, le KoUerhorn 
(S. 2,504 met.; C. Kolkrhorner , 2,746 mM. et 2,504 m6t.), 
le Schienhorn (S. 2,942 met.; C. Gross-Schienhorn; et S. 
2,904 met.;C. Unier- Schienhorn) et le Klein- Schienhorn (G. 
2,925 met. ; I., 2,922 met., Punia Valdeserta), Un troisienic 
passage, rAlbrunpass(S.2,410met.; I. ,2,41 Imfet., ^occ/ief^a 
d'Arbola), ouvert au flanc Sud de TOfenhorn, donne acces 
a Devero, h. Premia (val Antigorio), ou jusqu'^ Pommat 
sur les rives de la Tosa, par les cols du Vannino (ou Scatta 
Minojo, 1.2,597 mdt.)etdel Gallo (I. 2,497 met.).Enrm, au 
Nord de TOfenhom, entre I'Ofenhorn et le Hohsandhorn 
(S. 3,197 met.; 1. 3,175 nv^t.l, leHohsandpass(C. 2,927 m^.) 
permet de gagner la valine de la Tosa* ; et du Hohsandhorn 
se d^tache, au Nord-Ouest, une ar^te rocheuse, dont les 
saillies formentle Mittaghorn (S. 3,144 met.; C. 3,162m^t., 

\. A partir du Mont- Rose, se pliant aux sinuosites du groupe du 
Monte Leone, ritalies'avance enpointe entre le Valais, k I'Ouest, ctle 
Testiin, a I'Est, ce qui expliquc la multiplicit6 des passages allant de 
Binn dans les Tallies italiennes. 



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136 COURSES ET ASCENSIONS. 

Rappenhorn), le HolzUhorn (S. 2,983 mM.; C. 2,999 mfet.), 
le Turbenhorn (Ober-Turbenhorn, C. 3,121 met.; Unter- 
Turbenhorn, C. 2,821 met.), ar^te qui s'abaisse, aVOuest, 
parle Faulhorn(S. 2,554 m^t.)etrEggerhorn(S. 2,502 met. ; 
C. 2,514 m^t.), jusqu'au-dessus d'^Ernen. Gette chalne 
s^pare le Binnenthal du Rappenthal par delk lequel, fran- 
chissant laKummenfurke (C. 2,700 met.en\iron), on arrive 
dans la valine de Blinden k* Reckingen, et a Miinster sur le 
Rhone. 

Gette multiplicity d'aspects, ce changement de perspec- 
tives, presque k chaque pas, ce d^dale de vallons, ces tor- 
rents, ces glaciers, ces sommets neigeux, ces rochers aux 
architectures varices, qui marquent les quatre points car- 
dinaux; cette gamme des verts, depuis T^meraude tendre 
des pelouses jusqu'au vert bleuissant des fordts, tout cela 
donne h, Binn un cachet particulier et contribue h en faire 
une station alpestre de premier ordre. Entre deux repas, on 
peutgravir, sans difficult^s,unsommetde 2, 500 metres, d'od 
la vue s'^tendra sur le massif derOberlandbernoiset sur 
les Alpes valaisanes ; on pent combiner par des cols int^res- 
sants plusieurs campagnes en Italic. Les flaneurs, les pares- 
seux, out Tombre des forfits, des chemins k plat, la frai- 
cheur du torrent, Tair pur, sous uncielradieuxetun climat 
sec: cette ann6e, annee maussade et humides'ilen fut,les 
gens de Binn attendaient encore en septembre, depuis le 
mois de mars, une pluie d^siree pour les alpages. 

Sans doute, la montagne n'y prend pas des allures de 
g(5ant, comme a Evolene, h. Zinal ou a Zermatt;les glaciers 
sont plus modestes, la ligne de falte ne d^passe gu^re 
3,000 metres ; mais ceux-lk memes que tourmentent, plus 
que I'amourde la nature, la recherche du p6ril, de Teffort 
pour I'efTort, la passion des cimcs aventureuses, ceux-lk 
trouveront encore, malgrd les r^centes et glorieuses cam- 
pagnes du R6v. W. A. B. CooUdge, des lauriers k glaner 
sur les Alpes de Binn. Les glaciers de Steinen, de Hohsand, 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 137 

d'Ofen leur offrironl des crevasses respectables, voire 
des bergschrunds; le Hiillenhorn, gra\i pour la premiere 
fois le 30 septembre 1890, de Binn (en six heures et 
demie), par le D"^ Alexandre Seller; lo Klein-Schienhorn 
vaincu, a la m6me 6poque (septembre), par deux Anglais, 
MissCapel et M. F. Baker-Gabb;le Cherbadung, le Helsen- 
hom, le Gross-Schienhorn,dont le sommeta ^t^atteinten 
1892 parleR6v. W. A. B. Coolidge, leur foumiront I'occasion 
de d^ployer la vigueur de leurs muscles ; enfin le Krieg- 
alpstock, dominant le Kriegalppass, attend encore son 
conqu6rant. 

Pourbien comprendre rorographieduBinnenthal,ilfaut 
monter, en trois heures, par une pente raide, h, travers les 
chalets de Trinimatten, des bois, des p4turages, au Holi- 
boden (2,527 met.), uncontrefort duBreithorn, cette masse 
rocheuse aux reflets roses, rongee par les avalanches ou 
les eaux, qui dresse sa croupe puissante, vers I'Ouest, 
entre lesTwingen et le Langthal. De 1^-haut la vue s'c^tend 
sur TAletschhorn, le glacier de Fiesch, le Finsteraarhorn ; 
mais les monts de FOberland bernois se profilent plus 
heureusement du sommet de I'Eggerhorn, un des derniers 
escarpements, le plus avanc^ vers Fiesch, de la chaine qui, 
par la Strahlgrate, r^unit TOfenhorn k la valine du Rh6ne. 

L'ascension de TEggerhorn se fait sans fatigue, sans dan- 
ger, en deux heures et demie ; gr^ce au pas montagnard 
de Guillaume Schmid, un des fils de notre h6te, petit 
guide de douze ans, robuste,tr6s entendu, tr6s intelligent, 
— un futur polyglotte comme son fr^re aine, — nous ne 
metlrons qu'une heure trois quarts. Nous partons le matin 
(5 heures), marchant sous bois, al'Est d'abord, par Meili et 
Sattel, vers le Faulhorn, pour gagner ensuite la cime, 
plus au Nord. Les clochettes des troupeaux, les cris des 
p^tres animent Talpe, une lumi^re blonde dans Tazur cen- 
dr^ dore les neiges de I'Ofenhorn, plus transparentes sous 
Tombre enveloppant la valine. Bientdt se d^gage la sil- 



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i38 COURSES ET ASCENSIONS. 

houette accident^e du massif du Helsenhorn, one ligne 
noir^tre de rochers bizarrement d^coup^s, depuis le Roth- 
horn pr^s du Geisspfadpass k FEst, le Schwarzhorn, le 
Wannenhorn, le Cherbadung, le Giischihom, jusqu'au 
Kriegalppass. Au sommet (6 h. 45 min.), un plateau 
gazonn6, spacieux : FoBil se fixe, a TOuest et au Nord, sur 
rOberland bernois dont les neiges ruissellent de lumi^re, 
dont les pointes audacieuses se d^coupent en relief sur un ciel 
bleu profond, au-dessus du glacier d'Aietsch, du Bietsch- 
horn au Galenstock : les Fusshorner, leWalliserRothhorn, 
les Sattelhorner, I'Metschhorn, la masse sombre de TOl- 
menhorn et du Dreieckhorn derri^re laquelle pyramident la 
Jungfrau, le Monch, TEiger, en avant de Grindelwald; les 
Fiescherhorner, le Finsteraarhorn, le plus haul sommet de 
la chalne (4,275 m6t.),rOberaarhorn, le glacier du Rhone, 
la d(?pression de la Furka. Au Sud- Quest, dans une p6- 
nombre qu'att6nuent quelques nuages moutonnant le ciel 
de leurs flocons roses, le Grand-Combin, les montagnes 
du Val d'H^rens, celles de Saas, les sveltes pointes des 
Mischabel, le d6me aplati de FAlphubel, le Moul-Rose, tan- 
dis que le Weisshorn et le Cervin demeurent caches par les 
croupes du Breithorn, les rochers du Bettlihorn, du Tun- 
netschhorn. Le panorama se continue, du Sud k FEst, par 
le Fletschhorn, le Monte Leone, le Bortelhorn, le Hiillen- 
horn, ettoute la serie des pics du Binnenthal, du Helsen- 
horn h FOfenhorn, au Hohsandhorn, jusqu*au Gothard. 
Devant soi le grand fleuve de glace de FAletsch, avec tons 
ses affluents, le glacier de Fiesch, la Riederalp, la Betten- 
alp, Fh6tel Jungfrau sous les aiguilles de FEggishorn ; et 
tout pr6s, blanchissant I'alpe, Fedelweiss aux petales de 
velours, la fleur immaculee qui s'epanouit dans les soli- 
tudes de la montagne. 

Le thermomfetre marque z6ro, mais ie spectacle est si 
grandiose qu'on dudaigne les morsures de la bise. 

Quarante minutes suffisent, malgrt3 la st3duction des 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 139 

sources claires el des fraises odorantes, pour descendre jus- 
qu'au fond de la valine, en se servant de Talpenstock 
comme d*un frein. 

Et maintenant I'ltalie nous appelle : par le Geisspfad- 
pass (2,475 met,) et TAlpe Devero nous irons k Al Ponte; 
le col de I'Albrun nous ram^nera k Binn. Le chemin, prati- 
cable au petit char,presque k plat, longe la Binna, ^I'om- 
bre des m616zes : une veritable all^e de pare, ferm^e par 
lespuissantes assises de FOfenhom. Sur les pentes vertes, 
de grandes gentianes suspendent leur caUce, bleu ou 
pourpre; plus haut, Tarnica, comme un soleUd'or, T^toile 
blanche de Tan^mone, percent le lit des mousses; les fa- 
neuses, 6chelonn6es, coupent Therbeabondante, d'un mou- 
vement r^gulier qui ne trahit pas la fatigue. 

Ges laborieuses, accoutum^es aux plus lourds fardeaux, 
aux plus p^nibles t^ches, n'ont qu'un d6faut, un tout 
petit d^faut : si elles ne portent pas culotte, k I'instar des 
femmes du Val d'llliez, du moins elles fument la pipe, 
elles chiquent, a rendre jaloux plusieurs loups de mer. 
On voit des jeunes filles de quinze ans, qui viennent 
de quitter Tdcole, penchees aux fenMres des chalets, 
m4chonnant le brdlot d'un air entendu, avec un s^rieux 
vraiment comique. II parait que c'est \k leur seul plaisir, 
un plaisir peu cotlteux d'aUleurs : on achete le tabac pour 
toute la famille, mari, femme, enfants, domestiques, par 
paquets de 10 kilos, au prix de 4 fr. 30 le paquet, et ces 
4 fr. 30 sont gagn^s p^niblemeut en transportant, chaque 
automne, des charges de fromage du fond de la valine jus- 
qu'k Lax (cinq heures environ), a Fiesch, k Grengiols, 
k raison de cinq centimes par kilogramme. « Tenez, ajoute 
mon guide, je suis sAr qu'avec votre luxe, une femme 
k Paris vous d^pense plus qu'une femme k Binn, m^me 
sicelle-cifume etjoueau tarot avec les hommes, la veill^e 
dudimanche; et puis vos Parisiennes ne gagnent pas de 



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140 COURSES ET ASCENSIONS. 

quoi payer leurs plaisirs! » L'argument portait, et je fus 
forcd de reconnaltre aux femmes de Binn le droit de chi- 
quer et de fumer la pipe. 

Le premier hameau rencontre (un quart d'heure) est Gies- 
sen, expose aux avalanches descendues Tliiver du Stock- 
horn : I'une d'elles, en 1888, emporta soixante chalets 
(5pars sur la montagne ; cinq personnes et plus de cinquante 
vaches furent ensevelies sous la neige ; la petite chapelle 
resta seule debout, ^chappant aux menaces de la tourmente. 
Depuis lors on abandonne Giessen pendant Thiver. 

Plus loin, une cascade du Feldbach, descendu du Holz- 
lihorn, et Imfeld, perch^ a 1 ,568 met. au milieu de la route 
du col de TAlbrun. Au lieu d'aller almfeld et de traverser 
la Binna qui s'engoufTre dans une gorge ^troite, masquant 
rOfenhorn, on se dirigevers le Sud, au centre d'uncirque 
rocheux que bornent le Kollerhorn et les flancs du Roth- 
horn. Le sentier remonte le Lengenbach. 

Gc torrent renferme un pen plus haut (1,600 mMres 
environ, une heure de Binn) un gisement des plus prt^- 
cieux de dolomie saccharoide, substance blanche friable, 
du Sucre a grains fins, dont les strates accompagnent les 
schistes micaces et les masses de serpentine, retenant 
dans leurs filons des mineraux exlr^mement rares. La lu- 
miere se brise en mille rayons sur les facettes des cristaux 
jaunes, rouges, verts, sur le pourpre du r($algar,le carmin 
des corindons, sur Tor ou le bleu des pyrites, et procure 
rillusion d'un palais f(5crique. On netrouve que Ikla binnite, 
la gardanite, la scl^roclasc.La region de Binn est du reste, 
depuis longtemps, c(516bre dans le monde savant par ses 
richesses min^rales, les plus prccieuses, les plus abondantes 
des Alpes. On cite les gisements d'Ausserbinn, duGeisspfad, 
du Cherbadung,de I'Albrun, du Bortelhorn, du Feldbach. 
M. F.-O. Wolf donne une Uste complete de ces mineraux 
dans sa tr^s int(5ressante notice sur leHaut-Valais*. 

1. V Europe illuslrie : De la Furkaa Brigue, pp. 27 sqq. 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. Ul 

Le gisement de dolomie du Lengenbach est exploits, 
moyennant une redevance de 50 francs pay^e a la commune, 
par quelques habitants de Binn, qui vendent les 6chantil- 
lons, d^tach^s souvent a coup de mine, aux musees, aux 
6coles, aux collectionneurs ; quelques-uns de ces 6chan- 
lillons atteignent des prix tr6s rt^mun^rateurs. 

Ajoulons, au sujet des richesses minc'rales de la region 
de Binnenthal, qu*elle compte un grand nombre de 
sources ferrugineuses : on cite celle de TAuge-Rouge 
{Rothtrog)^ pr^s de la cure, celle de la Fontaine-Rouge, sur le 
chemin du col de TAlbrun, et une troisieme plus chargde, 
k I'entr^e du Langthal.L'aiguille magn^tique ^prouve une 
forte deviation au col du Geisspfad. L agglomeration prin- 
cipale — oil se trouve Thotel Ofenhorn — tire rait son 
nom, Schmidhausem ou Schnudigenhiiuser (maisons de 
forgerons), d'anciennes forges oil se tra\ aillait lem^taltird 
du Helsenhorn et du vallon du Feldbach; des actes rap- 
portent qu'en 1374, les habitants de Binn devaient k la 
mense ^piscopale de Sion, en tant que servis et usages, 
quatre ferratures, outre 104 sols 6 deniers (2i5 francs en- 
viron), deux livres de poivre, une de gingembre, et un 
veau '. 

Le sentier quitte bientot le Lengenbach pour gagner 
par une pente douce les chalets de Messern (1,882 m6l., 
une heure et demie de Binn). Ce hameau occupe une 
situation privil^gide : des gazons plantureux, des mousses 
6paisses, troupes ca et la par le granit du rocher, couples 
par des ruisseaux qui courent avec des Eclats de rire ; une 
for^t profonde aux troncs s^culaires, roses et mauves, sous 
le soleil qui blanchit les neiges des Alpes bernoises. Au 
Sud, un glacier sauvage qui accroche ses stTacs aux flancs 
duRothhorn ; au centre, un chalet en pierres, un abri pour 
le b^tail, arcliitecture lourde et naive qui rappelle Thomme 
dans ces solitudes dont le silence n'est trouble que par les 

1. L'abbe Rameau, le Valais historique^ Sion, 1886; p. 117. 



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142 COURSRS ET ASCENSIONS. 

chutes du torrent, les clochettes des vaches et des ch6\Tes 
paissant alentour. 

Plus loin, k Maniboden (2,08-2 in^t.),la nature se montre 
d'une Apret^ cruelle : c'est le monde des couloirs d'avalan- 
cnes, des rochers brAl^s par un ardent soleil, des gazons 
maigres couvrant le fond d'un lac dess^ch6. Le sentier re- 
v6che grimpe sur des dboulis, puis, parbonds successifs, de 
pierre en pierre, suit le lit d'un torrent. Tout acouplelac de 
Geisspfad (2,430 m^t.) apparait, dans un chaos de rochers 
6trangement d6chiquet(5s : tours massives, donjons, pjTa- 
mides, plaques de neiges, dans une nature glaciaire, sans 
lichens ni mousses. Mais ce paysage du Nord s'^gaie sous 
la lumi^re du Midi qui fait etinceler les neiges, qiii colore 
la pierre en rose, en jaune, et reflate, jusqu'au fond des 
eaux bleues, la gamme de ses nuances chaudes. 

Le lac de Geisspfad — que prolonge le petit lac Zu-See, 
d'aspect plus s6v6re — se place entre le Grampielhorn ou 
Pizzo di Grempiolo (S. ; I. Pizzo Fizzo : 2,762 m^t. et 
2,742 met.), au Nord, et le Rothhorn, le Schwarzhorn, le 
Cherbadung, au Sud; par del^ les premiers plans, les 
silhouettes blanches des grands monts de I'Oberland ber- 
noisformentun fond merveilleux. Quelqueshuttesmis^ra- 
bles etabandonn^es r^vMent le passage des contrebandiers 
italiens. Nous avons mis deux heures vingt minutes pour 
gagner le lac (on parle g6n6ralement de trois grandes 
heures) ; encore quelques escalades de rochers, et nous 
atteignons (une demi-heure) le poteau frontiere (2,475 m^t.) 
au sommet du col, d'ou I'oeil plonge sur les valines trans- 
alpines noy6es d'une vapeur bleuo. 

La d(5uomination italienne du passage — Bocca Rossa — 
\dent de la teinte cuivr($e de ses masses de serpentine ; son 
nomallemand, Geisspfad [soniicr dech^vres), luiestdonn6i\ 
raison des pentes tant soit pen vertigineuses quipermettent 
ded^valerjusqu'au village d'AlPonte (1,91 2 m6t., une heure 
etdemiedu col),pr6s du cirque verdoyant de TAlpe Devero. 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTUAL. 145 

Les cascades de la Devera, ses rives enchaiileresses, le 
hon hotel d'Al Ponte ne nous font pas oublier notre 
champ d'excursions dans le Binuenlhal. Nous revenons h 
Binn parle col de TAlbrun, jadis tres fr6quent6 avantl'ou- 
verture du Simplon. On trou ve encore les vestiges d'un ancien 
chemin pav^, et les fortes t^tes du pays pr^lendent que 
les armies de Charlemagne ont traverse TAlbrun. De De- 
vero, on passe a Crempiolo, dans un joli vallon alpestre 
entour^ de for^ts; on longe les rives gracieuses du lac de 
Codelago, les huttes de Ganalis, les al pages de Beuli; et 
parune route facile, avec d'int^ressantes ^chappees sur le 
Monte Leone, on atteint le sommet du col (2,410 in^t., 
trois heures), profond^ment encaissd, partant sans vue. 
Nous descendons rapidement a Ochsenfeld (2,194 m6t.)et, 
une fois le torrent franchi,un torrent abondant qu'alimente 
le glacier d'Of en, apparaissent les cabanes d*Auf dem Piatt 
(2,H0met.), Kiihstafel,puis les caves a fromage deTscham- 
pigen (Tschampigenkeller, 1 ,900 metres environ), au centre 
d'alpages savoureux,lesBinnenalpen, oupaissent de nom- 
breux troupeaux venus, par le Rappenthal, de Fiesch et 
d^Ernen. On confectionne, dans les chalets dela montagne, 
un fromage gras, repute le meilleur du Valais , et qui con - 
stitue une des ressources principales du pays : il en est 
vendu chaque ann6e, dit-on, pour pr^s de 50,000 francs, k 
raison de 1 franc et 1 fr. 25 le kilogramme. 

Les \illages alpestres se succ5dent le long de la forftt: 
Jennigenkeller, Brunnenbiel, Eggern, plus haul Schin- 
nern, qui portent les nomsd'habilantsd^ErnenoudeHesch, 
consign^s dans les actes publics, a propos d*un proems 
entre les riverains du Rh6ne et la commune deBinn (1430- 
1443) au sujet de la propri6t(? de ces forfits et de ces alpa- 
ges. Les repr^sentants de Binn dans le litige s'appelaient 
Imfeld, Giessen, Holzler, Imhoff, Willeren, Siet, Z'Binnen, 
comme les hameaux qui s'espacent aijourd'hui autour de 
Binn. Ailleurs on s'anoblit en prenant le nom d'une terre, 

ANNCAIRE DB 1894. lO 



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146 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans le Haut-Valais on anoblit la terre en lui donnant le 
nom d'un homme qui s'est 61ev6 au-dessus de ses contem- 
porains. 

La promenade de Tschampigen k Binn, par un chemin 
facile, encore praticable au petit char, est des plus at- 
tray antes au d^clin du jour; on marche sous les m^lezes 
et les sapins, qui poussent leur v6g6tation touflue jus- 
qu'au lit de la Binna ; Tombre plus bleue monte de la valine 
ou tout s*apaise, tout s'efface dans les demi-teintes ; Tazur 
du ciel se fond au couchant, en des ors, des mauves, des 
verts p&les et cendr(5s avivant les plus hauts sommets, 
tandis qu'i\ Torient des reflets rougeatres empourprent la 
cime de TOfenhorn, et qu'^ travers les aiguilles des pins 
s'allument comme des lueursd'incendie. Une pente plus ra- 
pide (deux heures un quart du col) conduit a Imfeld,le plus 
haut village habits du pays de Conches (1,568 m6t.), dont 
les maisons noires divalent en cascade, groupies autour 
d'une pauvrechapelle. Imfeld a eu sa Jeanne d'Arc, Cecilia 
Rueff : lesFranQaiSjiorsqu'ils envahirentle Valais en 1798, 
emmen^rent prisonnier le frere de Cecilia, cur6 de Turt- 
mann; d cette nouvelle, notre heroine parcourt la valine, 
enflamme le courage des montagnards et, k la t6te de cent 
braves, d(5cides a se venger ou k mourir, elle part pour 
^rnen. L'ennemi ne parut pas, et la vaUlante troupe dul 
revenir k Binn sans avoir combattu*. 

A la sortie du village, apr6s avoir traverse la Binna, on re- 
trouvele chemin duGeisspfadpassJusqu'krh6tel Of enhorn 
(vingt-six minutes) qui se d^tache sur la silhouette massive 
du Breithorn. Derriere nous tintent de joyeuses clochettes, 
dont le rythme presse, les notes argentines et altem^es 
emplissent la valine, soutenues par la m^lodie plus grave, 
la basse chantante, des cloches de toutes les chapelles qui 

1. Nous puisons cette -anecdote dans une notice fort interessante 
6crito par M. le D' Stebler, de Zurich, sur le Binnenthal, et qu'il a 
bieu voulu nous communiquer. 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 147 

convient les paysans a la pri6re du soir. G'est le troupeau 
des chevres de Binn, folles de Tivresse d'une herbe succu- 
lente et qui d^gringolent des alpages vers ratable noc- 
turne, par les pentes les plus vertigineuses. 

Quand on a 6t6 aussi pres de TOfenhorn, il faut en faire 
I'ascension; la course estlongue, neuf k dix heures; elle 
n'offre, en g6n6ral, ni dangers ni fatigues. Nous partons k 
3 heures du matin. Jusqu'^Ochsenfeld (5 h. 1.5 min.) le 
chemin nous est familier : c'est celui de TAlbrun ; on le 
quitte une demi-heure avant d'arriver au col, pour remon- 
ter au Nord-Est a Eggerofen (trois heures de Binn). Nous 
rencontrons bientdt la neige durcie, et par un couloir, en 
nous rapprochant de la frontiere italienne, atteignons 
rOfenjoch, passage qui conduit vers le lac Lebendun et 
a Pommat. La frontiere franchie, non loin de I'Ofenjoch, 
il faut s*attacher k la corde pour la traversee d'un petit 
glacier descendant de TOfenhom, du Nord au Sud, sur le 
versant italien *. II ne reste plus que quelques crevasses k 
franchir, quelques pas a tailler, un dernier champ de neige, 
et voici le sommet, atteint en six heures depuis Binn. Rien 
ne saurait rendre I'ampleur, la majesty du panorama : le 
Tessin, le Valais, TOberland bernois, les Grisons, le Tyrol, 
la Lombardie, la Savoie (Mont-Blanc), le Dauphin^, 
poussent k nos pieds leurs montagnes, un entassement 
de vagues p6trifi6es dans le chaos des fleuves de glace 
et des valines de neige. Au Sud, les Alpes valaisanes, de 
la Dent du Midi et du Grand-Combin au Weisshorn, au 
'Cer\dn,auMont-Rose,au Simplon. Vers TOuest, les grants 

1. Cetto region, ainsi que la valine du M&ttilhal, est souvent par- 
courue par des troupeaux dc chamois ; les marmottes y abondent aussi ; 
et ron rencontre, dans les parages de Binn, des blaireaux, des li^vres, 
des renards, des perdrix rouges, des coqs de bruycrc. Le Binnenthal 
est un Eden pour les chasseurs commo pour les mineralogistes ou les 
botanistes; les naturaltstes y entendront parler encore d'uno souris 
aquatique hantant les eaux de la Binna [l^chodes Alpes, 1886, p. i55)« 



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i.i8 COURSKS ET ASCENSIONS. 

bernois dont on compte toutes les cimes, tous les glaciers, 
du Bietschhorn k la Furka ; au Nord et au Nord-Est, les 
montagnes d'Uri, de Claris, du Tessin, les masses blanches 
des glaciers de Hohsand et de Gries. Plus pr^s, les pointes 
connues du Binnenthal,et, au-dessus du d^dale des rianles 
vallees de Bedretto, de Formazza, d'Antigorio, du Simplon, 
la coupole eblouis'sante du Basodino, le Sonnenhorn, le 
Pioda, le Larone ; k Textrfime horizon bleuissent les col- 
lines qui bordent le lac Majeur, la chalne des Grisons, le 
Tyrol. 

Pour revenir ^Binn nous gagnerons, au Nord, par une 
penle rapide, le glacier de Hohsand * sillonne de crevasses 
qui n^cessitent certaines precautions ; et en une heure et 
demie voici le col de Hohsand (2,927 m^t.), une breche au 
miUeu d'une ar^te de granit delabr^, pergant les glaciers 
dWenetde Hohsand-. 

De la on descend sur le glacier de Thali, d'excellente 
tenue, et par Lange Eggen a Tschampigen ; Toeil s'arrt^te 
tour ii tour sur le Bettlihorn, les Alpes du Valais et de 
roberland bernois; derri^re soi, au-dessus de la ligne 
accidentee des p^turages, un cirque de rochers et de neige 
que couronne TOfenhorn, flanque de ses satellites : le 

1. Cette route, la plus directc, est plus peniblc, dangcreuse parfois 
suivant r6lat des neiges; d'autrcs itiiieraires, egalomcnt suivis pour 
gravir rOfenhorn, sont indiqu^s,pp. 31) sqq.,dans les Lepontine Alps de 
MM. Conway et Coolidgc. 

2. On franchit g6n6ralciiicnt le Hohsandpass (quatre heurcs de 
Binn) lorsqu on se rend aux chutes c('lel)res de la Tosa (26 met. de 
large, 130 met. de haut;, pres de Pommat, dans le val Kormazza. C'est 
une course de neuf heures, jusqu a Auf der Fruth (1,685 m^t., hotel de 
la Cascade), fort interessante, avec quatre heurcs de glaciers et des 
pentes assez raides. D'Auf der Fruth se fait (quatre heures et deaiie) 
rascension juslcment r^putee du Basodino (8. 3,276 mdt.). Voir le 
panorama de M. C. Studer, dans le Jahrbuch du C. A. S., t. HI. 
D'ailleurs on pent eviter, pour allcr a la Tosa, la travcrsee des glaciers, 
en passant par le col de rAll)run, I'Alpe Forno, le col du Vannino, le 
lac Lebcndun (neuf heures egalement, chemin muletier bien entre- 
tenu parM. Schmid-Kraig) ou le col di Gallo. 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 149 

Mittaghorn, le Holzlihorn, le Turbenhorn, au Nord; le 
Seewjihorn (S. 2,778 m^t.), le KoUerhorn et le Schienhorn 
au Sud. 



Ill 



Au lendemain d'une ascension on se repose d'ordinaire, 
surtout lorsque ce lendemain est un dimanche et que, 
comma k Binn, le respect du dimanche s'impose sous la 
sanction d'une amende, d'ailleurs inappliquee faule de 
d^Iit. La \isite du \111age, une (^tude du caracl^re, des 
moeurs de cette population rude , d'exquises promenades 
au long du torrent, sous la for^t, sur Talpe, fournissent 
un programme ddjk charge. 

A 8 heures et demie le village est en f^te; de tons les 
sentiers, dufond des valines, desfronti^resderilalie, limites 
de la paroisse S accourent, pour la grand'messe,lesfemmes 
6greiiant un chapelet, les hommes serrant sous leur bras 
un gros livre us6 ; I'^glise est envahie, jusque sur le cime- 
tiere se presse une foule agenouill^e et recueillie. Sur les 
\isages de ces hommes on lit une foi profonde. lis ne con- 
naissent de la vie que les fatigues ou les douleurs ; vou6s 
aux plus rudes labeurs d6s Tenfance, esclaves d'une na- 
ture impassible et souveraine, courb^s sur leurs champs 
pres de Tabime ou la mort les guette, sous la menace 
de Tavalanche qui an^antira le fruit de leur travail, ils 
regardent en face la mort, ils laissent passer Tavalanche, 
et, d'une main vaillante, ils creusent h nouveau le sillon 
efface, cherchant plus haut, dans les cieux,la resignation 
et I'esp^rance. Est-ce qii'il n'y a pas ]h la protestation la 
plus silencieuse, mais la plus eloquente, contre ce pessi- 
misme oil se r^fugient nos decadents avides du succes, 

1. La rive gauche de la Binna,des Twingen jusqu'i son embouchure, 
ct la rive gauche du Lftngthal, dependent de Grengiols; la paroissc 
de Fjesch s'etend un peq au del^ d'Ausscrbinn, 



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150 COURSES ET ASCENSIONS. 

incapables de reffort qui le procure, et qu'abat sur la route 
le moindre obstacle rencontrd ! 

Labeur continu, vie frugale : du lait, des pommes de 
terre, dufromage, des \iandes salves (boeuf, vache, ch^- 
vre), de la polenta, du vin, du pain noir fait deux fois 
Tan, et que, vers le quatri^me mois, on fend avec la hache 
ou le piolet, — c'est alors qu'il devient succulent, tremp6 
dans le « vin du glacier » ! En 616 les travaux agricoles, 
combien p^nibles! les plus lourds fardeaux port6s a I'alpe 
lointaine par les sentiers vertigineux. En hiver les femmes 
tricotent, elles tissent ce gros drap feutri?. qui habillera la 
famille ; les hommes soignent le b6tail, quelques-uns sont 
cordonniers ou tailleurs, les autres travaillent le bois et 
confectionnent de petits filts servant h transporter le vin 
sur les mulcts. 

Aucune C(5remonie, aucune rt^jouissance publique ne 
vient rompre la monotonie de cette vie ; rien k signaler k 
Toccasion des bapl^mes, des mariages, des enterremenls. 
II n'y a pas bien longtemps, ceux qui assistaient auxobs^- 
ques se re^unissaient k la maison du dt^funt : on leur ser- 
vait du caf6 au lait, du fromage, du pain blanc; cette cou- 
tume somptueuse a 6ir supprim^e : aujourd'hui les plus 
proches ont seuls droit II quelques litres de vin. A Tex- 
clusion de la pinte, sous I'hott^l Ofenhorn, fr6quent6e par 
les guides, Binn ne possede pas de cabaret, — heureux 
privilege ! 

On constate bien quelques infractions a la loi fiscale, 
mais le fisc est Tennemi de tons les peuples ; la fronti6re 
est sirapprochee, les contrebandiersitalienssi nombreux, 
qu'apr^s tout le p6che est excusable ! Et Ton pent dire que 
les habitants de Binn n'ont rien k d^m^ler avec les tribu- 



naux 



La race est vigoureuse, au physique comme au moral : 

1. On ne ferine jamais les portos des maisons a Binn, pas meme la 
nuit. 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 151 

si on ne vit pas tr^s luxueusement au Binnenthal, on y vit 
du moins longtemps ; on y montre plusieurs vieillards, le 
couple Zumthurm, notamment, en train de devenir 
nonag^naires \ Gette long^vit^ s'explique Ik-bas dune 
assez singuliere fagon : elle tiendrait sans doute a la purett^ 
de Tair, k la salubrity du climat, mais aussi et d'abord h 
Tabsence des m^decins : « A Paris, dit-on, le malade est 
tourment(5 par le m6decin qui I'empoisonne ; k Binn, oil le 
m^decin n'est venu qu'une fois depuis douze ans, on laisse 
k la nature le soin d'op6rer. Au surplus, Dieu trouve tou- 
jours le moyen de faire comprendre h rhomme que son 
heure est venue : il envoie les temp^tes, les avalanches 
si redoutables en hiver dans le Binnenthal. » Depuis 
quinze ans plus de dix-huit personnes sont mortes d'acci- 
dents, etde nombreuses croix comm^moratives sillonnent 
la montagne. 

La commune de Binn tire ses ressources de ses for^ts, 
de ses p4turages, propri6t(5 des bourgeois de Binn^. Les 
for^ts surtout sont r^mun6ratrices : de 1883 k 1890 on a 
vendu pr6s de 50,000 stdres de bois sur plante, k raison 
de 1 franc le st^re ; le prix pent parattre strange, mais il 
faut connaitre les difflcult^s de Texploitaiion, les troncs 
abattus, d^bit^s sur la pente la plus bardie, puis jetc^'S dans 
la Binna dont ils franchissent les remous et flott^s par le 
Rhone jusqu'k Brigue. De 1^ des manquants in^vilables et 
desfrais sup6rieursde plus du double au prix du st6re sur 

1. La mortality est peu ^lev6e a Binn : on compte en moycnne trois 
d^c^s par an, sur une population de 220 habitants, population jadis 
plus considerable : des actes conserv68 aux archives do I't^glise dVErnen 
signalent, en effet, une peste qui stivit cruellemcnt au xiv siecle et 
causa plus de 300 morts, dans la seule paroisse de Binn. 

2. Les bourgeois de Binn ont des fordts, ou ils se procurent gratui- 
tcment le bois n^cessaire ; des alpages, avcc droit de parcours ; des 
capitaux places hypoth^cairemcnt. On pent, si Ton est agr^6 apr^s 
enqudte, devenir bourgeois de Binn en payant une sommc qui vario 
suivant les ressources de I'imp^trant. 



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152 COURSES ET ASCENSIONS. 

plante; les habitants de Binn y retrouvent leur compte, 
puisqu'ils fournissent la main-d'ceuvre n6cessaire. La coupe 
ne s'efTectue du reste que tous lesvingt ou trente ans. Des 
dix-huit alpes de la vallee, Binn en possede cinq, ou pais- 
sentde nombreux troupeaux, — plus de deux cents vaches, 
autant de veaiix el de gt^nisses*. 

Les contributions qui grevent les habitants sont 
des prestations pour Tentretien des chemins, un imp6t 
de 0,50 p. 1,000 sur les capitaux ou le sol non b^ti, de 
1 p. 1,000 sur les biitiments. Elles sont en rapport avec 
leurs ressources. Mais si on ne connatt pas la fortune 
la-bas, on ignore du moins la mis^re; on ne tend pas la 
main h I'tHrangcr: une chambre pupillaire, les parents, 
les voisins s'occupent des orphelins ou des abandonn6s ; 
on ne clabaude pas contre lapropri^t^, la question sociale 
ne se pose point, ou plut6t elle est rt^solue par I'^galit^ 
dans le travail, et par Tintensit^ de Tesprit de charity. Les 
gens de Binn, comme tous ceux du Haut-Valais, pratiquent 
d'ailleurs I'^galitt* a un point extraordinaire ; les fonctions 
administratives, qui ne conf^rent que des devoirs, n'en- 
tratnent aucuno prerogative, aucune d^'nomination privi- 
legi(5e. 

Ges Tiers montagnards qui, au xv® siecle, avec les d^mo- 
crates^ des dizains d'En-haut, compkHerent Tt^crasement 

1. Chaque jilpe est benie, au printeraps, par Ic euro, qui regoit, en 
echange, deux jours dc lait. Ic l-' mai ct unjour de la j)i'euii^i*e semaino 
de juin, et un kilogrannne de bcurre par vache. A la lotcd'un troupeau 
on place deux bcrgers : le berger chef, plus aire, louche 60 francs et 
6 seracs (fromage valant 3 francs) au maximum, suivant rimportance 
du troupeau ; le petit borger, dg(^ de hull ^ dix ans. recoil 5 francs et 
1 sdrac. Le chevrier a, de la caisse de la bourgeoisie, 00 francs par 
saison et un habillement; chaque proprietaire lui doune en outre 
20 centimes par chevre et le nourrit a tour de role. 

2. Bien que democrate, le pcuple du Haut-Valais, de race germa- 
nique etparlant I'allemand, est essentiellement conservateur; le peuple 
du Bas-Valais, au contraire, de race romande et parlant le francais. 
est plutot liberal. 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 153 

de Taristocratie f^odale, sap^Tent la souverainet6 temporelle 
des eveques du Valais et prirent une part active ^^i la con- 
qu^te du Bas- Valais, sont, dans leur rapports r^ciproques, 
despacifiques, des doux. On ne salt pas ce que c'est qu'un 
proems dans la vallee deBinn: le proprielaire de rh6tel 
Ofenhorn ne se rappelle qu'un litige, et encore ce litige 
etait n6 entre un cHranger (un habitant de Sion) et la com- 
mune ; le juge de paix d'Ausserbinn afflrme n'avoir pas 
encore eu h cxercer ses fonctions — d'ailleurs gratuites 
— depuis vingt ans qu'il est juge. lis expliquenl ce phe- 
nom^ne, cette horreur des proces, dans un dicton alle- 
mand d'une certaine saveur realiste: « Qui perd, perd 
tout ; qui gagne, ne gagne que sa chemise. » Les avocats 
et les m^decins encourent h Binn le m^me d^dain. 

L'^glise de Binn, qui ne pr^sente rien de remarquable, 
serait fort ancienne, la troisidme du paysde Conches*. La 
date de 1561, qui se lit au-dessusdu porche, se ref^rerait h 
une restauration ou h un agrandissement. On trouve dejii, 
quoi qu'il en soit, la paroisse de Binn mentionnde au 
xni" siecle. Les cur^s de Binn ne meurent jamais, on le dit 
du moins : ^ Dieu ^argne ce malheur au pays, leur tom- 
beau sous Tautel est encore vide. » A vivre hors du monde 
[prope munduniy ausser dor If e//),ils gagnent Timmortalit^. 
Qu'importent *d6s lors une r^clusion de six mois, les la- 
beurs du minist^re dans une paroisse c^tendue et acciden- 
tee, les neiges, les avalanches de I'hiver. 

Le casuel n'est pas abondant : on nalt, on se marie, on 
meurt la-ba.s pour quelques centimes, niais des fon- 
dations, pres de 20,000 francs, forment la dotation curiale. 
Chaque chef de famille regoit, sans qu'il en soit passi' 6crit, 

\. yErncn et Miinster sc disputcnt riionneur d'avoir eu la premiere 
eglise du dizain. La region est d'ailleurs depuis lonj^'temps habitee : en 
faisant les fouilles de I'hAtel Ofenhorn on a retrouv6 des cadavres et 
les vestiges d'un cimetiere scmblant remontcr a I'epoque barbare et 
paienne. C'est ;\ Binn que les seigneurs de Grengiols conclurent, en 1375, 
la paix avcc les habitants de la vallee de la Tosa. 



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154 COURSES ET ASCENSIONS. 

240 francs dent il servira au curd, h deux 6cht^ances, la 
rente annuelle au taux de 5 p. iOO ; le surplus est pvH6 
dans les m^mes conditions, gdndralementsurhypoth^que. 



^^^lise do Dinn (Willcron) et cntr^o du ilJlngthal, dessin de Slom, 
d'apres uno photographie de M. H. CuBnot. 

J'ai rarement vu un pasteur chantant, plus haut que le 
curd de Binn, les louanges de ses ouailles. A tels parois- 
siens, tel pasteur, et lorsqu'on a eu le plaisir de boire a la 
table du curdde Binn le vin du Valais, cordialement oflfert, 
a la sant(5 de la France et des Frangais, « ces Frangais si 
riches, qui ont aulant d'argent que les inontagnes du Va- 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 155 

lais renferment de cailloux I » on conserve de cette franche 
hospitality un souvenir 6mu et profond. 

ApreS la messe les montagnards, traversantle pont 6troit 
h dos d'^ne qui relie T^glise (siiu^e dans le hameau de 
Willeren) au bourg principal, encombrent une petite place, 
les Champs-filys^es de Binn, ou se concentre toute la vie du 
village. Matin et soir on y entend r^sonner le pas lourd des 
paysans, pesamment charges, qui vont au travail, qui 
retoument au glte ; pr6s du pont la fontaine ^ternelleraent 
jaillissante ou viennent puiserles m6nag6res, ou s'abreuve 
le b^tail. Ici le jeu de quilles, le jeu favori du dimanche; 
\k les bancs, les recoins affectionn^s des anciens ou des 
bambins aux frimousses espi^gles, aux rires moqueurs ; 
tout autour les chalets noirs, presses fraternellement 
comme de vieux compagnons de mis^re, au long des 
nielles 6troites, avec la note rouge du gcjranium et de 
TcBillet qui tranche sur les bistres et les sepias. 

Une procession pieuse, rt^aUsation d'unvoeufait en 1834, 
h propos d'un incendie terrible, se deroule Tapr^s-midi 
(i*"' dimanche de septembre), le long du chemin de Binn k 
Giessen ; les fideles s'arr6tent devant chaque chapelle, cour- 
b6s sous une main d'argent que Tofficiant ^tend sur la 
foule agenouill^e. 

IV 

Nous profiterons de cet apr^s-midi pour explorer le 
Langthal, cette valine qui s'ouvre vers le Sud, pr^s de 
Z'Binnen , pittoresque entre toutes par les lignes hardies, 
la tour cr6nel6e du Helsenhom, la croupe bossel^e et nei- 
geuse du HuUenhorn; captivante par la fralcheur de ses 
bois, de ses gazons, par I'air du glacier qu'apportent les 
flots du torrent I U fait bon s'^tendre sur ses mousses k 
port6e des buissons de f raises ou de framboises, prot^gi* 
du soleil, le matin sur la rive droite, le soir sur la rive 



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156 COURSES ET ASCENSIONS. 

gauche. Partout d'exquises promenades, sur la rive gauche 
du torrent, aux chalets de Trinimatten, de Berner 
(1,592 met.), k Rufibord (1,826 niM.), et, sur la rive 
droite, ^ Schaplerstafel (1,872 met.), k Beschissene Matte 
(1,997 ma.), h Hockmattersee (2,240 met.), a Hockboden 
(2,136 m^l.), sur les flancs du Slockhorn (S. 2,622 met. ; 
C. StockhOrner, 2,622 mM. et 2,580 met.). 

Nous nous dirigerons, par un chemin ombreux et plat, 
vers Heiligkreuz (1,482 met.) : des chalets 6gren6s autour 
d'une chapelle, en face du Kummenbach qui, d'un sillon 
blanc, d(5chire les rochers du Ritterpass, — entre le Helsen- 
horn et le Hiillenhorn, — bouillonne h travers la forest, 
et, d'un bond imp^tueux, jetant dans Tabime son ecume 
frangded'argent, tombc en poussi^re pardel^Tentassement 
des pierres qui obstruent son lit. A droite, au Sud-Ouest, 
le Saflischthal et les cols qui conduisent au Simplon; a 
gauche, au Sud-Est, la longue vall6e du Kriegalpwasser *. 

Notre derniSre course sera la travers^e du Sallischpass, 
avec I'ascension du Bettlihorn, pour rejoindre B^risal et 
Brigue par la route du Simplon. Le Saflischthal d^bouche 
dans le Langthal, pr^s de Heiligkreuz, se dirigeant du 
Nord-Est au Sud-Ouest, entre le Meigerhorn et le Holibo- 
den. II prdsente une flore riche et rare, qui attire dans le 
Binnenthal les botanistes de I'Europc : loutes les vari^lt^s 

1. Heiligkreuz pourrait etre le point do depart d'lmc soconde cam- 
pagoe on Italic. A Taller on traverserait,pour gagner AlPonte (Val De- 
vero), Ic Kriegalppass, monotone, mais colfebre par Ic voisinageduKrieg. 
alpstock,ces trois pointes elancees qui, vuos deTEggishorn, se profilcnt 
sous la forme d'une tour appelceTowrrfe^ Dames, ctqueleurpente verti- • 
cale, ieur rocher friable ontrcndues invincibles. Le rctour a'effectuerait 
par le lac Buscagna, le col du Valtendra (2,437 m^t.), I'Alpe Diveglia 
et le Ritterpass (2,692 mfet.) Du Ritterpass, le Monte Leone se dessine 
dans toute sa majeste avec une crini^re noire poudree de neige, a 
travers ces rochers rouges, aux silhouettes bizarrcs, qui constituent 
une colleetion de grotesques, commc la caricature d'une compagnie 
do reitres ou de chevaliers, d'oii le nom du passage : A7i den Riltern, 
Hiitiey^ss. 



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EXCUHSIONS DANS LE BINNENTUAL. 157 

de lychnides, d'epervi^res, de guraniums poussent a cote 
des champs d'edelwciss, des asters violets, des orcliis ^toi- 
lant le plateau de la Furggenalp, a plus de 2,500 metres. 

Si Ton veut assisler au lever du soleil du liaut du 
Bettlihorn, il faut parlir de I'hbtel Ofenliorn k "2 heures et 
demie du matin. Un falot rouge, tremblotant, nous guide a 
travers les chalets, les prairies de Z'Binnen; le torrent du 
Langthal fait entendre un grondement sourd, une plainte 
entrecoupee de sanglots. On marche oppressed par la ma- 
jeste de cette po^sie, sous la voiite 6paisse de la for^tdont 
la nuit est dt^chiree d'un rayon de lune, avec une clairiere 
cii et la, oil se dressent les chalets de Trinimatten el de 
Berner. Puis les 6toiles p^Ussent, des leintes bleues, 
vertes, roses, mauves, suaves et vaporouses, nuancent 
doucement la montagne: c'esl Taurore. A Safliscbmalten* 
(1,965 m6t.), saluantune derni^re fois le Bhinenthal, nous 
nous enfouQons dans la vallde de Saflisch ; la pente s*assa- 
git a travers de longs p^turages parsem^s d'abris pour les 
p^tres et les troupeaux de Grengiols ; le Langthal, la valine 
du Kriegalpwasser, les rochers du Helsenhorn disparaissenl 
tour a tour. 

Les gens de Binn passontpour tres naifs, on croit beau- 
coup aux revenants, aux sorciers,^ Binn ;onparle notam- 
ment d'une m^chanto f^e qui aurait ^gard les troupeaux 
sur Talpe de Rossvvald, et frapp6 de mort la comtesse 
Anna au sommet du Bettlihorn. On congoit facilement 
que rimagination populaire ait fait des parages voisins 
du Bettlihorn le sdjour de quelque f6e malfaisante: Talpe 
est morne,deserte,un cirque desold quebordentle Hiillen- 
horn, le Gibelhorn avec le glacier de Steinen, les masses 
noires fantastiques du Bortelhorn, les premiers escarpe- 

1. L'Atlas Siegfried porto Suflischlhal dans la feuille 497, et Sa/'- 
nischmaKen ddLtis la feuille 498. Nous croyons devoir adopter la memc 
orthographe pour cos deux noms, qui ont une origine commune, d 
ecrire Saflischmatten. 



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158 COURSES ET ASCENSIONS. 

ments du Monle Leone. A TOue^t, non loin des chalets de 
la Stafelstalt (deux heures et quart de Binn), ou nous quit- 
tons le chemin du Saflischpass, le Bettlihorn dresse a 
plus de 900 metres (i gravir en une heure trois quarts) sa 
parol verticale et menaQante que couronnent trois pointes 
de sinistre aspect. La rude grimp^e commence, k travers de 
maigres p4turages, d'abord, jusqu'^ un lac geld convert de 
sable et de pierres; puis, pendant plus de trois quarts 
d'heure,kpic,sur des dboulis plaques de neige,des rochers 
rouge&tres qui s^effritent. Enfin k 6 heures et demie (quatre 
heures de Binn; on met gdn6ralement cinq heures), nous 
atteignons la plate-forme tres dtroite, tr6s irrdguli^re de 
I'une des pointes du Bettlihom (S» 2,962 m6t.). Une pyra- 
mide de pierres, due k la fantaisie d'un touriste ou dun 
p^tre, marque le sommet ; h. quelques pas, d'autres pointes 
d'acc6s difficile (S. 2,991 m^t.),sans profitsous le rapport de 
de la vue et,plus loin, au del^ d'uue ddchirure imposante, 
la charpente rocheuse du Tunnetschhorn (S. 2,581 m6t.). 

On demande souvent aux alpinistes, avec un sourire 
dtrangement ironique, pourquoi, franchissant les glaciers, 
au mdpris des avalanches, des precipices, bravant le p6ril, 
ils s'exposent k une mort inutile pour satisfaire une stu- 
pide curiosity ! Ld-haut la fatigue ne vous laisse pas jouir 
d'un spectacle le plus souvent ddrobd par les nuages ; et 
que voit-on de plus dont on ne saurait se faire une idde 
du has de la valine ? Des neiges, des rochers, des abimes, 
toujours, c'est singuU^rement monotone ! 

Que ces gens retournent a leurs plaines ! Ge n'est pas 
pour la gloire, pour la gloriole plut6t, de laisser son nom 
sur un rocher abandonnd, ce n'est menie pas pour la seule 
curiosity, une autre forme de la vanity d'apr^s Pascal, que 
nous montons plus haut, toujours plus haut, k la con- 
qu6te des Alpes. Le sentiment de T^nergie n6cessaire, la 
vision sans cesse entretenue du danger, sont sans doute 
de puissants stimulants ; mais ce n'est point encore pour 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 159 

cela que nous aimons k fouler les neiges 6ternelles : Talpi- 
nisme n'est pas un sport comme le foot-ball ou la bicy- 
clelte. Geux qui out et^ dans les hautes regions savent 
quelle est Tattirance de la montagne, de quel prix elle 
recompense I'effort, le p6ril braves ; la grandeur des Amo- 
tions qu'elle procure, qui emplissent T^me et r^treignent 
d'un sentiment religieux inexprimable : le cri d'enthou- 
siasme arr6t6 sur les Idvres comme une profanation, tandis 
que, dans le silence, I'homme se recueille,chercbant d'in- 
stinct, par del^ Tinfini de la terre et I'infini du ciel con- 
fondus, a scruter I'^nigme cruelle de sa destin^e. 

Quel lyrisme, dira-t-on, k propos du Betllihorn, une 
cime qui n'atteint m6me pas 3,000 metres, dont les d^faites 
ne se comptent plus et n'exigent aucun effort s^rieux ! 
Mais la hauteur, Teffort, ce sont choses relatives, secon- 
daires; ce qui importe, c'est le but alteint, la grandeur 
des horizons, la magie des perspectives ; et le Bettlihorn 
passe, Si juste titre, pour un des belv6d6res les plus r^put^s 
du Valais. Du Gothard aux Diablerets, on a devant soi toute 
la chatne centrale : coupoles de glace, pointes blanches, py- 
ramides rocheuses, qui d^coupent, qui d^chirent, qui poi- 
gnardent Tazur du ciel : le Galenstock, TOberaarhorn, le Fin- 
steraarhorn, et le glacier de Fiesch; et, au long du glacier 
d'Alelsch, les Fiescherhorner, TEiger, le Monch, la Jung- 
frau, jusqu'k TAletschhorn, au Rothhorn, aux Sattelhomer, 
au Bietschhorn, au Sparrenhorn. A travers une trou6e 
bleue, le Mont-Blanc devinA, les plus lointains escarpe- 
ments du Dauphin^ et, au Sud, les fiers sommets du Valais, 
saluAs comme de vieux amis : le Grand -Combin, la Dent- 
Blanche, la Dent d'HArens, les Diablons, la majestueuse 
pyramide du Weisshorn, le Cervin, les Mischabel, TAlp- 
hubel, le Mont-Rose, lei la chaine, orient6e d'abord de 
rOuest a TEst, tourne brusquement au Nord ; elle rach^te 
sa depression du Monte Moro par une impetueuse poussee 
au Fletschhorn, au Weissmies ; humiliee de Fentaille pro- 



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I(i0 COUKSES ET ASCENSIONS. 

fondo du Simplon, elle tente un dernier cfTorl au Monte 
Leone, effort impuissant ! La ligne de faite, qui s'etait main- 
tenue a pr6s de 4,000 metres, descend au-dessous de 
3,000 metres, accident^e de quelque pointes plus hardies : 
le Bortelhorn, Ic Gibelhorn, le Hiillenhorn, le Hclsenhorn, 
rOfenhorn, le Hohsandhorn, ces familiers du Binnenthal, 
laissant passer eutre les fentes de leurs rochers les ondu- 
lations, plus souples dans la p^nomhre grise, des mon- 
tagnes et des collines de I'ltalie, des Grisons, et rejoignant, 
par del^ le glacier du Rh6ne, les lacets de la Furka, le 
Todi et toute la chaine des Ali)es de Glaris. 

Ce ruissellemeut de glaces, cet entassement de neiges, 
ces alternances de lumiere 6blouissante, d'ombres bleues 
ou \doMtres, ce chaos de pointes, ce h^ssement de 
rochers ; puis, sous la paroi verticale du Bettlihorn, cette 
majestueuse valine du Rh6ne 6talant, de Martigny aux pieds 
du Gothard, le tapis plus sombre, plus vert, de ses bois, 
de ses alpages, diapre de cinquante hameaux ou \illages ; 
tons ces contrastes, toutes ces \iolences, toutes ces har- 
monies soulignent la merveilleuse ampleur du panorama. 
Mais quatre heures nous separent de B6risal '; deji\ quel- 
ques nuages apparaissent brusquement sur le del, il faut 
songer a la descente. Une nuee t^paisse, poussc^e par un 
vent violent, gagne les sommets ; elle nous enveloppe, le 
tonnerre gronde sur les hautes Alpes, et une pluie fine, de 
la neigc fondue, nous accompagne du Saflischpass jus- 
qu'a Berisal (1,526 met.) ; dela a Brigne, par la route du 
Simplon, la descente n'est qu'un jeu, avec I'enchantement 
de ces perspectives varices sur les plaines de glace de 
I'Aletsch et les grants de I'Oberland bernois. 

Le jour du depart, le jour de I'adieu, del'au rcvoir plutot, 
dit a la montagne, laisse toujours une impression de tris- 
tesse ; demain la voie ferr^e nous ramenera a Paris, ce 

1. On pent rcvenir ii Binn par la Furggenalp ct Saflischmatlcn 
(deux hcurcs k plat, a plus dc 2,500 m^t.). 



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EXCURSIONS DANS LE BINNENTHAL. 161 

matin il nous a fallu quitter rh6telOfenhorn, lapittoresque 
etattachante valine de Binn. 

On ne trouve pas 1^-bas, sans doute, les vastes caravan- 
serails oil la meute des portiers galonn^s, des valets en 
livr^e, guelte le troupeau cosmopolite ; point denote enfl^e 
outre mesure, prix d*une obs^quiosit6 senile. Mais on 
pent s*asseoir h une table copieuse, en habit de voyage, 
sans qu'il soit n^cessaire de rev^tir la tenue de ville ou de 
soiree, obligatoire maintenant, dit-on, dans la region de 
Zcrmatt. On a, k I'hdtel Ofenhorn, des chambres propres, 
bien suffisamment meubl^es, des h6tes pr^venants, — la 
famille Schmid-Kraig*, — qui s'entendent h distraire les 
touristes et qui les accueillent avec cette cordiale franchise 
dont les Valaisans semblent conserver le monopole. 

Henry Cuenot, 

Membre du Club Alpin Francaia 

(Section de Paris) 

et du Club AJpin Suisse 

(Section du Monte -Rosa). 

i. M. Schmid-Kraig est non seulement un guide consomm^ en ma- 
liere d'alpinismc, mais encore U connait a fond les traditions et I'his- 
toire du Binncnthal. 



ANNUAIRE DK 1891. 



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VII 

LA DEBACLE DU 28 JUIN 1894 

DANS L!<] VAL DE UAGNES 

(Par M. Charles Biochf.) 



Depuis 1891 j'ai profit(5 de mes voyages dans les Alpes 
pour faire qiielques observations relatives aux variations 
de regime des glaciers; j'ai communique a M. le profes- 
seur Forel et au prince Roland Bonaparte des notes avec 
des photographies, prises par mon neveu Louis Michel, 
membre duClub Alpin Suisse. Nous trouvions ainsi, Louis 
et moi, unint6r6t touj ours croissant ^ nos courses dans 
une region que nous visitions chaque annee ; et nous avons 
eu de plus, comme on va le voir, Theureuse chance de 
pouvoirfitre particuli6rement utiles iiM.le prof esseur Forel, 
en lui fournissant des documents prc^cis sur les glaciers du 
Val de Bagnes. 

Le 6 juillet 1894, je reccvais de M. Forel deux num^ros 
de la Gazelle de Lausanne ["1 et 3 juillet), donnant des details 
sur une d^b^cle qui s'^tait produite le 28 juin precedent 
dans le Val de Bagnes. Cette debilcle aurait pu provoquer 
une catastrophe rappelant celle de Saint-Gervais, car la 
masse d'eau precipit^e dans la Dranse etait, comme on a 
pule constater au moyen de I'appareil qui enregistre le 
d^bit du Rh6ne, d'environ un million de metres cubes. 
Mais le phdnom^ne s'est produit de jour; en outre, le gla- 
cier de Durand, qui fait pont sur la Dranse en face de la 



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LA Dh'lBACLE DU 28 JL'IN 1894. 1G3 

colline de Chanrion, a pu r^sister h la pression de I'cau et 
obliger celle-ci h s'^couler graduellement. Enfin le t^ldgra- 
phiste installe a Fionnay a pu envoyer une d^pftche avant 
que les poteaux ne fussent enleves avec la route; de sorte 
que les habitants du has de la vallee out 6t6 pr6venus un 
peu avant Tarriv^e du flot, et a Martigny en particulier on 
a eu le temps de boucher avec de la terre et des fascines 
une ouverture faite dans la digue pr^s de la Biltiaz. Grtlice ^ 
ces divcrses circonstances, bien que sur certains points, k 
Champsec notamment, on ait eu des craintes assez vives, 
il n'y a eu ni accident de personnes, ni perte de b^tail, 
mais seulement des degdts mat^riels assez considerables. 

M. Forel avait tent6 une exploration, dont il rendait 
compte dans une lettre dat^e du 1®*" juillet, et publico dans 
\a Gaze t te de Lausanne du 3 juillet. La destruction desponls 
et des chemins n*avait pas permis de d^passer le glacier 
de Durand,mais M. Forel et ses compagnonsavaientpu se 
rendre compte que Torigine de la d^b^cle etait plus haut, 
comme le montre un extrait de la lettre dont je viens de 
parler : 

« Nous avons vu qu'un large torrent d'eau s'est 6chapp(5 
hors des crevasses du glacier d'Otemma, pr^s de sa jonc- 
tion avec le glacier de CriHe-Seche, s'est fray6 un che- 
min d'une dblouissante blancheur dans le ravin du glacier, 
puis 8*est6taie sur le front du glacier en une cascade d'une 
centaines de metres de largeur. II a delav6 et enlev6 les 
graviers de la moraine superOcielle et mis k nu la glace 
vive, aujourd'hui luisante, polie et ruisselante, la ou il n'y 
avait auparavant qu'un revfitement monotone de cailloux 
et de blocs. La comparaison avec une photographic prise 
en aotit 1893, par M. L. Michel, de Paris, notre coUeguede 
la Section vaudoise du Club Alpin Suisse, le prouve avec 
autorite. 

a Cctte constatation faite k un kilometre de distance, soitk 
Tceil nu, soitavec de bonnes lunettes, nous asemblt* k lous 



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164 COURSES ET ASCENSIONS. 

tr6s certaine ; elle devra ^tre vMMe quand la haute valine 
sera abordable. On pourra peut-6tre alors determiner Tori- 
gine et le trajet de cette masse d'eau qui est venue surgir 
a la surface du glacier. » 

Quelques jours plus tard j*6cri\is ^ M. Forel, lui disant 
que je me mettais enti^rement h sa disposition pour pour- 
suivre Texploration commencde, et le priant de vouloir 
bien me donner ses instructions h ce sujet. Je profitai, 
d'ailleurs, de mon passage par Lausanne pour alter faire 
visite h M. Forel dans sa maison de campagiie de Cbigny, 
pri^s de Morges; et je partis pour le Val de Bagnes, chargt5, 
pour ainsi dire, d'une mission officielle par re'mineut gla- 
cieriste. 



Je crois utile de donner quelques details sur la region h 
explorer, de faQon que le lecteur puisse, m6me avec une 
carte pen ddtaillde, se rendre compte de la disposition des 
glaciers dont il va 6tre question. 

Le glacier d'Otemma remplit une valine de 8 kilometres 
delong, sur unelargeurdei, 000 Sil,200m6tres, qui descend 
du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une pente moyenne de 
7^8 centimetres par metre ; ce qui est une pente assez 
faible. Puis brusquement le glacier tourne h angle droit, 
en formantune sorte d*escalier des g(5ants h larges marches 
de glace, pour se diriger vers le Nord-Ouest et venir buter 
au pied de la colline de Chanrion. Cette derni^re partie du 
glacier n'a gu^re qu'un kilometre de long, et la pente y est 
de plus de 20 centimetres par metre en moyenne. 

Au Nord le glacier d'Otemma est limits par les pentes 
rocheuses de la Pointe d'Otemma (3,39i met.) et de ses 
contreforts. Du c6te du Sud il a plusieurs affluents, dont 
le dernier est le glacier do Grftte-Seche, aboutissant au 
point ou le glacier d'Otenuna tourne a angle droit. 



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LA DEBACLE DU 28 JUIN 1894. 165 

Le glacier de Grfile-S^che se dirige h peu pr6s du Sud 
au Nord ; la plus grande partie a une largeur de 600 a 
700 metres ; la longueur totale du glacier est d'un peu plus 
de 2 kilometres. La partie moyenne du glacier a une pente 
de 15 ^ 20 centimetres par mdtre ; la partie inf6rieure pr^- 
sente une pente beaucoup plus faible et devient presque 
horizontale vers le glacier d'Otemma. 



Le mardi 31 juillet nous sommes arrives vers 11 heures 
•d la cabane conslruite sur I'Alpe de Chanrion par la Sec- 
tion de Genfeve du Club Alpin Suisse. Nous y avons trouv6 
M. de Torrents, inspecteur des for^ts, qui, avec plusieurs 
autres personnes, avait 6i6 reconnaitre les glaciers, et qui 
nous a indique celui de Cr6le-Seche comme 6tant le 
point de depart de la d^bikcle. Dans la journ6e nous avons 
tente une premiere exploration ; nous sommes arrives 
sans difficulty a un lac dont nous avait parlo M. de Tor- 
rente et qui est situe vers la rive gauche du glacier, mais 
une pluie violente nous a obliges h revenir vers la cabane. 
De sorte que nous avons dt remettre au lendemain Tex- 
ploration complete pour laquelle nous etions venus h 
Chanrion. 

Le mercredi 1°'^ aoiit, le temps s'6tant rcmis au beau, je 
me suis remis en route avec mon neveu Louis Michel, un 
autre de mes neveux, et mon guide ordinaire, Jean-Michel 
Genoud, de Bourg-Saint-Piorre. Nous avons traverse le 
glacier d'Otemma, en le remontant de fagon a arriver vers 
Teperon rocheux qui separe le glacier de Crete-Seche de 
celui qui descend du Bee Epicoun et du Bee de Ciardonnet. 
Nous avons ete rapidement convaincus qu'il ne s etait pro- 
duit ni effondrement, ni debacle dans la partie superieure 
du glacier d'Otenmia. 

Au contraire, en arrivant a la limite de ce glacier, nous 



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166 COURSES KT ASCENSIONS. 

avons vu celiii de Cr^le-Seche profondement boiileverst', 
sur presquo toute sa larfrour. En poursuivant notre explo- 
ration, nous avons d*abord trouv^, sur la rive droile du 
glacier, un lac, vide en grande parlie, qui devait avoir 
une superficie de plus d'un hectare, line photographic, 
prise en anriont du lac par Louis Michel, pendant qu'aide 
de Genoud jc prenais des mesures avec notre corde, per- 
met de se rendre compte de Timportance de ce lac. Vers 
le fond on apercoit, a c6t6 d'une falaise de glace rongec 
par I'eau, Tentrdc du conduit par lequel Teau a pu s'l^cou- 
ler, et qui tourne vers la gauche. 

De I'autre c6t6 du glacier do CrOle-S^che, c'est-a-dire 
sur sa rive gauche, aupres de la Pointe d'Aias, dernier 
contrefort du Mont-Geld, se trouvait un autre lac, beaucoup 
plus petit, trijs encaisso, que nous avons photographic 
aussi. La parol de glace placoc au fond etait stratifi6e de 
fagon assez curieuse ; les strates 6laient inclin6es de fagon 
que la portion de chacune la plus voisine du front du gla- 
cier flit la plus relevde. Gette disposition m'avait vivement 
frappd. Ku remarquant que, comme je I'ai deja dit, la 
partie moyenne du glacier a une pente assez forte, de 
15 ^ 20 centimetres par m^tre, tandis que le has presente 
une sorte de palier presque horizontal, je me suis demand^ 
si la glace formde sur la pente n'aurait pas glisse sur le 
palier. Ge glissement, qui rendrait facilement compte de 
la disposition des strates, aurait produit un refoulcment 
violent de I'eau et par suite la ddbdcle. Je signalc cette 
hypotht^se aux glacidristes qui voudraient expliquer com- 
ment les choses ont pu se passer le 28 juin. 

Un ruisscau tres sinueux sort du lac vers la gauche, et, 
s'engageant dans un ravin tres etroit, ou il etait parfois 
difficile de le suivrc du regard, allait s'engoufTrer vers les 
glaces d'Otemma. Au-dessus de Tendroit ou il disparaissait 
ddflnitivement, la muraille de glace dtait trouee d'unc ou- 
verture en forme de 8, situde vers le front du glacier de 



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LA DEBACLE DU 28 JUIN 1894. 169 

Cr^le-Seclie, et par ou les eaux des deux lacs avaient dii 
vraisemblablement passer au d^but de la d(5bacle. Nous 
avons photographic cette ouverture; j'estime k pr6s de 



Orilico d'ecoulomont, au front du glacier de Cretc-Sfecho, reproduction 
d'uno photographic do M. Bioche. 



A metres la hauteur de la boucle sup6rieure, et ^ 3 metres 
celle de la boucle inKrieure. 11 etait impossible de s'ap- 
procher de I'ouverture, car entre les pierres et les masses 
de glace que Ton voit au premier plan de la photographic, 
d'une part, et la muraille de glace ou etait pratiquee Tou- 



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170 COUHSKS ET ASCENSIONS. 

vcrture, d'autre part, se Irouvait iin ravin de plusieurs 
mi^lres de profondeur, ou nous entendions le bruit du 
torrent qui p^n^trait sous les glaces par une seconde ou- 
verture, invisible pour nous, et plac^e au-dessous du 8. 

La forme de Touverture est de colles qui so rencontrent 
assez frequeinment dans les roches crcus(''cs par les tor- 
rents. La i)hotographie montre que la partie superieure 
scmble avoir 616 creusee de gauche a droite, et la partie 
inf^rieure de droite a gauche. D'ailleurs, il a dA se pro- 
duirc dcs tourbillons en cct cndroit. La voiite tourne a 
gauche, en suivant la pente du glacier d'Olemma ; on pou- 
A'ait k peine y plongor le regard, mais on entendait par- 
faitement Teau y tourbillonner. 

Bien que nous ayons traverse quatre fois le glacier 
d'Olemma, nous n'avons pas vu d'ou verture par ou auraient 
pu sortir les eaux provenant du glacier de Grftle-S^che. 
Et le glacier d'Otemma 6tant pen accidents dans celte 
partie, 11 eiit 6i6 facile de retrouver cettc ouverture si elle 
eAt existe. Mais aprus la barri^re formee par les glaces 
d'Otemma on trouvait des rochers balayds par Teau et 
encore reconverts de limon en certains endroits. Une pho- 
tograi)hie prise de TAlpe de Chanriun, an point oil une 
autre avait 6i6 prise l'annt3e d'avant (c'est cette d emigre h 
laquelle M. Fore! fait allusion dans sa lettre), montre bien 
qu'un courant violent a dii sortir par 1^ et balayer tons les 
graviers jusqu'^ la Dranse, comme M. Forel Tavait dejii 
remarqu6. On aperroit sur la photographic prise en 1894 
une tache blanche, correspondant i la partie extreme du 
trajet de I'eau sur le glacier d'Otemma; en ce point la glace 
se Irouvait k nu, tandis qu'elle etait recouverte de debris 
de rocher les ann^es preccdenles, comme Test encore la 
glace voisinc. 

Au-dessus des premiers rochers d^couverts, la glace pre- 
sentait Taspect d'une voMe effondree. L'eau a done dO, le 
:28 juui, sortir par 1^ d'un couloir dont I'entr^e etait aTou- 



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LA DEBACLE Dl 28 JUIN 1894. 171 

verture en forme de 8. An moinenl dc notre exploration la 
glace se trouvant au niveau des rochers,ceux-ci formaient 
barrage et I'eau devait s'ccouler, sous la glace, vers le 
milieu du glacier d'Otemma. 

En rt^sum^ il y a eu dans le glacier de Cr6te-Seche 
deuxlacsqui, parait-il, avaient dturemarqudsauprin temps 
par des contrebandiers ; ces lacs ont trouv6 un c^coulement 
t\ travers la masse de glace que leur opposait le glacier 
d'Otemma. Le trop-plein une fois ecoul^, Teau a trouv6 
sous le glacier un passage k droite dii premier. Je laisse a 
de plus comp^tenls que moi le soin d'expliquer le ph^no- 
menc; j'ai cherchd h donner une idde assez nette de ceque 
j'ai pu voirsurles lieux. Je me tiendrai pour satisfait si j*y 
ai r(5ussi. 

Charles Biogiie, 

Membra du CIul) Alpia Francais 
(Section (Je Paris). 



^■■1 



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Gdifie 



Vlll 

SOUSTERRE 

(SEPTlilME CAMPAGNE, 1894) 

ET TRAVERSEE DU COL DE LA CASSE-DESERTE 

(Par M. E.-A. Martel) 



N'ayant consacr6 aiix cavernes en 1894 que cinq jours 
dans le Lot et trois jours dans le Jura, je n'aui'ais point 
class(3 de si courtes recherches sous ma rubrique 
annuelle, si les efforts et les investigations de trois nou- 
veaux collaborateurs, profond^ment atteinls de la conta- 
gion sp^l^ologique, M. G. Pradines et MM. Aymard fr^res 
(de Limogne, Lot), n'avaient pas r^ellement, d'aoAt k no- 
vembre, fourni une abondante moisson de constatations 
curieuses. Seulement, comme* aucune de leurs entreprises 
n'a pu 6tre complfetement termin6e, et comme nous en 
avons,d'un commun accord, renvoy^rach^vement k 1895, 
jen'en dirai ici que le strict n^cessaire pour attirer Fatten- 
tion sur un territoire plein de promesses, au point de vue 
de I'hydrologie souterraine. 

II s'agit du Causse de Limogne, nomme aussi Causse de 
Cahors ou de Villefranche ou de Sainl-Antonin, et 6tendu 
entre ces diverses localites, de la riviere Lot a la riviere 
Aveyron, k cheval sur les trois d^[)artements du Lot, du 
Tarn-et- Garonne et de I'Aveyron. 



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sous TERRB. 173 

Comme son voisin le Causse de Gramal, il poss^de dans 
sa partie Sud-Est plusieurs goiiles ou pertes de rivieres, 
dont les eaux s'engouffrent dans les fissures du calcaire 
bajocien, en quittant le lias argileux, sur lequel elles 
avaient coul^ jusque-1^, et au point de contact des deux 
terrains. 

La plupart de ces goules sont imp^n^trables , trop 
6troites, ou obstru6es par des mat^riaux d'aUu\ions et les 
detritus divers qui, d'habitude, bouchent les pertes de ce 
genre. Gependant quelques-unes devront faire Tobjet de 
tentatives de d^bouchage, dont on pent esp6rer le succ^s. 

Les ablmes, qui portent le nom d'igues comme dans tout 
le d^partement du Lot, sont moins profonds que ceux du 
Causse de Gramat : seulement ilspre^sententun int(5r(^t par- 
ticulier, k cause de leur relation probable, encore insuffl- 
samment d6termin6e, avec les c^l^bres phosphorites du 
Quercy, siabondantes justernent sur le Causse deLimogne 
et si fructueusement (^tudi^es au point de vue pal^ontolo- 
giqueparM.Filhol. 'D6}h en J 892 M. G. Gaupillat, mon si d^- 
A'ou6 coUaborateur, avait commence I'investigation souter- 
raine du Causse de Limogne, et pu reconnaitre, au fond 
d'une poche i phosphates termin^e par un veritable petit 
abime, Texistence d'un cours d'eau souterrain *. II reste 
fort k travailleret h chercher dans le sous-sol dminemment 
curieux et instructif de ce plateau. 

Les explorations de 1894 ont port6 avant tout sur les 
sources de la partie septentrionale. 

L'une d'elles est une des principales 6nigmes hydrolo- 
giques de la France enti^re : c'est la source double du Lan- 
touy et de VOule, 

A 3 kilometres (a vol d'oiseau) au Sud deCajarc, le Lantouy 
est un petit bassin ovale d*eau bleue, de 15 metres de 
diam^tre dans un sens et de 10 metres de diam^tre dans 

1. Voir VAnnuaire de 1892, p. 216, et mes AbimeSf-p^igos 254-258. 



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ilA COURSES ET ASCENSIONS. 

I'auire sens, dans le genre du Loiret, une source de fond 
oil Teau n*arrive que par des interslices ou des orifices 
dissimul^s sous les herbes, la vase et les graviers. On le 
disait insondable; au centre, un tourbillon y engloulissait 
tons les objets jetes; les clocbes sinistres d'lin convent en- 
gouffr^ par TefTet d'une malediction cdlestc rt^sonnaient 
parfois sous ses eaux profondes : l^gendes que tout cela. 
Le sondage que j'y ai opdr^ en bateau Berlhon m'a fourni 
8 metres au point le plus creux. Le Lantouy donne de 
Teau toute Tannic. 

A d'assez rares intervalles, apr^slafontedesneigesoules 
saisons tr6s pluvieuses, ce bassin revolt quelquefois, comme 
affluent adrien, un sauvage torrent qui trouve son origine 
k 3 kilometres auSud,et 50 metres plus haut,au bout d*un 
thalweg assezencaisse^ et ^ la gueuled*une grotle^ ouver- 
ture horizontaley comme un aven, de 7 metres de diametre, 
mais de 7 metres de profondeur seulement. Cette grolte 
est YOule, le tributaire capricieux du Lantouy, une source 
temporaire, dont les jaillissements irr($guliers et subils, 
affirme-t-on, dependent uniquement du regime des pluies 
de la contree. L'explo ration fort p^nible que j*en ai faite le 
\\ aoM avec MM. Rupin, Lalande, R. Pons, Pradines, et 
Aymard fr^res, et que ces trois derniers ont recommenc^e 
k di verses reprises pai* la suite, sans pouvoir Tachever 
encore compl6tement, ont fait reconnaitre dans I'int^rieur 
de rOule un r^seau de trois etages au moins de galeries, 
— de siphons d^samorces, — de puits verticaux ou avens 
int6rieurs, — mesurant 500 metres de d^veloppement, et 
expliqujint dans une certaine mesure le fonctionnement 
de la source. Au fond, nous avons tons 6t(5 arr^tes jusqu'ii 
pr(3sent par un bassin d'eau, dont le niveau s'est trouv6 
difl'^rent ii chaque visite, mais n'a jamais permis au ba- 
teau demontable de di^passer ses voiites trop basses : il 
faudra sans doute ici user du scaphandre. J'ai const^ite 
seulement que le niveau est tres rapproche de celui du 



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SOL'S TERRE. 175 

Lantouy : or, comrae lOulc ne jaillit que lorsque le Lantouy 
coule h gros bouillons, il est a peu pres certain qu'elle sert 
de trop-plein, de d^versoir supplenientaire,de soupape de 
si^ret^, au systeme de canaux souterrains qui draine les 
pluies du plateau et dont une petite partie a laisse voir 
ainsi son tres curieux agencement. Ce jeu de trop-plein est 
absolument conforme a tout ce que mes collaborateurs et 
moi nous avons observe dans les autres sources tempo- 
raires ou nous avons pu p^n^trer jusqu*ici. 

La source de la Bonnetle, entre Caylus et Limo^ne, 
sort d'6boulis aupied d'une grotte(ditcdeSaint-Ch^ly oude 
Saint-G6ry), largement ouverte a 20 m^t. plus haul, au pied 
aussi d'une falaise h pic : les pluies prolongees font de la 
grotte ellc-m6me, tres pittoresquement situee, un trop- 
plein. Avec Hupin, Lalande et Pons j'en ai lev6 le plan 
(12 aoAt 1894), qui fait voir 700 metres de galeries en plu- 
sieurs etages, un vaste reservoir souterrain termine par un 
siphon infranchissable, et le d^versoir, 6galement impe- 
netrable, qui alimente la source p^renne d'en bas, celle 
qui ne tarit jamais. L'ensemble rappelle tout a fait la dis- 
position de la source-grolte de la Hieka au Montenegro, 
que j'ai etudiee en 1893*. 

Le trou de Poux-Blanc ou Puy-Blanc est encore un trop- 
plein analogue i\ TOule : son exploration, inachevee (13 
aoilt et octobre 4894), n'a monlre qu'une galerie de 200 me- 
tres de longueur, formant deux siphons successifs, qui 
expliquent aussi clairement que possible le mecanisnie des 
sources temporaires (comme h celle de I'Ecluse, pr^s Saint- 
Marcel, dans TArdeche ; explorations de 1892). Nous y avons 
Irouve un bassin d'eau terminal, dans un puits vertical de 
6 metresde profondeur (dont 4 pour Teau). Un vieillard nous 
a afflrme qu en 1830 on avait vu ce puits vide, et rencontre 
plus loin encore Teau, qu'on allail chercher pour le pays 

1. Les Abimes, p. 48G. 



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176 COURSES ET ASCENSIONS. 

assoifr6 par la s^cheressc. Une vieille ^chelle pourrie de- 
meur^e en place entre les deux siphons rend cette assertion 
vraisemblable. 

II faudra retourner souvent, en profltant des saisons ex- 
ceptionnellement sfeches, a Texlr^mit^ de ces fontaines et 
des diverses autres d6j^ \isit6es, — tant pour lAcher den 
mieux connaitre Tint^rieur, que pour en utiliser les rtS* 
serves cach^es.Ddj^,parait-il, ce dernier but, tout pratique, 
a vivement frapp6 les habitants d'alentour, dontquelques-. 
uns, d^s la fin de 4894, ont parfaitement su profiter de 
Texistence des poches d'eau qui leur ont 6td signalizes ainsi, 
pour y renouveler leurs provisions d'eau trop vite 6pui- 
s^es. 

M. Pradines (qui a deja assisttZ M. Filhol dans ses re- 
cherches sur les animaux tertiaires de la rc^gion) et 
MM. Aymard frferes ont, avec la plus intelligente et 6ner- 
gique initiative, entrepris toute une suite de recherches 
souterraines dans le Causse de Limogne :je leur ai confix ^ 
cet effet une partie de mon materiel, et il est bien probable 
que Tannic 1895 ne s'6coulera pas sans fournir ici un 
contingent appreciable d'observations utiles. 

Pluspr^s de Cahors, h 7 kilometres h TEstde cette \ille, 
les trois igues d'Arcambalf signal^es et dejii \isit6es par 
M. P. Lescale (de Cahors), sont trois trous contigus de 100 
h 150 metres de diametre, profonds de l!2,30et45 metres; 
Ton peut y descendre ais^ment sans aucune corde. Leur 
formation a dt 6tre tres complexe; leurs parois pr6sen- 
tent les coupes d'6tonnantes dislocations de terrain, ou 
les g(5ologues de profession trouveraient des donn6es fort 
instructives. La plus profonde de ces igues conduit ^ une 
grotte longue de 150 mtHres, termin^e par un petit lac- 
siphon, closde toutes pai-ts, de 10 metres de diametre et 
5",60 de profondeur. Le 15 aoiit 1894 son niveau, dont 
les variations seraient bonnes i\ ^tudier, ne d^passait 
que de 15 ^ 20 metres I'altitude de la fameuse et puissante 



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AXNUVIRE DP. 1891. 



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sous TERRE. 179 

fontaine de Divonne ou des Chartreux a Cahors. II pout 
y avoir une relation ontre ces deiix points : de ce cotf^' du 
plateau aussi, I'hydrologie soutcrraine est inconnue. Les 
igues d'Arcambal ont un aspect des plus curieux, et e'est 
une excursion fort recommandable ii faire de Cahors ; on 
peut y joindre une promenade dans Tadmirable valine du 
Lot jusqu'aux rochers de Saint-Girq-la-Popie. 

En r^sum^, le sous-sol du Causse de Limogne promet 
d'etre un des plus fertiles en dr^couvertes souterraines 
intdressantes et profitables. 

A la lisiere Sud du Causse de Gramat, dans le vallon du 
Vers, tributaire du Lot, j'ai fait encore les 14 et 15 aoiit 
1894, avec Rupin, Pradines et Pons, une excursion qui, 
sans produire de re^sultals quant ^ pri^sent, donne au moins 
une excellente id^e des exagerations et superstitions po- 
pulaires relatives aux grottes. 

Dans un m^moire publi6 en 1876, JVI. E. Castagn^ a stu- 
dio et d^gi-it les curieux restes de murailles gauloises de 
Tantique oppidum de Murcens^ a I'Est de Cahors ; sesfouilles 
lui ont prouv^ que ce plateau escarpe,enpartie fortifid par 
la nature et situd un pen en aval de Sainl-Martin-de-Vers, 
avait dt(5, a diverses epoques, habile et utilise^ comme 
camp retranchd, depuisles populations pr^historiques jus- 
qu'aux Anglais, qui occupaient le Quercy au xv^* siecle. 

Presque en face de la source de Font-Polemie, dont les 
Romains avaient d(5rive I'eau pour Cahors, la falaise qui 
supporte le c6te oriental du jdateau montre un rocher tres 
pittoresque, nommd Roc d'Aucor sur le plan de M. Cas- 
tagn6, et Rocher de VHcho ou Roc del Gorp (du Corbeau) 
dans la bouche des paysans. 

!. Memoire sur les ouvragcs de fortification des Oppidum gauhis 
df* Murcons, d'Uxcllodunum et do I'lmpernal (Lot), in-8, 114 p. oi pi., 
Tours, Bousrez {Exlr. des Comptes-rendus du congr^s dr la Sorit^fif 
franrcme d'nrch^oloijic it Toulouse en 1875), • 



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180 COURSES ET ASCENSIONS. 

G*est \k que Pons nous avail signal^ depuislongtempsune 
grotte singuli^ement ouverte, sous la forme d'une As- 
sure verticale, au milieu de la falaise h pic, haute de 
62 metres. La curiosity y est sollicit^e par deux poulres 
^quarries, plac^es en travers de la fissure et parfaitement 
visibles du fond de la vallee. A Taide de cordes, des 
paysans de Saint-Martin-de-Vers s'6taient fait descendre 
a deux reprises dans cette cavitr, et en avaient racont^ des 
choses surprenantes, qui nous ont ete rep6t6es ^ nous- 
m^mes par Tun d'eux, avec une conviction d^concertante: 
une statuo sculpt(!^e k m6me la pierre, un escalier laill^ 
dans le rocher et montant k Tinterieur du plateau, un 
veau d'or tout brillant au fond, une bfite velue dont les 
grognements les avaient fait reculer de peur ; et autres 
fantaisies inspir^es par la superstition et par la tr^s rc^elle 
difficulty d'acc^s du lieu. 

En fait, notre visite plus positive, effectu6e au moyen 
de longues ^chelles de cordes jet^es du sommet de la fa- 
laise, — dont le surplomb de 9 metres rendait la yianoeuvre 
assez p^rilleuse, — a permis d'^tablir que cette caverne 
est une fissure naturelle de la montagne, 6troite et haute, 
longue d une trentaine de metres, large de O^jSO k 4", 50; 
— que la statue est le produit d'un simple suintement 
stalagmilique ; — que Tesealier se reduit a quelques exca- 
vations irr(5guU6res, ressemblant tres vaguement k des 
degr^s; — que le veau d*or est un effet d'imagination; — 
et que la b^te velue devait ^tre quelque corbeau, chal- 
huant ou oiseau rapace effarouch^ dans son gite. 

Mais il est vrai que les deux poulres, longues de 1",50 
environ et placees a 2", 25 Tune au-dessus deTautre, ont 
{^.16 taill^es et poshes de main d'homme, qu'elles portent 
des traces profondes d'usure de cordes", surtout Tinf^ 
rieure qui est la moins grosse; — et que deux stages d'en- 
coches artificielles nombreuses, praliqu6es dans les deiix 
papois de la fissure, sur iO k 12 centimetres en tons sens, 



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2 

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sous TERRE. 183 

ont servi sans doute kloger d'autres pieces debois, celles 
d'un toil et d'un plancher par exemple. 

Comme a Tabime de la CrousateS on se trouve ici en 
presence d'un habitat temporaire de Cliff Dwellers, au- 
jourd'hui compl^tement inaccessible sans appareils de 
gymnastique. 

Kst-ce un abri pr^historique, un refuge gaulois, ou una 
cachctto de la guerre de Cent Ans? On ne saurait le dire 
a ]>riori. 

La tradition affirme, et les gens de Saint- Martin sont 
convaincus, que la fissure a communique jadis avec la 
surface du plateau de Murcens, dont le niveau n'est gu6re 
qu'^ 30 metres au-dessus de celuides deux poutres rest^es 
en place, et a une vingtaine de celui du fond accessible de 
la caverne, quiest ascendante. lis ont mome, sur le plateau, 
pratique a diverses reprises des fouilles, pour retrouver 
la dalle a anneau de fer qui doit fermer le passage, et qui 
leur livrerait le tresor cach(5 ; ils croient a ces fables, et 
aux sore a res qui les debitent encore, avec une naivete 
comique et curieuse a rencontrer en noire fin de si^cle. 
Si leur objeclif est ridicule, leur idde d'une communication 
est moins puerile : il se pent qu'elle ait exists. La voiite 
de la grotte, dejii haute de 15 metres a I'entree, s'el^ve 
davantage vers le fond, comme cclle d'un aven. En y 
applifjuant uue grande echelle rigide,ce qui ne serait point 
aise, on reconnaitrait fort probalilcment que la fissure 
d(5bouche efTectivement au dehors sur le plateau, par une 
crevasse aujourd'hui obliteree : car la cavity du Roc d'Au- 
cor ressemble tout a fait a un abime qui aurail ^t^ recoup^ 
par I'escarpement de la falaiso. Son orifice sup6rieur a-t-il 
jamais eu des dimensions assez grandes pour livrer pas- 
sage a Thomme? Voila la question. 

De phis, si Ton debarrassait rinterieur de la caverne 

I. Volv VAnnuaire de 1891, p. :>10, ct Les Ahimes, p. 3i;{. 



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)ogle 



184 COURSES ET ASCENSIONS. 

des amas de guano, de la terre et des aires d'oiseaux qui 
Tobstruent sur plusieurs metres d'^paisseur ety rendenl 
la circulation presque impossible, une fouille melhodique 
retrouverait peut-etre la des indices et des objels curieux. 
Le temps et les fonds nous ont fait d^faut en 1894 pour 
entreprendre ce travail ; mais il a paru intt^ressant de 
signaler au moiiis aux archeologues combien est particu- 
li^re la position de la cavity du Roc d*Aucor, ainsi plac^e 
juste en dessous de I'oppidum de Murcens, et de leur 
fournir surce qu'on en salt actuellement un renseignement 
tout a fait precis. 

Mon excursion de Pentecote avec notre coll6gue E. Re- 
nauld, qui s*est si heureusement voue a I'etude souterraine 
du Jura et qui y a si bien dtibut6 en 1893 par ses decou- 
verles a la splendide caverne de Beaume\ avait pour 
principal objet I'examen des grottes de Cf'civanche (Terri- 
toire de Belfort) et de leurs couloirs « descendant a des 
profondeurs inconnues^ ». 

H61as ! bien que nous ayons passe une journ^e presque 
enti^re a nous glisser, en vers de terre consciencieux, 
dans beaucoup de crevasses fort mal commodes, ou nul 
n'avait ramp6 avant nous, il nous a etc impossible de trou- 
ver aux deux grottes de Gravanclie aucun la-olongement 
important, ni de partagor I'admiration exagt^ree dont elles 
ont 616 I'objet en certaines relations. Les couloirs que Ton 
croyaitpouvoir suivre a des distances considerables ne sont 
que des fissures imp(5n(^trables d'absorption , 6troites 
comme celles qui lerminent beaucoup d'avens, vrair^seau 
capillaire de la ciiculation des eaux souterraines. Les cris- 
tallisations sont partout enfumees ou brisees. Les grottes 
de Cravancbe doivent renoncer a toute cel^brit(5 pittores- 
que, et se contenter de leur grande et Ires m6rit(^e r(5puta- 

1. Vt)ip Tour du Monde, 1"" seniosln' I8!H. 

2. Cn. Grad, L'Ahucc, irt Tour du Monde, 1887, I, p. 01. 



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SOLS TERRK. 183 

tion d'abri pr^historique : k ce point de vue, on ne pent 
qu applaudir aux intelligentes d^penses? et aux fructueuses 
recherches qui ont^t^failes depuis 1876 par la Section des 
Hautes Vosges du Club Alpin Francais, pour enlever a la 
principale cavenie les antiques et pr^cieux objets quelle 
a si longtemps caches. 

Avec plus d*int6r^t nous avonsparcourulagrande grolte 
de Milandre, qui est situ^e en territoirc suisso, dans un site 
ravissant, k 3 kilometres de Delle el a 2 de la fronliere fran- 
Qaise. Depuis 1889 elle est fort commodement am^nagee. 
La pente stalagmitique de sagrande salle, haute de 25 metres, 
est vraiment belle. L'6tage sup^rieur se compose d'un en- 
semble dc fissures 61argies par les eaux d 'infiltration; 
I'etage inferieur, impossible h parcourir sans se mouiller 
compl^tement, renfermeun ruisseau ' qui alimonte la source 
voisine de laB^mes. Entre les deux stages nous avons pu 
en d^couvrir un troisieme, qui les relie, sous la forme 
d'une gaicrie tortueuse, que nous avons suivie pendant 
environ 150 metres en rampant de la fagon la plus p^nible. 
Lors de ses crues, le ruisseau monte quelquefois dans ce 
boyau dont la voiile est percee de quelques fissures verti- 
cales (avens). En un mot, le systeme hydiaulique rappellc 
celui de I'Oule du Lot ; la loi des trop-plelns est universelle 
dans les calcaires fissures. 



1. Ce ruisseau a cte remould ])ondant 2 kiloiiiL'U'Cs (?) sans qu'on en 
put Irouver la source, disent les uns. — pendant deux hcurt'S jusqu'a 
unbassin clos dc toutcs parts (siphon), disent les autres. — Le H mai 
1894, nous n'avons pu y penetrer que dc 200 metres (an prix d'un bain 
a pcu pros complctj, jusqu'a unc voiite presque ininiergee : la saison 
trop peu avancce n'avail pas encore assez abaisse le niveau de I'eau 
pour nous pcrmettrc le passage. La grotte, ses legendcs et les iravaux 
qu'oQ y a faits ont etc bien decrits dans une petite brochure en Tcnte 
chez M. Burrus, Tairnablc proprietaire dela localile ; « F. Koby, (Irottcs 
de Milandre, pres Porrentruy (Suisse); Deleinont,BoJchal, 1891 ; » in-8, 
1 fr. 50, 18 p., 8 photogravures et 2 planches (qui montreat 420 ni^i. 
environ de galeries, auxquels il faul ajouter les 120 met. que nous avons 
trouvesj. 



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iSb COURSES ET ASCENSIONS. 

Si quelque sp^l^ologue entend jamais parlor d'une 
grotte a stalactites a Mon Vallon pr^s Dampjoux, a 7 kilo- 
metres Sud-Ouest du joli bourg de Pont-de-Roide, qu'il 
s'empresse de la n^gliger : e'est un 6troit et insignifiant 
boyau long d'une centaine de metres; nous Tavons par- 
couru en dix minutes, aprfes avoir perdu pour Tatteindre 
une journ^e que nous aurions cerles mieux cmploy^.e h 
lever le plan (qui reste k fairc) de la belle grotte suisse de 
Reclere, entre Blamont et Porrentruy. 



II 



Neuf creneaux glaces, situes de part et d'autre de la 
Grande-Ruine, peuvent conduire directement des sources 
de la Rouianche au vallon des fitangons, du Lautaret a la 
Berarde : le col du Pave (8,495 met.), le plus septentrio- 
nal, a ^t(^ recemment Tobjet d'une legitime publicity* ; — 
le col lies Aigles « n'est pas uncol, mais une cr6te que Ton 
n'a f ran chic ([u'avec le dt'^sirde creerun passage Ik oil la na- 
ture n'en avait pas fait - » ; — le coldcs Chamois (3,150 metres) 
est mollis praticable quo son V(»isin le classique col du 
Clot des Cavales, la plus basse (8, 1^28 met.) et la plusfacile 
entaille de la grande epine dorsale de TOisans, allongee de 
la Meije aux Bans ; — le col de la Cirat}de-/{ulne{'Sy\AO metres), 
« course de moyenne difliculte », a pu etre franchi sans 
encombre par le PereBarralavec la caravane scolaire d'Ar- 
cueilen 1881-^; — la Breche Giraud-Lezin (3,598- met.) ne se 
recommando point aux escaladeurs peu exerces ; — le col 

1. Granjon i)k Lepinay, Annuaire de 1802, p. 86; ol V. M., J/^/iMairc 
dc la Socirh'i des Tourist cs du Daup/urK^, I8i)2, p. 20(i. 

2. W. A. B. CooLiDOK, Annual re dc la Soriele des Touristes du Ihiu- 
phin^, 18S;». p. i 18. — Lo Guide du Uaut-lkiupltine ncn donne pas Talti- 
tinli%qui scrait comprise entre 3, 1'JOet 3,360 met. d'apr^s M.H.Ferrand, 
Annuaire de la SocitHd des Touristes du Dauphinc^ 1883, p. 170. 

3. Annuaire dc 1 88 1, p. 116. 



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LE COL DE LA CASSE-DESERTE. 187 

de laCasse-Deserte{.i,6iO met.), malgr(5sa grande (^Idvation, 
estbien moins diflicile que la brdche Giraud-L(^zinetm6me 
que ses inft^rieurs, le col du Pave, la Breche de Channere 
(3,261 ma.)et la Breche d'Aloau (3,415 mt^t.?). 

L'autorisation, gracieusement accordec par M. V. Sella, 
de reproduire ici une de ses plus belles photographies ser- 
\'ira de pr^texte pour ajouter un peu a ce que Ton a d^j^ 
dil du fort curieuxcol de la Casse-Deserle. 

Bienconnu de quiconque a gravi la Grande-Ruine, il est 
ouvert « commeune veritable salle de glace acalifourchon 
surTarete de la Grande-Ruine » (H.Duhamel, Annuaire de 
1878, p. 114), entre Ic sommet central (3,754 met.) de cette 
montagneetsacimem6ridionale(lePicBourcet,3,H97met.). 
Tandis que V Annuaire de la Societedes TouristesduDauphin4 
de 1876 le traite de « passage assez difficile « (p. 196), et 
que Bonney en avaitprevula descente sur la B6rarde «pra- 
ticable, quoique difficile * », Y Alpine Journal Ta qualifi6 de 
course aisee-. Nous verrons tout a Theure que l'6tat dcs 
glaciers et nevc^s voisins en fait perpetuellenient varier 
les conditions. En r^aht^, et a moins de circonstances ex- 
ceptionnelles, il ne mettra dans aucun embarras les tou- 
ristes d'exp6rience moyenne, et les debutants ingambes y 
Irouveront toujours un bon exercice d'entralnenicut. 

Aussi y a-t-il lieu d'appuyer chaudement la recomman- 
dation que M. F. Perrin en a faite, dans un bel et juste eloge 
de I'ascension etdu panorama de laGrande-Ruine Centrale^. 

Je partage moins I'admiration gcn^ralement professee 

i. Outline Skelches in the hif/h Alps of Dauphind, p. o3, Londrcs, 
Longman et Green, 1865, iu-4. 

2. Alpine Journal, vol. I, p. 31i-3; vol. VI, VII, VIII, X. 

3. Annuaire de 1880, p. 49. — Sur la irruvure ([ui acconipagiio cet 
arlicle, p. Ao , on voit fort bicn le col de la Casse-Doscrte, entre le 
Pic Bourcct a gauche, tout noir, el la Grande-Ruine toule blanche 
avcc ses deux sommets, 3,754 met. (Pic Central) et 3,702 met. (Pic 
Maitre) : a droite de ce dernier est le l.h du Diablo, suivi de Iloche- 
Meane, 3,700 met. 



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188 COURSES ET ASCENSIONS. 

pour le vallon de I'Alpe de la Haute-Romanche : particu- 
li^rement ^pris du melange intime des fordts et des gla- 
ciers, j'ai et^ \dvement degu devoir les trisles monstriio- 
sit^s des clapiers et des moraines remplacer trop souvent, 
en Oisans, les arbres verts montagnards du Tirol, de la 
Suisse, de la Savoie,de la Norv^ge. La teinle grise r^gne 
vraiment bien uniforme, m6mc sous le plus beau soleil, 
entre Villar-d'Arfene et Rocbe-M6ane ; et cc n'est pas dans 
de riantes prairies que repose le refuge-hotel, si heureuse- 
ment placed etsi digne d'etre appr6ci^,derAlpe (2,100 met.). 
Que dire des manteaux d'^boulis qui cachent — combien 
mal 11 propos pour le regard et la marche — la langue 
terminale du glacier de la Plate des Agneaiix! Comme 
leurs dmules de la Bonne-Pierre et des EtanQons, ils em- 
pechent la beauts de la course de se manifester di^s son 
d^but;il faut atteindre pour cela Taltitude de 2,500 metres, 
a deux heures de distance de I'Alpe, lorsqu'on a quilts 
Tabominable moraine gauche du glacier, contourn6 les 
t^paulements Sud-Est de Roche-Meane et commence a 
gravir le ravin qui descend, en facile escalier naturel, du 
glacier sup^rieur des Agneaux. II y a la en revanche une 
mont^e de 500 metres sur des pierres solides, qui permet- 
teut de jouir i Taise d'un admirable coup d'oeil : le cirque 
des Agneaux, ovale parfaitemcnt regulier, ouvre b^ante 
son enceinte concave 61ev6e de 1,000 metres, et sillonn^e 
des larges et droites gouttieres de glace quitombent desre- 
doutables cols Emile Pic, de Roche Faurio, Br^che d'Alvau, 
Breche de Charriere ; elle est surmontee des dents de scie 
alternativement noires et blanches du Pic de Neige Gor- 
dier, des Roches Paillon et Hippolyte Pic, des Pointes 
Louise et Xavier Blanc, des Roches Faurio et d'Alvau, des 
T^tes de la Somme et de Charriere. 

Pourquoi faut-il que le fond, Tarene de cet amphi- 
theatre merveilleux, rcirOsente, au lieu d'un blanc glacier 
craquele de crevasses bleues, un vrai linceul de poussiere 



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LE COL DE LA CASSE-D6sERTR. i89 

grise, un tapis de cendres que les tfttes d^ih d^crepites de 
ces montagnes secouent sur leurs flancs en signe de deuil ? 
Poiirquoi n'est-ce pas une cataracte de seracs, grandiose 
comme les d^versoirs gel^s des n6v6s du Svartisen, du 
Jostedal et du Folgefond aux rives des fjords? Parce que 
la nature a voulu faire de ses attraits une repartition juste 
et vari6e, parce qu'elle a refuse aux Alpes ce qu elle 
octroyait a la Norvfege, les purs glaciers exempts de mo- 
raines, aboutissant a la mer bleue; parce qu'elle n'a point 
donn6 aux monts scandinaves ce quelle accordait a 
rOisans, les saillants d6mes de neiges arrondis en cou- 
poles et les clochelons de roches aigurs, dresses h quatre 
kilometres dans Tespace, comme des calhedrales surhu- 
maines. 

A 3,150 metres environ, on met Icpied sur lo glacier 
8up6rieur des Agneaux* qui monte doucement de tiOO me- 
tres et, sans difficult^ r^elle, on s'61^ve jusqu'au sommet de 
la Grande-Ruine : et peu ^peu Ton voit surgir droit auSud, 
par-dessus Roche Faurio et Roche d*Alvau, Tincomparable 
fronton de la Barre des ficrins. D'apres H. Cordier, cette 
Toyale couronne de TOisans « n'est nuUe part plus admirable 
que du col de Roche d'Alvau^ ». Du glacier sup^rieur 
des Agneaux, elle est tout au moins plus fantastique : car, 
sur^lev^e en arriSre de la « sierra » du cirque des Agneaux, 
tranchant toute blanche au-dessus des cr^neaux noirs du 
premier plan, ne monlrant que son fameux ecentail final, 
elle semble une apparition suspenduc dans I'espace, 
comme la robe ^th^r^e de la f^e des Alpes. L'effet est 
th^^tral, rimpression captivante^ 

1. Une autre route s'^leve du glacier do Ja Plate des Agneaux et 
monte directement au glacier de la Casse-Deserte. Voir Guide du 
Haul- Dauphin^, p. 93. 

2. Annuaire de 1876, p. 157. 

3. Au point que, ne pouvant m'arracher a cette contemplation, malgre 
les sages et pressantes objurgations de nion guide Mathon, je laissai 



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i90 COURSES ET ASCENSIONS. 

II ne faut pas omettre que ladroitecourtine,d^chiqiiet(§e 
par la foudre, de Roche Meane est fort distrayante h lon- 
ger. Son sommei principal (3,700 met.) a 6t^ gravi lo 
25 juillet 1888 par M. G. Morzbacher, et son sommet orien- 
tal (3,600 mhi.) en 1893, par MM. L. et E. Piaget. Sur una 
ou deux autres de ses aiguilles tr^s pointues, I'liomme, 
parait-il, ne s'est pas encore dress^. 

J'ai eu la surprise de relever une erreur dans I'impec- 
cable Guide du Haul- Dauphin^ et sur la carte parfaite de 
notre ami H. Duhamel, auquel je I'ai signalize et qui a 
reconnu la rectification exacte;la Br6che d'Alvau, cot^e 
3,015 m^t. dans les deux publications (p. 98 et pi. 11), 
est r(5ellement ouverte h 8,400 environ ; ce chiffre est port«^ 
d'ailleurs a c6t6 de celui de 3,015 mfet. sur la carte duPel- 
voux au 40,000^ publi6e en 1874-1 875 par le Club Alpin Fran- 
Qais ; du glacier sup6rieur des Agneaux, on constate sans 
doute possible que, relativement h Roche Faurio (i TEsl, 
3,716 m6t.) etk Roche d'Alvau(c\ I'Ouest, 3,531 m6t.),la de- 
pression de la Br^che d'Al van correspond bien kla cote 3, 400 . 

C'est vers cette altitude qu'en descendant de la Grande- 
Ruine on quitte le glacier sup^rieur des Agneaux, pour 
passer sur celui de la Gasse-Ddserte, en franchissant TarSte 
Sud-Est de la montagne par une petite br5che pourvue de 
deux amusantes chemin^es (oppos^es dos a dos), de glace 
et de roches effritees : de ce point (situ6 sur la carte Duha- 
mel juste en dessous de I'm du nom de la Grande-Ruine, 
pi. II) a 6t6 pris le beau cliche de M. Sella. 

Le sommet oriental du Pic Bourcet (3,697 m^f.) fut 

parvcQir avant moi sur Ja Grandc-Ruino iin orago arriv6 dc I'Ouest, 
qui nous fit abandonncr a 3,600 iik'Hivs la fin, devenue inutilo, de I'as- 
cension : Ic sommet ne m'oAt offert co jour-la (2 sept. <89i) k rcgardcr 
que I'intt^rieur d'une ouatc nuagouse, et je ne regrcttai point ma fla- 
nerie; elle mavait montn^ la Barre des Ecrins dans toutesa splendeur, 
fantastiquement caloivc par un de ces soleils intenses da matin, qui 
pr^cedc:U si souvent la bourrasquc, et resistant jusqu'a 9 heures k 
I'assautdcsauagcsd'j Noi*d-Oaest,qui ^voluaienta 3,700 mbtres environ. 



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LE COL DE LA CASSE-DKSERTE. 191 

gravi oour la premiere fois par M. F. E. L. Swan le 15 jiiil- 
kit 18S ,eii partant du chalet de I'Alpe;— le 16 aoiU 1893, 
M. Ernest Aves, monlant de la B^rarde et passant par le 
col de la Casse-Deserte, attei^nit les deux autres pointes, 
la centralc (3,69:2 m5l.),et Toccidenlale (3,688 met.); — le 
29 aotil 1893, MM. Hialt, C. Baker et F. W. Oliver y nion- 
Iferenl directement depuls la valine des Etan^ons^ Gette 
ascension est des plus ardues, et M. Coolldge a dit que la 
photographie de M. Sella a fait « regretter aux grimpeurs 
ambitieux de ne pas Tavoir eue sous les yeux avant que 
M. Swan eftt conquis le pic- ». 

La traversdc du glacier de la Casse-D6sgrte et Tescalade 
du couloir de neige final font tout a fait oublier, par leur 
pittoresque, par la beaut6 sauvagc du petit cirque rocheux 
ou elles s'operent, et par Tetonnantc silhouette des mer- 
veilleux gendarmes de la Grande-Huine, les mauvaises mo- 
raines de la basse vallde. G'est un coup de theatre que le 
dt^bouch^ sur I'^troit col (3,510 rndit.), simple arSte de 
neige, de niveau avec la chaine du Plaret, juste en face, 
ii I'Ouest. 

La descente sur le versant des Etangons par le glacier de 
la Grande-Ruine est la seule partie un peu scabreuse du 
passage entier ; elle d(^bute par un couloir assez escarp^ 
d'une soixantaine de metres de hauteur; je I'ai trouv6 
sans neige : en cet etat, il suffil de n'y point trc^'bucher et 
de bien poser les pieds sur les marches que le piolet en- 
taille dans la pente de glace. 

En dessous, de branlants s(^racs , d'aspect superbe quoique 
l^g^rement inquietants, nous eussent certainement g^n^s 
(mon guide Mathon n'ayant encore jamais franclii la 
Casse-D^serto),siune caravane de deux Anglais et de deux 
guides ne nous avait pr6c(^des d'uneheure (dans une vaine 
tentative au Pic Bourcet) et fray6 la route. 

1. Alpine Jotirnn I, vol. XVI, novembrc ISO.'J. p. 50*». 

2. Alpine Journal, vol. XIV, fevrier 1889, p. 2:;0. 



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19^2 COURSES ET ASCENSIONS. 

G'est sans (ioute a cause de cessdracs que,le 10 ao6t 1878, 
en redescendant de la Grande-Ruine,M. H. Duhamel. sur- 
pris en plein nev6 par un orage, ne crut pas pouvoir tra- 
verser le col de la Casse-Ddserte etpr^f^ra affronter le haul 
couloir de la Br^che de Charri^re (6(50 marches k tailler)*. 

Bien plus, le 30 juin 1884, M. Coolidge, lorsde sa troi- 
si6me ascension k la Grande-Ruine, passa k la descente 
le col delaCasse-D4serte ; « mais il fut forc^ de rebrousser 
chemin etde regagner le refuge de I'Alpe, a cause de Tim- 
possibilit(5 de passer les s^racs^ ». 

Le 16 aoiit 1891, M. etM°'* Goutavoz y ont aussi trouv^ 
« le glacier en tr^s mauvais 6tat' ». 

Enfin, en juillet i89i, la caravane de M. et M"" J. Poca 
a et^ arrfet^e dans sa tentative d'ascension ^ la Grande- 
Ruine par la chute d*une pierrequiblessarundesporteurs*. 

Une heure un quart nous a suffi pour nous tirer d'un 
superbe d(5dale de profondes crevasses, et pour atterrir k 
3,050 metres d'altitude k I'extr^mit^ Nbrd du glacier : la vue 
sur la Meije doit 6tre certainement inf^rieure k celle du col 
du Pav6 ; mais tout le flanc Quest dela Grande-Ruine m^- 
rite d'etre vu ainsi de tout pres. 

En r^sum6, le col de la Cassc-D^serte pent faire d'autant 
mieux concurrence k celui du Glot des Ca vales qu'il est 
ais6 d'y joindreTascension de la Grande-Ruine : le passage 
est plusfatigant et plus long \ mais g(5n6ralement facile et 
d'ane beauts superieure ; ilnepr^sente pas plus de dangers 
que le couloir du Clot des Cavales, ou les pierres ne se 
privent pas toujours de tomber. 

Quant auxmille metresde moraines etd'6boulis glissanls 

1. Annuaire de 1878, p. 114. 

2. Annuaire de la Soci^te des Tourisles du Dauphin^, 1884, p. 66. 

3. Annuaire de la SociHt^ des Touristes du Dauphint^, 1891, p. 81. 

4. Bulletin de novcmbre 1894, p. 220. 

5. Huitadix heures dc TAlpe a la Berardc, sans les haltes et I'as- 
cension de la Grande-Ruine, qui demande une heure et demie a deux 
heures de plus. 



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LE PIC BOURCET & LE COL DE LA CASSE-DESERTE 

(RcprodiKtion dune photographic dc- M. Viltorio Sella.) 



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LE COL DE LA CASSE-D^SERTE. 193 

qui font de la descente aiix EtanQons un vrai marlyre, 11 
n'y aurait qu'k y tracer un sentier r^gulier en zigzags, qui 
desservirait a la fois la Casse-D^serte et leClotdes Cavales. 

Ce scrait une bonne action a laquelle Tairraz, le tenan- 
cier du chalet-h6tel de la B^rarde, promet de se consacrer, 
si son coll6gue de I'Alpe veut faire de m6me aux sources 
de la Romanche, et si quelques subsides viennent encou- 
rager sa bonne volonte. 

Tout le mal qu'on a dit du vallon des fitangons ne sem- 
ble point exag^r^ quand, le descendant au lieu de te remon- 
ter, le regard n'est pas constamment fix6 sur son fascina- 
teur mur de fond : en tournant le dos k la Meije, on n'y est 
distrait que par les cascades ; elles seules rappellent que 
ce vallon ressemblerait a un Qord, si sa fosse, aujourd'hui 
combine par le d^mant^lement continu des cimes crou- 
lantes, contenait un lac cristallin au lieu d'une Crau d6sol6e, 
et si la v^g^tation de ses flancs n'avait point p6ri, 6io\iS6e 
sous le poids toujours croissant de ses clapiers, 6tendus en 
larges suaires gris ! 

Comme les Gausses et les Monts de Provence, TOisans 
pleure ses forfets mortes I 

E.-A. Martel, 

Membre du Club Alpin Francais 
[Seciions de Paris et de la Loz^re et des Gausses). 



ANSUAIRK DK 1804. 13 



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IX 

AUTOUR DU LIORAN 

(Par M. Marcel Monmarchj^.) 



Le Lioran serait le Chamonix du Cantal, si le Cantal n'dtait 
pas ignore ou d6daign6 des touristes. II m^riterait mieux 
pourtant,le \ieuxvolcan, aujourd'hui d^labr^,mais quifut 
jadis le plus considerable et le plus terrible de la France 
centrale. II n'a pas les neiges ^ternelles, les glaciers, les 
lacs bleus des Alpes, c'est vrai. Mais son pass^ dramatique 
lui donne je ne sais quel attrait myst^rieux, oil se m61enl 
la curiosity de rechercher sous les formes actuelles les con- 
vulsions pass^es, et la crainte vague que le volcan, en- 
dormi depuis des slides, ne se reveille un jour. 

Bien pen de montagnes ont une aussi puissante person- 
nalite. M^me sur une carte a tr^s petite 6chelle, le Cantal 
saute aux yeux par I'c^tonnante r(5gularit6 de sa structure. 
C6ne gigantesque de roches ^ruptives, il se dresse, isol6 
etsuperbe, sur la large base des terrains primitifs. Les plus 
hautes cimes : le Plomb du Cantal (1,858 met.), le Pic du 
Rocher (1,800 m^t.). les Puys de Bataillouze (1,686 m^t.) 
et dePeyrc-Arse (1,567 m^t.), le Puy Mary (1,787 m6t.),le 
Puy de Chavaroche (1,744 met.), etc., sont rangees en 
cercle autour d'un grand cirque central. Ge cirque, c'est 
Tancien crat^re, dont le sol tourment6 dresse lui-mtoe 
quelques pointes : le Puy Griou (1,694 m5t. ), le Griounot 
(1,452 m^t.), le Puy de I'Usclade (1,493 m^.), la Montague 



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AUTOUR DU LIORAN. 195 

du Lioran (i ,368 met.) Les flancs du volcan s'^toilent r^gu- 
lierementdeprofondes valines, quilesddcoupenten aretes 
rayonnantes, h^riss^es de sommets secondaires et peu a 
peu 61argies en plateaux. 

Deux des principaux torrents cantaliens, laC^re et I'Ala- 
gnon, n6s dans le cirque central m6me, ne sont s^pa- 
r^s a leur origine que par un seuil facile : le col du Lio- 
ran (1,276 m^t.) La C6re porte ses eaux ^ la Dordogne; 
TAlagnon s'6coule vers TAllier : leurs valines, se pro- 
longeant en sens inverse, ouvrent k travers I'^pais massif 
la seule communication ais^e entre les deux versants, 
une grande voie naturelle frdquent^e de temps imme- 
morial. 

Elle est suivie par une route qui, autrefois, franchissait 
en lacets le col du Lioran. Mais en hiver cette ^chancrure 
se oomble de neige, et, pour assurer en tout temps les com- 
munications, on a dii percer (1839) un tunnel long de 
l,ilO metres, qui fait passer la route sous la montagne 
m{;mc du Lioran. 

Quclques ann^es plus tard, un chemin de fer emprun- 
tait h son tour la grande coupure de la C6re et de I'Alagnon 
et en faisait le trait d'union entre Saint-fitienne-Lyon et 
Toulouse-Bordeaux. La ligne, merveille de Tart de I'ing^- 
nieur, succession de viaducs, de corniches et de tunnels, 
s*6l6ve jusqu'^ 1 ,159 metres d'altitude gr^ce aux valines et, 
pour passer de Tune k Tautre, perce, elle aussi,la Montagne 
du Lioran par un tunnel long de 1,956 metres, creus6 au- 
dessous du tunnel de la route et le croisant sous un angle 
tr^s aigu. 

A Tentr^e du tunnel du c6t6 de TAlagnon, au sommet 
des rampes, une petite gare Isolde qst 6tablie, ou les loco- 
motives prennent de Teau, ou los m^caniciens se reposent 
un instant apres la dure mont^e et trouvent en hiver caf6 
ou \in chaud r^confortant. 

Tout pr6s, une modeste maisonnette s'est ^lev^e, auberge 



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196 COURSES ET ASCENSIONS. 

encore rudimentaire il y a quelques mois, mais transformee 
depuiscette ann6e (i894) par sa nouvelle proprit5taire, fille 
de rexcellent chef de gare du Lioran. M"" veuve Mi- 
nard a gentiment meubl^ de pitchpin les sept ou huit 
chambres du premier etage, et install(5 au rez-de-chaussee 
une spaciense et confortable salle a manger. Ge n'est pas 
encore le grand hotel duRigi-Kulm, heureusement ! Mais la 
bonne gr^ce de rh6tesse et sa cuisine exquise font du nou- 
vel hotel des Touristesxxn s^jour tr^s agreeable. 

J'ai pass^ 1^-bas une quinzaine de jours, V^i6 dernier, et 
j'en ai rapport6 des impressions si vives que j'ai d(^sir6 les 
faire partager k d'autres. Aussi bien, il est grand temps 
peut-6tre de fixer quelques traits de ce pays, tandis qu'il 
est encore k T^tat de nature. Si Ton en croit certains bruits, 
le nouvel essor de I'auberge du Lioran, coincidant avcc 
I'apparition sur nos murs d'affiches s^duisantes, scrait un 
essai, tent6 sous les auspices de la Compagnic dOrldans, 
pour « lancer » le Cantal. Si la tentative r^ussit, peut-6tre 
verra-t-on dans un avenirprochain un somptueux caravan- 
s^rail s'^difier sur la Montagne du Lioran. Gertcs ce serait 
justice de d^tourner au profit du vieux volcan m^connu 
une partie du courant qui entralne la foule aux Alpes et 
aux Pyrdn^es. Mais je crains fort que la montagne et ses 
rudes habitants n'y perdent cette farouche \irginit^, ce ca- 
chet de sauvagerie qui est aujourdjhui un de leurs plus 
grands charmes. 

LE LIOBAN 

2aout. — Je suis arrive au coeur du massif cantalicn sans 
le voir. Dans la nuit noire, je n'ai deAdn6 Tascension rapide 
qu'^ I'effort de la locomotive, vraie montagnarde trapue, 
avec sa chaudi^re enorme montde sur de petites roues 
basses. Son souffle bruyant et entrecoupe semblait sortir 
de la poitrine haletante de quelque colosse. 



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AUTOUR DU LIORAN. 197 

Au saut du wagon, un froid vif me saisit et, dans les t6- 
nebrespalpables, jo ne distingue qu'une petite lanteme qui 
court en sautillant le long du train. Un coup de sifflet va 
r(5veiller dans la montagne invisible des 6chos longuement 
r^percut^s, et bient6t les trois feux rouges d'arri^re ont 
disparu en glissant dans la nuit. La lanteme a repris une 
allure calmc : elle s'avance vers moi et mlnvite aimable- 
ment h la suivre. Un instant apr^s, j'6tais install^ ^ rh6tel 
desTouristes. 

3 aout, — G*est par ma fen6tre, de bon matin, que je fais 
connaissance avec le Lioran, apparu pour moi aussi sou- 
dainement qu'un dc^cor de th^^tre au lever du rideau. Tout 
d^abord mes yeux, encore pleins des larges horizons des 
plaines travers^es la veille, Beauce, Sologne, Berry, se 
heurtent sans voir aux pentes no ires de sapins, qui, de 
tons c6t6s, montent vers le ciel. Mais pen h peu ils se fami- 
liarisentavec la montagne, se font au cadre ^troit, peuvent 
en saisir les details. 

L*h6tel est bMi sur la rive gauche de TAlaguon a peine 
n6, tout petit torrent qui roule sur les cailloux au fond 
d'une 6troite coupure. Une arche de pierre lenjambe, et 
sur la rive oppos^ese montre la gare au milieu des sapins. 
La valine n a pas de « plan » : les hauts versants s'abaissent 
rapides jusqu'au torrent. Une for^t de sapins magnifiques 
les rev^t d'un sombre manteau. De chaque c6t6 du torrent 
une ligne sinueuse court h mi-c6te : sur la rive droite c'est 
le chemin de fer, et sur la rive gauche la route, qui coupe 
la forftt de son clair ruban. 

Si Ton se tourne vers Tamont, il semble qu'on soil au 
fond d'un cirque profond : la Montagne du Lioran barre 
I'horizon de son large cone regulier, habill^ lui aussi de 
sapins, et plus loin, par I'^cliancrure ducol du Lioran, on 
apercoit la cime 61anc^e, pel^e et blanchMre du Puy 
Griou. 

Mais versl'aval, la profonde valine de TAlagnon empftche 



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198 COURSES ET ASCENSIONS. 

le cercle de se refermer, ouvre une porte sur Tinfini. Le 
regard s*6chappe avee le torrent, et, suivant son cours 
presse, la pens^e ^voque 1^-bas Murat, puis TAllier, les 
monts s'entr'ouvrant sur la fertile Limagne, enfin les vastes 
plaines et TOc^an. Merveilieuses harmonies! Teau qui 
6cume ici sur les rochers est en route pour ce lointain 
voyage et, quand elle Taura achev6, elle reviendra, nuage 



Valine do I'Alaguon, col du Lioran ot Puy Griou, reproduction 
d'uno photographic de M. Lafito-Dupout. 



pouss^ du vent, se heurter i\ la montagne, se dt^chirer aux 
cimes aigues... et ainsi toujours. 

Le petit torrent qui suit le thalweg central s*appelle seul 
Alagnon. Mais TAlagnon est partout dans ce cirque de 
montagnes : sur toutes les pentes, dans les hauts pMu- 
rages comme sous les grands sapins, I'eau cristalline sourd 
a chaque pas dans I'herbo, court limpide en minuscules 
ruisselets, se brise en cataracte sur un caillou, s'^largit en 
mart^cages dans les has-fonds. 



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AUTOUR DIT LIORAN. 199 

De distance en distance leshautsversantss'entr'ouvrent, 
ct par la coupure nn petit torrent sans nom se pr6cipite 
vers TAlagnon. II en est un charmant qui tombe sur la 
rive droite k moins d'un kilometre en aval de la gare. Son 
confluent est marque Ik-bas par une petite scierie au toit 
de tuiles rutilant dans la verdure sombre. De la route de 
Murat un petit sentier descend vers TAlagnon, le franchit 
sur quelques troncs d'arbres, puis remonte vers la scierie 
et s'engage dans la prorge du torrent, qui tombe en cascade 
sous un petit viaduc du chemin de fer. Lh, on peut aban- 
donner le sentier, et au fond des gorges boisdes, envahies 
par une v^g^tation foUe, sauter de pierre en pierre dansle 
lit m^me du torrent, se mouillant les pieds aux eaux gla- 
c6es, ici blanches d'6cume dans des rapides, \k endormies 
et transparentes dans des vasques de rochers. 

Est-on las de courir les ravins, de voir le ciel a tra- 
vers une voAte de verdure? II n'y a qu'k grimper au 
hasard. 

Les hauts sonmiets s'oflfrent d'abord : le Plomb du Can- 
tal (i,868 met.), le Puy Griou (1,694 m6t.), le Puy Mary 
(1,787 m^t.). Aucune deces ascensions n'est difficile. Tou- 
tefois, pour le Plomb, il faut bien choisir son moment : la 
cime est trt^s souvent encapuchonn^e de nuages et il peut 
arriver, meme par une belle journ6e, que Ton se trouve, 
au terme de la mont^e, envelopp6 d'un 6pais brouil- 
lard. 

Ces trois courses fondamentales menses h bien, reste ce 
qui fait le vrai charme d'un s^jour au Lioran : les prome- 
nades sans but, les longues flaneries, les 'ascensions cou- 
ples de haltes le dos sur Therbo, a Tombre des grands sa- 
pins ou dans les hauts p^turages. La ou les monts ne se 
couvrent plus de laparure grandiose de la fon^t, 1<^ ou les 
h^tres nains et les myrtilles out h peine la force de sortir 
de terre pour se tordre et ramper en buissons rabougris, 
la nature 6tale aux yeuxd'autres merveilles, plus d^licates, 



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200 COt'RSKS ET ASCENSIONS. 

toute une flore montagnarde inflniment variee de couleurs et 
de formes : les arnicas et les gentianes jaunes, lesdigi tales 
pourpres, les pens^es et les pelits oeillets sauvages, les 
aconils, les anemones de toutes couleurs. 

LE TUNNEL 

Au pied de la masse ^norme de la montagne s'ouvre la 
gueule noire du souterrain sous une arcade de pierre, et 
ce n'est pas sans un frisson k fleur de peau qu*on volt la 
route, pleine de lumi(l;re et de soleil, s*y engouffrer tout a 
coup. 

A Tentrde m6me , un poncoau franchit TAlagnon qui 
tombe en cascatelles dans une charmante gorge ombragee 
de sapins. Un pen plus haul est un petit barrage en ma- 
Qonnerie, dtabli pour la prise d'eau de la gore : les mousses 
Tout envahi, et son 6lroit pertuis fait bouillonner et blan- 
chit d'dcume les eaux du torrent. Au bord de la route, une 
humble maisonnette de cantonnier s*appuie k une grande 
maison, qu'habite un /"roma^er * . 

Tout cela forme un cadre charmant et anim6 a Tentrde 
mystdrieuse du souterrain. 

J'avance bravement : une atmosphere humide me p6- 
n^tre; un Acre parfum de fromage me prend au nez; les 
pieds sent mal alTermis sur le sol gluant, ddlay6 par I'eau 
qui suinte de la \oMe moussue. Non loin de Tentrde, deux 
demi-portes vitrdes et altern6es ferment auxcouranls d'air 
I'intdrieur du souterrain. Elles la ferment aussi aux ondes 
sonores venantdu dehors, et renvoient un echo remarquable 
kqui parle devant Tentrde du tunnel. 

De loin en loin, de mauvais quinquets fumeux accrochds 
k la muraille sont census dclairer la route, mais en rdalit^ 
ne font que rendre la marche plus pt^nible et plus incer- 

1. Negociant en fromagos, qui achate et centralise Vestivade des 
buroQS, c'est-a-dire tous Jes froinages faits pendant reslivage. 



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AUTOUR DU LIORAN. 20i 

taiae par des jeux et de violents conlrasles d*ombre et de 
lumiere. De-ci de-l^ des portes s'ouvrent dans les parois : 
c'est Tentr^e de caves immenses oil « so font » les fro- 
mages de tons les burons de la montagne : de h\ I'odeur 
qui embaume Tair. Le tunnel est droit comme un I,et tout 
au loin, tout au loin, comme si on Tapercevait par le petit 
bout d'une lorgnette, briile un point blanc 6clatant : c'est 
la sortie au jour. 

Pendant quelques minutes j*avance sans peine. Mais 
bient6t un trouble vague m'envahit. La route est plaqu^e 
de trous d'ombre ou il sembleque les pieds vontenfoncer. 
La double ligne clairsem^e des quinquets danse devant 
moi, et le point briliant de la sortie, comme dans uue hal- 
lucination de fievre, tanl6l me paralt grandir et s'avancer 
jusqu'a se coUer k mon oeil, tantot reculer dans un lointain 
inaccessible. Je suis pris de vertige et j'oscille d'unmur k 
Tautre comme un homme ivre. Je me raidis, je marche en 
fermant les yeux. Enfm, au bout d'un temps qui me paralt 
un siecle, il me semble que je suis allege d'un immense 
fardeau etqueje me dilate; une douce chaleur me rdchaufFe, 
la lumiere m'6blouit : je suis dehors. Je crois sortir de 
quelque cauchemar, et la verdure, les arbres me font I'im- 
pression de choses oubli('?es, perdues de vue depuis long- 
temps. 

Libre h qui voudra de rire : je note scrupulensement les 
sensations 6prouv6es. J*ai cherch^ ensuite a les analyser, 
et, a la reflexion, elles m*ont paru produites uniquement 
par la fascination de ce point briliant que Ton aperQoit h 
Textr^mit^ du souterrain. Comme demonstration, je tentai 
quelques jours plus tard dc passer le tunnel a nuit close. 
Gette fois,en efTet,je ne ressentis aucun vertige ni k Taller 
ni au retour. D'ailleurs je sus, en causant avec des gens du 
pays et des voyageurs, que I'impression que j'avais ^prou v6e 
etait g^n^rale, mais variable d'in tensile selon que le tem- 
perament est plus ou moius nerveux. 



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202 COURSES ET ASCENSIONS. 

Lesfemmes du pays qui passent le tunnel ont Thabitude 
de chanter k tue-t^te pour 6\iter le vertige... et la peur. 
Aussi n'est-il pas rare, en s'engageant dans le souterrain, 
d'entendre des voix sonores r^sonner sous les votltes, 
sans pouvoir se rendre compte d'oii elles viennent. 

Ce besoin de faire du bruit pour s'6tourdir est si in- 
stinctif qu'il y a quelque temps, m'a-t-on dit, une troupe de 
forains, allant de Murat h Aurillac, ne trouva rien de mieux, 
une fois sous le tunnel, que de sortir tons les instruments 
de musique et de se Uvrer k un charivari infernal. 

COL ET MONTAGNE DU LIORAN 

L'ancienne route du col du Lioran, abandonn^e depuis 
r^tablissement du tunnel, est une charmante promenade. 
On Tappelle dans le pays la Vole romaine, ce qui milite en 
faveur de son antique origine. 

Elle s'embranche sur la route actuelle presque en face 
de rh6tel. Mais reprise par la nature, d^fonc^e et couple 
par les eaux descendues de la montagne, elle est devenue 
presque m^connaissable dans sa partie infferieure. 

Remontant la rive droite de TAlagnon, elle entre bient6t 
dans le cirque de Font- A lagnon^ cuvette prof onde entour^e 
de hauls versants rdguliers, ou le torrent se forme par la 
reunion des eaux ruisselantes. Le fond et les premieres 
pentes sont de beaux p^turages, sillonn^s de ruisseaux et 
souvent mardcageux. Autour du cirque se dressent la Mon- 
tagne du Lioran, le Roc de Gombe-Nfegre, le Puy de Ba- 
taillouze et le Roc de Vassivi^res, que j'ai entendu appeler 
aussi Roc du Bee. Gette demi^re cime est une des plus cu- 
rieuses du Cantal : elle est form^e par un tres beau rocher 
k trois dents divergentes, qui font saillie au-dessus d'une 
bosse gazonn^e. Un touriste, ignorant son vrai nom, Ta 
baptis^e « FH^riss^ » ; le mot fait image. 

Par venue au milieu du cirque, la voie romalne franchit 



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AITOUR DU LIORAN. 205 

Oil plutot franchissait I'Alagnon sur un ponl doiit on ne 
voit plus que les cul^es et quelques pierres ^boul(5es. 11 
faul aujourdTiui passer le torrent en saulant de pierre en 
pierre, ce qui n'est pas tres facile. Aussi vaut-il niieux ne 
pas suivre cette premiere partie de la vieille route, et venir 
la prendre sur la rive droite de TAlagnon en remontant 
cette rive depuis Tentr^e du tunnel. 

Au dela de I'Alagnon, la voie roniaine, jusque-la niau- 
vaise et presque effac^e au milieu des p^turages, devient 
excellente. Ruban uni, reconvert d'un tapis moelleux de 
fin gazon, vraie pelouse de pare, elle s'6l^ve en lacet sur 
le flanc de la montagne, h I'ombre de la futaie de sapins. 

L'alpiniste press^ pent grimper tout droit a traversbois. 
Mais les lacets ne semblent pas trop longs, tapt on 6prouve 
de plaisir a s'^lever sans peine sur lapente douce, en res- 
piranta pleins poumons le parfum balsamique delaforftt. 

Les arbres sont magnifiques. Leurs troncs bruns et 
rugueux s'elancent de terre, droits comme des m^ts de 
navire, et se perdent dans la masse sombre des branches 
entrem616es, d'ou Emergent les t^tes pointues. Rien de 
plus ^l^gant que leurs c6nes de verdure, leurs branches 
qui se recourbent vers le sol et s'6taleiit en larges palmes 
horizontales aux fines aiguilles noires. Beaucoup, avec 
leurs longues barbes de lichen, semblent de v^n^rables 
patriarches. L'homme pourlant ne les respecte pas. Sur 
le bord de la route, de grands troncs 6branch^s gisent, et 
leurs larges plaies blanches saignent de la r^sine qui sent 
si bon ; des piles de bAches s'entassent, maintenues par des 
piquets fiches en terre. 

Souvent, sur la route m6me, ou sous bois, r^sonne la 
cogn6e, grince la scie du bticheron impitoyable, et, dans 
Tepaisseur de la futaie, norabreuses sont les souches cou- 
ples pr^s de terre et qui semblent s'offrir comme des 
sieges. Bien des fois j'en ai us^ pour me reposer de Tascen- 
sion, jouir d'une 6chapp6e sur la valine, ou m6me me r^- 



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S06 COURSES ET ASCENSIONS. 

galer commod^ment d'une pro\isioii de ces petites fraises 
savoureuses qui puUulent sous bois. 

Quand le biicheron a abattuun de ces grants de la for^t, 
en a d^bit^ la ramure, il va chercher sa paire de grands 
boeufs fauves, aux gros yeux doux, humides et sans re- 
gard, n les dirige du bout de sa longue baguette, pos^ de 
temps h autre sur le joug qui les accouple, et les bonnes 
b^tes suivent dociles, de leurpas lent et grave. Ilstrainent 
un simple brancard termini par un crochet aigu. Le bA- 
cheron plante ce crochet dans le tronc, et les boeufs redes- 
cendent, Tallure toujours placide, malgr^ la pente raide et 
Fenorme pi^ce de bois qui, derri^re eux, d^vale par sou- 
bresauts, heurte les arbres, brise comme verre les menues 
branches, se meurtrit elle-mftme et s'arrache I'^corce aux 
cailloux. Amends ainsi jusqu'k la route, les troncs sont, 
de Ik, transport's a la scierie sur des charrettes des plus 
primitives, aux joints g6missants, qui n'ont rien de com- 
mun avec les modules en bois verni exposes dans les con- 
cours agricoles. 

Mais revenons k notre route de fin gazon. Elle sort de la 
forfit et ddbouche sur un large seuil de p^turages : c'est le 
col du Lioran, ouvert h 1,276 metres entre la Montague du 
Lioran et celle de Combe-Ndgre. Le coup d'oeil est splen- 
dide : d'un c6t6 le regard plonge dans le cirque de Font- 
Alagnon, de I'autre dans celui de la Font de Cere; le piton 
ddcharnd du Griou domine le panorama. On se trouve k la 
limite de deux grands domaines hydrographiques, et, de 
la nu6e qui cr^verait Ik-haut, une partie irait a la Gironde 
et une autre k la Loire. 

En continuant de suivre la voie romaine, dont on voit 
le ruban sinueux descendre au flanc des monts dans la 
valine de la Cere, on irait au hameau des Chazes et a 
Saint-Jacques-dos-Blats. 

A gauche s'olTre un autre but : la Montague du Lioran, 
qui culmine a moins de cent metres au-dessus du col. Du 



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AUTOUR DU LIORAN. 207 

sommet (1,368 m6t.), la vue est tres int^ressante. Co n*est 
pas qu'elle soit bien ^tenduc : la Montagne du Lioran, 
sommet secondaire au centre de Tancien crat^re, est 
entourde par le cercle des hautes cimes, qui la surpassent 
de beaucoup et lui ferment Thorizon. Mais de li-haut on 
plonge k la fois sur la vallde de TAlagnon et sur celle de 
la C6re, on domine la grande eoupure du massif, et Ton 
est frapp^ par le contraste qu'olTrent les deux versants. 

Du cdt6 de TAlagnon, la verdure noire des sapins qui 
couvrent lespentes donne aupaysage upcaract^re de s^v^re 
grandeur. La valine se drape majestueuse dans son man- 
teau de sombres for6ts. Pas un village, pas mftme un 
hameau pour jeter une note gaie et vivante : la soUtude 
plane sur la vallee, en rehausse Taustdre beauts. 

Du c6t6 de la G6re, changement h vue : au fond, des 
prairies couples d'arbres; sur les versants ddcouverts, des 
p^turages encadr^s de haies vives, de-ci de-l^ des carr6s 
de culture, comme des pieces de couleur cousues a la robe 
verte des monts ; par toute la valine des villages et des 
maisonnettes ^parpill^s. Le paysage est riant, clair et 
anim^. 

UN BURON 

7 aoiit. — De grand matin, une diane champetre eveille 
rb6tel du Lioran. Oh! pas d'air : seulement trois ou quatre 
notes, fraiches etcristallines,qui s*entre-choquent, revien- 
nent toujours,mais diversement combin6es,sur unrythme 
lent et r6gulier. G'est un troupeau, ^parpill^ sur les pentes 
herbues, qui nous donne cette aubade. Belles b^tes que 
ces vaches de la race de Salers! Pas alourdies, ni pares- 
seuses du moindre effort, comme les grosses laitieres des 
pays de plaine, elles ont le j arret nerveux, Failure d^ga- 
g^e, et grimpent lestement sur les versants les plus raides. 

Leur robe est d'unbrun uniforme, — j*en ai vu quelques- 



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"iOS COURSES ET ASCENSIONS. 

unes enti^remenl noires, — leurs comes longues ct d'une 
courbure ties peu accentu^e. A leur cou pend une grosse 
clocheile, dont elles sont tres litres et qui, au moindre 
mouvement, tinle dun son clair etargentin, bien vibrant 
dans I'air vif et piquant du matin. 

Un grand chien fou, k Toeil de feu, au poil rude et hir- 
sute, gambade alentour, et Ik-bas dans Therbe le petit pMre 
est assis, gamin de dix a douze ans, habill^ de loques, 
mais gentil avec sa figure barbouill^e du jus violact^ des 
airelles et ses grands yeux limpides, sauvages et 6tonn6s, 
qui se posent droit sur les votres, ignorant la timidity. 

C'est la fortune du Cantal que ces troupeaux parcourant 
la montagne. Le sol ingrat ne nourrit pas Thomme, mais 
il nourrit la vache qui fait vivre Thomme. Et voil^ comme 
celui-ci salt prendre indirectement k la nature ce qu'elle 
lui refuse directement. 

, Celte Evocation de la vie pastorale me met en goAt de 
la mieux connaitre et dirige ma promenade matinale vers 
un buron que j 'ai aperQu tout au fond du cirque de Font- 
Alagnon. 

De loin, les burons semblent de jolies maisonnettes 
accroch(3es au flanc des monts. En approchant, on est 
bien d6^u. Impossible der^ver, pour des etreshumains,abri 
plus primitif, plus miserable et plus sale. G'est une masure 
basse, aux murs rugueux fails de pierres plates poshes 
les unes sur les autres. Rapi^cee de planches et de bran- 
chages, ^cras^e sous un toit de chaume ou de lourdes 
plaques de phonolithe d'un gris bleu^tre, elle s'adosse 
par un bout au versant de la montagne, et s'ouvre a I'autre 
par un trou noir qui sert tout a la fois et de porte et de 
fenfitre. Autour sont les d^pendances: des toits a pores, 
assemblage de pierres croulantes et de bois vennoulus; le 
pare, ou les vaches passent la nuit, espace enclos d'un 
petit mur de pierres s^ches et convert, sur son pourtour 
seulement, d'un toit de fascines. Buron et annexes bai- 



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AUTOUR DU UORAN 209 

gnent dans un cloaque innommable, melange deboueetde 
bouse, pi6tin6 par les animaux et cribl6 de profondes 
empreintes oil croupissent I'eau... et autres liquides. 

Je fais trois fois le tour du buron dans I'espoir de d^cou- 
vrir un isthme de la terre ferme a la chaumine. Temps 
perdu ! Je dois me lancer h travers la mare infecte, d'oii 
par bonheur quelques grosses pierres Emergent. Je fran- 
chis rurnqpie porte en me courbant, tant elle est basse, et 
je me trouve dans un r^duit si sombre qu'au premier abord 
je ne distingue rien ; mais tout de suite un ^cre relent de 
lait aigre me montc aux narines. 

Dans le demi-jour, trois hommes sont \k au milieu d'us- 
tensiles enbois, occup^s k faire du beurre et du fromage. 

J'expliqpie le but de ma visite en m'adressant au premier 
venu, mais j*obtiens pour toute r^ponse un large sourire, 
uu peu niais et embarrassed. M^me mimique de la part du 
second. Le troisi^me seul me r^pond, et, me montranl ses 
compagnons : 

« lis ne parlent que le patois. Monsieur. » 

Lui, il sail le francais depuis qu'il a 6i6 au rdgiment. II 
a fait quatre ans h Grenoble. Alors, je compare mentale- 
ment ce miserable buron k la caserne , un vrai palais, 
relativement: 

ft Vous deviez vous trouver bien Ik-bas ? Vous avez du 
regretter la chambr^e. 

— Oh! non, Monsieur, j'y ai trouv^ le temps bien long 
au contraire. Je suis bien plus heureux ici. » 

Et sa bonne figure s't^panouit. 

Ainsi, sous Tuniforme, le pauvre buronnier, comme les 
autres, soupire apr6s « la classe ». II poss^de, il est vrai, 
danssa montagne leplus beau des trcsors : Tind^pendance. 
Mais ce qui m'6tonne, c'est que la caserne et surtout la 
grande ville ne lui ait pas fait voir la salet^ de son buron, 
qu'il lui serait si facile de rendre avenant. Non ! II revient 
sans avoir rien \Tini rien appris... qu'un peu de francais. 

A>NnAiRK d:^ 1894. 14 



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210 COURSES ET ASCENSIONS. 

Tr6s sympaihique d'ailleurs,ce biironnier : sa large face 
rasde, encadrde seulement d'un collier de barbe courte, 
sous un grand feutre rond tout d^teint, respire una pro- 
fonde honn^tet^ et un bon coeur. II s*exprime ais^ment, 
me raconte sa \^e, m'explique son metier. 

Le buron est le b^timent d'exploitation de ce qu*on 
appelle dans le Cantal une « montagne ». Dans la region on 
peut voir souvent affich^ sur les murs : « A vendre... une 
bonne montagne », avec des mises^prixde30,000k50,000fr. 
Cette montagne est une zone de hauls pAturages oil un 
troupeau peut trouver sa nourriture quatre mois durant. 
Elle appartient a quelque gros bourgeois qui en tire de 
fortjolis revenus. 

L'hiver, hommes et b^tes restent au village, dans les 
valines. Les montagnes sont habill^es de blanc, les burons 
ensevelis sous la neige, les jours brefs, le froid vif : c'est 
Tepoque qui r6unit toute la famille cantalienne autour du 
foyer. Mais viennent les beaux jours, lestroupeaux sortent 
de r6table, prennent le chemin des hauteurs. 

Les hommes laissent au village femmes, vieillards, 
enfants, et montent au buron. Pendant quatre longs mois 
ils vivent l^ Isolds, sans desccndre. Tons les dix ou quinze 
jours, quelqu'un de chez eux vient leur apporter des pro- 
visions dans une besace, d dos de cheval: meules de pain 
noiret quartiers de lard. 

Tandis que le p^tre vagabonde tout le jour k la suite de 
ses vaches,le vacher et son valet, dans le « masut » obscur, 
font la « fournie » (fromage) el le beurre. 

Pas compliquee, ici, la fabrication du beurre. Pendant 
que nous causons, un des « paloisants » met de la cr^me 
dans un seau de bois. II s'assied sur une sellette a trois 
pieds, serre leseauentre ses genoux, et se met k battre 
vigoureusement la creme avec son bras jusqu'ii ce que 
beurre s'ensuive. Certains burons, paratt-il, commencent 
k se servir de baraltes moins primitives; mais c'est, disent 



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AUTOUR DU LIORAN. 213 

les purs Cantaliens, au detriment de la quality : rien ne 
vautpour faire de bon beurre la baratte du p6re Adam. 

Quant i la fourme, elle demande, pour avoir toute la d^li- 
catesse voulue, qu'on mette non seulement la main, mais 
le genou a la p4te. On trait les vaches matin et soir. Aussi- 
t6t le lait est versd dans la « gerle » *, oil on le fait cailler 
avecde la pr^sure^. Le « mergue' » est r^serv^ aux pores, 
h6tes familiers qui rddentUbrement aux alentours et vien- 
nent s'6battre,si le coBur leuren dit, jusque dans le buron. 
La a tome ^ » mise h part, on I'^goutte soigneusement, on 
la triture bien menue avec les mains, en la salant k mesure, 
puis on la pile avec les genoux dans un vaste moule en 
bois. II ne reste plus qu'5. mettre le tout sous la presse : 
gros morceaux de bois charges de lourdes pierres. Le fro- 
mage termini est un ^norme cylindre Jaune qui p6se 
cinquante kilos, et vaul actuellement cinquante francs. 
Au fond de Tunique pi^ce du buron s'ouvre un caveau, 
creuse sous terre puisque la chaumine s'adosse a la mon- 
tagne. Lk, les fromages ranges en longues files ach^vent 
de « se faire » , sous Ta^il patemel du buronnier, et atten- 
dent le gros marchand qui les enlfevera tons. 

Ce fromage du Cantal est peu connu dans la France du 
Nord,ou on ne le rencontre gu6re que chez les Emigrants, 
les « Auvergnats de Paris », qui font rejaillir sur lui un 
peu de leur ardent amour du « pays ». Mais il est Tobjet 
d'uu grand commerce dans nos d^partements du Midi. 

Au moment de quitter le buron, compl^tement 6difi^, 
une derni^re question me vient k Tesprit : 

« Mais, au fait, ou done couchez-vous ? ce n'est que 
votre atelier ici. 

1. Grand baquet. 

2. Liqueur acidc qui so trouve daus la cailletle du veau et des jeunes 
ruminants. 

3. Pctit-lait. 
t. CaiUc. 



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214 COURSES ET ASCENSIONS. 

— Notre atelier et notre maison aiissi, me rdpond le bu- 
ronnier en riant : nous mangeons ici et nous couchons la- 
haut. )) 

Et du doigt 11 me montre un coin du reduit, puis un petit 
plancher suspendu k la voMe. Dans le coin, une marmite 
pend k une cr^maill6re dans un simple enfoncement du 
mur, tout enfum6, et aupr^s une xieille table boiteuse 
porte un gros pain noir et quelques ^cuelles de terre : 
c'est la salle a manger. 

Une 6chelle monte k la chambre k coucher, soupente si 
basse qu'il y faut ramper. Par terre gisent des paillasses 
cncadrdes de planches, avec des couvertures bouchonn^es 
et des draps rugueux, dont la couleur n'a de nom dans au- 
cune langue. A quelques clous pendent des hardes et des 
loques. Ah I conrnie j'ai trouv6 bons en sorlant le grand 
air et la lumi^re. 

MURAT ET LE PUY MARY 

8 aout, — Du Lioran on pent monter directement au Puy 
Mary par le col de Cabre ; c'est une belle course de quatre 
heures environ. 

L'itin^raire que j'ai choisi est moins h^rol'que, mais il 
est plus vari^ et plus nouveaupour moi : j'ai r^solu d'aller 
chercher k Murat la route carrossable qui, par Dienne, 
monte jusqu'au Pas de Peyrol, a une demi-heure du som- 
met du Puy Mary, pour redescendre ensuite vers Salers. 

A 6 heures je monte dans le train par une matinee tr^s 
fralche, estomp^e d'une petite bude transparente, presage 
d'une belle journ^e.La ligne est jusqu'k Murat un enchan-- 
tement perpdtuel.EUe serpente k mi-c6te ktraversla for^t, 
surla rive droite du torrent, dont elle suit la pente rapide. 

D'un c6i6 elle domine de haul la valine profonde et noire 
qui peu k pen s'61argit, s'humanise, s'6claircit de pMurages, 
s'anime d'habitations ; de Tautre elle se serre k la mon- 



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AUTOUR DU LIORAN. 215 

tagne, entaille sa roche sombre, franchit sur de hauls via- 
ducs les ravins transversaux, les gorges bois^es ou de 
petits torrents bondissent en cascades. 

Void le village de Laveissi6re, coquettement groups 
dans la valine, puis, de I'autre c6t6 de TAlagnon, le xiexix 
chateau d'Anteroche, avec ses tourelles et ses machicoulis ; 
enfin Mural. 

Mural g^te de charmantes quaUt^s par un vice, hdlas ! bien 
auvergnat: une salet^ repoussante. Mais quelle pittoresque 
et curieuse petite ville ! Avec les hautes cimes centrales du 
massif pour toile de fond, la valine de TAlagnon est ici un 
charmant bassin de prairies, couples de haies vives, d'ou 
jaillissent, isol^s, deux grants de basalte. 

L'un, sur la rive gauche, dresse k 140 metres au-dessus 
du torrent la statue colossale, toute blanche, de la Vierge. 
G'est le Rocher de Bounevie, aux pentes de gazon couples 
net par de vertigineuses colonnades basalticiues, comme 
une succession de terrasses inclin^es, soutenues par de 
grands murs verticaux. Plus petit, mais mis en valeur par 
sa forme effilde, le dyke de Bredons lui fait 'vis-k-\ds de 
Tautre c6l6 de la valine, et lance vers le ciel une \'ieille 
chapelle romane. 

Mural escalade en ddsordre les premieres pentes du Ro- 
cher de Bonnevie. Malgr^ le sol d'ordures pil^es, c'est un 
r^gal de parcourir les petiles ruelles sombres et escarp^es 
ou se rencontrent k chaque pas pignons aigus, tourelles en 
encorbellement, porches surbaiss^s, cintr^s ou gothiques, 
fen^tres k meneaux, motifs sculpt^s, petites boutiques 
basses ouvertes sous des 6tages surplombants, et tout cela 
si \ieux, si noir, — le noir du basalte assombri encore 
si possible par la patine du temps. Certaines placettes 
semblent un d6cor de th(5tltre pour quelque pi^ce moyen- 
^euse, et Ton s'attendrait a voir maltre Pathelin sortir de 
telle petite porte basse h marteau pour aller se faire auner 
du drap dans la boutique voisine. 



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216 COURSES ET ASCENSIONS. 

Au deli des plus hautes maisons de la ville commence 
un chemin rocailleux, jonclie de fragments de basalte, 
qui s'enroule en visautour du Rocher de Bonne vie, chemin 
de procession, jalonn6 de distance en distance par des 
croix. II a pour termo un calvaire ^lev6 sur une petite 
plate-forme, un pen au-dessous du sommet doming par la 
statue gigantesque de la Vierge. II est d'ailleurs facile de 
monter par un talus herbeux jusqu'a la statue m^me. De 
Ik-haut on dt^couvre en un tr^s beau panorama la valine, 
Murat tass^ au pied du rocher, et au loin tons les hauts 
sommels du Cantal. 

A 9 heures je quilte Murat en voiture. La route s'^l^ve, 
cote assez douce mais interminable, par le vallon de la 
Chevade, tributaire de TAlagnon. A mesure qu on monte, 
les arbres et les haies se font rares ; ils ont disparu com- 
pletement quand on atteint le large plateau de p^turages 
qui s^pare TAlagnon de la Santoire, c'est-a-dire la Loire 
de la Gironde. Le cheval a pris le trot; pourtant la tra- 
vers^e semble longue de ces steppes d^sol^es, k la sur- 
face moutonneuse. Mais voici qu'on arrive au rebord du 
plateau, et tout a coup s'entr'ouvre k nospiedsla charmante 
vallt5e de la Sanloire, tres varide d'aspect avec de fratches 
prairies, des cultures, des haies et des bouquets d*arbres. 
Au fond se masse le bourg de Dienne, au pied du plateau 
basaltique et des puys du Limon. 

La route se pr6ci[)ite dans la valine par des lacets ra- 
pides, et, malgrd le grincement rythm6 du frein,la voiture 
prend une allure vertigineusc, agit^e sur ses vieux ressorts 
d'un terrible mouvement d<? roulis. Arrive en has, on tra- 
verse la Santoire, joli torrent limpide au milieu des prai- 
ries, puis on atteint les premieres maisons de Dienne. 

En se retournant, on s'apergoit alors que les lacets de la 
route contournaient un magnifique escarpement basaltique 
d'un efTet tr^s imposant : c'est le Rocher de la Queille 
(1,264 met.). 



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AUTOUR DU LIORAN. 217 

Dienne est un gros bourg d'aspect riant, etal^ sur les 
pentes de la rive gauche de la Santoire, avec des arbres 
entre les maisons, des jardins en terrasses et de minces 
ruisselets courant dans des fosses. Les maisons sont vastes, 
tr^s simples mais d'apparence confortable, les murs 6pais 
et solides comme il convient en un pays de rudes et longs 
hi vers. Les fen toes et surtout les portes ont un certain 
caract^re architectural : presque toules sont cintrees ou 
surbaiss^es, avec un encadrement et une clef de voAte 
quelque pen sculpt^s. La fagade porte la date de la con- 
struction ecrite en grands crochets defer. La vieille 6glise, 
toute noire, aux saillies et aux sculptures ^mouss^es, 
s'el^ve sur un pi^destal de br^che volcanique d*un rouge 
fone^. Elle date du xn<^ siecle. 

Au centre du bourg coule sans tr^ve dans sa vasque de 
pierre la fontaine publique, I'in^vitable fontaine qu'on 
trouve en Auvergne dans le plus humble village comme k 
la \ille, plus ou moins monumentale, voila tout. A toute 
heure du jour on y voit des femmes qui puisent de Teau 
dans les « ferats » de cuivre ventrus et en profitent pour 
bavarder, des lilies et des garQons qui paraissent enchan- 
t6s d'une rencontre plus ou moins fortuite, des altelages 
de bcBufs qui se dt3salt6rent en passant. G'estunva-et-vient 
d'un cachet tout patriarcal et qui 6voque des souvenirs de 
scenes bibliques. 

Apr^s un dejeuner tres acceptable k I'auberge de la res- 
pectable M"® Jouve, nous nous remettons en route sous 
un beau del bleu, sans un nuage, ou flamboie un soleil 
implacable. La route monte k flanc de montagne, domi- 
nant de plus en plus haut la valine de la Santoire. A droite 
se montrent les ruines du chateau de Dienne. De chaque 
c6t6 de la route quelques hameaux et le village de La\i- 
gerie s'eparpillent au milieu d*arbres vigoureux. Puis 
arbres et villages disparaissent : plus rien que les p^tu- 
rages ^maillds de plantes alpines multicolores, qui 6va- 



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218 COURSES ET ASCENSIONS. 

porent tous leurs parf urns sous la caresse briilante du soleil. 

La route monte toujours, devient vertigineuse, petit 
ruban sinueux entaill6 d'un c6t6 dans Tk-pic de la mon- 
tagne, pendant de Tautre sur le vide, sans un parapet, sans 
mtoe un petit rebord de terre pour arr^ter le regard. 
Quand elle fait un coude brusque autour d'une avanc^e de 
la montagne, elle semble couple net h quelques metres 
en avant de la voiture. Heureusement Failure du cheval 
est rassurante. Sur cette cote sans fin qui sufiirait k 
tuer un cheval de plaine, il va toujours du m6me petit trot 
rdgulier avec une extraordinaire endurance. « II est 
aveugle, me dit le cocher, c'est une grande s^curit6 dans la 
montagne : pas d*6cart^ craindreet une docility parfaite. » 

Au-dessous de nous se creuse, toujours plus profond, le 
cirque de p&turages ou naUrimpradines,une des branches 
m^res de la Sanloire. D'innombrables ruisseaux sillonnent 
les pentes de fils d'argent, 61argis parfois en taches d'un 
blanc mat : ce sont des cascades dont nos oreilles ne 
peuvent k cette distance saisir le bruit, ni nos yeux le mou- 
vement. Devant nous, sans cesse grandissant, le Puy Mary 
barre Thorizon de son c6ne svelte et majestueux. 

A 3 heures nous atteignons la miserable cabane de 
canlonnier ^tablie au bas du grand lacet qui semble le 
supreme effort de la route pour s'^lever jusqu'au col. La 
pente est si raide que je pref^re laisser 1^ le cheval, inond6 
de sueur, et monter k pied. 

Le lacet, garni d'un parapet cette fois, grimpe le long 
d'un versant tr6s escarp^ ou apparaissent de puissantes 
assises d'and^site, exploit^e comme pierre de taille. 

Tout d'un coup j'entends un « hop ! » retentissant, je 
l^ve les yeux et je vois deux carriers lecher sur la pente 
un ^norme bloc qu'ils viennent de di^tacher. Le qiiartier 
de roche bondil par ricochets avec un bruit terrible et vient 
s'abattre lourdement au bord de la route, escorts d'une 
avalanche de pierrailles entraln^es dans sa chute. 



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AUTOUR DU LIORAN. 219 

Bientot, devant moi, la route semble se casser: j 'arrive 
au Pas de Peyrol, 6troite ^chancrure perc^e k 1,582 metres 
entre le Puy Mary (1,787 in6t.) et le Roc de la Tourte 
(1,709 m^t.), et balay^e par un violent courant d*air. 

Una des ar6tes de la pyramide du Puy Mary descend 
droit du sommet au Pas de Peyrol : on la gravit en vingt- 
cinq minutes. EUe se dresse de plus en plus verticale en 
m^me temps qu'elle se retr^cit et, vers le sommet, il y a 
quelques metres d'ascension assez p6nible. 

La cime, tr6s ^troite en tons sens, forme deux petites 
bosses gazonn6es, s^par^es par un pli. 

Le panorama est sans limite et sublime. Toute la France 
centrale m'apparait comme sur une gigantesque carte en 
relief. Au Nord, les Dore et le superbe Sancy Emergent 
d'une immense ^tendue de plaines, ou s'effacent les acci- 
dents secondaires et qui vont se confondre au loin avec le 
ciel. 

Mais ce qu'on ne pent se lasser de contempler, c'est 
Tensemble du massif cantalien, dont la structure apparait 
dans toute sa nettet^. Voici la ceinture de fiers sommets 
qui dessine les l^vres du crat^re g($ant, et dont le Puy 
Mary lui-m6me est sans contreditle plus beau par sa forme 
^lanc^e et sa cime aiguS. Par les intervalles qui les s^pa- 
rent, comme par des crdneaux, le regard s'^chappe sur des 
arri^re-plans infinis, perdus dans le bleu. 

A TEst, r^troite cr6te des Fours de Peyre-Arse rattache 
le Puy Mary au Puy de Pe}Te-A rse ; par delksecreuse r^chan- 
crure du col de Cabre, puis se dresse le Puy de Bataillouze. 
Juste en face de moi, sur le rebord oppose, le Plomb du 
Cantal se profile comme une petite bosse ronde gazonn^e 
au-dessus de la cr^te. Malgr^ sa preeminence, il a, de par 
cette forme, beaucoup moins grande allure que la plupart 
des autrescimes. Vers le Sud-Ouestle Puy Chavaroche, ou 
I'Homme de Pierre, se dresse magnifique, tout pres du Puy 
Mary. Et entre tous ces hauls sommets formant le cercle 



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2:20 COURSES et ascensions. 

se creuse ranciexi crat^re au sol tournient(5» tapiss^ ici de 
noirs sapins, l^ de clairs p^turages, et d'oii s'elance, juste 
au centre, le Griou pointu, a la l^te d($nud^e et blancMtre. 

Tout autour de la haute ceinture ebrechcSe, ruin^e par 
r^rosion, de profondes et larges valines rayonnent vers 
tous les points de Thorizon. Entre le Griou et le Puy Mary 
se creuse une admirable combe boist3e, aux versanls ray^s 
de mille fils argent^s, eaux ruisselantes qui vont tout au 
fond former la Jordanne : c'est le cirque de Mandailles. Au 
Nord-Ouest, plus sombre encore sous son vfitement de 
for^ts, est Tadmirable cirque du Falgoux, ou nait la Mars. 
Au Nord, la Rhue arrose la riche valine de Cheylade, plus 
6vast5e et plus claire, avec ses prairies et ses damiers de 
cultures. Au Nord-Est enfin, le regard plonge dans le cirque 
de rimpradines, par lequel nous sommes months. 

Pendant une heure et demie, captiv6 par Findicible spec- 
tacle, je reste assis sur le sommet que chaufFe un bon 
soleil. Mais voici qu'il darde des rayons de plus en plus 
obliques, et je vols pen a pen les valines, emplies d*orabre, 
devenir des trous noirs, tandis que les cimes et les arfites 
se dorenl, s'6clairent de mille feux et projeltent des 
silhouettes d'encre d'une nettete saisissante, comme de- 
couples k I'emporte-pi^ce. G'est f^erique. La crainte d'etre 
surpris par la nuit me decide seule a partir. 

En descendant k une vive allure la route vertigineuse de 
Dienne, je continue la rfiverie commenc^e la-haut, et, 
berc6 par le roulis de la voiture, je savoure le charmo m6- 
lancolique du crt^puscule qui noie peu k peu la valine dans 
les demi-teinles, puis, par une transition insensible, fait 
place k une belle nuit pure et 6toil6e. 

Marcel Monmarcue, 

Mcmbre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



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D'OVlfiDO A SANTANDER 

(Par le Comtr de Saint-Saud) 

I. — LE COL DE PAJARES ET OVIEDO 

Parmi los travers(5es de chaines de montagnes par des 
voies ferries, il peut en fitre en Europe d'aussi pittoresques 
que celle du port de Pajares, dans les Asturies, mais il 
n*eB est pas de plus belles ; k la condition toutefois d'abor- 
der la cordill6re par TEspagne, c'est-k-dire par les plaines 
monotones du L6on, et de s'elever graduellement, insen- 
siblement, de quelques centaines de metres, pour se trou- 
ver tout k coup, au d^bouch($ du tunnel de Busdongo *, k 
la naissance d'une valine profonde, s'ouvrant b^ante sous 
les regards qui plongent de mille metres dans un oct^an de 
verdure. Quel contraste avec les plateaux poussi^reux de 
Castille, oil mines et masures ont, comme la terre, une 
couleur de pain grille dont TcEil bien ^ite se lasse ! 

Si le touriste, en qu6te de piltoresque, est charm^, Tin- 
g^nieur, de son c6te, admire dans la ligne, qui du col se 
dirige sur Ovi^do, les nombreux travaux d'art, les ponts 
jet6s avec hardiesse sur les torrents, les courbes savantes 
et nombreuses, les tunnels enfin. (II y en a soixante-six, 
au d^sespoir du voyageur !) 

Impossible de m'attarder k d(5crire Taspect si varie du 

1. Ou de la Perruca ; il a six kilometres de long. 



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222 COURSES ET ASCENSIONS. 

paysage ; il est des tableaux de la nature qiie la plume ne 
saurait rendre. Mais nous void bient6t au has du port, h 
Puente-Fierros. Avec une sage lenteur, nous avons fran- 
chi en une heure et demie trente-six kilometres, et des- 
cendu de neuf c^nts mMres, soitunepente de 4 p. 100. Les 
sapins, amis de la neige, ont fait place aux essences moins 
s^v^res ; ce ne sont que bois de charmes et de h^tres, prai- 
ries, champs de bl6 et de mals, vergers pleins de pom- 
miers donnant un cidre savoureux. 

La grande route qui cdtoie le chemin de fer date du 
XVI* si^cle, ^poque h laquelle T^v^que, D. Diego de Muros, 
mit en communication la principaut6 des Asturies avec le 
reste de la Pdninsule. Jusqu'^ cette epoque, il n'existait 
que de mauvais sentiers traces sur le flancdela montagne, 
de scabreux passages tr^s dangereux avec les neiges 
d'hiver, oii un roi de Navarre lui-m^me, Sanche le Grand, 
trouva la mort. 

A rinstar de Thospice du Saint -Bernard, la coU^giale 
de Santa Maria de Arvas, situ6e au centre de la cordilldre 
et desser^ie par des disciples de saint Benolt d6s le r^gne 
d'Alphonse VII (vers 1150), oflrait autrefois un asile au 
voyageur. Ses religieux ^talent au d(^but aussi pauvres 
que leurs h6tes ; mais Alphonse IX, t6moin de leur mi- 
s6re, quand il y passa en 1216, accrut leurs revenus, qui 
augmenl6rent sensiblement sous les r^gnes de ses succes- 
seurs. 

Avant d'arriver h Ovi6do, arr6tons-nous k Pola de Lena, 
el sous la conduile d'un enfant remontons pendant cinq 
kilometres le cours du Caudal ; puis, par un sen titer abrupt, 
eievons-nous sur un roc qui domine la valine de quelques 
cents metres. L^, k Tombre d'un petit sanctuaire qui de 
loin n'attire nuUement les regards, contemplons ce coin 
de la « Suisse espagnole ». En amont, en aval, la valine 
developpe ses courbes sinueuses, le torrent bonditentre la 
grande route et la voie ferr^e, que remonte en ce moment 



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D OVI^DO A SANTANDER. 223 

un train de marchandises, en faisant r^sonner les 6chos 
de son strident sifflet et du bruit assourdissant de sa ma- 
chine puissante. 

Mais Tenfant, qui etait al\6 chercher la clef de I'oraloire 
au village de San Lorenzo, est de retour,et nous p6n6trons 
dans la petite 6glisc de Santa Cristina de Lena. Quelle 
nouvelle surprise s'ofTre k nos yeux ! Nous sommes dans 
un temple qui s'est conserve absolument intact depuis sa 
construction, c*est-k-dire depuis le milieu du ix* siecle. Le 
d^crire sortirait du cadre que je me suis assign^ ; ce serait 
du reste allersur les bris^es de mon compagnon de voyage, 
mon beau-fr^rele marquis de Fay olle, savant archi^ologue. . 
antiquaires en qu^te d inconnu ou d'in6dit, allez done 
dans les Asturies ! 

Nous restons trois jours h 0\d6do ; inutile de s*y attar- 
der. En dehors de sacath6drale,dontle cloitre, la «Camara 
Santa » avec son prdcieux tresor, et quelques chapelles, 
m^ritentune attention particulitjre, il y a pen ^ voir dans 
la capitale des Asturies : c'est une ville propre, b^tie en 
pente, avec un joli jardin au centre, et plus mouvement^e 
que bien des chefs-lieux de province d'Espagne. 

A quelques kilometres d'0\i6do, une route poudreuse 
conduit aux bains de Caldas de Prioro, qu'ou appelle 
Caldas (sources thermales) tout court, bien que le village 
de Prioro les touche absolument. 

Jetons un coup d^oeil sur cet 6tablissement de bains, 
am^nag^ en mt^me temps en h6tel suivant un usage assez 
courant en Espagne. Approuvons sa bonne installation, 
confortable mfime, ses salles d'inhalation et de douches, 
puis dirigeons-nous vers les bords du rio Nalon riche eu 
saumons. 

Le propri^taire du chateau des Tours de Prioro veut 
bien nous permettre I'entr^e de son pare. Reposons-nous 
sous les ombrages des grands bois, et dans les grottes qui 
longent la rive : au dela du torrent s'6tagentles montagnes 



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226 COURSES ET ASCENSIONS. 

cienne petite ville, aux vieilles maisons, dont Tune d'elles 
conserve encore le souvenir du s^jour qu'y fit Charles- 
Quint quand il d^barqua en ce lieu le 19 septembre 1517 a 
son retour des Flandres. Aussi garda-t-elle longtempsson 
droit d'asile. 

Bien que proche de la mer, Villaviciosa n'est plus un 
port, car le sable comble en partie sa ria (estuaire). II est 
question de creuser un chenal qui commencerait k Puntal 
et viendrait jusqu'^ la ville. II aurait sept kilometres de 
long sur cent metres de large, nous raconte D. Mariano 
Balbin Valdes, r^dacteur en chef de la Opinion de Villavi- 
ciostty venu, avec plusieurs notabilit^s de la ville, nous in- 
terviewer, et nous offrir un excellent produit du cru, le 
« cidre-champagne », dont le matin d^jk D. Francisco Ca- 
veda nous avait fait gotlter lors d'une visite 5, son manoir 
de Fuentes. Nous ne pouvons que former des voeux pour 
la r^ussite de ce projet. 

Les chevaux sont pr^ts, il faut quitter nos aimables 
h6tes, d'autant qu'avant d'arriver h, Ribadesella nous de- 
vons aller k pied, en pleine montagne, visiter la curieuse 
6glise de Priesca. 

A partir de Villaviciosa la route devient plus pittoresque ; 
tant6t elle longe la mer dont les flots baignent le bord de 
sa chauss^e, tant6t elle la domine, trac^e sur de hautes fa- 
laises. Les torrents, pour se faire jour jusqu'k la greve,ont 
disloqu^les rochers d'une faQon souvent grandiose, comme 
k Berbes. Du c6t6 de la montagne la vue est non moins 
belle ; les collines ont change d'allure : ce sont maintenant 
de veritables sierras se dressant d'un jet k plus de mille 
metres. Au loin, 6clair6es par le soleil couchant, les cimes 
ueigeuses et immacul^es des Picos de Europa brillent en- 
core, alors que dans les vertes valines la nuit descend rapi- 
dement. 

L'arriv^e sur Ribadesella est un coup de thd^tre : la ville 
aligne ses blanches maisons au fond d'une vaste bale aux 



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d'ovi6do a santandeRs 227 

eaux calmes et miroitantes, enserrde dans une ceinture de 
montagnes et qu'un 6troit goulet met seul en communica- 
tion avec la mer. Avec quelques travanx d*art, ce port de- 
vrait acqu§rir de Timportance, a cause de la s^curit6 abso- 
lue que les navires trouveraient dans cet immense bassin. 

La locality n'^tait pas jadis Ik oil nous la voyons actuel- 
lement, mais k environ 1,600 metres plus loin, k Costa- 
sela {costa del Sella, coteau du Sella, en opposition k riva 
qui veut dire rive^). 

Je dois signaler une grotte remarquable situ^e de Tautre 
c6t6 de la bale. La salle principale, consteI16e de stalactites, 
offre cette particularity que la voAte sup6rieure B*6tant 
eifondr^e,lejourp6netre par cette ouverture, qui rappelle 
le Pantheon de Rome, et fait ressortir les beaut^s de cette 
immense chambre ronde. On y a rencontr^ des os d'ani- 
maux ant^diluviens, dit le g^ologue Schulz. 

Nous passons la matinee d*un dimanche k Ribadesella : 
c'est jour de march^, et nous avons ainsi I'occasion de faire 
des etudes de costume sur la population de la campagne. 
Les vendeuses sont accroupies tout le long de la rue, les 
corbeilles de fruits et de legumes devant elles; T^talage 
sur un banc semble chose inconnue. 

Le type de ces paysannes estbeau; plusieurs sontremar- 
quablement jolies : on rencontre des blondes. Elles por- 
tent un mouchoir d^pli^ sur la t^te, les deux bouts nou^s 
sous la nuque , un lairge fichu attach^ dans le dos , des 
jupes noires ou fonc^es k larges bordures de couleur, une 
chemisette en percale, de longues boucles d'oreilles en fili- 
grane dor6. Le costume des hommes est sans caract^re, car 
la culotte courte et le bonnet de velours k pointe relev6e 
[montera) deviennent de plus en plus rares. Le chapeau de 
feutre et le b6ret sont la coifTure usuelle. 

Nous entrerons piaintenant dans la region la plus belle 

1 . De Llanes a Covadonga, par D. Manuel de Foronda. (Madrid, el 
Progreso editorial^ 1893). Ouvrage in-8, avec gravures et cartes. 



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228 COURSES ET ASCENSIONS. 

des Asturies, celle des Pics d'Europe. Dans VAnnuaire 
de 1893, nous Favons ^ludi6e en g(3ographe, mais non 
d^crite au point de vue piltoresque. Le lecteur nous par- 
donnera done de nous y arr^ter quelque temps, trop 
heureux si ces lignes, Sorites sans pretention, mais encore 
sous le charme de nos diff^rents voyages en Cantabrie, en- 
gageaient quelques touristes k quitter les sentiers battus 
pour venir chercher, dans la « Montana de Santander » ou 
dans les Asturies, des paysages nouveaux. 

On voyage assez facilement sur la c6te oc^anienne ; les 
routes sont bien entretenues, il y a des diligences, des 
tronQons de chemin de fer, des h6tels propres avec une 
nourriture saine et abondante ; le peuple est affable, in- 
struit; n'est-ce pas suffisant? 

Le no Sella, qui se jette dans la mer k Ribadesella, est 
la plus belle des rivieres de la conlr^e. Elle forme la limite 
occidentale des Picosde Europa, ayantpris naissance dans 
le Sajambresurles confins du Valde6n, d*ou elle arrive k 
Cangas par un des plus beaux d^fil^s qui soient en Europe. 
Dans sa partie inf^rieure, elle presente encore de mcrveil- 
leux paysages, principalement en face du Pic de Torano. 

Nous remontions le cours du torrent, devisant joyeuse- 
ment des incidents de notre excursion, quand le bruit de 
fusses, eclatant en I'air, se fait entendre non loin de la 
route. « G'est la funclon (f6te) de Villanueva, » nous dit 
Ouintin. Laissons les chevaux et allons-y ! 

La messe finissant, les bons Asturiens entourent respec- 
tueusement nos appareils photographiques, braquds sur 
r^glise ;le cur^ s'approche, il a devin^ qui nous sommes, 
recevant un journal d'0\d6do ou,le lendemainde notre de- 
part, le maitre de I'hbtel * ou nous 6tions descendus avail 

1. Hotel et Restaurant de Paris^ tenu par M. Ferrer, un Francais, 
excellent cuisinier, aid^ par sa famille intelligente et aimable. II doit 
occuper ii I'heure actuelle, 14, calle Uria, un emplacement nouvcSiu, 
plus en rappori avec sa nombreusc clientele. 



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d'ovi^do a santander. 229 

cm bien faire d'inserer un article surnotre voyage. II nous 
convie aimablement h sa table, en non moins aimable com- 
pagnie, avec cette franchise hospitali^re qui platt tant chez 
TEspagnol. Sur notre refus il exprime ses regrets que nos 
stapes soient compt6es et que nous ne puissions disposer 
de quelques heures en sa faveur. 

Avant de partir pour Cangas, nous jetons un dernier 
regard sur les admirables chapiteaux du portail occidental 
de Teglise , qpii rappellent la triste fin du roi Favila, le 
fils unique de Pelage. Un jour qu'il partait pour la chasse, 
sa femme, mue par un vague pressentiment, le conjure de 
rester; elle Tembrasse, le retient par ses vfttements; mais 
le prince ne T^coute pas, et elle toutc triste le laisse par- 
tir. A peine dans la montagne, le roi se trouve face h face 
avec un ours en un 6troit senlier; une lutte terrible s'en- 
gage, et tons deux meurent, Favila ^trangl^ par le fauve 
au moment oil il lui traversait le corps de son 6p6e. 

Cangas de Onis n'olfre de remarquable que son vieux 
pont ; mais que de souvenirs historiques ! Car ce fut la pre- 
miere capitale de TKspagne. 

Pelage y commanda en maitre jusqu'i sa mort, arriv^e 
en 737. Apr^s son fils Favila, regna sa fille Ermesinde 
conjointement avec son gendre Alphonse le Catholique; 
puis vint FroKla, ou Fruela, qui ^pousa une Mauresque, tua 
de sa propre main un de ses freres, et fut assassin^ h son 
tour, k Cangas m6me, par une juste vengeance de Dieu. 
Le district municipal de Cangas et ses huit paroisses 
comptent plus de 10,000 &mes, contre 900 seulement il y a 
trois si^cles. De son ancienne gloire — trt^s modeste toute- 
fois — il ne reste rien, et nous devons aller chercher plus 
loin des souvenirs chers au coeur espagnol. 



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230 COUKSES ET ASCENSIONS. 



III. — COVADONGA 

Une route ombrag^e, de sept kilometres, conduit de 
Cangas h Covadonga. Pr^s du champ appel^ Repelao\ en 
souvenir de T^l^vation ici m6me de P61age sur le pavois * 
(une colonne commemorative y a 6te dress^e par les soins 
du due et de la duchesse de Montpensier), le regard est at- 
tire par Covadonga. Ce lieu se d^tache sur un promontoire 
rocheux, entour^ par les hautes montagnes d'Enol, qui fer- 
ment rhorizon comme un cirque gigantesqueetdont lecal- 
caire denude contraste avec la verdure du fond de la valine. 

Nous n'avons pas a retracer les debuts de la monarchic 
espagnole, k raconter comment les Asturiens du Sud, unis 
aux habitants de la Castillo, que chassait devant lui le flot 
envahisseur des Maures, vinrent jeter T^moi parmi ceux 
de leurs cong^n^res qui \dvaient sur le versant gascon 
des Pyrenees cantabriques, les conjurant d'61ire un chef, 
ce qu*ils firent en la personne de P61age, alli^, sinon lils, 
du dernier roi visigoth. Mais le Sarrasin traverse la cor- 
dill^re h, leur suite, arrive jusqu'aux premiers contreforts 
des Pics d'Europe, ou il recule d'abord ^pouvant^ k Faspect 
farouche de ces monts sauvages, si diffdrents de ceux qu'il 
a rencontres jusqu'alors, et ou se sont r^fugi^s les der- 
niers d^fenseurs de I'independance ib^rique. 

pelage, de son c6te, voyait chaque jour augmenter ses 
partisans, qui accourent de la Galice comme de la Navarre. 
Celtes et Euskariens se donnent la main. Les musulmans 
se deddent alors k I'attaquer. II les attire dans la valine du 
Deva occidental, et une fois engages dans la montagne il 

4. Dans son livre d^j^ cite De Llanes A Covadonga^ M. Foronda 
n'accopte pas comme 6tymologic de ce nom la contraction de rey iV- 
layo (roi Pelage), g^n^ralement admise; il fait doriver ce mot du latin 
repello (je repousse). 

2. En momoire de ce fait, les alcades do Cangas venaient jusqu'en 
ces dcrniers temps recevoir dans ce champ Tinvestiture de leur charge. 



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d'ovi^do a santander. 233 

les ecrase avec ses troupes post^es sur la hauteur. Les 
rochers, les troncs d'arbres roulent sur les assaillants, pas 
une fl^che chr^tienne ne manque son but. De sa grolte 
inaccessible de Covadonga, P6lage, avec ses meilleurs 
guerriers, ach^ve les derniers Arabes, qui Tont suivi jus- 
que-la : Tlslam perdit en ce jour un nombre incalculable 
de soldats. Ceux qui ne sont pas tu6s contournent le Mont 
Auseba, esp^rant ^chapper a la mort, mais ils trouvent, 
dans les escarpements de la Pena Santa, dans les olios 
profonds des Penas de Europa, dans les gorges infran- 
chissables du Cares et du Sella, dans le pays de la soif et 
des b^tes f^roces enfin, une mort plus triste encore. Ceci 
se passait en 718. 

La grotte de Covadonga est transform^e en chapelle. Au- 
dessousune source abondantejaillitdu rocher, 6gayant de 
son murmure ce lieu de repos oil dorment Pelage et 
Alphonse le Catholique, dans leur modeste sarcophage de 
pierre ench^ss^ dans une anfractuositt^. A qui me dirait 
que ce n*est pas une se^pulture digne du premier roi des 
Espagnes, je r^pondrais qu'elle rappelle, au contraire, par 
sa simplicity, celle de ce chef d'un minuscule Etat qui ne 
mit sa gloire que dans son ^p6e. 

Dans la grolte, au foiidd'un immense entonnoir, creuse 
dans le roc, on voit ou plutot on entend bouUlonner le 
torrent du Deva ou Diva, qui, par un parcours souterrain, 
arrive des montagnes d'Orandi, et forme a sa sortie de 
nombreuses cascades. Quant a la source dont j'ai parl(3,on 
lasurnomme IsiMilagrosa (miraculeuse). Combien de jeunes 
filles y viennent tremper leurs 16vres ! Un refrain popu- 
laire ne dit-il pas : 

L;i Virgeii do Covadunga 
Tieno una ruenlc muy clara; 
La niila (jue l)ebe en ella 
DculiM) del afio se casa*. 

1. De Llnnes (i Covadonga, 



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234 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ce que noas traduirons par : 

La Vi«rge dc Covadonga 
PossMe ane fontaine claire; 
FUlette qui s'y d^salt^re 
Dans I'annee se mariera, 

A cdt^ de la grotte : une coU^giale bien modeste ; une 
petite ^glise ; un cloltre humide, avec deux curieux tom- 
beauxinattribu^s ; une hfttellerie tr^sfr^quent^e pendant la 
belle saison, et ouron est fort bien traits. Plus loin, surle 
promontoire 6troit et long de quelques centaines de metres, 
s'alignent les maisons des chanoines, et s'^l^ve d^j^ jus- 
qu'au-dessus des fenfitres la nouvelle basillque, digne par 
ses superbes proportions, la richesse de sa decoration, de 
Gelui qui accorda aux chr^tiens la victoire sur les secta- 
teurs de Mahomet. 

N'oublions pas la maisonnette du « telephone », car les 
« bienfaits de la civilisation » s'introduisent jusqu'au coeur 
des Asturies, plus peut-6tre qu'en d'autres contr^es de 
TEspagne. On peut attribuer cette circonstance non seule- 
ment aux mines si nombreuses en Gantabrie, mais aussi k 
la race active, laborieuse, de moeurs honn^tes et de rap- 
ports faciles, qui peuple ce pays. 

Covadonga doit k de pieux souvenirs perpetuus d'Age 
au ftge, k cette sorte d'aur^ole mystique qui entoure 
son nom, fait de l^gendes encore plus que de v6rit6s, 
d'etre devenu un p^lerinage oil l*on accourt de toutes 
parts. Pendant T^t^ le s<5jour est loin d'y etre monotone ; 
les pterins, qui h pied, qui a cheval, qui en voiture, 8*y 
succ^dent constamment. G'est aussi le point de depart des 
ing^nieurs forestiers, charges de reboiser la region du lac 
Enol, seule nappe d'eau des Pics d'Europe ; celui 6gale- 
ment des ing^nieurs des mines voisines, dont plusieurs 
appartiennent h des Anglais, fort bien mis k Thdtellerie 
gr^ce k la d^pense qu'ils y font. Les chasseurs s'y donnent 
rcndez-vous, car I'isard [rcbexo], le chevreuil, Tours m6me 



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D*OVlfeDO A SANTANDER. 235 

se rencon trenl f r^quemment sur ce versant de la Pena Santa. 
Certain jour que notre confrere Labrouche et moi cher- 
chions par oil aborder cette terrible cime, n'avons-nous 
pas crois^ le comte de la Vega de Sella, un des plus grands 
amateurs de chasse du pays, rapportantun deces ^normes 
fauves tu6 de sa main ? 

IV. — LA COTE CANTABRIQUE 

Nous void h Llanes, ville de quinze h ^ingt mille Ames, 
sur le bord de TOc^an. Comment nos haridelles ont-elles 
punous y conduire en quelques heures? Nous nous le de- 
mandons encore. II est vrai que, d<5sirant visiter T^glise 
d'Abamia, ouP61agefut d'abord enterr^,etjouir encore de 
la vue sur les Pics d'Europe, nous avons pris, en quit- 
tant Covadonga, la route plus directe quiremonte lecours 
de rhistorique torrent du Guefia, et suit plus loin celiii du 
Cdres. G'est la limite septentrionale que nous avons attri- 
bute au massif d'Europe. Au col de Salce, nous avons 
bifurqu^, prenant un chemin ^ peine termini, qui descend 
vers la mer par une gorge sauvage appel^e de las Cabras 
(des ch^vres), et rejoint la route de la c6te. 

Llanes est un des ports — si on pent donner ce nom k 
im ^troit bassin, resserr^ entre des rochers — les plus pit- 
toresques du golfe de Gascogne. L'ancienne enceinte se 
termine du c6t6 du goulet par les mines d'une fortification 
h, canons, et h Tentr^e de la ville, h TOuest, par un donjon 
bien conserve, ainsi que le chemin d'acc^s entre deux mu- 
railles. L'^glise, qui offre, nous a-t-il semble, pen de par- 
ties ant^rieures au xvi* si^cle, est digne d'une vislte ; on 
remarquera la largeur de sa nef, demfime que le grand au- 
tel en bois, sculpts par un Frangais, originaire de Saint- 
Omer, en 1517, ann^e ou Charles-Quint tra versa la ville \ 

\ . De Llanes a Covadonga. 



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236 COCRSES ET ASCENSIONS. 

La fondation de Llanes, remontant aux premieres ann^es 
du XIII* siecle, est due a Alphonse IX de Leon, qui lui 
accorda de nombreux privileges, grAce auxquels ses ma- 
rins obtinrent une grande c^l(51)rit6 comme p^cheurs. 

La c6te est parsem^e de riantes villas, — mettons mai- 
sons, pourne pas ^tre taxd d'exageration, — appartenant 
presque toutes h des Americanos : c'est-^-dire h des As- 
turiens ayant fait une plus ou moins grande fortune en 
Am^rique, et revenant terminer leurs jours sur la terre 
natale. Elles ne sontpas toujonrs d'un goilt parfait : Tune 
d'elles,^Penduele9,pourraits*appelerle Cb^teau de Verre, 
car le corps central, comme les pavilions, est rev^tu de 
crista! de bas en haul. Elle n'est pas habitue en 4td, je 
suppose, sinon on y ciiirait. 

A Unquera nous quiltons la route maritime pour faire 
une pointe vers le Nord. Mon beau-fr^re n'a pas vu le de- 
file du Sella, je d(^sire qu'il admire celui du Deva oriental, 
quid^iimite ^ TEst les Picos de Europa, et connaisse un 
peu mienx cette region dont il m'a si souvent entendu 
parler. Chemin faisant je lui montre les cimes d'Andara, 
et je lui noiume les pointes du massif central visibles par 
la depression du Cdres, Lalbo, les Monctas, le Narranjo, 
la tour de Cerredo elle-m6me. 

Les gorges du Deva, que nous remontons jusqu'a Lebe- 
fia, lui arrachenl des cris d'etonnement ; il est surpris que 
torrent et route aient place en un si etroit passage, entre 
des rochers a pic qui semblent se r^unir. Nous couchons^ 
r^tablissement thermal de la Hermida, au centre dudt^file; 
le meilleui aceueil nous y est fait, car on veut bien m'y 
reconnaitre, quoique je nc m'y sois arr6te qu'une fois, Uy 
a quatre ans. 

Revenons sur nos pas, faisons encore halte a Unquera, 
pour serrer la main de rexcellent D. Teodoro Ruiz, notre 
agent consulaire, et deMiM. Paris et de la Barra, ingenieurs 
derinstitutgeograpbique, et arrivonsa SanVincente de la 



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d'oviedo a santander. 239 

Barquera. L'arch^ologue et le touriste seront satisfaits d*un 
arrftt dans cette petite ville, dont la position ne le c^de en 
pittoresque a aucune dela c6te cantabrique. 

J'ai ddcrit ailleurs ce large estuaire, baign6 de deux 
cdt^s par la mer et surmont^ d'une vieille 6glise. Sur ses 
flancs s'^tagent des maisons, et plus haut les mines d'une 
forteresse antique. De Tautre c6i^ de la.baie, sur la colline, 
Ik ou se joignent les routes de Comillas et de Cabezon de 
la Sal, jetons un dernier coup d'oeil sur les Penas de Eu- 
ropa, sur la cordill^re pyr6n6o-cantabrique. Saluons ces 
pics 61ev6s d'un « Au revoir ! » amical, car on n'est pas 
venu comme moi une premiere fols, puis cinq ann^es de 
suite dans ces montagnes, sans leur avoir vou6 un amour 
intense, que peuvent seuls comprendre les alpinistes. 

Ici nous quittons d^cid^ment la montagne ; les vastes 
horizons de Torre la Vega et de Santander s'ouvrent devant 
nous. Que le lecteur nous permette, avant de le quitter, 
de lui parler de Comillas et de Santillane. 

La premiere de ces localit^s est une de nos stapes *. On 
n'y pent passer sans s'arr^ter pour \'isiter ses palais mo- 
dernes, celui du marquis de Comillas, riche armateur, 
originaire de cette ville, le sdminaire qu'il y a fait bAtir, la 
Coteruca ; ses palais anciens, sp6cialement celui de Sanchez 
de Cueto; son ^glise, et sa plage fr^quent^e par de nom- 
breux baigneurs. 

Lesage a popularise le nom de Santillane (Santillana del 
Mar) ; cette \ille m^rite mieux qu'une renomm^e de roman. 
EUe renferme des curiosit^s arch^ologiques de premier 
ordre, une 6ghse et un cloltre roman des plus beaux. 

Nous nous y attardons, sachant que quelques kilomolres 
seulement nous s^parent de Torre la Vega, oil nous pen- 
sons prendre le train du soir pour coucher a Santander. 

1. Voici nos Stapes dcpuis le depart d'Ovi^do : Villavicioga. — Riba- 
desella. — Covadonga. — Llanes). — La Herinida. — Comillas. — 
Torre la Vega. — Santander. 



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!240 COLHSES ET ASCENSIONS. 

Nous avions compt^ sans notre Equipage. A peine en route, 
les chevaux s'arr^tent tous les cent metres. Pauvres botes', 
et pauvre Quintin ! Lmfortun6 cocher marche k c6te de 
son attelage, le harcelant de coups de raanche de fouet 
(habitude assez espagnole du reste). II sue, souffle au 
raoins aulant qu'eux, mais ne se d(5part pas de sa bonne 
humeur. ' . 

Force done nous est de coucher h Torre la Vega. Le 
lendemain de bonne heure un train nous am^ne k San lan- 
der, d'ou par mer nous gagnons Bilbao. 

Cinq jours apr^s j'excursionnais dans les massifs du 
Mont-Perdu etdu N6ouVielle. Les amis nouveaux ne doi- 
vent point faire oublier les anciens. 

' V. — ALTITUDES 

Pour completer ce recit, voici le releve des observations 
barom^triques que j'ai faites durant ce voyage en Canta- 
brie, calcul6es par notre savant collogue le colonel Pni- 
dent et parmoi,suivaritla m^thode d'interpolationmaintcs 
fois expos6e dans VAnnuaire. Bien que ces altitudes ne 
concernent'pas des montagnes mais simplement une 
region monlagneuse, elles peuvent offrir quelque int^r^t 
comme relatives a des localit^s ou des observations de ce 
genre n'avaient pas encore 6t6 faites. 

Altitudes 

eii 
metres. 

^^^^ 832 C. F. 

Busdoniio ,200 2ob.s. 

Malvedo (station de g^5 

Pola de Lena ... 3,^, ^obs. 

Santa Crfstfna de Lena 390 

^v*^<*« ..'..'. 236 I. M 

San Miguel de Lino 3,,0 2 ob« 

Narranco, eglise \\ g"^^ 2^,,^' 

Norena, place 2io 

Pola de Siero 2^5 



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d'ovi^do a santander. 241 

Altitudes 

en 
metres. 

Col de Valvidares 415 

Valdedlos t45 

Aiiibas 205 

Amandl 25 

Vlllavlclosa 10 

Fuentes, cglisc 85 

Priesca HO 

Loma de Castillo, passage de la route 185 

Colunaa 20 

Rlbadesella O Mov 

Arrloudas 25 

Ciingas de Onis 60 3 obs. 

RIera U5 3 obs. 

Repelao, coJonne 140 3 obs. 

Covadonga 235 4 obs. 

Embranchement de la roiile d*Onis 85 

Abamla, eglise 190 

Mestas 160 

Onls 190 

Col de Salce 350 

Mere 115 

Llanes O Mcp 

Pendueles ^ . . . . 10 

Unquera O Mer 

Panes 55 3 obs. 

La Heiinlda 120 3 obs. 

LfCbena, <5glise 235 

San Vicente de la Barquera O Mer 

La Revilla 10 4 obs. 

Gomlllas, haul de la Villo 30 

Ruilebo 35 

Santillanadei Mar 60 

Torre la Vega 15 2 oVs. 

Comte DE Saint-Saud, 

Membre du Club Alpin Francais 

(Section du Sud-Ouest), 

ct membre correspondant de la Socit^te 

de g(f?ographie de Madrid. 



ANNCAIRE DE 1891. 16 



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XI 

LES BATUECAS ET LES JURDES 

(Par M. Ludovic Beauchet) 



En parcourant, avant d'entreprendre le voyage classique 
d*Kspagne,le volume qu'filisee Reclusa consacr6 h la des- 
cription de la p^ninsule ib^rique, j'avais ^16 vivement 
f rapp6 par le passage suivant : « C'est pr6cis(5ment dans 
la province de Salamanque, h 60 kilomMres h peine de 
ce « foyer » des etudes, qu'au milieu de I'Apre vallt5e des 
Batuecas, au-dessous de la Pena de Francia, vivent encore 
des populations qualifides de « sauvages » et que Ton 
accuse, i^idemment ^ tort, de ne pas m6me connaitre les 
saisons... Plus au Sud, sur les pentes orien tales de la Sierra 
de Gata, le district de Los Jurdes, h peine moins difficile 
d'acc^s que les Batuecas, serai t ^galement habits par des 
paysans revenus ^une sorte d'6tat sauvage*. » 

Voir des sauvages au coeur de I'Espagne, chez eux, dans 
leur milieu m6me, c'est vraiment bien tentant. Et si v6ri- 
tablement ils sont revenus k cet 6tat primitif dont parle 
I'illustre g^ographe, quelle belle occasion pour en rame- 
ner quelques-uns avec nous et en faire au Jardin d'acclima- 
tation une exhibition qui completorala st^rio de celles que, 
depuis quelques ann(5es, on fait d^filer sous les yeux des 
badauds parisiens, sans aucun souci de la dignite humaine ! 
Mais Reclus n'exagererait-il pas ? Je consulte imra^diate- 

1. CiP'ographie univprsrile, t, I", p. G93. 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 243 

ment Germond de Lavigne*, Edition mise au courant(?) 
en 1893, et j'y vols que, si les Batuecas ne sont pas ha- 
bitues, les Jurdes le sont par mille individiis d'une race 
indolente et d^g^n^r^e, ne connaissant rien des choses 
les plus n^cessaires k la vie; que leur costume ne con- 
siste, pour les plus riches, qu'en guenilles jamais rac- 
commoddes, que les pauvres s'enveloppent de peaux de 
chevres; que leur aspect est repugnant, qu'ils vivent dans 
un ^tat permanent de sauvagerie, fuyant les autres hom- 
mes, ne r^pondant jamais'quand on leur parle, habitant 
des trous creus^s en terre et recouverts de branches 
d arbres et de grandes pierres plates, qu'ils n'ont aucune 
id^e religieuse, vivent dans Timmoralit^ la plus grande, 
sans magistrals qui les dirigent, sans pr6tres qui les con- 
seillent, etc. D^cid^ment ce sont 1^ des echantillonsdignes 
du Jardin d'acclimatation ; ils sont m6me plus arri^r^s 
que les Fu^giens ou les Dahom6ens qu'on nous mon- 
trait derniSrement, car du moins ceux-ci avaient-ils le 
culle plus ou moins r^el de quelques idoles grossi^res. 
Mais — in cauda venerium — M. de La\1gne ajoute qu'ils 
commettent ious les crimes^ mime le parricide, sans la con- 
science du mal qu'ils font. Geci me donne h r^fl^chir. N'im- 
porte I Les risques h courir ne sont souvent qu'un attrait 
de plus pour le voyageur; j'en serai quitte, si je veux 
ramener avec moi des types de Jurdanos, pour me munir 
de quelques paires de menottes. 

Nous voici k Madrid, apr6s avoir jet^ tout notre lest 
d'enthousiasme pour les merveilles d'architecture qui ont 
d^fil^ devant nos yeux 6blouis ou pr^sum6s tels, et le sou- 
venir des Batuecas et des Jurdes n'a cess6 de nous ban- 
ter. C'est ici qu'il s*agirait, avant de reprendre le chemin 
de la France, de dresser un plan de campagne pour abor- 
der ces myst^rieuses valines peupldes de sauvages sans foi 

1. Espagne el Portugal, pp. 145-146. 



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244 COURSES ET ASCENSIONS. 

ni loi. Je n'ai trouv6, dans men Guide d'Espagne,quecette 
phrase assez vague relalivemeni i\ la mani^re de r^aliser 
notre excursion : « On trouvera h Ciudad-Rodrigo des ren- 
seignements et des guides. » J'avoue que cela me semble 
insuffisant, et j'^prouve le besoin de chercher h Madrid 
quelques indications compli^mentaires. Ma bonne ^toile 
veut que la premiere personne k qui je parle de mes pro- 
jels, tout en avouant sa profonde ignorance sur ce pays, 
soit pr(5cis('ment li6e avec le Francais qui, il y a quelques 
anneos, a pour ainsi dire d^couvert la contr(5e que je veux 
visiter : i\ savoir le docteur Bide, m^decin en chef de la 
Compagnic des chemins de fer du Nord de I'Espagne. Alpi- 
niste inlr^pide, M. Bide, notre collogue du Club, n'a pas 
seulement gravi les principaux pics de la Sierra Nevada : 
il s'est donn6 pour mission d'explorer, i trois reprises 
diff^rentes, le pays des Batuecas et des Jurdes, et a appel6, 
dans des conferences trtjs appr^ci^es faites k la Soci6t6 de 
geographic de Madrid, Tattention des Espagnols sur cetle 
contree si pen connue, si calomni^e et presque complete- 
men t abandonn^e k elle-m^me et a sa mis^re *. 

Avec une bonne gr^ce dont nous ne saurions lui t^tre 
trop reconnaissants, le docteur se met enti^rement k notre 
disposition, heureux de pouvoir 6tre utile k des compa- 
triotes partageant ses goilts. En quelques heures, il nous 
dresse plusieurs plans de campagne, avec tiroirs k la clef, 
suivant le norabre de jours dont nous pourrions disposer, 
la fatigue, ou le temps, assez incertain k cette ^poque de 
Tannic (fin septembrc). II exp6die plusieurs lettres de 
recommandation aux difft^rentes autorit^s civiles ou eccl^- 
siastiques, aux bons offices desquelles nous aurons a re- 
courir, ainsi qu'a ceux qui devront nous fournir les 
moyens matericls de Iransport dans ce pays qui ne pos- 
se de ni voies ferries ni routes. Une arriere-pensee me 

\. Las lialiiecas y las Jiirdes, Conferencias le'ulas en la Societlad 
f/eogrfifica de Madrid^ por cl doctor Bide, Madrid, 1892. 



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LES BATUECAS ET LES JUKDES. "lib 

poursuivait cependant, due a la perspective de inc trouver 
en contact avec ccs Vieux de la montagne, ces assassins 
inconscients que signale M. de fiavigne. Je demande done au 
docteur s'il ne serait point sage d'engager pour la circon- 
stance, commeon le fait a Tanger p( Mir visiter les environs, 
un ou deux represenlants de cette bonne rjuardla civil 
espagncde, qui rappelle assoz les carabiniers d'OfT(Mil)ach, 
et avec qui nous avions toujours eu Thonnenr de voyager 
— dans un compartiment voisin — depuis notre entree en 
Espagne h Port-Bou. Un sourirc du docteur nie rassure. 
Ndanmoins, j'emporte une lettre pour le senorBerg^s, 
« comandante del puesto de guardia civil de Casar de Pa- 
lomero », dont la protection nous sera probablement n6- 
cessaire, mais uniquement pour nous procurer un bon 
guide, Ic cas 6ch(5ant. 

Munis de toutes les indications requises et aussi dos 
conserv'es indispensables dans un pays dont la cuisine 
doit nous 6tre inaccessible, nous mettons le cap sur les 
Batuecas et les Jurdes. Mais par ou allons-nous les abor- 
der? Deux voies nous sont ouvertes, cclle du Sud par le 
chemin de fer de Madrid a Gaceres, et la voie du Nord par 
celui de Medina del Campo a Salamanque et a la fron- 
ti^re portugaise. L'excursion complete doit rationnelle- 
ment se faire par le Sud. On prend ii Madrid le train qui 
vous depose a Plasencia, et de cette station on pent en 
onze heuresde cbeval ou de mulet arriver ii Casar de Palo- 
mero par le Puerto del Gamo. On visite d'abord la vallee 
du rio Pino, de \k on passe dans celle du rio Jurdauo, puis 
dans celle du rio Ladrillar, et, par las Mestas, on remonte 
aux Batuecas pour arriver k la Albcrca. L'interfit va ainsi 
grandissant, et, avant de rejoindre la ligne de Salamanque 
onpeut, en faisant Tascension de la Pena deFrancia, jouir 
d'un coup d'oeil d'ensemble sur les diff6rentos valli^esque 
Ton ^'ient de parcourir. Mais le temps nous faisant defaut 
pour clTectuer cette traversee complete des Jurdes, nous 



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246 COURSES ET ASCENSIONS. 

nous decidons h p^netrer dans ce pays par le Nord et k 
revenir par la m6me ligne pour rejolndre lafrontifere fran- 
Qaise. 

Nous debarquons done, k 6 heures du matin, h la Fuenle 
de San Esteban, sixi^me station sur la ligne de Salamanque 
k la frontit^re portugaise. G'est ici qu'ils*agilde trouverles 
guides et les mulets qui devaient nous altendre. D^ja, k la 
descente du train, nous avions promen6 un regard inter- 
rogateur sur les quelques indigenes qui se trouvaient \k 
en nous demandant si une divination quelconque allait 
nous r^v^lerceluiqui avait pour mission de nous conduire 
dans les bons et surtout dans les mauvais chemins ; mais, 
h^las ! aucune revelation ne vint, et les deux ou trois hidal- 
gos du cru disparurent k notre grand regret, car ils sem- 
blaient assez dccoratifs et auraient avantageusement servi 
de modules k Dore pour son Don Quichotte. 

Enfln... Est6ban apparut et nous reconnut, gr4ce au si- 
gnalement que M. Bide lui avait fourni et probablement 
aussi gr^ce a ce fait que nous 6tions les seuls strangers 
descendus a la Fuente. 

Au premier abord, Esteban payait peu de mine avec sa 
courte blouse bleue, ses jambi^res de cuir et son feutrc 
roussi, sous lequel apparaissait un madras toxxU en corde 
sur la tt}te ; mais pour 6tre moins hidalguesque il n'en ^tait 
que plus drOle : singulier melange de Gavroche et de Prud- 
homme, de liert6 et d'enfantillage, de gaiety et de m61an- 
colie, il nous a souvent bien amuses. Les conversations 
etaient laborieuses entre un Fran^ais qui ne connait que 
le castillan des grammaires et un indigene qui parle une 
sorte de patois en mangeant la moiti6 de ses mots. Si, d'or- 
dinaire, ou arrivait a se comprendre, quelquefois il fallait 
y renoncer, et alors Esteban, a[>res avoir pris des airs de 
grand d'Espagne, avait un geste de clown d'une dr61erie 
intraduisible. En somme tr^s honn^te gar^on, intelligent 
et d($brouillard.La caravane doit se completer k laAlberca 



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LES BATUECA8 ET LES JURDES. 247 

d'un autre arriero et d'un mulet de renfort pour nos pro- 
visions, car nous devions d^sormais adopter la devise de 
ce sage de la Gr^ce : Omnia mecum porto, cet omnia 6tant 
seulement l^g^rement materialist. 

Aussit6t Tarrimage de nos sacs termini, nous nous in- 
stallons sans trop h^siter sur Tesp^ce de large matelas qui 
compose la selle de nos mules. S'y tenir en ^quilibre est 
chose difficile et p^nible sans habitude et surtout sans 
^triers. Si Don Luis, Tauteur de cette notice, en avait une 
paire, ce raffinement de la civilisation n'^tait pas fait pour 
Dona Eugenia, sa compagne de voyage, et il devait d'ail- 
leurs lui ^tre inutile, car Esleban, la prenant en croupe, 
devait lui servir k la fois de guide et de soutien. 

Notre premiere chevauchde de neuf heures doit nous 
mener au sommetde laPenade Francia. Iln'estpas n^ces- 
saire sans doute, pour gagner les Batuecas, de passer par la 
Pena, et Ton pent s'y rendre directement par la Alberca. On 
est n^anmoins bien recompense du detour que Ton fait et 
de la fatigue qu'il entralne par le magnifique spectacle dont 
on jouit du sommet de la Pena; on pent aussi, en commen- 
Qant par Tascension de cette montagne qui domine de 
beaucoup toutes les sierras voisines, se faire une idee ge- 
nerale du pays que Ton va parcourir ensuite et qui se de- 
roule ^ vospieds. 

A travers un immense plateau de plus de 800 metres 
d'altitude, parsemedeforetsde chines verts oudebruyeres 
geantes, nous nous eievons, par une pente presque insen- 
sible, jusqu'au pied de la Pena qui, tout h coup, au sortir 
d'une derniere for^t, nous apparait, a plus de 600 metres 
encore au-dessus de nous, avec son convent audacieuse- 
ment cafnpe sur lebord du precipice qui le horde de pres- 
que tons les c6tes. 

G'est ici que commence la partie vraiment penible de 
Fascension. La vegetation forestiere a disparu, on ne ren- 
contre plus que quelques arbustes rabougris. II s'agit de 



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348 COURSES ET ASCENSIO,NS. 

gravir par des senliers pierreux et k peine traces ce roc 
abrupt et isol6 du reste de la chatne, qui se pr^sente a 
nous avec Taspect d'aridit6 et de denudation des regions 
des neiges perp^tuelles. Mais c'est Faffaire de notre cabal- 
leriay et nous n'avons qu'k nous laisser secoueravec rt^si- 
gnation. Un dernier effort et nous sommes au but, au 
soniraet de la Pena, k 1,723 metres d'altitude. Nous p6ne- 
trons dans le convent par la grande cour. A droite la cha- 
pelle de Simon Vela, et ce qui subsiste encore des ddpen- 
dances de I'ancien convent, aujourd'hui converties en 
ecurieset en logement pour le sacristain, gardien dusanc- 
tuaire. A gauche, faisant le tour de la couret rejoignantle 
presby t6re actuel , une sorte de pr6au circulaire que Ton con- 
vertiten <ienrfas (boutiques) a r6poque du grand p^lerinage, 
et ousetiennent les marchands de comestibles ou d*objets 
de pi6te. En face, I'^glise avec son clocher d^capit^ et ses 
grands mursfroids et sans ouverture qui puisse livrer pas- 
sage aux vents imp^tueux qui font rage si souvent ici. 
Sous le clocher et donnant acc^s dans I'^glise par une 
porte assez basse, un escalier presque monumental, eu 
6gard k ce qui Tentoure. Derriere T^glise, des ruines et 
toujours des ruines. Dans son ensemble et abstraction 
faite des breches multiples quil nous pr^sente, le monas- 
t6re est en parfaite harmonic avec Taspect s(^v6re de la 
montagne qu'il couronne. Conslruit avec un granit apport^ 
de loin a une 6poque ou la foi transportait les montagnes, 
il ressemble plut6t k une forteresse qu'k un convent. C'est 
qu'en elTet il doit r^sister aux attaques furieuses des ele- 
ments conjures dont leffet dcstructeur est plus redoutable 
k ces hauteurs que celui des machines inventees par le 
genie des humains pour la destruction deleurssemblables. 
Et encore a-t-il fallu, pour triompher de lasoliditedu mo- 
naslere conslruit par les disciples de Simon Vela, que le 
vandalismc revolutionnaire precipilkt la chute des mu- 
railles, qu'aurait amenee k brdve echuance Taction de la 



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LES BATUFXAS ET LES JURDES. "249 

neige, du vent, de la pluic et de la foudre, les moines 
n'^lant plus \k pour lutter. Nous ne pourrions plus, il est 
vrai, si les religicux etaient restes ii leur posle, godter la 
poesie des vastes ruines que nous avons sous les yeux ; 



Couvent do la Pofia do Francia, Uessin do Tavlor, d'apres un© photographio 
do M. L. Beauchet. 

mais en revanche nous aurions trouve une hospitality 
semblahle a celle de la Grande-Chartreuse ou du Saint- 
Bernard. 

En faisant le tour du couvent demantele, nous jouissons 
d'un admirable panorama qui recompense amplement des 
fatigues de Tascension. 



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250 COURSES ET ASCENSIONS. 

A TEst, la Sierra de B6jar et plus loin les Monts de Cre- 
dos, domin^s par la Plaza del Moro Almanzor; en avanl, 
le ruban argents que forme le rio Alagon dans sa course 
vers le Sud, ou il recueille lous les torrents des Jurdes. Au 
Nord,lesplaines de Salamanque,ou se dessine ^galement, 
par une trainee de brouillards, le cours sinueux du rio 
Tornies. Bien qu'^ plus de soixante kilometres, nous aper- 
cevons distinctement la masse ^norme delanouvelle cath^ 
drale illumin^e par les rayons du soleil couchaut. Au Sud 
et k rOuest, c'est un oc^an de montagnes aux immenses 
vagues fig^es dans une ^ternelle immobility et dont nous 
n'apercevons que les crates escarp^es, sdpar6es par des 
gorges profondes etdepuislongtemps plong($es dans Tobs- 
curit^. Au premier plan, comme un promontoire dominant 
la valine du rio Monsagro, une montagne dont le nom est 
propre k nous 6mouvoir : la Mesa del Prancfes (Table du 
FranQais), oil se trouvait,dit-on, lecampementde noscom- 
patriotes quand, unis aux Espagnols pour repousser Ten- 
vahisseur maure, ils occupaient la Sierra de Francia qui a 
gard6 leur nom. En face, la Pena Jasleala, plus baute de 
quelques metres que cclle de Francia, et, k Thorizon, du c6t6 
du Sud-Ouest, la ligne m^lancolique de la Sierra de Gata 
jusqu'^ la frontiere de Portugal. A nos pieds, a moins de 
trois kilometres et derhere la Mesa del Frances, s'ouvre la 
gorge des Batuecas ; mais elle ne nous revele rien encore 
de son myst^re, en raisonde sa profondeuret de son^troi- 
tesse.On en devinoi peine la situation. De notre observa- 
toire, nous pouvons refaire k vol d'oiseau notre route 
depuis la Fuente de San Esleban, en d^couvrant au Nord 
et k I'Est une multitude de pueblos dont nous n'avions pu 
soupQonner Texistence. 

Nous voulions repartir imm^diatement pour TAlberca. 
Mais la gracieuse insistance d'un intrt^pide cbasseur en 
veston, qui n*etait autre que Don Manuel Santos, chapelain 
du couvent en meme temps que pasteur d*une paroisse 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 251 

voisine situ^e au pied de la Pena, nous decide a user de 
rhospitalit^ qu'il nous offre et k passer la nuit au couvent. 

Apr6s avoir consacre encore quelques instants k con- 
templer Tinoubliable panorama que Ton d^couvre du haut 
de notre belv6d6re rocheux, nous passons^un autre ordre 
d'id^es. Avec quelques oeufs fournis par !e sacristain,et en 
faisant appel ^noB conserves, nous arrivons a composer un 
diner passable que nous offrons k Don Manuel Santos et 
de partager avec nous. Gr^ce k la verve entralnante de 
noire hdte et aussi k de nombreuses tasses de th^, nous 
passons una soiree fort gaie et fort instructive, et nous ne 
gagnons Tesp^ce de cellule oil nous devious coucher 
qu'apr6s avoir 6t6 compl^tement 6diQ6s sur los m^rites de 
notre pieux compatriote Simon Vela, qui, parti des bords 
de la Seine, de Paris, pour ob6ir^ la voix myst^rieuse qu*il 
avait entendue, est arriv6, aprds des aventures sans 
nombre, k cette Pena de Francia oil il devait d6couvrir 
rimage miraculeuse cherchee avec tant d'obstination et 
fonder, en 1434, le couvent dont les splendeurs furent 
an^anties par le grand incendie de 1797. 

De la Peiia de Francia, nous gagnons en cinq heures 
I'Alberca, Tancienne suzeraine des Jurdes. 

Notre entree fait sensation, et comme, pour arriver k la 
maison de Don T6mas Hoyos qui doit nous h^berger, il 
faul traverser une bonne partie des ruelles accident^es de 
FAlberca, la plupart des gamins du cru ont pu jouir du 
spectacle bien rare de deux nobles Strangers. II est midi, 
mais le soleil parvient k peine k eclairer les rues, pas- 
sablement 6troites, et oil les toits des maisons semblent 
se rejoindre gr4ce aux saillies successives des diff^rents 
stages. On pourrait presque ainsi, par les jours de mau- 
vais temps, se promener a Tabri. Des balcons regnent 
quelquefois tout le- long de la maison et donnent a celle-ci, 
blancbie k la chaux dans les stages sup6rieurs, un aspect 
tres gai, surtout sur la grande place que nous bapti- 



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2o!2 COURSES ET ASCENSIONS. 

sons de suite Plaza Mayor ou Plaza de la Cons tit ucion, 
A I'Alberca nous compl6tons nos provisions; notre ca- 
ravane se renforce d*un mulet destine a les porter et d'un 
cousin d'Est(3ban. Puis, apr^s avoir joui en vrais sybarites 
du confort qu'offre la maison de notre h6te, I'aimable 
Tomas Hoyos, nous nous mottons en selle pour gagner 
las Mestas par la valine des Batuecas. Gen'est pas sansune 
certaine Amotion, car nous touchons enfin au but tant de- 
sir6. En une heure, on atteint le col, le Portillo de la 
Alberca. Lks'^l^ve une premiere croix, la Cruz del Portillo, 
d'ou le regard commence k plonger dans les profondeurs 
oil se dissimule le convent des Batuecas. Italiam! Italiam! 
dirions-nous comme Ent^e, si nous nations empoign^s par 
la majesty du spectacle que pr^sente la vue de ce desert et 
de I'imposante muraille de montagnes qui le ferme au Sud 
et semble menacer d'ensevelir tout ce qui se trouve dans 
cette gorge si 6troite oil il s'agit de descendre. 

Deux sentiers s'offrent k nous pour gagner le convent. 
L'un, sur la gauche, fait un assez long detour; il n'est pas 
trop p^nible : c'est celui que suivent les gens de I'Alberca 
quand ils vont avec leurs mulets transporter leurs ruches 
k Las Mestas et en reWennent avec les olives qulls y ont 
r^colt^es. L'autre, droit devant nous, s'abaisse en quel- 
ques centaines de metres de la cote 1,265 k celle de 625. 
G'est pour le dernier que nous optons, afin de gagner du 
temps. Mais aussi quelle descente vertigineuse I une piste 
a peine trac^e, veritable ruisseau de pierres qui serpente 
a travers les bruy^res et les innorabrables toufies de 
plantes rudes et epineuses qui couvrent le sol. Le ruis- 
seau de pierres devient bientot cascade de rochers, et nous 
degringolons toujours, obliges de mettre pied k terre, et 
nous demandant par quel miracle nos mulets eux-m6mes 
ne perdent pas Tequilibre au nulieu de pareils 6boulis. 
Camino del diablo, r^p^te a chaque instant Est6ban, sans 
que nous opposions la moindre contradiction. 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 255 

A la Cruz de San Josi, nouvelle halte. Ici la vue est en- 
core plus belle que de la Cruz del Portillo, car on se trouve 
sur une sorte de belv^d^re d'ou Ton domine la valine au 
Nord et au Sud. Au plus profond de la gorge on entrevoit 
vaguement quelque chose d'^trange, entour^ de grands 
fant6mes verts qui tranchent sur les arbousiers et les 
bruy6res au milieu desquels nous avons circuit jusqu'^ 
present : c'est le couvent avec sa ceinture de cedres et de 
cypres. Encore quelques instants et nous sommes en face 
du mur d'enceinte. Du rocher qui domine, nous en pre- 
nons la photographic bien qu'ayant le soleU en face de 
nous, et, apr^s avoir pass^ devant quelques oliviers qui suc- 
c^dent brusquement a la v6g^tation rabougrie de la mon- 
tagne, nous nous arr^tons sous la porte d'entrc^e, esp^ce 
de monument bizarre h trois stages qui semble la fagade 
d^tach^e de quelque ^glise de village. La cloche destin^e 
k avertir de la presence des voyageurs est encore 1^, mais 
il n'est pasbesoin de la tirer pour se faire ouvrir, car le 
fr^re portier du couvent a depuis longtemps disparu, et, 
pour p6n6trer dans Tenceinte, on n'a qu'^ pousser la mise- 
rable barri^re qui est cens^e en d^fendre Tentr^o. 

Nous voici done au centre de cette fameuse vallde, longue 
de 10 kilometres a peine, et dont les crates, qui la bordent 
k une hauteur de 700 a 800 metres au-dessus du rio, sont 
tout au plus distantes de "1 kilometres et demi. Le fond de 
la valine n'est en quelque sorte qu'un ravin, ou, ^ part une 
bande de terrain cultivable de quelques metres de largeur 
le long du ruisseau, on n'apergoit que pierres, broussailles 
ou precipices, Le couvent forme une veritable oasis avec 
ses oli\iers, ses chenes, ses ch&taigners, ses pins parasols 
et ses cypres gigantesques, arbres de deuU si bien en har- 
monie avec la tristesse et Tabandon de ces mines. 

11 s'agit maintenant de faire connaissance avec le 
Batueco, ce type legendaire en Espagne, ce Beotien de la 
peninsule qui ne sail rien, n'a rien vu, qui n'a aucune rela- 



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256 COURSES ET ASCENSIONS. 

tion avee un 6tre quelconque des autres provinces, qui a 
inspir6 des Icgendes, des romans, des comedies, et qui a 
donn6 naissance k de nombreux dictons. «Elle a Pair de 
revenir des Batuecas, » dit-on couramment d'une per- 
sonne distraite et ignorante des choses de la vie. 

« Cherchez et vous trouverez, » dit TEvangilcSans con- 
tester le m^rite de cet adage, je puis affirmer qu'il est du 
moins inapplicable aux Batuecos dont parle Elis6e Reclus. 
Nos explorations consciencieuses et obstin^es n'ont abouti, 
en effet, qu Ti la d^couverte d'une seule famille de quatre 
personnes, venues deTAlbercaet dont le chef, Don Manuel 
Pino, habile, en quality de fermier, les dependances de 
Tancien convent qui ont echapp6 k I'incendie de 1872. 

Nous voici done, bien a regret, obliges de rel($guer les 
Batuecos dans le domaine des mythes et de nous dire qu'ils 
n'ont jamais dii exister, car on ne peut ^videmment pr^- 
tendre que les moines habitant le convent avant la loi 
d'exclaustration fussent ces « sauvages » dont parlent les 
geographes. 

. Remettons done au lendemain, quand nous aborderons 
les Jurdes, les etudes ethnographiquesquc nous nouspro- 
posions de commencer ici, et contentons-nous d'admirer 
le paysage qui forme un cadre si sdv^re k ces immenses 
mines du convent, d'ou emergent qh et lii de gigantesques 
cypres et ou Ton entend de tons c6t^s les ruisseaux et les 
cascatelles. G'est k se croire dans les jardins du Gen^ralife; 
seulement le cypres de la Sultane est ici celui d'un pieux 
ermite beatifie ou en voie deTetre, etle palais enchanteur 
des rois maures est remplaco par une austere abbaye de 
carmes dechauss($s. 

L'ensemble de ces mines nous entourant de toutes parts 
forme un de ces dt^cors fantastiques comme on n'en voit 
qu en r6ve ; il semble qu'on se trouve dans quelque endroit 
enchant!^ et, sans le soleil, qu'aucune l^gende n'admet pour 
temoin d'une apparition, on attendraitla venue d'un nioine 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 257 

rouge ou d'une dame blanche, dignes habitants de cette 
Strange solitude, pour sonner la cloche d'entr^e et faire 
sortir de terre de longues theories de fanldnies. 

Mais le principal inter^t du couvent reside plutut hors 
de ses murs que dans son enceinte, et consiste dans les 
nombreux ermitages suspendus de tons c6t^s aux flancs 
des montagnes du Nord et du Sud et qui forment en quel- 
que sorte les postes avances du monast^re. C'est la que, 
ne se trouvant pas assez isoles dans le couvent, les nioines 
se retiraient pour prier et m^diter, quelques-uns, dit-on, 
en expiation de leurs faiblesses. 

N'ayant point d^couvert dans les Batuecas ces types si 
curieux sur lesquels nous comptions, il s'agit de les trou- 
verailleurs, et nous nous mettons en route pour las Mestas, 
le premier village annonct3 des Jurdes. Nous dcscendons 
en cons(3quencer6troiteet profonde vall(5e du rio Batueco, 
le long d'un torrent qui gronde quelquefois a 200 metres 
au-dessous de nous etdanslequel pourrait nous precipiter 
le moindre faux pas de nos mulcts. 

Las Mestas! Nous faisons, en ordre de bataille, notre 
entrde trioraphale, au milieu d'une population certainement 
6bahie de voir des strangers p6n6trer jusqu'ici pour leur 
plaisir, mais qui ne laisse rien paraitre de son (^tonnement. 
Les Jurdanos existent done! Nous les voyons, de nos 
propres yeux, ce qui s'appelle vou*. Mais la vue suffit, et 
les indiscretions de saint Thomas ne nous tentent pas. 

Piquons droit chez le sehor cur a, qui doit nous attendre. 
Devant le presbyt^re se trouve en cffet un homme encore 
jeune, en veston et en calotte, qu*on nous presente comme 
le cur6 du lieu, ce qui ne nous surprend plus. Le pasteur 
semble cependant partager Tetonnement de ses parois- 
siens. N'aurait-il pas rcQU la lettre de M. Bide? En elTet ! 
Nous avons heureusement une autre carte d'introduction 
dont le pr^voyant docteur nous avait munis en pr^Wsion 
d'un semblable 6v6nement, et quand Don Julian Mansebo 

AN>'UAIRE DB 1891. 17 



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258 COURSES ET ASCENSIONS. 

cesse de soupqonner dans les strangers qui labordent des 
criminels en rupture de ban, et quHl y reconnalt des pro- 
teges de son ami, il nous oflre ce que nous attendions de 
lui, e'est-^-dire, comme aux soldals k Tetape, le lit, lie feu 
etla lumi^re. Le reste nous regarde. 

Quel singulier village que las Mestas 1 Et quand je dis 
village, c'est faute d*expression moins pompeuse et plus 
conforme k la v6rit6. Ruelles dtroites, tortueuses, pav6es 
de gros galets, bord^es de masures basses et grises, r6u- 
nies par d'immenses pieds de vignes qui forment una 
sorte de berceau sous lequel les femmes Jurdanas filent, 
la quenouille a la main, impassibles au milieu de nom- 
breux pores noirs comme la rue et les maisons, et qui 
nous assourdissent de leurs grognements. Par les portes 
ouvertes, qui donnent toute liberty h la curiosity, nous 
pouvons apercevoir quelques int^rieurs fumeux, 6claires 
parle foyer allum6, des scenes k la Rembrandt que nous 
retrouverons du reste k Nunomoral. 

De las Mestas, il s'agit de gagner Nunomoral, le centre 
des Jurdes. Mais peut-6tre serait-il bon de donner aupara- 
vant une id^e succincte de la configuration du district des 
Jurdes. II se compose (en y comprenant les Batuecas) de 
quatre valines parall61esetsym(5triques,orientees du Nord- 
Ouest au Sud-Est, adoss^es k la Sierra de Francia, conti- 
nu6e par celle de Gata. Chacune d'elles est parcourue par 
un rio, le rio Batueco, le rio Ladrillar, le rio Jurdano et le 
rio Pino, qui tons vont se jeter dans le rio Alagon ; celui-ci, 
tributaire du Tage, et descendant des confins de la Sierra 
de Gredos et de la Sierra de Francia, coule perpendiculai- 
rement aux quatre valines des Jurdes. A mesure qu'on 
s'avance vers le Sud, ces valines s'61argissent et devdennent 
moins profondes et moins sauvages, en m6me temps que 
les populations elles-m6mes perdent de leur rudesse et que 
leur bien-6tre augmente, ou plut6t que leur misere dimi- 
nue. Mais chacune des valines est presque enti^rement iso- 



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LES BATUECAS KT LES JURDES. 259 

l^e de Tauire par des chalnes secondaires qui se d^tachent 
de la chalne principale comme dlmmenses vertebres, et, 
si Ton veut redescendre jusqu'au rio Alagon, il faut, pour 
passer de Tune de ces valines dans I'autre. franchir des cols 
{portillos) assez ^lev6s, par des sentiers k peine traces. 

C'est ainsi que pour nous rendre de las Mestas, sur le rio 
Ladrillar, k Nunomoral sur le rio Jurdano, nous avions le 
choix entre deux portillos aussi mal fam^s Tun que Tautre : 
le portillo de los Ladrones et le portillo del ConfesonaHo. 
Gertes Ph^sitation ^tait permise. Dans ce dernier, paratt-il, 
il fallait toujours autrefois recommander son Ame k Dieu, 
tandis que dans le premier on risquait seulement d'etre 
d^valis^ par des brigands issus des Goths ou des Maures, 
qui ont autrefois habitd ces valines et y ont m6me laissd 
des traces de leur civilisation. On nous assure cependant h, 
las Mestas que ces portillos vivent sur leur ancienne repu- 
tation ; et comme d'ailleurs ce qui est 6crit est 6crit, sur- 
tout en voyage, nous optons pour le « col des Voleurs » 
pour la raison toute simple qu'il abrege le rhemin de 
quelques heures. 

Nous franchissons sains et saufs le Portillo en question, 
apr^s avoir remont6 dans une gorge assez tHroite, au fond 
de laquelle coule Xan*oyo de los Ladrones. Au-dessus s'^ta- 
gent quelques pieces de terre longues et ^troites, p^nible- 
ment gagn6es sur la montagne gr^ce k Tapport d*un peu 
de terre v^g^tale et a la construction de murs d'appui 
pour lesquels les mat^riaux ne manquent pas. Dans ces 
champs de quelques metres carr^s, qui constituent la plus 
grande partie de la richesse de las Mestas, des ceps de vigne 
altement avec des choux, des citrouilles et des haricots, 
des chataigniers, de temps k autre de rares oliviers et quel- 
ques figuiers echoues en ce desert. Partout, d'ailleurs, une 
puissante v^g^tation d'arbousiers, de bruyeres, de jaras et 
de t6r(?-binthes, dont les bourgeons sont Tunique nourri- 
ture de quelques bandes de ch^vres naines et timides, tan- 



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560 COURSES ET ASCENSIONS. 

(lis quavecles excellentes bales du madrono (arbousier) lesin- 
dig^nes fontquelques litres d'une eau-de-vie assez agr^able. 

Tous ces arbustos donnent aux montagiies un aspect 
particulier, qui contraste singuli^remont avec celui des 
sierras du Sud, notamment de la Sierra Nevada, si Iriste, 
si d^nud^e et surtout si aride. Dans les Jurdes, au contraire, 
on rencontre k chaque instant une source, un ruisseau, 
souvent 11 des hauteurs considerables, et cela grAce h ce ri- 
deau de vegetation qui recouvre la montagne, laissant 
fort peu la roclie k nu. Voici cependant de gran des taclies 
noires qui tranchent sur le fond vert et t^moignent d'un 
incendie ri^cenl. Quelle pent bien en etre la cause? Le feu 
ducieloulamaindes honimes?L'incondio a et(3 volonlaire ; 
niais au surplus les explications varient. IVapr^s Esleban, 
on a mis le feu pour inspirer aux loups, assez nombreux 
dans le pays, une terreur salutaire et les forcer a fuir vers 
d'autres parages. A Nunomoral on nous explique que cet 
incendie a simplement pour but de dt^lruire les vieux ar- 
bustes afin d'ofTrir des pousses plus jeunes et plus tendres 
k la dent gourmande des ch6vres. C est, je crois, la veri- 
table explication. 

Nous traversons un autre col, et nous arrivons a Valque- 
via (hameau) de la Horcajada, la premiere que nous ayons 
rencontr^e sur notre chemin, et dont les quelques maisons 
n'ont rien a envier i\ las Meslas sous le rapport de la 
miserc qu'elles laissent supposer. 

La descente continue par Rubiaco, autre alqueria d*as- 
pect un peu moins miserable que celle de Horcajada, et si- 
tu6e deja dans une parlie plus fertile. On ne se douterait 
pas, en tous cas, que sur cet emplacement s*61evait jadis 
une ville ou une villa romaine, ainsi qu'en t^moignent les 
medailles trouv6es en ce lieu a leffigie de Tempereur Tra- 
jan. Quantum mulalusILa vallee s'elargit, et 300 metres 
plus loin on se trouve sur le bord du rio Jurdano. La ri- 
viere pr6sente ici I'aspect d'un torrent alpestre. Son lit, 



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LES BATUECAS ET LES JUHDES. 26 ( 

fort large, n'est occupy a cette 6poque de Taan^e que sur 
une minime partie, et laisse a nu sur le reste des galets po- 
lls par une eau d'une limpidity remarquable. Nous traver- 
sons de vastes champs de foug^res k haute tige, mises en 
coupe r^gl^e pour ser\dr de liti^re aux b^tes comme aux 
gens; puis, remontant insensiblement le long du rio pen- 
dant quelques kilometres, nous arrivons k Nunoraoral, 
capitale des Jurdes Alias. 

Ici les voyageurs t^taient altendus ; la poste n'avait pas 
mis quinze jours, comme elle lefaitquelquefoisiilas Mestas, 
pourapporter lecourrierde Madrid, etTexcellent Don Cri- 
santo Pedraza Santos, cur^ de I'endroit, nous offre gra- 
ciensement tons les trdsors de son hospitality, tandis que 
Taimable Candela, la jeune et jolie gouvernante de la cure, 
se met avec le plus louable empressement h la disposition 
de Dofia Eugenia. 

Nous voili done enfin au centre de ce district myst^- 
rieux; le voile est lev6; nous n'avons plus qu*^ ouvrir les 
yeux et les oreilles et k nous instruire. Don Crisanto est, k 
cet eflfet, le meilleur etle plus intelligent des maltres. 

La premiere question que nous posons est de savoir 
comment les compatriotes de Colomb et de Pizarre sont 
arrives a decouvrir ce pays au ca3ur duquel nous avonspu 
p6netrer, sinon sans fatigue, du moins sans grande diffi- 
cnlt6. II est certain que la contr^e a 6tt$ connue bien avant 
1600, epoque k laquelle une legende place la ddcouverte 
des Batuecas par des amants fuyant la colere du due 
d'Albe, et que les quatre vallees qui la composent, on du 
moins les trois valir-es meridionales, ont ele habitees a une 
dpoquetres recul6e. 

Sans rechercher si, comme Tapretenduun vieil auleur, 
le Paradis terrestre se trouvait aux Batuecas on si, au con- 
traire, suivant d'autres auteurs noii moins 6rudits, ce pays 
etait originairement le lieu favori des demons, il est certain 
que les Romains y sont venus et s'y sont etablis. G'est ce 



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262 COURSES ET ASCENSIONS. 

dont t^moignent, outre les m^dailles dont nous avons parle 
h propos de Rubiaco, les ruines de fortillcations romaines, 
que Ton rencontre en divers endroits de la montagne, ainsi 
que les excavations assez nombreuses ou, suivant la 
croyance populaire, sont caches des trdsors, mais qui ne 
sont autres que les ouvertures des mines de fer, d'etain et 
d*or exploit^es, ici comme dans le Sud de TEspagne, par les 
conqu^rants du monde. Qui a succdd^ aux Remains? Les 
Goths peut-etre, du moins selon des traditions fort incer- 
taines. Dans tons les cas, Toccupation arabe a dur^ uncer- 
tain temps, ainsi que Taltestent, soit ces plantations 
d'arbres fruitiers qui, ici comme dans d'autres contreesde 
TEspagne, t^moignent du passage de I'invasion, soil certains 
noms de lieux, comme le camino morisco, qui est encore 
un des chemins les plus praticables qui unissent les diff6- 
rentes valleos des Jnrdes, soit enfin nombre de l^gendes 
recueillies par Santibaiiez. 

L'expulsion des Maures dut, ici conune ailleurs, causer 
un vide ^norme, etc'est probablement de cette 6poque que 
date la decadence progressive et continue de cette contr^e 
ou I'activit^ d'un peuple industrieux pouvait seule triom- 
pher d'une nature, sinon sterile, du moins rebelle.Lepays, 
ne pouvant plus suffire k la subsistance de ses habitants, 
se d^peupla pen h peu, les terrains p^niblement conquis 
sur les rios etlesmontagnes se recouvrirent de bruydres ou 
d'arbousiers, et les agriculteursc^derent la place aux p^tres. 
Pour comble de malheur, les deux vallees septentrionales 
desJurdes, formant les Jurdes Alias (Hautes-Jurdes),tom- 
b^rent sous la suzerainet^ de I'Alberca, tandis que celle du 
rioPino, formant les Jurdes Bnjns (Basses-Jurdes),conser- 
vait son ind^pendance comme rindiquer6pithete de Fran- 
queddo accol^e a son nom;et cette suzerainet^futune veri- 
table exploitation qui eut les plus funestes consequences pour 
les individuset les territoiressur lesquelselle s'exer^.ait. 

II avait 6te plus facile de d^couvrir FAm^rique, que de 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 263 

se convaincre qu'il existait des Jurdanos a HO kilometres 
de Salamanque. Mais aussi, quand il fut impossible de 
leur denier une place au soleil, on se vengea de ces nou- 
veaux venus en les noircissant k plaisir; ils avaient sans 
doute commis un crime epouvantable en ne se r6v6lant 
pas plus t6t aux savants du royaume. Ainsi Madoz, dang 
son c^lebre Diccionario geogrdfico public a Madrid en 
1847 ^t. IX, p. 360),reproduittoutesles calomniesoufables 
qui avaient cours sur les Jurdanos. Velasco lui-mtoe, 
hoiume de science et de m6rite, dans une note communi- 
qu6e en 1880 k la Soci6t6 espagnole d'anthropologie et 
d'ethnographie, se fait F^chode Madoz, etassombrit encore 
le tableau. Les geographes et les ethnologues de Madrid 
continuaient cependant a discuter gravemont sur les Jurdes, 
comnie s'il se filt agi d'une peuplade de TAfrique centrale, 
et aucun deux n'avait vraisemblablement I'id^e, bien 
facile a r^aliser, d'aller se rendre compte sur les lieux 
monies de I'^tat de sauvagerie et de dt^gradation dans 
lequel se trouvaient ces hommes quifaisaient, disait-on, la 
honte de TEspagne. 

II etait reserve k unFrangais, au docteur Bide, de r(5ha- 
biliter les Jurdanos, et c'est seulement apr^s les trois ex- 
cursions accomplies par notre compatriote en 1890 et en 
1891 que Tethnographie des Jurdes fut d^finitivement fixde 
diuis les magistrales conferences que notre compatriote (it 
a la Soci6te de geographic de Madrid le 22 d^cembre 1891 
et le 19 Janvier 1892. 

Mais faisons abstraction de tout ce qu'on a pu dire ou 
^crire sur les Jurdanos, et verifions nous-m^mes apn-s le 
docteur Bide, — et imm^diatement apres lui, car, a notre 
connaissauce, il n'est point venu d'autres Strangers dans le 
pays depuis 1891. Nous sommes, je le rappelle, k Nunomo- 
ral, au centre de la vallee arrosee par le rio Jurdano, au 
milieu des Jurdes Alias, dans la partie ou la civilisation a 
le moins p6n6tr6. 



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264 COLRSES ET ASCENSIONS. 

Lions done connaissance avec les habitants. Mais d'ahord 
allons-nous, en les voyant, 6prouver la m^me incertitude 
qu*au fond du fjord norv^gien ou nous apergiimes notre 
premier Lapon , ou Laponne (nous n'avons jamais pu deviner 
le scxe)? Quittons tout souci k cet 6gard. Abstraction faite 
du type, qui est different, chez les Jurdanos les costumes 
sufGsent k tirer d'embarras. Le sexe fort est v6tu h peu pr^s 
comme ailleurs : culottes en drap grossier, ext^rieurement 
doubl^es de cuir dans la partie inf^rieure, couvrant Tindi- 
vidu de la ceinture jusqu'au-dessous du genou, et ne te- 
nant gu6re que par la force de Thabitude; sur une chemise 
grossi^re au col 6troit, une sorte de vaste gilet 3l re vers, 
d'dloffe pareille au pantalon ; sur la tftte, un feutre a larges 
bords achet(^ de rencontre dans quelque village plus civi- 
lise. Pour le beau sexe, le costume n*est pas plus compli- 
que ni plus caract^ristique que celui des hommes : un Qchu 
sur les (^paules et une courte jupe laissant voir les 
jambes nues. Ccs dames so coiflent d'un madras post* en 
pointe. Les chaussures brillent generalement par leur ab- 
sence, du moins en^t^ et dans rint^rieur des villages. Mais 
en hiver, ou quand ils circulent d'un village k I'autre, les 
Jurdanos se paient le luxe d'une sorte d'espadrille gros- 
siere, fabriqu6e avec la peau de leurs chdvres. Quant aux 
individus n'ayant pour vetements que des peaux de b^tes, 
et qui, d'apr^s notre Guide d'Espagne, sonl pourtanl les 
plus nombreux, j'avoue n'en avoir pas rencontrd, et k mon 
grand regret. 

Nousn'avons pu voir, du reste, les naturels qu en costume 
de travail; les jours de f^te, ils arborent des vfttementsre- 
lativement somptueux. Les hommes tirent du colTre ou ils 
renferment leurs richesses une antique capa, qui se trans- 
met de pere en fils, et dans laquelle ils se drapent' aussi 
majestueusemeiit quun torero ou un grand d'Espagne. Les 
femmes portent, sur une jupe de laine plus fine, mi tablier 
de couleur, et, sur le chale k fleurs et k franges qui couvre 



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LKS BATUECAS ET LES JURDES. 265 

leurs ^paules, posent un grand col en pointc, en drap de 
couleur vive, brode de cannetille et de paillettes d'lm travail 
assez original. 

Physiquement les Jurdanos paraissent plut6t de com- 
plexion dt^licate; leur taille est moyenne, comme celle de 
tons les Espagnols en general ; jamais d'ob^sit^, et pour 
cause; membres gr^les et teint brun, une vague ressem- 
blance, en beau toutefois, avec ces gueux de Ribera dont le 
musee de Madrid renferme une si riche collection. Quant 
aux femmes Jurdanas, dejk ^*ieilles a vingt-cinq ans, elles 
sont relativement beaucoup plus petites et moins d^velop- 
p6es que les hommes, ce quitient k la pr^cocite des manages, 
et aussi a la nourricerie qu'elles pratiquent h. outrance, al- 
lant chercher des nouveau-n^s h Plasencia ou a Ciudad- 
Rodrigo, pour gagner une dizaine de pesetas par mois : 
c'est ainsi qu'il y a plus de quatre-vingls de ces malheu- 
reux petils 6tres en pension chez les Jurdanas du concrjo 
de Nunomoral. N6anmoins sans leur negligence pour les 
soins de toilette etdepropret^, quelques-unes presenteraient 
une physionomie aussi agr6able que celle des femmes 
des districts voisins. 

En d^iinitive, I'aspect des indigenes est loin d'etre repu- 
gnant, comme I'ont dit Madoz et ses copisles, et quand, fai- 
sant abstraction de leur malproprete et de leurs guenilles, 
on songe au terrible struggle for life quails sont obliges de 
soutenir, on les trouve plut6t sympathiques. Rien chez 
eux de cette bassesse mcH^e d'impudence que Ton rencontre 
dans d'autres provinces de la peninsulo. An contraire, une 
certaine dignity dans le maintien, et, devant I'^tranger, ni 
exces de timidity, ni exc^s de m^fiance. 

P^netrons maintenant, a la suite d'un Jurdano, dans une 
des habitations de Nunomoral ou de Casares. Nous con- 
statons d'abord queces habitations sont loin d'etre enfouies 
dans les parties les plus profondes, ainsi qu'on I'a pr6- 
tendu. Bon nombre sont, au contraire,parfaitement situ^es 



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'^66 COURSES ET ASCENSIONS. 

sur lesflancsdes montagnes, dans des endroitspittoresques. 
II est d'autre part, n'en d^plaise a M. Germond de LaAdgne, 
tres possible de savoir si Ton se trouve en presence de 
demeures d*6tres humains ou de huttes de castor. Les 
maisons des Jurdanos sont n^anmoins des plus mis^ra- 
bles ; triste en est I'aspect ext^rieur: murailles grises for- 
nixes de pierres schislenses reposant les unes sur les 
autres sans le moindre cimout ; un unique rez-de-chaussXe, 
avec une fagade haute de deux ou trois varas * au plus, et 
percXe d*une porte (^troiteet basse, par laquelle un honime 
de taille moyenne pent bien juste passer. Sur le tout, un 
toit formX des lames les plus minces, mais encore assez 
6paisses, des m^mes pierres d'ardoisegrossi^rement assem- 
blies, et bien juste suffisantes pour emp^cher la pluie de 
pXnXtrer. 

Bien plus triste encore en est rint6rieur. Deux ou trois 
chambres obscures, oil Fair ni la lumi^re ne peuvent 
pXnXtrer, si ce n'est par la porte et les fissures de la mu- 
raille. Aussi, nos yeux n'6tant pas faits a pareil spec- 
tacle, force nous est d'user force allumettes afin de nous 
rendre compte de la disposition des lieux. Le plancher, 
c'est la roche ou Targile battue ; la cheminXe n'existe pas 
plus que les fenetres. Dans un coin (juolconque on allumc 
le feu destine a cuire les aliments ou a rdchauffer la fa- 
mille pendant Fhiver, et la fumXe s'dchappe tant bien que 
mat, de la m6me mani^re que Fair pent p6n(^trer, par la 
porte ou les fissures du toit. On pent juger de la couleur 
des murs! La f^tidite de Fatmosph^re, due a ce dXfaut 
d'aXration, s'augmente encore de ce que la premiere pi^ce 
sert ordinairement d'dcurie, et souvent le premier 6tre ^i- 
vant apercu, dans ces masures, est un de ces gros pores 
noirs qui, suivant leur humeur, grognent h notre approche, 
ou, paisibles et indifTXrents, se laissent enjamber plut6t que 

i . Mesure espagnolc de moins de 1 metre. 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 267 

de remuer leur corpulent personnage. Dans cette 6curie, 
on laisse pourrir, jusqu'a transformation en bon fumier, 
les foug^res, briiy6res ou pousses d'arbustes, destinies <i 
fournir en m^me temps aux animaux litidre et fourrage. 

Dans les autres pieces, la faraille se disperse pour dor- 
mir, les parents gt^n^ralement dans Tune et les enfants 
dans Tautre. Chez les plus pauvres, il n'existe quelquefois, 
mais tr^s rarement, qu'une pi^ce unique ou toute la famille 
s'etend sur un lit de feuillcs s^ches ou de fougeres, sans 
distinction d'^ge ni de sexe et dans le plus complet aban- 
don. Un lit certainement original, un lit a tout faire etque 
Ton rencontre assez frc^quemment dans les maisons de la 
classemoyenne, c'est un gros tronc d arbre creus^, qui , rem- 
pli de fougeres quand il est destine au repos, sert ^galement, 
suivant la saison, k pressurer les raisins ou les olives. Mais 
aussi quel parfum sui generis a Thuile ou le vin de pays, 
notamment quand, par surcroit, il a ^t^ ballott^ plusieurs 
jours au soleil dans une peau de bone et sur le dos d*un 
mulct. 

Chez les paysans aises, mais dans la valine du rio Pino 
etpas dans celledurio Jurdano, on trouve un luxe relatif. 
Les chambres sont plus nombreuses, et il existe m6me, 
pour les parents, de v6ritables lils formes d'une sorte 
d'estrade sur laquelle sont entassus matelas et couver- 
tures. Mais il ne nous a pas 6t6 donn^ de rencontrer pa- 
reillesomptuosit6et, dans la valine durio Ladrillarcomme 
dans celle du rio Jurdano, la seule maison oil le voya- 
geur puisse decemment passer la nuit est celle du sehor 
cura, veritable oasis au milieu des masures environnantes 
et oil, nous ne saurions trop le r^p^ter, on est regu avec 
une cordiality et une franchise qui ne laissent rien a d6- 
sirer. Mais, quand on manque I'^tape, le seul parti a pren- 
dre est de se rouler dans sa couverture et sa philosophic, 
et d'attendre patiemment le lever de Taurore au pied d'un 
Olivier, ainsi que le faisaient nos arrieros a Nunomoral. 



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268 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le reste du mobilier est h Favenant. Quelques sieges 
ou banes, deux ou trois plats de terre ou de bois, une 
mauvaise po61e et un chaudron en fer, une cruche pour 
I'eau ct quelques cuilleis de bois que les Jurdanos fabri- 
quenl eux-m^mes, une lampe pr^historique ; chez les plus 
cossus, un coiTre grossier ou Ton serre pr^cieusement les 
habits de f6tc, voila ii pen pres tout. 

Dans le pot de fer qui compose presque ^ lui seul la 
batterie de cuisine, les malheureux Jurdanos ont-ils au 
moins chaque dimanche la poule rftv^e par Henri IV? 
Question ironique ! L'unique mets quotidien consiste en 
une pot^e de legumes m^langt^s et assaisonn^s soit d'huile 
ou de lard, soit de graisse de chevre ou de bouc. Les jours 
de bombance, un morceau de lard ou de jambon, mais 
avec parcimonie, car les plus riches ne tuent pas annuelle- 
ment plus d'un ou deux pores. C'est qu'en effet, pour 
elever des pores, il faudrait les nourrir, et les gens eux- 
m^mes ont d^j^ de la peine a vivre. Quant au pain, on 
n'en fait point usage. Quelquefois, par hasard, on en fa- 
brique dans le pays, mais ordinairement celui que man- 
gent quelques privil^gios vient de TAlbcrca, de Giudad- 
Rodrigo ou d'autres localit^s de la Castille. Quand, sur 
les pentes des montagnes, croissaient de nombreux ch4- 
taigniers, dont on voit encore de temps en temps de super- 
bes echantillons, c'(5taitrelativementlebon temps pour les 
Jurdanos, qui pouvaient en outre Clever quelques pores sup- 
pl^mentaires. Mais depuis la disparition des ch^taigniers, 
a la suite de je ne sais quel phylloxera, on en est r^duit 
aux legumes et a la bouillie que peuvent procurer quel- 
ques maigres champs d'avoine. N'oublions pas cependant 
les fruits de toutes sortes, dont la qualitt^ est m^rae sup6- 
rieure a celle des fruits des conlri^es environnantes ; 
mais c'est la plutot un article d'exportation et d'c^change, 
presque le seul malheureusement, et que Ton transporte 
p^niblement dans les pueblos des provinces de Cdce- 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 269 

res ou lie Salamaiique pour en retirer quelques cuarlos. 

I) y a lieu vraiment de s*dlonner, quand on songe h la 
mani^re de vlvre des Jurdanos, a leurs habitations, a 
Fabsence presque to tale, dans leur nourriture, d'aliments 
azotes, que la race ne soit point compl^tement ab^tardie, 
au physique comme au moral. Eh bien, non! Sous son 
apparence chetive, le paysan a une force de re^sistance 
extraordinaire. G'est un travailleur infatigable, et bien 
supcrieur k cet dgard h la plupart de ses compatriotes ; il 
salt d'ailleursque,s'il ne travaille pas, il est expose k mou- 
rir de faini sans que personne vienne k son sccours. 
Occupe sans relAche dans ses jardins p^niblenient conquis 
sur la montagne, s'il se repose en 6td pen<lant quelques 
heures quand ces gorges profondes et exposf^'es au midi 
deviennent de v^ritables fournaises, on le voit sortir le 
soir de sa chaumiere pour se rendre au travail et cultiver 
son champ a la lueur de la lune et des ^toiles. Les femmes 
ne le cedent en rien aux hommes sous ce rapport, et 
quand, k I'^poque des moissons, le mari ou les enfants 
vont se louer dans les plaines de la Castille pour y gagner 
quelques reaux destines k payer les imp6ts, les femmes, 
rest^es au pays, se livrent aux travaux des champs, arro- 
sent les jardins et font la rdcolte des fruits. 

Si encore les malheureux indigenes (^taient toujours 
surs de jouir du fruit de leur travail ! Mais vienne une 
inondation subite,et ces aqueducs si laborieusement con- 
struits sont emporti^s par le torrent d^bord^, et la terre, si 
p^niblement amass^e dans ces jardins de quelques metres 
carres, disparait dansle courant ddvastateur. Ou bien c'est 
une bande de sangliersqui sortent des fourrc^s de jaras, de 
ronces et de broussailles, et viennent en une nuit retour- 
nerles champs de pommes de terre ou de haricots. Ou 
bien encore les loups, compagnons presque inseparables 
des sangliers, qui d^ciment les troupeaux et s'offrent un 
festin de ces chevres rousses, dont la chair est exquise, 



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270 COURSES ET ASCENSIONS. 

dit-on, aussi tendre que celle du mouton, et a le goAt du 
chevreuil, grkce aux excellents p4turages du pays. Adieu 
alors les rt^aux qu'on pouvait esp^rer de leur vente a la 
ville voisine! 

On pourrait croire que la mis^re des habitants et la pro- 
miscuity dans laquelle ils vivent ont dH d^velopper rim- 
morality et la criminality. Ge serait une erreur. Les Jurda- 
nos constituent une population honn^te et morale. II est 
tres rare que la justice ait k intervenir, si ce n'est pour 
quelques larcins de legumes ou pour des rixes survenues 
entre gens qui, ne prenant aucune nourriture substan- 
tielle, ont la Iftte facilement mont^e par quelques verres 
de vin, surtout k I'^poque des vendanges. 

Dans les families, d'ailleurs, la morality est plus rigou- 
reusemenl observ6e que dans la plupart des autres pays. 
L'adult^re est exlrSmement rare, la prostitution inconnue; 
il n'y a pas non plus d'enfants naturels, ce qui tient, sans 
doute, k la pr6cocit6 des mariages. 

Gelte population miserable et sans un sou vaillant, pour 
ainsi dire, ne va-t-elle pas du raoinsse transformer hnotre 
passage en un troupeau de mendiants? Non, la mendicity, 
ce fl^au des pays du Midi, de Tltalie et de TEspagne no- 
tamment, nous a paru bien moins d^velopp^e dans les 
Jurdes que dans les autres provinces. Quand nous avons 
distribu6 ca et \h quelques cuarlos, ce n'a jamais ^t*^ pour 
nous soustraire a Timportunitd de qu^mandeurs 6hont6s 
comme k Grenade ou a Madrid. 

Le docteur Bide,malgr^ toute sa sympathie pour les Jur- 
danos, nous parait avoir l^g6rement charged le tableau quand 
il nous parle de ces mendiants de profession {pordioseros 
de o^cio), qui, dit-il, arrivent ii former dans certaines a/^t/e- 
rlas le quart des habitants, et qu'il nous les repr^sente cou- 
verts de loques immondes et cheminant en caravanes 
nombreuses, hommes et femmes, vieux et jeunes, pour 
demander raum6ne dans les provinces voisines,un sacsur 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 271 

r^paule pour y renfermer tous les rogatons dont on les 
gratitic. Gertes, nous ne voudrions pas contredire les affir- 
mations d'un savant aussi autoris^ que le docteur Bide. 
Cependant nous devons k la v6rit6 de dire que nous n'avons 
jamais 616 t^moins d'un spectacle semblable dans les val- 
ines que nous avons parcourues, et que les Imputations 
dirig^es contre les pr^tendus pordioseros de oficio ont plu- 
sieurs fois soulev^ devant nous d'^nergiques protestations, 
et qui nous semblaient sinc^res, de la part de nos hdtes 
eccl^siastiques. Si, ce que Ton ne saurait nier, Ton pent 
reprocher aux Jurdanos quelques faits d'immoralit^, ces 
faits sont commis en general dans la classe la plus pauvre, 
\k oil il n'y a quelquefois qu'une chambre commune pour 
toute la famille. Mais, nous le r^p^tons, ces faits sont tres 
rares, et la preuve manifeste s'en trouve dans la statis- 
tique criminelle, qui n'a presque pas d'objet. 

II est un point sur lequel, par contre, nos observations 
confirment enti^rement les assertions de M. Bide : c'est en 
ce qui concerne I'ignorance profonde de la grande majority 
des Jurdanos. lis sont rares dans chaque concejo ceux qui 
savent lire, plus rares encore ceux qui savent 6crire, et, 
dans mainte alqueria, tous les habitants sont absolument 
illettr^s. Les hommes sont, en g^n^ral, moins ignorants 
que les femmes, probablement parce qu'ils se trouvent 
plus fr^quemment en contact avec les populations des 
districts voisins beaucoup plus civilisdes. Cependant on en 
rencontre encore un certain nombre qui ne connaissent 
guere les saisons que par la v^gc^tation et F^tat de I'atmo- 
sph^re, qui ignorent leur age,ot qui ne peuvent gu6re pr^- 
ciser la date de tel ou tel ev6nement que par relation i 
r^poque des semailles ou des r^coltes. C'est une sorte de 
calendrier r^publicain qui est en usage parmi eux, mais 
avec cette difference que les noms des mois sont souvent 
d^sign^s par la f^te du saint le plus honors. Quelques-uns, 
dit-on, ignorent leur propre nom, ou plut6t n'ont pas une 



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272 COURSES ET ASCENSIONS. 

id^e tr^s exacte de leur 6tat civil. On pretend encore qu'ils 
ignorent la valeur de la monnaie ot qu'ils prt^f^rent de beau- 
coup une poignee de cuartos a une piece d'argent ; mais j'en 
doule,et la raison de cette pr^f(5rence c'est uniquement la 
crainte, tres Idgitime en Espagne, de recevoir une peseta 
fausse ou n'ayant plus cours : nous y avons 6t6 pris bien 
sou vent. Peut-on, du reste, leur en vouloir de leur ignorance 
quand la premiere 6co\q n*a 616 fondde qu'en 1839, dans le 
concejo dePino, gr^ce kla gen^reuse initiative d'un pr^'tre, 
Don Vicente Moreno. Ge n'est que bien longtemps apr^s que 
la deputation provinciate a song6 a cr^er quelques (!»coles 
primaires dans les autres vallees des .lurdes. Aujourd'hui, 
11 en existe environ une dizaine dans les trois vall(*es. Mais 
quelles ecoles ! Je n'oublierai jamais Finipression produite 
sur nous par retablissement scolaire de Nunomoral. Une 
masure un pen plus grande que celles des indigenes, et 
compos^e de deux pieces. Une premiere chambre, la plus 
spacieuse, ayant pour tout mobilier un pupilre k moitie 
disloque et destine h supporter les cartons d'enseignement ; 
quelques bancs de pierre le long des raurs, etpour plancher 
la terre battue ; au toit, de larges ouvertures fournissant 
une aeration fort hygi^nique sans doute, mais aussi, nous 
a-t-on dit, rendant impossible la tenue de toute classe 
dans le batiment en question. La petite pitl^ce attenante, 
etroite et sombre, c'est la maison commune, le secretariat 
de la mairie, les arcliives, etc. Une table h peine d^gros- 
sie, quelques cbaises as8orties,etdes rayons de bois blanc 
ou sont jellies p61e-m^le quelques paperasses, voil^ ce qui 
constitue rh6tel de ville de Nunomoral. L'^cole est pour le 
moment, etellele sera longtemps, install^e sous un olivier. 
La clocbe de Teglise a tint^. De nombreux (5coliers se pres- 
sent autour du magister gravement assis sur un talus. Nous 
arrivons h en compter jusqu'^ cinq, gar^ons ou filles, de 
dilTdrents iiges variant de trois a douze ans. Le maitre, 
arm6 d'une baguette, leur montre sur son abec^daire 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 273 

qnelques syllabes qu'il prononce le premier et que les dis- 
ciples, s^rieux comme ties papes malgr^ ieur mine 
6veill^e, repeHent en choeur, pendant que quelques vieillards 
d^guenill^s, se reposant h c6t6 de Tinstituteur, assistant 
impassibles a cette rt5\61ation des myst^res de la science. 
Quelquefois le nombre des dcoUers s'^l^ve jusqu'^ dix ou 
douze; IVcole estalors au grand complet, car Tins true tion 
n'est pas obligatoire, et on ne saurait vraiment lui donner 
ce caract^re dans un pays ou la plupart des habitations 
sont 61oign6es de Fdcole de plusieurs kilometres. 

L'instituteurtrouved'aillenrs un auxiliaired^vou6 et in- 
telligent dans les seiiores curas. Les cur(5s des Jurdes font 
les eflforls les plus louables pour tirer leurs paroissiens de 
la mis6re profonde ou ils v^g^tent, ne m^nageant ni leurs 
conseils ni leurs peines, tenant quelquefois eux-m6mes 
r^cole quand Tinstituteur fait d^faut, s*exposant coura- 
geusement dans les cas d'(^pid^mie, oil ils ont k lutter con- 
tre Tapathic et I'ignorance de leurs compatriotes. 

Le clerg^, en raison mSme du d^vouement dont il fait 
montre pour am^liorer la situation mat^rielle ou morale 
des habitants, est fort respects, et il est r^compens^ de ses 
efforts par le zi^le religieux de ses ouailles. Le dimanche, 
en effet, les Jurdanos n'h^sitent pas a franchir des dis- 
tances de dix et mSme quelquefois de quinze kilometres 
qui s^parent Ieur alqueria de Teglise, pour aller entendre 
la messe, et, les jours de f^te, le temple est trop petit pour 
contenir les Qdeles. 11 se pent que quelques-uns soient 
incapables de reciter le Pater^ mais on peut affirmer que 
tons connaissentetsur tout mettenl en pratique les pr^cep- 
tes de la religion qu'on Ieur enseigne. Ce n*est pas a dire 
que la pi6t^ des Jurdanos soit pure de toute superstition. 
Ils croient aux sorciers et aux esprits.Mais peut-on s^rieu- 
sement Ieur reprocher ces croyances, quand, en France 
in^me,nous les retrouvons dans certaines provinces arri6- 
r^es?Dans quelques ann^es, lorsque I'instruction sera plus 

ANNO AIRE DB 1894. 18 



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274 COURSES ET ASCENSIONS. 

r6pandue,ces superstitions disparaitront naturellement. En 
tous cas, ce n'est point une raison pour dire, avec M. Ger- 
mond de Lavigne, des Jurdanos actuels « quails n'ont aucune 
id^e religieuse, sans magistrats qui les dirigent et sans 
pr^tres qui les conseillent ». G'est une odieuse calomnie, 
emprunt^e trop l^g^rement k Madoz. 

Les Jurdes se composent, nous Tavons d^'jh dit, de deux 
parties assez distinctes au point de vue de la richesse et 
dela civilisation, les Jurdes Alias et les Jurdes Bajas, Casar 
de Palomero, laprincipale localite^de la valine du no Pino, 
est une veritable capitale k c6t6 de Nunomoral ou de 
Casares, dans la valine du rio Jurdano, et la plaza major 
de Casar de Palomero pourrait presque 6tre compar^e h 
celle de I'Alberca. Dans les Jurdes BajaSy les maisons sont 
mieux construites, mieux meubl6es, les habitants plus 
sociables, plus intelligents et m^me plus propres, les 
champs mieux cultiv^s et les chemins mieux traces que 
dans les Jurdes Alias, Quelles peuvent bien 6tre les raisons 
d*une difference aussi notable entre des valines de sem- 
blable configuration, de constitution g^ologique identique 
et peupl^es par une mfime race? On en a donn6 plusieurs. 
La principale paralt provenir de Fexploitation dont les 
Jurdes Alias ont 6td Fobjet pendant plusieurs siecles de la 
part de TAlberca, leur suzeraine, k qui elles avaient 6tt^ 
c^d^es en 1288. 

Ce r(5gime tyrannique, auquel les habitants des Jurdes 
essayerent quelquefois dese soustraire,maisen vain, dura 
jusqu'en i835, 6poque h, laquelle furent d^finitivement 
abrog^es les odieuses ordonnances 6dict4es par I'Alberca. 
Malheureusement cette oppression de plusieurs siecles a 
laiss^ des traces qui ne disparaitront pas de sitdt, nonseu- 
lement au point de vue moral, mais encore au point de 
vue materiel. Comme, en effet, les Jurdanos se trouvaient 
le plus souvent dans Timpossibilit^ de payer les amendes 
qui les frappaient, ils ^taient obliges, pour satisfaire aux 



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LES DATUECAS ET LES JURDES. 275 

exigences flscales de leurs suzerains, ou de laisser vendre 
aux ench^res, et k des prix d^risoires, les biens qu'ils pos- 
sddaient, ou d'emprunter k un taux excessif ^ quelque usu- 
rier de I'Alberca, ce qui retardait seulement I'expropriation 
definitive. Les Albercanos sont ainsi peu a peu devenus 
propri6taires des meilleures vignes ou oliveraies de la Ri- 
bera, de Ladrillar, et m6me d'une parlie de Nunomoral 
et du Camino morisco, Le servage n'a done fait que changer 
de forme, et, chaque ann^e, les gens de I'Alberca descen- 
dent avec leurs mulcts le chemin des Batuecas pour venir 
lever dans les Jurdes leur tribut d'huile et de vin. lis ne 
se gftnent point, d'ailleurs, pour exprimer Tespoir qu'ils 
seront un jour r^int^gr^s dans la plenitude de leurs droits 
primitifs. 

Faut-il d^sesp^rer de tirer les Jurdanos de leur mis^re, 
et cette race est-elle destin^e a v6g^ter perp6tuellement 
jusqu'k sa disparition complete ? Nous ne le pensons pas : il 
suffirait d'un peu de bonne volont6 de la part du gouver- 
nement et des autorit^s, et de quelques milliers de pesetas 
intelligemment d^pens^es, pour que les Jurdes reprissent 
I'aspect qu'elles devaient avoir au temps des Romains ou 
des Maures. Elles poss6dent, en effet, des 61^ments suffi- 
sants de prosp6rit6 : une population vaillante et honn^te, 
et un sol propre k divers genres de cultures r^mun^ra- 
trices. Je ne puis malheureusement, en raison de I'^tendue 
des d^veloppements qui precedent, insister ici sur les 
diverses mesures qu'il serait facile de prendre pour arriver 
k rendre aux Jurdes leur ancienne prosp6rit6. 

Nunomoral, ou nous avons pu ^tudier do plus pres la 
situation des Jurdes et les moyens de Tam^liorer, est un 
centre d'excursions tres bien situ6 au milieu de la vallee 
du rio Jurdano. II offre d'abord Tavantage inestimable de 
poss^der, d'une part, un pasteur tr6s affable et tr6s intel- 
ligent, d'autre part, une cure relativement confortable et 
dont la senora Candela, Taccorte gouvernante de Don Cri- 



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276 COURSES ET ASCENSIONS. 

santo Pedraza Santos, fait les honneurs avee une amabi- 
lit6 et line simplicity qui ont tout de suite conquis notre 
sympathie. II faut, il est vrai, l^comme ailleurs, se resigner 
k coucher dans Tunique chambre habitable du presbyt^re, 
en compagnie du pasteur et de sa gouvernante, chacun 
dans son lit, bien entendu, et il y en a trois. Mais on doit 
s'estimer bien heureux de poss^der un vrai lit, dans une 
chambre planch^iee et plafonn6e, au premier ^tage, avee 
fenMres et balcon. Peut-^tre n'y trouve-t-on pas tous les 
accessoires de toilette, m6me les plus n^cessaires ; mais 
le rio Jurdano n*est pas loin, et, pour proc^der aux ablu- 
tions indispensables, on pent faire comme les princesses 
d'Hom^re et user du clair ruisseau. 

L'excursion la plus int^ressante h faire de Nunomoral 
est, sans contredit, I'ascension de TArrobuey (1,402 m^t.). 
qui s'el6ve directement de pr6s de mille metres au-dessus 
de la valine (520 metres). On pent assez ais^ment atteindre 
le sommet en trois heures et demie, et la course ne presents 
aucune difficult^ s^rieuse, m6me sans guide special, 
pourvu que Ton ait soin de suivre la croupe de gauche, en 
venant de Nunomoral ; car si Ton prenait trop k droite, on 
se trouverait arrets par une cr^te rocheuse assez difflcile 
k franchir. Le Pico de Arrobuey, k cheval, en quelque 
sorte, sur les deux valines du rio Jurdano et du rio Pino, 
pent 6tre appel^ le Righides Jurdes. On y domine,en effet, 
les dilT^rentes vallt^es qui descendont de la Sierra de Gata, 
et Ton pent s*y rendre compte parfaitement de la configu- 
ration du pays. Mais c'est plutot une vue locale, et elle 
n'est point comparable en majesty et en 6tendue k celle dont 
on jouit du sommet de la Pefia de Fraucia, plus 61ev6e, du 
reste, de 300 metres. 

Une autre excursion, non moins agrt^able, est celle dela 
valine de Casares, en remontant, k partir de ce dernier vil- 
lage, le rio Jurdano jusqu'iisa source. Le cirque de Casares 
est certainement le plus imposant de toutes les Jurdes, 



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LES BATUECAS ET LES JURDES. 277 

car la Sierra Corredera, qui le domine au Sud, presente 
des escarpements rocheux qui contrasteni, d'une fa^on 
pitloresque, avecla v(^g(3tation qui recouvrc ordinairement 
les monts des Jurdes. 

II faut cependant s'arracher aux delices de I'liospitalit^ 
de Nufiomoral pour regagner Ciudad-Rodrigo et le che- 
min de France. Nous avons devant nous une longue et 
p^nible journ6e de mulet, et ce n'est pas trop tot que 
d'etre en selle ^ 5 heures du matin. Nous faisons nos 
adieux h Candela» dont nous avions aussi gagn^ la sympa- 
Ihie en lui tc^moignant les 6gards qui lui etaient dus et 
qu'elle meritait certainement. Nous serrons aifectueuse- 
ment la main a Don Crisanto dans son lit, car c'est un 
dimanche, et, oblige de dire la messe assez tard pour lais- 
j?er u ses paroissiens le temps d'arriver, notre bote trouve 
le jeOne moins p6nible en restant couch (5. A la pointe du 
jour nous quittons Nunomoral-, escort^s pendant quelque 
temps par le digne magister que nous avions vu professor 
sous un Olivier. 

Le sentier de retour, qui ne tarde pas a gagner les 
cr6tes, presente defort belles vues. A deux ou trois reprises 
diff^rentes, il est vrai, nous risquons de nous perdre dans 
le brouillard et de retomber au fond d'une vallee qui ne 
serait pas la bonne. Mais enfin nous arrivons k franchir la 
Sierra de Gata pour redescendre dans la vaste plaine au 
bout de laquelle se trouve Ciudad-Rodrigo. Apres certains 
incidents d'un tragi-comique in^narrable et provoqu^s par 
la liquidation de nos provisions de toutes sortes en faveur 
de nos arrieros^ nous arrivons devant les murailles de la 
cdlebre forteresse, aujourd'hui sans importance, et dont 
le seul mMte est, pour nous, de posseder une station de 
chemin de fer. La caravane se disperse. Esldban et Jos(^, 
apres de tendres effusions, reprennent avec leurs mulcts 
le chemin de I'Alberca ou ils n'arriveront que le lendemain 
soir, et nous montons dans le train de Salamanque pour 



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278 COURSES ET ASCENSIONS. 

filer d'une traite jusqu'^ cette malheureuse cii6 de San- 
tander qui, quelques jours apres, devait 6tre h moiti6 
an^antie. 

Au ravissement que nous a caus^ notre excursion se 
mWe pourtant une certaine inquietude et, songeant au pro- 
verbe espagnol, nous pensons quelquefois, en gagnant les 
Pyrenees : « Pourvu, puisque nous en avons la chanson, 
que nous n'ayons pas Tair de revenir des Batuecas ! » 

LuDOvic Beauchet, 

Membrc du Club Alpin Francais 
(Section dcs Vosges). 



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XII 

L'lLE DE LEMNOS 

(Par M. L. De Launay) 



Chacune de ces innombrables lies, qu'une main distraite 
semble avoir ^gren^es sur Tarchipel grec, pr^sente, en de- 
pit d'un certain air de famille, un caractere bien tranche^ 
et une pbysionomie propre. A Lesbos, e'est la montagne 
continue avec ses grands bois d'oliviers ou ses for^ts de 
pins, les belles courbes des plages au sable d'or, Tair riant 
des sites et des hommes, la prosp6rit6 des gais villages aux 
rues couvertes de vignes, le long desquelles, tout le jour, 
on bavarde en fumant des narghiles et buvant du cafd. A 
Tbasos, c'est Tabondante v6g^tation, fraiche et presque 
septentrionale, de chines, de platanes, qui couvre les fiers 
escarpements de marbre blanc aux ombres bleues, et, 
presque constamment, k travers les feuillages, la mer en 
vue;c'est aussi Tabondance des restes antiques, les statues 
grecques qu'on trouve conchies sous les bois, les bas-re- 
liefs moussus qu'on d^couvre en 6cartant des ronces. Et, 
si Ton descend vers le Sud, en Crete, ce sont les oliviers, 
les maquis, I'antiquit^ afleur du sol, les habitants au carac- 
tere indompt6 ; h Rhodes, les merveilleuses for^ts de pins 
et de cypres, les palmiers marquant Tapproche du Sud, les 
oasis d'arbres fruitiers le long des ruisseaux de la c6te, les 
chateaux des chevaliers et les n6cropoles ph^niciennes. 
Lemnos n'a pas lagr^ce et le charme de ces lies heureuses ; 



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280 COLRSES ET ASCENSIONS. 

la nature y est stW^re et grave ; sur des asp^rites rauques 
de trachyte qui donnent Tid^e d'^tranges paysages lunaires, 
sur de jaunes ondulations de gres tertiaires coupes de ra- 
vins profonds, pas un arbre ne pousse,pas un olivier, pas 
m6me un buisson ; c'estla nudity la plus absolue ; les habi- 
tants de race grecque que, de loin en loin seulement, un 
bateau k vapeur relie au reste du monde, passent avec rai- 
son pour peu accueillants* ; les autorit^s turques, tres om- 
brageuses , consid^rent volontiers un voyageur europeen 
comme un espion militaire, qu'il faut surveiller de pres ; la 
subsistance est difficile ; les sources rares. Notre but n'est 
done pas, en decrivant ici celte terre r^barbative, d'y attirer 
un flot de touristes a notre suite. Mais, pr^cis^ment parce 
que le voyage dans ces iles de la mer de Thrace est assez 
penible, Lemnos, bien que situee a un jour seulement de 
Salonique, rattacheeelle-ni^me au r^seaudeschemins de fer 
europeens, est, comme ses voisines 6galenient desherit^es, 
Imbros, Samothrace, etc., k peu prds aussi inconnue que 
le centre de I'Asie; k peine si, de loin en loin, un archeo- 
logue s'y hasarde quelques jours, constamment aux deux 
ou trois mftmes points classiques. Et cependant la sauva- 
geriem^me des paysages y est souvent grandiose et belle; 
les montagncs, bien que peu elev6es,y prennent des aspects 
inattendus, frappants; les c6tes, par leurs escarpements 
desolt^s, par leurs rochers sombres sortant des eaux lim- 
pides, rappellenl certaines impressions rares des fjords de 
Norv^ge; enfin les souvenirs antiques, les Aieilles tradi- 
tions, lesl<5gendes y prdsenlent un int^r^t de plus d'un 
genre. 

Quand, vers midi, notre petit vapeur, parti dans la nuit 
de Mdtelin, arriva en vue de Lemnos, j'etais Ires curieux, 
tr6s impatient de connaitre Taspect de celte terre nouvelle 
oil j'allais etre quelque temps emprisonn^, etdont les trois 

1. Les premiers habitants do Lemnos sc sont appel^s les Siotiens 
de aivTT,;, brigand, meurtrier). 



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l'Ile de lemnos. 283 

ou quatre recits de mes pr^d^cesseurs, Pierre Belon au 
seizi^me sifecle, Choiseul-Gouffier en 1782, enfin Tarch^o- 
logue aUemand Conze en 1860, ne me donnaient qu'une 
id^e extr^mement vague*. 

Et d'abord, ce fut, au loin, une forme tr^s plate, tr^s 
basse, comme couch^e sur la mer, bien diff^rente du profll 
de Samothrace qui, plus au Nord, apparaissait en m6me 
temps avec une saillie accentu^e ; puis Tile se rapprocha 
de nous peu a peu en grandissant, et montra des collines 
aux pentes douces, dont la teinte allait du jaune verdAtre 
des herbes dess^eh^es au jaune plus rouge des terrains k 
nu ; enfin notre route vint fr6ler le cap Ir^ne, qui est la 
pointe Sud-Est de Tile, et, longeant toute la c6te Sudpour 
remonter ensuite un peu vers TOuest, se dirigea vers le 
seul port de Lemnos, qui est, en m6me temps, la capitale 
de Tile et se nomme Kustro. 

L'ile de Lemnos a grossi^rement^la forme d'un rectangle 
de 25 kilometres de long sur 1 7 a 20 de large, que couperaient 
en deux parties distinctes, et k peine soud^es ensemble, 
deux prof ondes 6chancrures, deux baies partant du Nord et 
du Sud, a la rencontre Tune de Tautre, les golfes de Pour- 
nia et de Moudros.Les roches qui la composent, et qui ont 
imprim6 chacune leur fades propre aux paysages de la re- 
gion correspondante, sont uniquement des gr^s et schistes 
probablement tertiaires, et des roches ^ruptives r^centes, 
trachytes et andesiles. Le premier aperQU que donne des 
c6tes la navigation, a Tarriv^e, met aiissit6t en relief les 
aspects distincls rt^sultant de la nature et de la forme des 
alterations superficielles de ces rochos. A I'Est, ou nous 
d^butons par une region de sediments gr^seux, ce sont 

\ . En fait de gravures sur Lemnos, nous ne connaissons qu'unc vue 
tres faible de JCastro dans I'atlas des Wallfalirten im Morgenlande de 
Richtcr, pi. 1 i, et, dans Touvrage do Choiseul-Gouffier, une charniante 
eau-forte, coinnic on savaitles faire au xviii" si^clc, repr6scntant, dans 
un paysage fantaisiste, des bergeres Icmniennes semblables k celles dc 
Trianon ou dc Versailles. 



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28i COCKSES ET ASCENSIONS. 

les pentes insensibles, les moUes ondulations, ou parfois 
les profondes coupures des ravins dus au ravinement et a 
r^boulement des talus friables ; a TOuest, au contraire, 
nous trouverons le Wrissement, Tenchev^trement des 
pointes, des aiguilles, des r^cifs de trachyte, Textraordi- 
naire desolation de ces roches noires, scoriac^es, ru- 
gueuses, sans un pouce de terre, sans un brin d'herbe. 

Et, tandis que nous longeons lentement la c6te jaunatre, 
voici qu'ii notre droite, entre le cap Irene, en pleine lu- 
miere, et le promontoire de Phako tres sombre, a contre- 
jour, s(5parant les deux regions dont nous venons de par- 
ler, s*enfonce k perte de vue, luisante et polie commc un 
miroir, Tadmirable rade de Moudros, le superbe port nalu- 
rel de I'ile ou Ton voit au loin dormir paisiblement, sous 
la protection de leurs canons geants, les onze ou douze 
cuirasses de I'escadre anglaise*. 

La rade de Moudros franchie, bientot la partie trachy- 
lique de File commence, coupee de falaises,sem6e de recifs 
aux innombrables plans de teintes de plus en plus claires 
dans le lointain, et c'est, en ces douces heures du soir 
partout si admirables, un spectacle exquis, ou Ton ne songe 
pas un instant h la sauvagerie de cette terre qui ne nous 
montre ni un habitant ni une maison, pour 6tre tout 



1. Le port de Moudros a pres de iO kilometres dc long sur 3dc large 
avec un chenal prolond jusqu'au bout. Bien abrit^ des vents du Nord, 
il offre, en outre, une rcmarquablc position strategique pres des Dar- 
danelles, a cut^ de la route de Constantinople en figyptoou en Europe. 
Aussi les Anglais s'occupent-ils beaucoup de Lemnos, oil ils reviennent 
souvent et dont ils ont dress^ une carte relativcment exacte dans ses 
grandes lignes. Cependant, sur cette carte de Tamiraute anglaise (qui 
avait 4l6 precedee par celle iTo Choiseul;Gouffier), toutc la partie Nord- 
Ouest, vers les caps Moui*zephlos et Agrillia, est plus que fantaisistc 
conime topographie; au Nord-Est, dans la region de Kondopouli, une 
foule dc noms onttite confondus; nous ajouterons que, par un systeme 
assez bizarre, on a souvent poursuivi le trace des ruisscaux k travel's les 
crates dc partage; nous avons fait quelques-unes des corrections 
les plus necessaircs, et ajoutc divers noms ou cotes d'altitude. 



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\ 



l'Ile de lemnos. 285 

entier k Tenchantement des formes et des couleurs nuan- 
cdes par la chaugeante lumiere. Comme le soleil estd^jkbas, 
le del se dore derri^re la c6te, dans le sens du couchant, 
et, plus au Sud, passe au rose. La mer, unie et ^tincelante 
conune une lame d'argent, reflete ces deux choses lumi- 
neuses, le ciel et la terre; et, dans le lointain, des contours 
vaguement bleut6s,qui sont les lies de Samothrace etdlm- 
bros au Nord, de Strati au Sud, se dessinent timidement. 

Plus nous allons,plus la beauts du spectacle s'accentue; 
au-dessus d'un premier plan, presque dans Tombre, en 
forte valeur d'ocre brune, les crates en dents de scie b^ris- 
s^es, d^chiquet^es, de TAgios Pavlos (que, bien souvent, 
nous retrouverons dans nos courses k traversl'lle) baignent 
dans une lumiere bleu^tre; k nos pieds,des ilots, sombres 
conmie des marsouins, sortent d'une mer adorablement 
claire, brillante, k peine teint^e de quelques fines nuances 
roses ou jaunes. Devant nous, presque dans la direction 
du soleil, le cap Tigani (pointe Sud-Ouest de Tile) se d6- 
coupe en noir sur le couchant. Enfin, derri^re lui, voici 
qu'apparalt pen k peu a Thorizon la majestueuse silhouette 
du Mont Atbos, tout le jour masqn^e par la trop grande 
clart^ du ciel, mais qui, k mesure que le soleil descend, se 
precise et semble s'avancer vers nous. II en est ainsi cha- 
que soir k Lemnos ; chaque soir, le Mont Athos reparalt, 
allongeant sa grande ombre jusqu'^ rile,et cast une chose 
bien strange que cette montagne sainte, I'Agion Oros, 
qui, invisible aux heures radieuses de midi, ne se montre 
qu'au cr^puscule, quand l^clatante et joyeuse f^te de la 
lumiere s'acheve, quand la nuit, cette mort de la terre, 
va commencer, pour se poser alors dans la pourpre du fir- 
mament, comme un triangle mystique sur les eaux. 

Le cap Tigani une fois double, quelques milles encore 
vers le Nord, le long des falaises sombres, et nous entrons, 
a la nuit tombante, dans une petite baie ronde dominie 
par de hauls rochers, comme un crat^re de volcan envahi 



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286 COURSES ET ASCENSIONS. 

par les eaux. A gauche, un escarpement, des lignes de 
remparts signalentla forteresse; au fond, quelques mai- 
sons basses, en moellons gris ni peints, ni blanchis k la 
chaux, avec des toits de tuile p^les et un minaret, repr6- 
sentent la ville. L'impiession, silencieuse et triste, est 
saisissante, et je comprends les pleurs mal r^prim^s d'une 
jeune passag6re qui ^ient, parle mfime bateau que nous, 
retrouver son fr^re, fonctionnaire ici, et s'6pouvante ix 
Vid6e que le pauvre gar^on doit vivre des ann^es dans un 
si sauvage endroit. Pr6cis6ment ce fr^re, qui arrive aus- 
sit6t h bord, se trouve 6trela seule personne parlant fran- 
cais dans Tile, un ing^nieur tr6s distingu6 de TEcole des 
ponts et chauss^es d*Athenes,M. Kylavopoulo,pour lequel 
j'ai une lettre de recommandation et qui, le plus aimable- 
ment du monde, avec cette hospitality affable dont les Grecs 
nous donnent bient<5t I'habitude, m'^pargne la recherche 
inqui^tante d'un glte en m'emmenant loger chez lui. 

KastrOjCapitale de Lemnos et siege du gouverneur turc 
ou moulessarif, est une petite ville de trois mille habitants ; 
rile enti^re en compte vingt ktrente mille, presquetous de 
race grecque,r6partis dans quarante-six villages, dont le 
principal est Moudros, residence d'un vali (douze cents 
habitants). 

La ville, dont nous allons n^sumer I'histoire, est tres 
ancienne et remonte, d'apr^s les l^gendes grecques, aux 
premieres populations qui ont peupl6 Tile. On sait — et 
nous auronsl'occasiondelerappelerplustard, lorsquenous 
visiterons, pr^s de Kondopouli, Tantique cit6 d'Hephastia 
— que Lemnos fut jadis le s^jour d'Hc^^phaistos (Vulcain). 
Quand Jupiter, irrit^ de la difformit6 de son fils Vulcain, 
le saisit par le pied et le lan^a dans Tespace, tout un jour 
le malheureux tomba h travers le ciel et, vers le soir, 
il s'abattit sur le Mont Moschylos que Ton voit encore au 
Sud de Kokkhinos, dans TEst de Tile. G'est 1^ que, d'apr^s 
Hom^re, une fois remis de sa chute, il ^tablit son s^jour 



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l'Ile de lemnos. 287 

sur la terre et m6me, selon les pontes plus r^cenls, ses 
principaux ateliers de forge, n eut 1^, suivant Acusilaiis 
d'ArgosS de Cabiro un fils, Camillos, qui, lui-m6me, eut 
trois fils, lesCabires, et trois filles,les nymphes Cabirides. 
Les Gabires ^talent de grands forgerons, des g^nies m^tal- 
lurges, et tenaient de leur al'eul Vulcain le secret de fabri- 
quer les armes. Leur culte se r^pandit bient6t au loin et, 
suivant H6rodote,jusqu'enfigypte ou ils avaientun temple 
k Memphis*; mais ils furent toujours honoris surtout k 
Lenmos, k Imbros et sur la c6te voisine de Troade. 

Cependant, s'il faut en croire les commentateurs de So- 
phocle qui nous ont transmis le sujet d'une pi^ce de lui 
aujourd'hui perdue, les /.emniennes, les femmesde Lemnos, 
6tant fort vertueuses, avaient tr^svivement bl&m6 V6nus 
Aphrodite de ses torts envers son dpoux Vulcain ; et conmie 
celle-ci, pour se venger, avait ^loign6 d'elles leurs maris, 
lesLemniennes, enmatrones r^solues,n*h6siterent pas, un 
jour, pendant les f^tes de Bacchus, ^tuer tons leshommes 
de rile : ce qu'elles firent en les jetant k la mer du haut du 
rocher de Petasi, situ6 au Nord de Kastro. Quelques-uns 
essayerent de gagner k la nage un ilot voisin, appeld 
encore aujourd'hui Andri (le rocher des hommes) ; mais 
un seul en rdalit6 fut 6pargn6, Thoas, roi de File et fils de 
Bacchus et d'Ariadne (dont la femme Myrine avait donn6 
k laAdlle de Kastro son nom antique de Myrina). Thoas fut 
cach^ dans le temple de Bacchus, pendant la nuit du mas- 
sacre, par sa fille Hypsipyle, qui, cette defection k la cause 
commune etant reside ignor^e,obtintle lendemain la sou- 
verainet6 sur ses compagnes. Ge massacre fut le premier 
de ces crimes frequents dans I'histoire de Lemnos qui, 
chez les anciens, avaient fait designer toutes les atrocit^s 

1. Strabon, Trad. Tardieu, 1894, II, 353. 

2. II est possible que le culte do Vulcain et des Cabires soit, au con- 
traire, et en d^pit des pretentions grccqucs,originairc d'Egypte ou, au 
moins, de Ph^nicie. 



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288 COURSES ET ASCENSIONS. 

sousle nomg^n^rique d'actions lemniennes(lpYa Atpid)*. 

ApoUonius de Rhodes, le chantre des Argonautes, raconle 
que, le jour m6me ou les Lemniennes s'^taient ainsi condam- 
n6es k un veuvage volontaire, ses cinquante-deux hdros, 
partis quelque temps avantdeVolo et, de I^,ayantgagn6par 
la c6te le Mont Athos, arriv^rent k Myrina (Kastro), dans 
File de Lemnos. Jason, leur chef, descendant de son vais- 
seau, fut introduit dans la ville et conduit au palaisd'Hyp- 
sipyle ; il traversa de superbes portiques et, comme fin^e 
plus tard pr^s de Didon, vint s'asseoir aupr^s de la reine, 
sur un sii'^ge richement orn6, pour liii raconter ses aven- 
tures. Toutes ces histoires de marins se ressemblent ; les 
Argonautes, bien reQuspar les Lemniennes, rest^rent deux 
ans k Myrina et n'en repartirent alors qu'^ regret sur les 
injonctions pressantes d'Hercule, qui, montrant seul une 
vertu h^roKque, ^tait rest^ tout ce temps sur son navire. 
Faisant voile vers Samothrace, ils se dirig^rent de \k vers 
Imbros, puis, par les Dardanelles, vers le Pont-Euxin, ou 
les attendait, en Colchide, la fabuleuse Toison d'or. 

Les Grecs,qm aimaient k se dire descendants des h^ros, 
rattachaient k ce passage des Argonautes dans Lemnos la 
race ancienne des Myniens*, qui, plus tard, chassis de Tile 
par les P^lasges, allerent, aprtjs bien des vicissitudes, se 
fixer k Santo rin. 

Quelques ann^es aprt^s, quand dclata la guerre de Troie, 
Philoctete, qui avait 6te Tun des Argonautes, bless^ au 
pied par une des filches d'Hercule tremp^es dans le sang 

1. La l«5g:ende, tris compliqu^c, de Lemnos ajoute que, plus tard, 
I'existence de Thoas ayant ^t«^ d^couverte, Hypsipyle dut s'enfuir, fut 
prise par des pirates el vendue coaime nourrice a Lycurguc, roi 
d'Argos. 

2. Voir, sur les Myniens, Pausanias, liv. IX, oh. 36 et 37. Pour lui, 
les Myniens etaient les habitants d'Orchomene en B(^otie, dont le roi, 
Mynias, ^tait fils de Chryses (un noiu que nuus retrouvons dans une 
ile pres de Lemnos) et pfere d'Orchomcnos ; ils auraient pris part k la 
guerre de Troie. 



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L iLE DE LEM.NOS. 289 

de rhydre de Lerne, fut, surle conseil d'Ulysse, abandonn6 
dans Lemnos, et c'est la qu'il soufFrit, pendant dix ans, des 
douleurs atroces en poussanl ces cris de douleur reproduits 
d*une faQon si realiste dans les vers de Sophocle, traduits 
dans une prose plus harmonieuse par F^nelon. Selon une 
autre tradition, Jason et les Argonautes, avant de quitter 
Lemnos, avaient 6le\'6 un autel a I'Est de Tile, dans le petit 
Hot contigu deChryses (plus tard englouti paries eaux), et 
la Hercule et Philoct^te avaient offert un sacrifice. Comme 
les oracles prescrivaient aux Grecs ri^unis sous Agamemnon 
de sacrifier au nieme point, Philoctete, en voulant leur 
indiquer I'autel et le d($gager des dpines, fut blesse par un 
serpent*, et la blessure devint bientot si aflfreuse qu'Ulysse 
df^cida ses compagnons a I'abandonner. Dix ans apr^s seu- 
lement, ayant reconnu que sa presence ^tait n^cessaire 
pour finir le si6ge,les Grecs reviurent le chercher et, d'une 
flfeche, il tua Paris, le ravisseur d'H^lene. 

Quelques gt$n(^rations se passent, et voici que nous assis- 
tons a Tinvasion dans Lemnos des Pelasges ou Tyrrb^- 
niens fuyant I'Attique. Dans une de ces expeditions de 
pirates qui, grossies et embellies par I'imagination des 
conteurs grecs, sont devenues repop^e guerriere des ^ges 
heroiques, ces Pelasges, apres avoir chasst^ de Lemnos les 
descendants des Argonautes, renennent, un jour, sur la 
c6te de Grece enlever des Ath^niennes qui c616braient 
les fetes de Diane ; puis, comme les enfants n^s de ces 
femmes avaient appris d'elles a ddtester leurs p^res, ils 
tu^rent a la fois femmes et enfants ; et ce fut le second 
des crimes lemniens. 

Mais, apres ce massacre, la divinity, nous apprend 
H^rodote, frappa de sterility Tile entidre, et les Lemniens, 
ayant envoye consulter I'oracle de Delphes, durent, sur 
son ordre, offrir une satisfaction aux Ath^niens ^. 

1. Scoliaste de Sophocle, Philoctete, v. 194. 

2. FUrodole, VI, 89; Elien, Histoires. 

A.N-NUAIRE DK 1894. 19 



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290 COURSES ET ASCENSIONS. 

A partir de ce moment, nous sortons de la Mgende, tou- 
jom-s plus belle que I'histoire, et nous n'avons plus k 
raconter que les monotones vicissitudes d*une lie passant, 
conune les autres lies de rArchipel, comme la Gr^ce en- 
title, successivement de mains en mains. En 510 avant 
J6sus-Ghrist, Miltiade, traversant de Chersonese (c'est-a- 
dire de la presqu'lle de Gallipoli) k Hephastia, conquiert 
peu k pen I'ile de Lemnos jusqu'k Myrina (Kastro), qui, 
etant la position la plus foite, est la dernidre h r^sister. 
Bientdt Otanes, general de Darius, s'en empare; mais, 
apr^s Marathon et Salamine, les Ath^niens la reprennent. 
A la suite de la guerre Lamiaque (322), Tile estconquisepar 
la Maeddoine, et plus tard par Rome, etc. 

Pendant tout ce temps, il y eut a Myrina (Kastro) une 
ville importante dont le nom et la position nu&me etaient 
passes en proverbe ; car, s'il ^tait question chez les Grecs 
de calomnies obscurcissant la reputation d'un grand 
homme, on disait volontiers : « L'ombre de TAthos alteint 
le boBuf de Myrina, » faisant allusion a un animal de bronze, 
situ6 sur la place de la ville, qu'au dernier rayon du cou- 
chant Tombre du Mont Athos venait couvrir un instant*. 

Au quatri^me si^cle, Lemnos^tait d^j^ chr^tienne, etnous 
voyons figurer, au concile de Nic^e, Strat^gius, ^v^que de 
Lemnos. Les successeurs de cet ^v6que,qui, au dix-septi6me 
si^cle, r^sidaient au monastdre de Saint-Paul pres Livado- 
chori, portent encore aujourd'hui le titre pompeux de m6- 
tropolitains de Lemnos et de Saint-Eustratius *, et d*exar- 
ques de toute la mer Eg^e. 

A la fm du moyen ^ge, Tile, comme tant d'autres en ces 
pays, passa aux mains des V6nitiens ; mais, en 1478, apr^s 



\. Voir Plutarque, De facie in orbe lunx, Apollonius de Rhodes 
(liv. I'% V. 608) dit seulemcnt que l'ombre de TAlhos s'^tead jusqu*a la 
ville do Myrina, et Sophocle que TAthos couvre de son ombre la surface 
de la mer de Lemnos. 

2. Strati, petite ile auSud de Lemnos, habitee par 2,000 Chretiens. 



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292 COURSES ET ASCENSIONS. 

d^s qu'on se prepare a les assi6ger derri^re leurs vieux 
remparls du moyen 5ige, pr(5sente du dehors, avec les es- 
carpemenls de trachyte qu'elle surmonte et les pitons tres 
aigus, tr^s bizarres de formes, qui se dresseni devant elle 
dans la plaine, un coup d'oeil des plus pittoresques, el, 
surtout au soleil couchant, quand toutes ces silhouettes 
noires, aux aspects de hCdes funtastiques, se decoupentsur 
le ciel rouge, on a, des hauteurs situ^es a TEsl vers TAgios 
Pavlos et Kondia, des vues tout a fait surpienantes. 

Comme ville, Kastro ressemble k tous les autres petits 
ports des lies de la mer Eg^e ou de la c6te d'Asie : quel- 
ques rues 6lroites, dontTune avec des boutiques ouvertes 
et des tonnelles de vignes sen ant de marchu, des maisons 
en moellons gris, a premier ^tage en encorbellement port6 
par des 6tais inclines, des moucharabiis et des grillages 
aux fen^tres des Turcs. Les int^rieurs, les costumes, les 
habitudes sont pareils a ceux des autres iles, avec lesquels, 
en parcourant TArchipel, on est bient6t familiarise * . Ge sont 
toujours les m6mes salons avec des divans aux ^tolTes ba- 
riol^es le long des murs ; dans un coin de la chambre, la 
pile des oreillers pour les h6tes ; la lanterne allum^e devant 
rimage sainte ; les ^tofTes tiss(^es et brod^es paries femmes 
de la maison ; comme costume, le pantalon en forme de 
sac, avec deux trous pour les jambes, qu'hommes et 
femmes nouent, les uns sous le genou, les autres h la che- 
\411e et laissent tomber plus ou moins has ; sur la tftte, le 
fez rouge des hommes et le fichu colord des femmes ; 
comme usages, la m6me habitude d'olTrir aux visiteurs du 
mastic de Chio (ou raki), des confitures, des sucreries, du 
cafe ; la m^me faQon de manger accroupis sur une table 
basse presque au ras du sol, etc. 

Un jourde f^te est toujours une occasion favorable pour 
appr^cier les moeurs sp6ciales et caract^ristiques d'unpays ; 

1. Voir, dans VAnnuaire dc 1888, notre article sur Metelin, Thasos, 
etc. {Autour de la mer Eyce), 



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L*iLE DE LEMNOS. 298 

aussi ai-je 616 fort heureux, rentrant un soir a la nuit dans 
Kastro par le quartier turc, de m'y trouver m6l6 aux r^jouis- 
sances qui accompagnent chez les musulmans la circon- 
cision d*un enfant. 

De loin d^j^i, j'avais 616 attir^ par des reflets de flammes 
siir le del noir et sur quelques coins plus hauts de murailles 
ou de toits; j'arrivai sur une grande place 6clair6e par la 
lueur d'innombrables torches de r^sine ; sur la crfite d'un 
mur, en face de moi, une quantity d'honimes et d'enfants 
etaient assis, tenant des feux i\ la main ; de lous les cot^s, 
sur la place, d'autres groupes d'hommes etaient massds; 
sur la gauche, au pied d'une niaison blanche, s*alignaient 
par terre plusieurs rangs de fommes accroupies, bien cu- 
rieuses d'effet en cette p6nombre avec leur costume com- 
parable ii celui des religieuses, la robe noire et seulemenl une 
tache blanche en losange pour la coifTe enveloppant la t6te, 
avec un trou sombre au milieu sur la partie de la figure 
d^couverte. Au centre enfin, des enfants, rois de la ffite, 
couraient et gambadaient en tons sens, et, devant un large 
feu de paille pareil a nos feux de la Saint-Jean, des 
hommes dansaient, en se tenant la main, une de ces danses 
lentes aux nobles attitudes, aux balancements harmo- 
nieux, qu'on retrouve (toujours dans6es par des hommes) 
dans tons ces pays d'Orient; tandis que, derri^re eux, 
leurs grandes ombres, projet^es par la lueur de la flamme, 
ondulaient et tournaient lentement avec eux. Je restai un 
moment masqu^ dans la nuit a prendre un croquis do cette 
sctoe pour en mieux fixer dans ma m^moire Teffet piltt)- 
resque, jusqu*au moment oil, m'ayant aper^ii, le p6re d'un 
des enfants pour lesquels se donnait la ci ri^monie vint ^ 
moi avec une bouteille de mastic et un verre m'inviter a 
boire comme tons venaiont de le faire a la ronde. Apr^s 
m'etre exc^cute, je pris cong6 de cet homine tumable et, 
quittant la place illumin^e, me replongeai dans I'obscurit^ 
des ruelles turques toutes d»'*sertes, aux inurs sans fe- 



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294 COURSES ET ASCENSIONS. 

nt^lres, tristes comme un \dsage sans la clart6 des yeux. 

D'une fagon g^n^rale, il faut remarquer cependant que 
la coiileur locale est moindre^Kastro, qu'on y trouve plus 
de costumes ou dev6tementseurop6ens que dansbeaucoup 
d'autres lies; cela tient k ce que, en d^pit de la sauvagerie 
apparente du pays, ou plut6t k cause m6me de son ^tat ar- 
ri6r^, les Lemniens, souvent tr^s industrieux, ont I'habi- 
tude de s'expatrier en grand nombre et de s'en aller faire 
fortune en figypte ; on admet qu'il y a presque autant do 
Lemniens k T^trangerque dans Tile; surleurs vieux jours, 
la plupart reviennent, avec ce merveilleux attachement au 
sol de la patrie qui semble encore plus prononc^, ou du 
moins frappe davantage, chez ceux dont le sol natal est 
ingrat; et bien qu'ils rentrent presque tons, sans y rien 
changer, dans la vieille demeure de leur enfance, ils y rap- 
portent cependant un certain frotlis europ^en. 

J'en aurai fini avec Kastro quand j'aurai dit que cette villa 
est, depuis longtemps, consid^r^e comme unlieude depor- 
tation ou d*exil pour les hauts fonctionnairesturcsdisgra- 
ci6s. Jadis il n'^tait pas rare d*y trouver k la fois trois ou 
quatre pachas condamn^s k y flnir leur vie, en un certain 
confort materiel, mais avec Tinterdiction absolue de sortir 
m^me dans rint^rieurde Tile ;j'ai pu, pendant monseiour,y 
voir un homme des plus remarquables, qui a 6te plusieurs 
fois ambassadeur, ministre, gouverneur g6n6ral de I'Ar- 
chipel, etc., et que, depuis le d^lrdnement du sultan Mou- 
rad, c'est-k-dire depuis treize ans, on tient 1^ confine. Sadik- 
Pacha supporte son malheur avec philosophic, et continue 
k se tenir au courant de notre litt^rature frauQaise, de nos 
journaux, de nos revues; mais j'imagine que le temps, en 
cette solitude de Kastro, doit lui paraitre parfois terrible- 
ment long. 

Apres avoir obtenu I'autorisation du gouverneur turc, 
qui nous impose Tescorte et la surveillance d'un de ses gen- 
darmes, nous sommes libres main tenant de nous meltre 



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l*1le de lemnos. 295 

en route pour rint^rieur de Tile. Les endroits oil Ton pent 
trouver un gite ^tant rares k Lemnos, nous n'aurons que 
deux centres d'excursions, correspondant aux deux grandes 
villes antiques de Myrina et d'Hephastia, Kastro dans TOuest 
et Kondopouli* dans I'Est. Et, de peur de mourir de faim, 
nous empor^erons une abondante provision de consen es ; 
car un peu de pain tr^s dur qu'il faut tremper dans Teau 
avant de le m^cher, du fromage de brebis, des paslfe- 
ques, du raisin et rarement des cBufs, voil^ tout ce que 
les habitants auront h nous fournir. Encore par grande 
charit6, et quand ils sauront avoir affaire k un FrauQais : deux 
matelots anglais , qui viennent de deserter de Tescadre, out 
dii, apr^s 6tre rest^s trois jours sansobtenir un morceau de 
pain, se rendre k merci, et souvent, pris d'abord pour un 
Anglais k I'aspect de mon casque, je n'ai rencontr6 qu'un 
accueil froid ou m^me hostile, jusqu'au moment ou j'ai pu 
dire ma nationality. 

Si Ton veut savoir ou trouver les parties pittoresques de 
rile, il suffil d'en consultor la carte g6ologique j et d'y 
chercher la place des massifs trachytiques. Le principal 
etle plus beau est situd imm6diatement k TEst de Kastro, 
et comprend les points les plus 61ev6s de Tile : le mont 
Agios Elias, ou Saint-Elie (377 met.), pr6s des sources 
thermales de Lidja; I'Agios Pavlos (350 m^t.), le Mont 
Chronos (361 m6t.),avec le curieux village du nitime nom; 
le Mont Athanase (363 m^t.), ce dernier imm^diatement 
au bord de la mer et surmont6 d'un convent; plus loin, 
vers TEst, le Mont Phako (368 m6t.). D'autres massifs, 
vers le Nord, sont Tun, entre Katalogos, Koundouraki et 
la chapelle de Saint-fiUe ; Tautre au cap Mourzephlos et 

1. Kbvoa ico>.\v,c'est-i-dire « pr6s de la yille » (d'Hephastia). 

2. Nous en publierons une prochainenient dans le Bulletin de la 
Soci^td gdologique^ avec les resultats scientifiques de notre explora- 
tion, ainsi que dans la Revue archdologique^ oil nous »Hudierons quel- 
quos questions historiqucs que nous dovons nous contcnlor d'indiquer 
ici. 



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29(1 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans les belles falaises au pied du MonlSkopia ; enfin, dans 
I'Est de rile, deux derniers massifs, au Nord et au Sud de 
Moudros, sent formes de br^ches trachyliques (a gros 
fragments anguleux), qui pr^sentent un int^rfet pittores- 
que beaucoup moindre. 

G'est par la region de TAgios Pavlos et de TAgios Elias 
que j'ai abord^ lY'tude de Lemnos : et elle m*a fait concevoir 
aussitOt de la boaut^ de Tile une trds haute idde que, mal- 
heureusement, les massifs monotones de I'Est ont un peu 
diminu6e plus tard. Cette parlie de Lemnos est, en effet, 
des plus remarquables. 

L'Agios Pavlos lui-m6me est un piton, un dyke de tra- 
chyte, h^riss^ et rngueux, dont on ne pent gu^re faire con- 
cevoir Faspect hirsute, le fouilUs de pointes et d'esquilles 
bris^es, quen le comparant k un faisceau de filaments m6- 
talliques rompus par 6tirement et k demi tordus, aux cris- 
taux enchev^tr^^s d'un laitier brusquement refroidi dont on 
rejette aussit6t la partie Hquide, ou encore a une forfil 
d'^normes polls implantc^s sur un dos de b^te. La roche 
m6me est perforce de grosses ca\it6s arrondies, comme 
celles que laisseraient des buUes de gaz dans une scorie*, 
et d^conpee par des plans qui correspondent peut-6tre aux 
directions des cassures primitives ayant livr6 passage a 
r^ruption de la roche. De cette montagne m^me, ou des 
ravins au Sud et k TOuest, on aperQoit souvent au loin la 
jolio baie claire de Kondia, encadree entre des parois 
abruptes et coup6e par la silhouette d*autres rochers 
sombres ; au Sud-Esl, c'est toute I'^tendue de la baie de 
Moudros qui se d^couvre; au Nord-Ouest, enfin, la haute 
cime du Mont Athanase se montre dans le creux des val- 
ines, reconnaissable k son couvent, et, vers le soir, on dis- 
tingue auloin, sur le ciel rose ou rouge, le triangle pAle du 
Mont Athos. 

1. La plupart sont dues, on realite, 'X la disposition de fragment^ 
brtichiformes tout d'abord empdt^s dans la masse. 



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l1lb de lemnos. 299 

Toute la region au Nord-Est de cette montagne, dans la 
direction de TAgios Elias, est pleine de ces r^cifs trachy- 
tiques semblables k TAgios Pavlos, de ces rochers noirs ou 
violac^s aux parois taill^es ^pic, ^mergeant du plateaujau- 
nAtre h la faQon des stalagmites sur le sol d'une grotte ; 
Tun derri^re I'autro, ils se silhouettent, plus bizarres de 
formes Tun que Tautre, ^voquant sans cesse Tid^e de 
quelque paysage lunaire; et, comme la mer n'est jamais 
loin i Lemnos, on aperQoit, tant6t a droite, tanl6t a gauche, 
quelque large bale d'azur aux contours compliqut^s, disper- 
sant des taches bleues entre des promontoires d'un jaune 
pass^, presque monochromes. 

L'Agios Elias lui-m6me est coup6 au Sud et^ I'Ouestpar 
une paroi si rectiligne, si nette qu'elle a I'air d'un mur et 
semble presque artificielle. G'est la l^vre d'une grando 
faille qui jadis, dans un bouleversement g^ologique, a mis 
en contact le trachyte de la montagne avec un ^troit lam- 
beau de gr^s et de scliistes, dont la destruction plus facile 
par Taction des eaux a bientftt laiss^ le trachyte h nu et 
creus6, sur I'emplacement des gr^s, unprofond ravin. 

A rextr6mit6 Nord de ce ravin, cette faille donne nais- 
sance, de la faQon la plus manifeste, h une importante 
source thermale [h 39^,5), celle de Lidja, ou jadis, suivant 
la l^gende, H^phaistos vint soigner les contusions qu'il 
s'etait faites entombant du ciel. Aujourd'hui, dans le petit 
^tablissement qui se trouve la, hommes et femmes, comme 
dans tons les bains turcs, ont leurs jours distincts; et, le 
jour des femmes, il est assez amusant de voir arriver, sur 
leurs ^nes blancs conduits par les agoyates, des dames 
turques, dont le costume fait songer aux nobles chatelaines 
du moyen ^ge chevauchant sur leur haquen^e ; car elles 
ont une longue robe flottante et, sur leur coifle blanche qui 
encadre la figure {k d^couvert sauf la bouche), un large 
ruban vertou rouge enroult^ autour du front prend I'as- 
pect d'une sorte dediademe. 



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300 COURSES ET ASCENSIONS. 

A Lidja, par suite de ce peu d'eau qui coule sans tarir 
jamais, on voit cette chose absolument ph^nom^nale h 
Lemnos : une douzaine d'arbres, dont, je crois, vraiment 
quelques peupliers. Et, non moins sans doute pour venir 
appr^cier cette anomalie v^g^tale quo pour prendre les 
eaux, les Lemniens s'y rendent volontiers. 

Mais, des que Ton a traversd cette courte oasis, raridite 
habituelle de Lemnos recommence; partout, surlespentes 
nues, on n*aperQoit k perte de vue (et encore tres disst- 
min6s eux-m6mes) que de petits buissons bas (d^passant 
a peine 15 ou 20 centimetres de haut) d'une 6pine trifur- 
qu^p qui, par ses croisements, prend des formes polygo- 
nales (en grec, Vastivi), des chardons sp^ciaux, des joncs 
particuli^rement piquants, plus rarement de Therbr jauue 
et dess^ch^e. Tout cela est aigu, ^pre, hostile, et U ne faut 
pas y toucher si Ton ne vent se dt^chirer les mains. 

Sur les pentes abruptes du Mont Ghronos*, au Nord de 
Lidja, le village de Chronos, entre deux rang^es de mou- 
lins a vent, est un des plus animus et des plus riches de 

nie. 

Puis, si Ton continue vers le Nord ou le Nord-Ouest, on 
entre dans une region toute dilferente avec des plateaux 
mornes et de grands ravins tr^s profonds aux parois sou- 
vent tr^s abruptes, creus^s par T^rosion dans les gres 
jaunes ou verdiitres aux sediments friables, des valines 
tristes sans cesse compliqu^es de ravins lat^raux et qu'il 
faut contourner I'un apr^s Tautrc pour arriver enfin ii la 
cote oil Ton retrouve, avec le trachyte, les beaux escarpe- 
ments des falaisos et les formes d(3chiquet6es des creates ; 
vers le Nord-Est, au conlraire, on pent alteindre, sur un 
petit pitonisole, iinegentillechapelle de Saint-Georges, et, 
longeant le flanc Est d'une valleo particuli^rement pro- 
fonde et imporlante, celle de Goumalos, on va du village 

1. Chronos, le Temps, ouSatiirne; co nom se retrouvo assez froqiiem- 
ment pour 4es coUinos en Grece, notammt^nt u Olymjiic. 



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l'ile de lemnos. 301 

montagnardde Sard^s, Mti sur un col (cote !2;^0), k celuide 
Katalogos (t 70), dont les maisons s'e^chafaudent pittoresque- 
ment sur des pentes abruptes de trachyte. Plus loin, vers 
TEst, un autre petit pic tr^s aigu porte une chapelle de 
Saint-EUe, d'oii Ton a une vue splendide sur toute la mer 
au Nord de Lemnos avec les lies de Thasos, Samothrace, 
Imbros, etc., et Ton descend de la rapidement, par Atziki, 
sur le golfe de Pournia et la partie Est de J'lle. 

Des ces premieres courses dans lint^rieur de Lemnos, 
rimpression que Ton ressent, tres saisissante, tres origi- 
nals parfois pour qui cherche avant tout le piltoresque et 
la nouveaut^, n'est pas, je crois Tavoir presque trop fait 
sentir, celle d'un pays prosp6re et sdduisant, ou Ton aime- 
rait h venir se fixer. Et cependant, sans remonter a Tanti- 
quit6, oil Lemnos possedait de grandes villes avec des 
temples fameux, en 1548 encore Pierre Belon trouvait une 
lie bien peupl^e, florissante, fr^quemment visit^e par les 
n^gociants italiens; a la fin du dix-septi^me siecle m^me, 
Villbison,le compagnon deChoiseul-Gouffier S d^clarait que 
Lemnos 6tait la seule He de TArchipel ou il etlt vu rouler 
des voitures. Si ces voitures ont roul^ ailleurs que dans 
rimagination du voyageur, elles n'ont pu faire a coup sdv 
un long trajet ; car la seule route dont on parle a Lemnos, 
celle de Kastro a Lidja, Kondopouli et Plaka, est encore a 
r^tatde projet, et je n'ai pasremarque ailleurs de traces 
d'une route ancienne. Mais il n'en est pas moins vrai que 
Lemnos parait avoir plut6t dechu depuis trois siecles. A 
quoi done attribuer T^tat miserable actuel ; a quoi surtout 
Textraordinaire nudity de ce sol absolument ddpouille de 
toute v^g^t^tion ? Ce n'est pas la nature qu'on doit accu- 
ser, car ni le climat n'est d^favorable, ni le terrain parti- 
culi^rement rebelle ; et, d'ailleurs, s'il ne pousse pas un 
arbuste, on cultive neanmoins avec succ6s, dans les 

1. Annates des voyages, de la geographieet de Vhistoirey II, p. 153. 



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302 COURSES ET ASCENSIONS. 

plainesde Koiidia, Livadochori, Moudros, Kondopouli, etc., 
des c^r^ales (notamment un bl6 dur, tr6s estim^, dont on 
exporte un pen), des graines (sesame, etc.), quelques 
plants de coton, et des vignes qui donnent un vin fort 
agr^able. Le vrai coupable, Tauteur responsable de ce d^- 
ntlment et de ce d^boisement inoui, c'est rhomme. 

U y a un proverbe qui court tout TOrient : « Oil le Turc 
a pass6, le d^sejt r^gne, » et la chose est si vraie que la 
presence persistante, et honteuse pour FEurope, des Tares 
dans ces superbes pays des Turquies d*Europe et d'Asie a 
pu parf ois 6tre consid^r^e, un peu paradoxalement, comme 
utile en nous conservant poiu* I'avenir toute une richesse 
industrielle, agricole et commerciale, enqudque sorte en- 
fouie, k remettre au jour. Mais rextraordinaire desordre 
d'un gouvemement corrompu qui paralyse toutes les 
bonnes volont^s et repousse vers le dehors (surtout vers 
I'Egypte) toute Tactivit^ industrielle, tons les capitauxdont 
les Lemniens peuvent disposer, n*est pas seul en cause ; 
il faut aussi faire intervenir un 6tat d'esprit et des m«urs 
si gen6rales chez les populations, surtout pastorales, des 
pays du midi, que les Italiens en Sardaigne et nous-memes 
en Corse ou en Algerie ne pouvons en triompher. 

Les Lemniens qui restent dans leur pays n*ont aucune 
raison pour chercher k le fertiliser par le travail; car le 
grand aiguillon du besoin ne les y excite pas ; bien que 
nous soyons tentes de les plaindre lorsque nous les abor- 
dons avec nos pr^jugt^s europ6ens, ils sont, en effet, tr^s 
loin d'etre malheureux. Ils n'ont, sans doule, ni confort 
ni luxe ; mais ils n'en ^prouvent pas la privation ; ils ne 
sont pas riches, mais tons ou a peu pr6s sont assures de 
subsister sans prendre grand'peine. Ces immenses terrains 
vagues, ces sortes de communaux, dont personne ne salt 
au juste le propri^taire, appartiennent a tons ceux qui 
veulent y conduire leurs troupeaux. 11 est bien peu d'ha- 
bitants qui, en outre, n'aient un petit coin de terre oil 



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l'Ilg de lemnos. 303 

cultiver assez de bl6 pour le pain de I'ann^e : on vit avec 
si pen de chose en ces pays chauds ! c'est k peine si Ton 
allume du feu pour cuire les repas une fois de temps a 
autre ; avec des past^ques, du fromage, du pain et des 
poissons sees, on valoin ; le \in est si abondant qu*on me 
le vendait, a moi stranger, et au detail, moins de trois 
sous le litre; tousles v^tements, les ^toffes, les chaussures 
sent faits dans la maison par les femmes. A quoi bon d6s 
lors se donner du mal ; et Ton ne s'en donne pas I La seule 
occupation d'un bon nombre de Lemniens consiste a gar- 
der de loin les grands troupeaux de ch^vres et de mou- 
tons, qui comptent, d'apr^s les Evaluations, plus de 
40,000 b^tes. 11 suffit d'avoir rencontre parfois ces trou- 
peaux sur les plateaux deserts qui leur sont abandonn^s 
pour s*expliquer comment il ne reste plus un buisson dans 
Lemnos. Les bergers sont, en tout pays, disposes a allu- 
mer un arbuste pour se chauffer, au risque d'incendier 
une for^t, et k brtller un pin centenaire pour avoir un peu 
de charbon de bois ; le feu est un moyen de d^frichement 
commode qui laisse toujours pour les voisins quelque 
bout de bois, quelque tronc abattu k glaner, et ce que 
le feu a commence, la dent vorace des moutons et des 
chevres le complete. Des for^ts ou des troupeaux, en sem- 
blables pays, U faut que Tun ou I'autre succombe ; a Lem- 
nos, ce sont les troupeaux qui onttriomph6. 

lis ont un costume et un type bien curieux, ces bergers 
lemniens ; vfttus de blanc de la t6te aux pieds avec un pan- 
talon bouffant et une veste depeau sur la chemise delaine, 
lis rompent seulement cette imiforme blancheur par le 
noir des lambeaux de cuir enroulEs autour de leurs pieds, 
de leurs gu^tres termin^es en pointe au-dessus du genon, 
et de leur ceinture, k laquelle pend souvent une sacoche. 
Sur leur bonnet de laine blanche, un bout d'^toffe est 
tordu et enroulE plusievurs fois, laissant echapper de longs 
cheveux boucWs qui encadrent un visage osseux aux yeux 



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301 COIRSES ET ASCENSIONS. 

tiop rapprocht'S, pergants, au grand nez busqu^ ; et, dans 
la main, ils portent un long b^ton recourb^. 

Au milieu des solitudes oii cos pasteurs rfegnent en 
maitres, et oii seul le gibier puUule, grosses perdrix, 
pigeons, cailles, lapins, etc., la raret^ des sources, conse- 
quence naturelle du d^boisement, a amen6 le groupement 
des maisous en un petit nombre de villages qui sont gen^- 
ralement assez mornes, sans rues proprement dites, sans 
Tanimation qui, a M6telin par excmple, est si amusante et 
si color^e autour des caf^s. 

L'abord d'un de ces villages lenmiens est presque lou- 
jours marqu6 par une chose singuliere qui, vue de loin, 
de la mer par example, fait d*abord le tres bizarre effet 
d'une plantation de gros biitons blancs, puis, quand on se 
rapproche, se decompose en une longue file de quinze ou 
seize tours defendant on ne sait quelle place fortifiee, et, 
<|uandenfin on pent distinguer les details, sed^finitcomme 
une remarquable collection de moulins a vent.Don (juichotte 
aurait eu de quoi se satisfaire en ce pays ; car en bien peu 
d*autres, meme dans la Manche oil il chevaucha, meme 
dans les Pays-Bas, j'ai trouv6 aussi nombreux les enneoiis 
contre lesquels il engagea, certain jour, une lutte hdrol'que 
et fameuse. II est juste d'ajouter que le vent lui-m6mefait 
rarement d^faut h Lemnos ou, par suite des dimensions 
restreintes de Tile et de son relief, en somme peu accentu^, 
qui n'olTre jamais un abri complet, on est conslamment 
comme sur un navire en mer. Ces moulins ne ressemblent 
en rien a ceux qui, m^l^s aux voiles des bateaux, agre- 
mentent si bien les paysages hollandais. Au lieu de quel- 
ques grandes ailes, ils en ont douze petites en forme de 
triangles, porti^es i)ar des bras que des haubans relient a 
I'extr^mit^ d'une piece de bois horizontale plac^e suivant 
I'axe. Le soir, on rentre ces morceaux de toile. Le jour, il 
est amusant de voir tous ces moulins places en longue file 
sur une cr^te voisinedu village, a une distance aussi faible 



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l'Ile de lemnos. 305 

que possible Tun de Tautre, tourner ensemble, tandisqu'^ 
chacune de leurs portes apparaissent simultan^ment, pour 
nous regarder passer, comme mus par le ressort d'un 
jouet d'enfant, tous les meuniers curieux, dont I'occupa-. 
lion est g<3n6ralement peu absorbante. 

Quand on arrive au village, on ne manque pas de voir 
une source ou un puits; cette eau, dont la presence a 
attir^ les habitants, a eu pour elTet de faire pousser quol- 
ques figuiers dont I'ombre fraiche surprend agr^ablement. 
La source ou le puits, en Orient, c'est le centre de la vie 
commune pour les femmes ; c'est Ikqu'ellesse reunissent, 
qu elles bavardent, portant sur la t^te leur cruche en terre 
rouge, ou, sur le dos, une outre noire en peau de bouc, 
tandis que Tune d'elles, penchtje sur le puits 6troit, dont la 
margelle est au ras du sol, ram^ne de la profondeur un 
seau a la force du poignet. S'il y a une source, il y a pres- 
que toujours des laveuses qui, le visage soigneusement 
envelopp6 dans leur coiflfe, mais los jambes nues jusqu'au 
geuou, les bras nus jusqu'aux 6paules et la gorge aussi 
volontiers largement dc^couverte, lavent avec Anergic un 
linge qui n'arrive gu6re a 6tre blanc. 

Un village des lies grecques est aussi bien souvent mar- 
que par une c^glise monumentale en construction ; les 
communaut^s religieuses, qui, pour tous ces (irecs sujels 
de la Turquie, representent la patrie, sont presque toutes 
riches; et, le jour recent ou la Turquie, levant im interdit 
ancien, leur a permis, moyennant finances, de construire 
des ^glises, ils se sont tous mis a roouvre. On est 6tonn6 
de voir, dans de pauvres villages comme Platy, comme 
Kondopouli, de si enormes blisses si magnifiquement 
d^cor^es, souvent avec les marbres emprunt^s aux ruines 
antiques du voisinagCi. 

En outre des ^glises, ily a, dans Lemnos, sept convents, 

1 . C'est g^neralcment la que Ton a le plus de chances de trouver 
des inscriptions. 

AXNDAIRE DE 181)1. 20 



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806 COURSES ET ASCENSIONS. 

dont les principaux sent ceiix de Portianos et de Kondia ; 
et, par une habitude tr^s ancienne, par une sorte de culte 
des lieux hauls ou il a toujours sembl6 k rhomme qu'il 
dtait plus pr6s du del, sur la plupart des pics les plus 61e- 
v^s, les plus difficiles d'acces, il existe quelque petite cha- 
pelle d^di^o a la Panagia, h saint Georges, a saint Atha- 
nase ou au propht^te Elio,dont on a fait un saint dans tons 
les pays grecs pour le substituer k Apollon sur les mon- 
tagnes * . 

L*Est de rile, quil nous reste maintenant k Alsiter, est loin 
de presenter Tattrait pittoresque de la region de I'Agios- 
Pavlos ; par la, les sediments gr^seux doniinent et donnont 
des collines aux pontes douces, aux profils r^guliers, aux 
cr6tes souvent horizontales. Parfois ces gr^ssont, jusqu'^ 
des altitudes assez grandes, recouverts d'un sable tr^s 
6pais, qui peut simplement r^sulter de leur destruction 
sous Taction des vents, ou encore d'un apport arrach(5 aux 
plages voisines par la violence destemp^tes. Pendant des 
heures, on croirait alors cheminer dans les dunes des 
Landes, enfongant kchaque pas dans ce sable fin que con- 
solident a peine quelques brins de jonc. Ailleurs, au con- 
traire, les s(5diments ont 6i6 reconverts d'assez d^humus 
pour donner des rdcoltes faciles ; c'estdans ces conditions 
qui se sont crc^^es, autour de Moudros, vers Livadi ^, Kon- 
dopouli ou Skandali,les grandes plaines de culture de Tile. 
Mais toujours la teinte jaune domine, dans les terrains, 
dans la vegetation bidl^e du soleil, dans les maisons 
nii^mcs ; et aucune saillio accentu6e ne vient, par de fortes 
ombres, dcssiner, accentuer les formes. 

1. On n'a voiilu voir l;'iqu'une sorto de calcmbour (Eliaspour Helios ; 
mais il paraitrait (Lenormant, Voie sacn^! ^leushtienne, i86i, p. 451) 
qu'Apollon, adore sur les lieux hauls, ne portait pas ce nom d'Helios, 
et que c'est surtout Thistoire du propln>te Elie qui a motive cetto sub- 
stitution. 

2. Livadi ou Livadochori ; chori signifie village -/wpiov); de m^me, dans 
les noms de Kondopouli, Chrysopouli, etc., pouli vient de it(i),t; (ville). 



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l'Ile de lemnos. 309 

Pour se distraire pendant les longues courses dans cette 
region monotone, oil souvent, en outre, il faut supporter 
d'interminables rafales de vent, on n'a que la vue, presque 
continuelle, de la mer avec ses bales tres d^coup6es qui, 
peu a peu ensabl6es,ont form6 des lagunes salves comme 
le Megali ^Limni , et, dans le loinlain, les profils, bient6t 
familiers, des deux lies d'Imbros et de Samothrace. 

Cependant, la region de Kondopouli, situ6e dans cette 
l)artie de File, est k peu pr^s la seulo que visitept parfois 
des voyageurs europ^ens, etc'est aussiune de celles que je 
tenais le plus k 6tudier. G'est li, en effet, que se trouvait 
jadis la ville de Yulcain, Hephastia, le centre de ce culte 
des genies du feu, des forgerons, des metallurges qui, 
pendant toute I'antiquite, a fait Timportance de Lenrmos ; 
c'est \k que les arch(^ologues viennent visiter les mines an- 
tiques ; c'est la aussi qu'un gt^ologue, dpris k Toccasion de 
primitive histoire, pouvait esp^rer avoir la clef de tout cet 
entassement de traditions l^gendaires qui, partant sans 
doute de quelque fait rdel encore ignord, ont donn^ lieu a 
des erreurs geographiques et geologiques tr^srdpandues. 
Ouvrez seulement un ouvrage quelconque parlant de 
Lemnos, — et je n'excepte pas la belle Geographie univer- 
selle d'filis^e Rectus * — , vous y verrez que Lemnos pos- 
s5de des volcans « dont, au temps des anciens Grecs, les 
foyers souterrains briilaiont encore », et que, peu avant 
iiotre 6re, en Tan 197 pour etre precis ^ une colline, le 
Mont Moschylos, et le promontoire de Chryses se sont en- 
gouffr^s sous les eaux. Voila qui n'est pas banal et m^rite 
d'etre v^rifi^. G'est, d'ailleurs, gen^ralemont, avec I'histoire 



1. T. I'^f, p. 144. « L'ile est d'une grande fertilite. Elle so compose de 
plusieurs massifs qui furent des volcans et que separent des plaines 
basses couvertes de scorics... » J'ajouterai que le nom de Stalimene, 
donne a Lemnos par Reclus, aver la plupart des geographes, est 
inconnu dans le pays. 

2. D'aprds Choiseul-Gouffier. 



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310 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'une certaine terre sigilluo dont nous reparlcrons, la 
seiile chose que Ton trouve a dire sur I'lle qui nous 
occupe. 

En venant a Lemnos, j'etais done, en grande partie, 
attire par la possibilitt'? dc trouver une confirmation geo- 
logique ou une interpretation de toutesles vieilles legendes 
relatives a Yulcain ', et j'avais m6me un vague espoir dV 
rencontrer quelque gite metallif^re ou quelque antique In- 
dustrie m^tallique analogues ill ccux que, lors d'un prece- 
dent voyage, j'ai pu signaler dans Tile de Thasos. 

Je dinu, tout de suite, que le r6sultit de mon 6tude aete 
surtout n6gatif (ce qui ne rempt^che peut-etre pas de pre- 
senter quelque int^ri^t) ; qu'il n'existe k Leninos aucun 
crat^re, aucun appareil volcanique, aucune roche (Eruptive 
plus rt^cente que les trachytes (dont les faits constates pjir- 
toutailleursfontadmettreriige tertiaire etnonquaternaire, 
c'est-[i-direpresquecertainementanterieurkrhonime);que, 
malgr^une exploration assez minutieuse, jen'aivu kLemnos 
aucun glte nietallifere, ni mC^nie aucune autre trace d'in- 
dustrie antique si ce n'est quelques scories de fer auKas- 
trovouno de Kondopouli; enfin que, sans pouvoir etre 
encore aussi affinnatif sur ce dernier point, il me serable 
bien pen vraisemblable qu'une ile se soit engloutie recem- 
ment sur la cOte Est de Lemnos, a la place ou on Fa admis 
depuisGlioiseul-Gouffier, c'cst-a-dire sur ce banc sur^leve, 
dangereux pour les marins, qui, de la pointe Kharos, s'en 
vadans la direction (I'lmbros. 11 convient done, avant dialler 
plus loin, de recherchcr et de disculer le fondemenl histo- 
rique de ces legendes que lubservation des faits parait 
contredire. 

Pour les crateres volcaniques, onse fonde, je crois, uni- 

1. J'ai cu roccasioii dc rap|»e!oi" r^ceinment ces ideos des ancicns 
sur les genies m^tallurpes, Caljiivs, Conbantes, etc., dans rarticle 
Ferrutn du Dictionnalre des ayiUquitcs ffrccfjnes et ?vjnaines (Hachctle, 
ISOi). 



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l'ile de lem>os. 311 

quement sur quelqiies mots d'Eustathe *■ et d'un des sco- 
liastes de Sophocle S c'est-^-dire d'auteurs assez r^cents, 
dont aucuii n'etait naturaliste at n'avait vu le pays. II est 
done parftiitement possible que Tid^e de volcans ait sim- 
plement et^ iinagin6e par eux comme une interpretation 
rt3aliste de la l^gende de Vulcain. Mais on a gdn6ralement 
consid^rti plutot — et non sans raison, croyons-nous, — 
qu'il y avail eu i Lemnos des d(5gagements, aujourd'liui 
disparus, de gaz combustibles analogues a ceux du Cau- 
case ou des Apennins^. Ou peut-etre faut-il, comme Choi- 
seul-Gouffier, qui, plus prudent qu'Elisee Reclus, remarquait 
deja que les volcans de Lemnos n^avaient jamais 6t6 retrou- 
ves *, raltacher leur disparition a Tautre l^gcnde, celle de 
Tile engloutie, et supposer, ce qui geologiquement serait 
assez possible, qu'une certaine lie volcanique (le Mont 
Moschylos ou I'ile de Chrys^s), situee pr^s de Lemnos, aurait 
disparu sous la mer assez r6cemment, comme, de nos jours 



1. Eustathc, in Iliad. j lib. I, v. MH. (Eustathe, commentatcur dc 
llliade ci, dc YOdyssee^ mort en 1108.) Jo n'ai pu rotrouver cctlc cita- 
tion, que jc reproduis pour niemoire dVipres Choiscul-Gouffier. Lc memc 
Choiscul-Goufficr mentionnc encore, commo ayant parle des crat^rcs 
dc Lemnos, Ciceron, De nalura D^orum^ liv. Ill, chap. 22; mais lc 
chapitre en question, qui traitc en elTct de Vulcain, no ditpas un mot 
dc CCS cratcrcs. 

2. Sophocle [Philoctete^ v. 800) fait invoquer par son heros lc feu 
de Lemnos qui, en le consumant, lc delivrcrait dc scs souffrances. Lc 
commcntateur a ajoute en note : <« A Lemnos so trouycnt, en effet, la 
forge de Vulcain et des cratferes de feu. >» C'est la, en realite, la seule 
luciition rclalivcnient anciennc de ccs pr^tendus crat^res. Barthc- 
Icmy [Voyaffe d'Anacharsis, p. 132) parle aussi des fameux volcans dc 
Lemnos et mentionne, a ce propos, Boch, Geogr. sacr.y lib. I, cap. 12, 
p. 399. 

3. Neumann, Physikaliche Geographie im Griechenland, 1885, p. 315; 
U cxistc k I'appui dc ccttc opinion (que la geologic no contredit pas, 
bion qu'ellc ne lui apporte aucuno confirmation directc) quelques 
textcs anciens assez concluants, notamment un vers du tragique grec 
Antimachos, qui vivait au vo siecle avant Jesus Christ; cf. Roschcr, 
Dictionnaire de mylhologie. 

i. T. II, pp. 217 a 222. 



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312 COCRSES ET ASCENSIONS. 

encore, cela est arrive dans le Sud dc TArehipel, pour cer- 
tains ilots des Cyclades? 

La li^gende de Tile engloutie est, elle, tres formellement 
6noncee par Pausanias * , qui ,au cours de quelques reflexions 
philosophiques sur la grandeur et la decadence des em- 
pires, ajoute : « Mais la nature nous pr^senle des change- 
ments encore plus grands : i une courte distance de Lemnos 
se trouvait Tilot de Chryses, oil Philoctele passe pour 
avoir souffert, jadis, de la blessure d'un serpent; les flols 
I'ont recouvert et il s'est abime dans la mer. Par contre 
ilestapparu une lie d'Hiera a un endroit ou il n'y en avail 
pas auparavant -. » II convient cependant d'ajouter qu'en 
dehors de Pausanias, personne, a notre connaissance, n'a 
mentionn6 ce fait, pourtant int^ressant. An contraire, pen 
avantlui, Appien, parlant de I'ilotde Ghrys6saproposd'une 
bataille navale que Lucullus livra la a Varius, Alexandre 
et Dionysius '\ dit textuellenient ceci : « ... Une iled(5serle 
pres de Lemnos ou Von monlre I'autel de Philoctele, un 
serpent d'airain, son arc et sa cuirasse, entourt^e de bande- 
lettes, souvenirs do ses souflrances » ; ce qui prouve qu'a 
cette ^poque Tile existait encore et contredittoutaumoins 
la these de Clioisoul-Gounier pr6tendant,par une mauvaise 
interpretation dutextepr^ct^dentde Pausanias, que Chryses 
se serait engloutie en m^me temps qu'Hiera est apparue, 
c'est-a-dire (lii nous avons, d'autre pari, une date precise) 
en 197 avant J.-C*. Choiseul-Gouffier remarque d'ailleurs, 

\. Livrc VIII (sur I'Arcadie), ch. 33. 

2. L'apparilion d'Hiera enirc los ilos dc Tlicrasia et de Thcra, dans 
le groupe de Santorin. est rapporti'o, d'autre part, par Pline (lib. 11. 
cap. 87 , Justin (lib. XXX, cap. 4^ et Plutarquc (De Pylh. orac, t. !•% 
p. 139), qui en placcnt Icpoquc vers Tannee dc la bataille dc Cynos - 
ccphales, c'est-a-dire 197 av. J.-C. 

3. be Bello Milhrid., LXXVII ;i>. 247 de I'edition Didot, 18o0). 

4. Pourquoi Chryses no serait-il pas, comme divers testes semble- 
raicnt Ic faire cn)irc, Tile dc Nea, c'est-a-dire d'Agio Strati, situee en 
cffet pcu au Sud de Lemnos? La conviction on Ton etait que Chrysfes 
s'etait r6ellement ciiglouli a sculc fait ccarter a priori cette hypo- 



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l'ilk dr lemnos. 313 

ace propos (ce qmn'ajoiilc pas beaucoupdevraisemblance 
au fait lui-menie), que, plusieiirs siecles auparavant,le phi- 
losoplie Onomacrite avait 6t^, suivant Herodote, chasse 
d'Alhenes comme un perturbateur de Tordre public, pour 
avoir pr^dit cet engloulissement. 

J'ajouterai que, s'il existe r6ellement un volcan englouti 
sur la c6te Est ou Nord-Estde Lemnos, le fait aurait assez 
d'inter^l gt3ologique, historique etgeographique pour qu'il 
valilt la peine de s'en assurer (ce qui ne doit pas etre im- 
possible) , en faisant quelques sondages sous-marins de ce 
cote. Choiseul-Gouffier avait cru trouver imo confirmation 
de son ide^e * en s'apercevant qu'^i I'Est de Lemnos, dans le 
prolongement de la pointe Kharos, il existe un banc sur6- 
lev6, d'environ 14 kilometres de long, oil la profondeur de 
Teau est constamment tres faible. Dans cette rt^gion sur- 
tout, il n'y aurait aucune difficult^ a exlraire des 6chan- 
tillons de roche et h verifier s'il s'y rencontre des laves ; 
mais, contrairement aux premieres apparencies, c'est peut- 
etreune des parties ou la chose me parallle moins probable : 
il suffit,enefret, d'examiner les courbes de niveau du fond 
pour s'apercevoir que ce banc sur61ev6 est le prolongement 
direct de la presqu'ile comprise entre le cap Kharos et le 
cap Plaka, presqu'ile exclusivement composite de terrains 
sddimentaires pen inclines, sans trace de roches ^ruptives 
et qui va se perdre a TEst sous la mer en pente presque 
insensible, si faible m6me qu'autour de la lagune a moiti6 
dessechee du Megali Limni, on pent a peine dire si Ton est 
encore sur la terre ferme ou dejii dans la mer. Les hauls- 
fonds de Kharos sembh?nt continuer tout naturellcment ces 
grandes plaines basses de sable fin ou de sel. 

Ihfese. D'autre part, n'y a-t-il qu'uii simple rapprochomont dc" conso- 
nance entrc los noms dc Chryses et du village de Chrysopoli au Sud 
de Moudros? Une autre scolie dc Sophocle {Philoclete^ v. 194) dit 
simplement que Chryses otait une ville pres dc Lemnos. 

\. Cf. Ukert, Bertuch's alif/em.geogr. A>Aem, t. XXXIX, 1812, p. 301. 



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31 i COURSES KT ASCENSIONS. 

Avee rexisteuce, admise jusqu'ici. de volcans k Lemnos, 
on s'expliquait ais(^^ment comment le cultedeViilcain avait 
pus'y 6tablir; comment, m6me a une ^poque assez r6cente 
un vaisseau etait envoye tons les ans de D61os k Lemnos 
chercher le feu sacr^, etc., etc. ; Thypothese d*un d^gage- 
ment de gaz combustibles serait ^galement une cause suf- 
lisante ; mais, si I'idee de volcans n'a, tout au contraire, 
616, pour un commentateur plein d'imagination, que la con- 
sequence du culte de Vulcain, il devient difficile de s*expli- 
quer pourquoi ce culte s'ctait dtabli. Nous lavons dit, la 
presence d'aucun gite minier ne le justifie, et, si les quel- 
ques scories de fer trouv^es sur le Kastrovouno sont 
r^ellement antiques, elles prouvent tout au plus qu'il y a 
peut-6tre eu \k une forge. Peut-6tre alors faudrait-il sup- 
poser r^tablissement, dans ces lies de Thrace, de quelque 
peuplade asiatique primitive ayant apport6 avec eile le 
culte du feu (Vulcain), siancien chez les peuples orientaux, 
et, sans doute, ayant d^jc\ connu cet art de travailler les 
metaux qu on suppose, en gdn^ral, avoir 6X6 transmis aux 
Grecs par les Pheniciens? 

Laissant de c6i6 ces questions controversies, allons 
maintenant visiter, pr^s de Kondopouli, le pen qui rcste 
de debris antiques . 

L'emplacement de la 'vdlle d'Hepliastia, retrouv6 par 
TAllemand Conze, parait 6tre sur le promontoiredit Ekato 
Kephal^s (c'est-a-dire Gent T(}tes), au nom duquel se ratta- 
che une vieille legende. On raconte qu'un jour des pirates 
ayant dObarqu^ a Lemnos, une jeune lille, qu'ils poursui- 
vaient, alia se cacher dans un souterrain du Kastrovouno; 
mais, en courant, elle avait laisst5 tomber un peloton de 
soie qui se deroula et, nouveau fd d'Ariadne, permit de 
la suivre a la trace. Les pirates Tayant alors saisie et se 
la disputant, il en rdsulta une bataille ou p^rirent cent 
hommes. 

Ge proniontoire savance dans la baie de Pournia, dont il 



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L'iLlC DE LEMNOS. 315 

isolc line petite baic ademi ensabl6e,la baieDaliani, qu'on 
avail, au d(5but du si6cle,eonvertie pn un vivier et qui cor- 
respond peut-6tre k un ancien port. II est absolument con- 
vert des mines informesde maisons antiques, demoellons, 
de d($bris de tuiles, etc., au milieu desquels quelques 
Testes de colonnes, unchapiteau et denombreux fragments 
de marbre indiquent, sans doute, Templacement d'un tem- 
ple ; ony voitt^galementdes ouvertures depuits etde citer- 
nes; et, auSud-Ouest, on a signal^ des tombos. On n'a ja- 
mais fait de fouilles en ce point ; les paysans y ramassent 
assez souvent des monnaies de T^poque ath(3nienne ou de 
petites figurines de terre cuite et, quand ils ont besoin de 
marbre, ils savent que la on pent en trouver. 

Cette ancienne ville, la « Pal6opolis)», a 6te habitue jusqu'^ 
r^poque byzantine, comme lemontrent quelques restes de 
marbre ornes d'une croix, et c'est apparemment al'^poque 
byzantine qu'ilfaut raltacher un mur en petites pierres non 
taill^es barrant la presqu'Ile au Nord de Gailiaes a Klas et 
Grypovolaes. 

Environ 3 kilometres aTEsl, apres avoir traverse une 
crfite et en arrivant au pied du coleau vers le Megali 
Limni, j'ai rencontre 6galement, au milieu de quelques 
debris antiques qui n'avaient pas encore ei6 signales, une 
petite monnaie ath^nienne. 

Toute cette region paralt, d^ailleurs, avoir 6i6 tres peu- 
pl^e jusqu'a une Opaque relalivementr^cenle, notamment 
k Kastrovouno etk Kokkhinos (Pournia), qu'ilnous reste a 
visiter. 

Le Kastrovouno (Mont du Chateau), a 1,800 metres au 
Nord de Kondopouli, est un mamelon isol^ de gres et de 
scliistos jaun^tres, qui s'^leve a la cote 118 au-dessus de 
la mer. Sur le sommet, on retrouve beaucoup de debris 
antiques, des marbres qui, dapr^s Icur aspect, semblent 
verur deThasos, desamphibulitesduMout Athos, des and6- 
sites et des gn>s de Tile niem'e, avec quelques scories de 



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316 COUHSES ET ASCENSIONS. 

fer *. Les restes de murs, datanl surtout du moyen i\ge, y 
sont assez nombreux; mais ce qui attire, avaut tout, Tatten- 
tion, c'estun souterrain, consid^rd par les habitants du pays 
comme le resle de I'antique labyrinthe de Lemnos. Pline^ 
nous apprend qu'il y avait, dans Tantiquiti^, quatre laby- 
rinthesfameux : enEgypte,en Cr^te,k Lemnos et enfitrurie; 
celuideLemnos,quicomptait150colounes,6taitdejkpresque 
compl^tement d^truit de son temps. Le souterrain du Kas- 
trovouno parail avoir eflfray^ les archeolo^ues, qui ont craint 
sans doute, s'ils ydescendaient, d'etre abandonndsau fond 
comme le bono de la fable, ouranconnes.Cependant Conze 
(i860) en parle comme d'une construction, « aujourd'hui 
du moins souterraine, avec une voiite supportee par de 
courts etais ». Un petit exercice de gymnastique tres facile 
permet d'y descendre par une ouverture pratiqu^e dans la 
vodte, et Ton se trouve, en effet, dans des sortes de cham- 
bres souterraines qui, lorsqu'on les examine mieux, ne 
sont tr^s manifestement que les restes d'une ancienne 
chapelle byzantine coupee en deux dans sa longueur par 
une colonnade et enfouie jusqu'au-dessus des chapiteaux 
des colonnes : les pr^tendus 6tais de Conze ne sont que les 
naissances des routes au-dessus des colonnes. Avec un peu 
de travail, nous avons pu niottre h nu des chapiteaux de 
marbre blanc (\ faces planes et des colonnes en and^site 
noire qui ne laissent a peu pr^s aucun doute sur T^ge et 
la destination du monument. 

Kokkhinos est situ^ au fond de la bale de Pournia dans 
une situation qui, avant I'ensablement progressif dugolfe, 
devait 6tre particulierement favorable pour un port. A im 
kilometre k TOuest sont de tres anciennes carridresqui 
fournissent la seule bonne pierre de taille de llle, une lu- 

1. Lcur analyse domic 75 p. 100 de pcroxydc dc fcr; 20,60 dc silice; 
1.80 d'aluiiiinc ct 0,80 de cliaux, c'esl-a-dirc presquc exclusivcmcnt ua 
silicate de fer. 

2. LXXXVI, 19, H. 



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lIle de lemnos. 817 

machelle de coquilles bristles ; im pen au Sud est la colline 
consid^r^e comme le Mont Moschylos, ou tomba Viilcain 
et ou Ton recolte la fameuse terre sigill^e. Enfin, a Kok- 
khinos meme, il y a iin petit tertre de 11 metres de haut, 
couvert de debris de constructions et surmontd d'un sanc- 
tuaire, Irds anciennement v6n(5r(5, d(3di6 a la Yierge (Pa- 
nagia). 

Conze, dont la description de Lemnos fait autorit^, ne 
croitpas, contrairement h. bien des apparences, qu'il y ait 
eu la un edifice antique ; mais il rappelle qu'il a existe k 
Kokkhinos, ou Kotsinos, une place forte, mentionn^e deja 
par Chalcocondylas * etdefendueen 1476 paries Venitiens 
centre les Turcs ^ llexiste, dans Tinterieur de ce monticule 
(bienbizarrement situ6pour une forteresse),un escalierde 
pierre tout droit aux 57 marcbes tres usdes qui ramene 
souterrainement jusqu au niveau de la mer; et 1^, en bas, 
dans une petite chambre, se trouve une source, agiasma^ 
ayant pu jadis servir a alimenter d'eau la forteresse, au- 
jourd'hui v6n6r<^e comme miraculeuse. 

Enfin, h un kilometre au Sud de cette chapelle, sur le 
flanc d'une colline de br^che trachytique, se trouve, a 
S'^ metres d'altitude, la fosse, constamment renomm^e 
depuis I'antiquite jusqu'a nos jours, d'oii Ton extrait la 
terre sacree, Ti^cyiov x^uia, la teri-a sigillata, mentionnee 
comme une cbose capitale et de premiere importance par 
tons ceux qui out ^crit sur Lemnos. 

Cette terre a jou(§ dans I'histoiro du pays, et m6me presque 
dans riiistoire generate, un role qu on se figure malaise- 
nient: h travers trois, quatre changements de religion suc- 
cessifs, on lui a attribu6, sans cesse, avec une persistance 
extraordinaire des m^mes traditions, les vertus les plus 
merveilleuses, notamment pour la guerison des blessures, 
ulceres, morsures de serpents, etc., si bien ^que, ancienne- 

1. Liv. VI, edit. Paris, p. 161. 

2. Lehea.u/J1istoire du Bas-Empire, tome XXVII, p. 379. 



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318 COURSES ET ASCKNSIOKS. 

ment dej^, on a rattachd son histoirek cellesde Vulcain et 
de Philoctete en supposant que I'un comme I'autre avaient 
616 gn6iis aussitot par elle, le premier des contusions de 
sa chute, le second de sa gangrene *. 

Chez les anciens Grecs, la renomm^e de cette terre ^tait 
si grande que Galien * fit tout expr^s le voyage de Leninos 
pour venir T^udier sur place, et nous a laiss^ une descrip- 
tion de la fa<jon dont s^opc'^rait Textraction h son 6poqiie, 
ainsi qu'une Enumeration de ses propri6t6s. Pline en parte 
^galement. Au moyen kge et pendant la Renaissance, il en 
est fr^quemment question ; et, dans les vicissitudes de This- 
toire de Lemnos, c'est en grande partie la conquftte de la 
terre sigill^e que chacun paralt dc^sirer d*abord. Cette terra 
^tait, en effet, devenue un produit d'exportation qu'on 
envoyait dans toute I'Europe, et semblait im des presents 
les plus precieux qu'un sultan, un ambassadeur de la Porto 
piit faire en Occident^ Au xvi" siecle, le docteur Etienne 

1. IVapr^s Philoslrate. (Louis Lacroix, les lies de la Grece, pages 35 i- 
365.) 

2. De Simpl. Med. temp., lib. IX, cap. 2. II en parle comme d'un 
contrepoison agissant k la facoa d'un vomitif et d'uno panacce contpc 
les blcssures, ulcferes, etc. 

3. Nous devons a Tobligeance de M. Grunebaum, auditeur au Conseil 
d'fitat, la connaissance du curieux passage suivant, encore inedit, 
dune lettre de M. de la Vigne, ambassadeur a Constantinople, a 
M. IVv^uo d'Acqs, ambassadeur i Venise, 22 fevrior 1558 [Bifjl.nat.j 
manuscrit 1423, p. 71'') : « Auquel (le cardinal de Tournon) vous des- 
partirez, s'il vous plaist, un peu de terre sigillata que jo vous envoyc, 
laquelle est de la vraye et meilleure qui se pent rccouvrer du scrrail du 
Grand Seigneur. Icy on ostime plus la blanche, (^tant la premiere qui 
sort do la fontaine quand elle bouilt environ la Sainct Jehan, qui lors 
se la faut recueillir et sigiller en I'isle de Lemnos, et la rouge, laquclle 
on aimc plus en France, est celle qui reste au bord de la fontaine quand 
elle a bouilly. Et en donnerez trois ou quatre pains a Monsieur de 
Villars, etc. » Voir egalement, d'apres M. Grunebaum, sur les pre- 
sents de terre sigillee faits par des ambassadeurs de France : Char- 
rUre, Negociations du Levant [Collection des documents historiques 
pour Chistoire de France), t. l•^page618; t. II, page 776; t. Ill, page .548, 
ctsur la terre sigillee elle-memc: Thevet d'Angouleme, Cosmographic ; 



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l'Ile de lemnos. 319 

Albacarius, attached h Tainbassadeur Busbec, on Visite le gi- 
semenl'. En 1554, Belon, dans ses « Observations de plu- 
sieurs sin^ularit^s et choses m^morables trouv^es en 
Gr^ce, Asie, etc.^», sen occupe ^galement. Au xvn*' sifecle, 
Francesco Piacenza ' n'indique pas autre chose k Lemnos. 
A la fin du si^cle dernier, Choiseul-Gouffier trouve la tra- 
dition toujours vivante et, aujourd'hui encore, Textraction 
de cette terre continue. 

Ce qu'il y a d'^galement remarquable, c'est que, de tout 
temps, cette extraction s'est faite avec les m6mes c^rt^mo- 
nies, d^crites par Galion, Belon, Conze, etc., et que la terre 
s'est vendue avec les m6mes formalit(!»s. C'est k un jour de 
I'ann^e seulement et par la main d'un pr^^tre que doit 6tre 
recueillie la terre sigillc^e. Pr^tresse grecque, prOtre catho- 
lique, chodcha turc et pope grec sont successivement in- 
tervenus avec le m6me succes. Actuellement encore, Ic 
t) aoiit, a la f^te du Christ Sauveur, le chodcha turc et le 
pope grec arrivent en grande pompe, avant le coucher du 
soleil ; on recite des pri^res; les Turcs abattent un agneau, 
tandis que les Grecs qui sont, k ce moment, en plein jeiine 
de quaranle jours de laPanagia, se contentent de poisson. 
Quelques hommes se mottent bientot a retirer les deblais 
dont on a comble la fosse Tannic pr^c(5dente, on extrait un 
peu de la terre sigillc^e, et chacun en emporte pr^cieuse- 
ment le plus qu'il pent ol)tenir. 

L'emploi s'en est toujours fait, soit sous forme de ta- 
bleltes, soit en en faQonnant des vases qui passent pour 
rendre impuissant tout poison qu'on y verserait. Cos ta- 
blettes, an temps de Dioscoride, 6taient m^langees de sang 
de bouc, et,pour en garantir rauthenticite, on y imprimait 

du Levant, chnp. XIV, p. 52), ainsi quo le voyaj,'e nianuscrit do Car- 
lier, XVI* sit-cle [Uibl. nat., fonds fran^ais, nianuscrit G0!)2, p. 128;. 

1. Matlhioli, Comui. in lib. V. Dioscor., cap. LXXIII. 

2. Pages 28 et 30. 

3. L'Egeo redivivo, Modena, 1683, in-i. 



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320 COURSES ET ASCENSIONS. 

un sceau repr^sentant soit Diane, soit une ch^vre, d'ou 
la designation de cachet a la chevre ou de cachet lemnienK 
CescediU, sigillum, dent Tusage s'est perp6tu(§, bien que la 
forme en ait varie, a donn^ son nom k la terre, ter7*n sigil- 
lala, et il est mC-me arrive cette chose assez eurieuse que, 
le remade ayant eu du sueces, ayant mftme suscite de 
nonibreuses contrefaQons, son nom avail passed dans la 
nomenclature pharmaceutique et designait pour les alchi- 
mistes toutes sortes deterres merveilleuses. Plusieurs fois, 
avant de m'occuper de Lemnos, j'avais, en lisant les Merits 
anciens, notamment ceux d^Albert le Grand, ou de soi- 
disant analyses d'eaux min^rales faites au moyen age, 6ttS 
arr^t^ par ce terme de terra sigillala, dont le sens precis 
ne m'a 6ie connu qu'en ^tudiant cette He perdue de TAr- 
chipel grec. 

Quand on cherche a se rendre compte de ce que pouvait 
etre cette terre, on voit qu'elle ^tait rouge^tre « comme 
celle des cavernes de Sinope ou I'argile du promontoire 
Kolias en Attique * »> ; Pline dit m^me qn'onTemployait aussi 
en peinture en couches sous le vermilion; mais c'est a 
pen pr^s tout ce qu'on sait. fitait-ce une terre mercurielle, 
cinabrif^re ? Temploi pour la gu(5rison des ulceres pourrait 
le fairo croire ; mais les anciens, qui connaissaient bien le 
mercure et ses minerais, s*en seraient aperQus; etait-ce un 
produit arsenical, comme le realgar, ou encore de Talun, 
tr^s frequent dans ces roches trachytiques, ou tout simple- 
ment une argile quelconque consacr^^je par une longue 
superstition? En i)artant pour Lemnos, je pensais avoir 
un moyen bien simple de trancher la question : c etait de 
recueilUr de la terre sur place et de I'analyser; mais, 
quand je suis arriv6 au gisement, tr^s exactement design^ 
par tons les voyageurs et d'ailleurs connu de tons les gens 

1. AiYoc (T^pay^;, Arjixv^a ff^payt;. 

2. La Icttrc du xvic sieclc oitrc cu note, page 318, parle cepen- 
dant d'une varii'to blanche plus roputee en Orionl. 



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l'ile de lemnos. 321 

du pays, j'ai ^16 fort d^QU, aprfes avoir fait fouiller un mo- 
meiit, de voir que tout le monde 6tait d'accord pour me 
designer comme la terre sigill^e une argile jaune manifes- 
tement produite par la decomposition du trachyte, et qui 
n'est qu'un silicate d'alumine avec un peu d'oxyde de fer*, 
II parail (^lident que, si la tradition a un fondement et ne 
se rattache pas simplement a un culte tr^s ancien dont on 
aurait oubli6 le sens, la veine doit Stre ^puisfie, et que Ton 
se contente de grattermachinalement, toujours au m^me 
endroit, pour recueillir prccieusement un detritus quel- 
con que*. 

L'examen de ce gisement traditionnel ayant termini 
mon exploration de Lemnos, il ne me restait plus qii'h 
retourner h Kastro attendre le passage d'un vapeur hebdo- 
madaire. J'ht^sitai pourtant quelques heures k le faire. 
Quand on est dans cette ile, surtout dans cette region Est 
ou, presque constamment, on aperQoit au large les belles 
formes des lies de Samothrace et d'Imbros, et que Ton a 
au coeur un ^ieil amour pour cette antiquity grecquo d'ou 
presque toute notre culture intellectuelle est sortie, il est, 
en effet,une id^e singuli^rement tentante : c'est de louer un 
caique et de faire voile vers ces deux llesfameuses, si peu 
connues, si rarement \isit«5es, qui, au point de vue de nos 
etudes spt^ciales sur Torigine de la m6tallurgie, ont peut- 
etre tant k nous apprendre. Un pfelerinage au lieu oil fut 
trouv^e la Victoire de Samothrace eAi ole bien s^duisant; 
raais lorsqu'on ne dispose pour un voyage que d'nn temps 
limite, on est toujours altir^ de tant de c6t6s h la fois qu'il 

i. l\ oxisto peut-etre, dans quelqiie musee, une ancienne tablctte de 
Lomnos; Conzo, notamment, dit avoir pu en achetcr unp a Kastro. II 
est regrettable qu'on n'ait jamais songe a I'analyscr. 

2. Lo dirtionnaire Larousse, a c6te do beaucoup d'erreurs sur Lem- 
nos, dit, j'ignore d'apres quelle source, quo la veine est epuisee depuis 
longteinps, etque Ton a mis cent ans a s'apercevoir en Europe que Ton 
ne recevait plus que des contrefacons. Ce serait la confirmation de 
notre idt^e. 

AXXUAIRB DB 1894. 21 



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322 COURSES ET ASCENSIONS. 

faut se resigncr h de continuels sacrifices, et, remettant h. 
plus tard, ou laissant a d'autres, rexploration de Samo- 
thrace et d'Imbros, ce fut pour Tile de Rhodes, ^gale- 
ment tr^s curieuse, tr6s passionnante et d*un abord plus 
riant, plus attray ant, plus facile, que je me d^cidai h m'em- 
barquer. 

L. De La u nay, 

Membrc du Club Alpio Francais 
(Section de Paris). 



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XIII 

TRAVERSEE DU GLACIER DU JOSTEDAL 

NORVfeGE 
(Par Madame A line M artel 



Lorsque de Faleide (au fond du Nordfjord) on fait la 
classiqiie course du Loenvand ', pour admirer la splendide 
d^gringolade de glace bleuc du Kjendalsbrse ^ il est diffi- 
cile, ce me semble, de ne pas 6tre pris d'une irresistible 
en^^e, de ne pas t'tre assailli par une id^e fixe, obsedante : 
monter plus baut, monter encore, aiin de s'^lever par- 
dessus les gradins de rochers noirs et de s(5racs blancs, 
jusqu'^ I'immense reservoir de n^ves immacul(^s, d'oii 
s'6pancbent les magnifiques glaciers, hauts demille metres 
et plus, qui s'extravasent de tous c6tf''s, au milieu des 
for^'ts basses, jusqu*au fond des fjords ou des lacs, et qui 
figurent, par leur disposition rayonnante, les bras mul- 
tiples du grand corps appel^ le glacier du Jostedal ou du 
Justedal, Jostedalsbrfe^ 

!. Vand en nory^fr'ien signifie lac, cau. 

2. Bra?, Bree^ Bredc veut diro glacier, du vieux norvegien Bredi, 
Bredafdntiy neigc dternelle (M. Ruixn, dans Petevmamis MilUieilungen , 
a\ril 4876, p. 125). 

3. Le glacier du Jostedal n'a point I'aspect d'une chaine de monta- 
gnes : c'est un bloc allonge, taill^ au soinmet on forme de toil ou de 
falte; sur ce toit repose une immense ^tendue de ncv^s, bomb^e endos 
d'Ane.De place en place, les murailles qui portent ce toit, et qui forment 
la p6riph6rie du bloc, sont fendues, cr^nelees, et, par cos fentes, ces 



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324 COURSES ET ASCENSIONS. 

Victimes nous-mfimes de cette obsession, et encouragds 
par un mot du Baedeker, qui qualifie de grandiose le pas- 
sage du Josledalsbrse, dans sa partie la plus r^tr^cie el la 
plus basse, entre le Kjosnsesfjord et le Fjaerlandsfjord, 
nous d^cidAmes, monmari et moi, le 10 jiiillet 189i,bien 
que nousnefussionsgu^re^quipr^s pour une course de gla- 
ciers, de risquer cette traversc^e ; elle pr^senlait pour nous 
le double avantage de nous monlrer le haul de ces 6tranges 
glaciers norvt^giens et les sites si reputes des abords de 
Fjaerland, tout en nous faisant gagner un jour sur le long 
trajet, en carriole et en steamer, de Skei^ VadheimetBal- 
liolm (Sognefjord). 

La principale difficult^ ^tait de nous procurer un guide, 
et de completer les renseignemenls par trop sommaires 
fournis par Baedeker sur une excursion, qui n'est pas 
encore classic dans les itindraires Cook, et oil les chemins 
battus font absolument d^faut. 

Tr^s obligeamment, rh6tesse de Skei, charmante petite 
station-relais au bout sup^rieur du Jolstervand, se miik 
notre disposition pour nous faciliter Tentreprise; elle nous 
assura que le passage etait bien connu et mftme que des 
dames Tavaient franchi, en sens inverse, Tannde prec<5- 
dente. Bref, le 11 juillet, a 6 heures trois quarts, nous nous 
mettons en route ou plutot en bateau : les longues jour- 
n6es de vingt-deux a vingt-trois beures dont on jouit en 
cette saison, h pareille latitude, ne laissent rien k redouter 
des surprises de la nuit et rendent inutiles les dt^parls tres 
niatinals. 

Nous avons au prealable exp6di6 nos bagages par la 

cri'meaux relativemoiit otroils, le neve du faite deborde, se r^pand en 
hrx grandioses. Oncompte, sur le pourtour du Jostedalsbrte, d'apr^s 
les professeurs deSeueetHcim, 24 glaciers de premier ordreet 100 gla- 
ciers lat«Jraux (C. de Seur, Le niv^ du Jiistedalet aes glaciers, Chris- 
liania, 1810, in-i, 55 p. et pi.; Hkim, llandhuck der Gletscherkunde, 
1885, p. 434). Ces cchappees de seracs donnenl a Tensemble du massif 
rapparence, sui' la carte, d'un poulpe etalant ses tenlacules allonges. 



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TRAVERS^E DU OLACIER DU JOSTEDAL. 3*25 

route ordinaire, a Balholm, a Tentr^e du Fjaerlandsfjord; 
une erreur nous les fera croire perdus pendant trois jours, 
mais ils nous seront rendus k Bergen, car en Norv^ge 
rien ne s'6gare. 

La travers^e du Kjosnasfjord (bras oriental du Jcilster- 
vand) demande deux heures etdemie (altitude 210 m^t.); 
ce fjord est un ancien lit de glacier, aux murailles polies 
sur plus de mille metres d'^l^vation: fort curieux, le tra- 
jet nous en eiit semble charmant, comme toutes les pro- 
menades en bateau dans le calme et la paix du matin, 
si ce jour-la un fort ventd'Est n'avait pas g6n6 nos deux 
rameurs : de gros nuages gris chevaucliaient bien rapide- 
ment dans le ciel et nous inspiraient de vives inquietudes 
sur la reussite de notre excursion. 

A 9 h. 45 min. nous atteignons rextr^mit^ du fjord, au 
fond duquelnosyeux'n'ont gu6re quitt^ le glacier de Lunde, 
notxe objectif ; on nous ddbarque avec amies et bagages, 
simples Cannes ferrc^es, sacs de touristes ct provisionsi 
pour lajourn^e; mais de cabanes et d'habitations point! 
Notre projet parait de plus en plus compromis ! A Skei 
cependant Ton nous avait affirm^ qu'ici nous trouverions 
certainement un guide ; il faut alter le chercher plus loin 
au hameau de Lunde; un de nos rameurs nousy conduit; 
11 doit nous servir d'interprdte, bien que nous ne puissions 
^changer un mot ensemble, car 11 est insensible a notre 
anglais et a notre allemand^aussi bien que nous ^ son nor- 
vegien; mais Taimable h6tesse de Skei Fa mis au courant 
de nos plans et lui a bien fait lalcQon ! Apr^s vingt minutes 
de marche, nous arrivons aux cabanes ; on nous offrc du 
Iciit, on appelle deux hommes qui travaillaient a la terre, 
et tout s'arrange... a I'aide du vocabulaire imprim6 sur 
lequel nous monlrons lant bien que mal ce que nous von- 
lons dire. La bonne volont^ des excellents Norvdgions fait 
le reste ; a 10 heures trois quarts nous quittonsnotre batclier, 
qui noms souhaite bon voyage, et nous nous mcttons en 



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»^26 COURSES ET ASCENSIONS. 

marche, escort^s d'un guide, uii grand geant blond, tres 
doux et tr^s complaisant, Andreas Lunde (le nom du ha- 
meau), et dun porteur, Nicolas Sunde. 

Le sentier qui remonte T^troite valk^e, prolongement, 
ou plutdt origine du fjord, ne tarde pas a disparaitre, et 
bient6t il faut se mettre a sauter de pierre en pierre, entre 
les ruisselels echapp^s des glaciers voisins, puis k esca- 
lader de gi^os blocs de rochers, tombes de la cr^te du pla- 
teau qui surplombe presque de toutes parts. C'est une 
gynmastique peu agr^able, surtout pour une alpiniste 
no\1ce comme je Je suis ; mais les guides nraidcnt si obli- 
geammenl et ils pousscnt tant depetitscris encourageants 
(comme les <«buochs, huochS)> de nos agoyates du Tayg6t«, 
excitant leurs mulesagravir les plaques de niarbre polies), 
que la sensation p^nible du d^but ne dure pas longtemps. 

Et puis le spectacle est d'une telle sauvagerie, le vasle 
champ de neige devin^ derriere les gradins rocheux du 
beau cirque de Lunde nous tcnte si fort, que Ton veul 
alter gaillardement de lavant ; nous voici au bord d'un 
premier petit couloir de neige ; gr^ce a mes souliers sans 
clous et a mon inexperience, j'y elTectue pour commencer 
une glissade complete; aussi mattache-t-on vite a la 
corde, et le guide se met a tailler des pas avec la hache 
de bilcheron qui lui tient lieu de piolet. 

Tout s'annonce a souhaitdes lors, le temps surtout, qui 
reste beau; et rascension du grand couloir de neige haut 
de 350 metres, incline a 45'', qui parait olTrir la seule voie 
d'acces au sommet de ramphilheatre tout pyrt^n^en de 
Lunde \ me semble la chose du monde la plus facile; le 
plaisir de la nouveautu aidant, la monti^e de Tescalier que 

1. M. \V. Cecil Slinj^sliy {Alpine Journal, fovricr 1895, p. 354) (lit 
euertotquecotte u ravine tres <'scar[)ec, d'environ 1,200 picds 375 m6t.) 
conduisant au Lundeskar, avail etc jusqu'ici la seulc issue vers Ic 
haut »; mais que M. Bing a gravi Ic 10 aout ISUi, dans Tangle N.-E. 
du cirque de Lundo. un autre couloir « des pins rt'ljarbatils », souvent 
balaye par les chutes dc pierrcs et d'avalanchcs. 



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travers6e du glacier du jostedal. 329 

noire guide taille kmon usage devient tr^samusante; nous 
aurions suivi le couloir jusqu'en haul, jusqu'^la breche ou 
il commence, si le soleil de midin't^tait venu frapper juste 
en son milieu; quelques pierres detachdes par la neige 
fondue, et surtout raffaiblissemenl \dsible de la croiite 
de glace recouvranl un ruisseau, que nous entendons mur- 
murer sous nos pas, nous font quitter la belle neige 
douce et blanche; il faut reprendre la p6nible grimpade 
des blocs de rochers, parmi lesquels un senlier serail le 
bienvenu. De gros lemmings k fourrure jaune el noire d^- 
lalent effards a noire approche ; Sunde les assommc sans 
merci; car ce rongeur est funeste aux r6colles. En arri^re, 
a mesure que nous nous dlevons, nous embrassons de 
mieux en mieux Fensemble du cirque ; des glaciers d^bou- 
chent par tons les cr^neaux des murailles rocheuses et 
tombenl le long des parois, en coul(§es 6tincelantes plus 
ou moins ^tendues, comme la mousse d'une gigantesque 
coupe de champagne. Le tableau est d'une impression- 
nanle beauts, sous les rayons d'un soleil qui prend dt^fini- 
livement le dessus, et qui nous procure le spectacle d'uiie 
formidable avalanche, brisant tout un pan de glacier et 
hvrant passage h une dnorme masse de neige et d'eau : 
cette nouvelle cascade, qui n'est point notec dans les Gui- 
des, nous rem^more, par sa sul)ite formatioii, la cata- 
strophe du glacier de T(He-Rousse et de Saint-Gervais ; c'est 
un vrai torrent qui sort d'une vo(ite de glace, brusquement 
ouverte au bord d'un precipice de plusieurs centaines de 
metres, au fond de la \M6e de Lunde. 

A une heure et demie enfin nous arrivons au sommet 
de la cnHc qui nous semblait etre le couronnement du 
cirque de Lunde; en reality ce n'en est qu'un degrc, lo 
rebord d'un curieux plateau neigeux et concave, le Lun- 
deskar (altitude 1,000 m6l.) K 

\. Toutes les altitudes mentionnees sur notro trajet ont cle prises, 
pendant la course, au barometre lioloslerique coinpenso de Nuudet, 



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330 COURSES ET ASCENSIONS. 

Quelques massifs de rochers sombres font saillie de 
place en place, clairsem^s dans la vaste plaine blanche qui 
6blouit Toeil. 

Nous sommes dans un nouveau cirque superpos6 au 
premier, au flanc d'une cuvette comblee par les neiges, 
et dont le fond retient I'eau du romantique lac glac6 du 
Sorcier (Troldvand). 

Apr^s une heure un quart de halte r6confortante et de 
delicieuse contemplation a Tabri d'un bloc de rocher, 
nousreprenons notre route a 2 heurestrois quarts, et cette 
fois vers le veritable faite du glacier. 

Ici, plus d'escalade; la montee au contraire est des plus 
aisees sur des roches doucenient inclin^es, et, apr^s une 
6truite et commode petite moraine, le glacier est enfin 
aborde h 1,270 metres d'altitude. 

La neige ferme qui cache la plupart des crevasses, 
d'ailleurs larges comme la main tout au plus, rend la marche 
agreable, et c'est une joie de cheminer sur la declivity de 
cette infinie coupole, qui monte en pente douce, jusqu'a 
pres de 2,100 met. d'altitude au Lodalskaupe', et dont 
nos pas seuls maculent I'irrt^prochable blancheur. NuUe 
autre caravane n'est en vue, aucune trace fray^e ne saht 
ce tapis d'hermine ; reflet de plus en plus saisissant atteint 
son maximum d'intensit^, lorsque nousparvenonsaiheures 
et demie au sommet de la passe (au pied du Kvitevardene), 
a 1,440 met. d'altitude (soit 1,230 met. d^ascension depuis 
le Kjosnaisfjord). 

De tons cot^s s'etend I'immense plaine glac(5e, dt3roulant 
i perte de vue ses nappes etincelantes, sem6es de quelques 



rcperees ot corrigees sur colics du JOlslervaad (210 m^t.) et de la 
mer a Fjaerland. La carte topographique de Norvege au 100,000* 
n'est pas encore paruc pour cctle re^'ion; il y en a une du glacier du 
Jostcdal au 200,000' dans la brochure dc M. de Seue. 

1. Altitudes de ccpicd'apies divcrscs sources : 2,0J8met., 2,055 m^t., 
2,010 ma., 2,100 metres. 



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TRAVERSlfeE DU GLACIER DU JOSTEDAL. 333 

roches peu saillantes ; la neige seule borne rhorizon ; car 
les montagnes lointaines que Ton voit soulev6es en vagues 
colossales en sont couvertes aussi ; point de ces silhouettes 
hardies, ni de ces cimes aigues qui caract^risent si fierement 
les Alpes ; rien que le melange du n6v6 et du ciel, mais avec 
une majesty grandiose, abso!uinent incomparable et dont 
on ne saurait se faire une id^e en dehors de la Norv^go 
et (les regions polaires. On salt en effet que le glacier du 
Jostedal est le plus vaste reservoir de glace de I'Europecon- 
tinentale, c'est leroi des inlandsis * norv^giens, puisqu'il me- 
sure 70 kilometres de longueur sur 4 ^ 20 delargeur, et qu'on 
liii attribue 900 kilometres de superficie^ (1,500 avec les 
contreforts d^tach^s, d'apr^s de Seue). Malgr^ ces dimen- 
sions, il ne pent contenir son 6norme masse congelde, qui, 
en s'^panchant par-dessus ses margelles, constitue les 
principales attractions des c^lebres Sognefjord au Sud, 
et Nordfjord au Nord. 

L'absence presque gdn^rale des moraines m^dianes 
donne a ces purs glaciers une beauts et un 6clat que 
Ton ne rencontre m6me pas h ceux du Rh6ne, des Bos- 
sons, d'Aletsch, de Morteratsch, de Pasterze, etc. 

Les plus allong(5s de ces glaciers ainsi projet^s en 
rayons divergents sont, a I'Est, ceux justement C(5l6bres de 
Nigardsbrse et de Tunsbergdalsbrje, dont les langues 

1. Littdralemont a glace do Tintorieiir des terres >». — Voir Forhes, 
Norway and its glncievs^ Londres, 1853; Penck, Die Glelscliev Nor- 
inpgens {Soc. de geor/raphie de f^ipzig^ 1879). 

2. Le Caucase et les Alpes n'en poss^dent point de cette taille. 
Eq Islande le Vatna-JOkuU a 8,500 kil. carr^s et 23 branches d'api-^s 
Thoroddsen (Voir Ch. Rahot, dans les Nouvelles g^ograpfiiques, juillet 
et aoiit 1894). Dans le Karakorum (Himalaya), le glacier de Baltoroa 
pr^3 do 60 kil. de longueur; ceux de Hi8par(o9 kil.) et de Bialb (48 kil.) 
adoflses dans le prolongement Tun de I'autre, font une ligne de glace 
continue de 107 kil. de d^veloppement (Voir Conway, Alpine Joinmnl^ 
novembrc 1893, et Climbing in the Karakorum^ Londres, Unwin, 1891). 
— Lqs inlandsis du GrOnland ot dos terres polaires dopassont seulos 
ces dimensions. Le Folgefond, Ic Svartisenet le Frostison de Norv^go 
sont plus petits que le Jostedal. 



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:^34 cornsEs et ascensions. 

terminalos soules mesurent rospoctivemont 7 et 14 kilo- 
metres. Plnsieurs se terminent dans de petits lacs, ou leur 
front immerg(3 ddtache des icebergs flottants. Tons sont 
bordf^s de cos superbes cascades que la Suisse en\ie h la 
Norv^^go. Les ramifications tortueuses des fjords condui- 
sent Teau de TOcean et les grands steamers en vue de 
quelques-unes de leurs plus belles cbutes de sdracs. 

Et au fond de ces trois lacs de Strynsvand, Loenvand, 
0!denvand, dont on nevantera jamais assez les splendeurs 
le cri plaintif des mouettes, au bord m6me des Kjendals- 
bra», Brigsdalsbra^, Mselkevoldbrpe, attestent bien que la 
mer est toute proche et qu'une (^troite langue de terre en 
s^pare seule. 

Mais landis que nous grisons nos regards de cette blanche 
carte en relief, ou Ton entrevoit le fond des sombres cou- 
pures des fjords, le vent se remet a souffler, et les nuages 
k accourir du Nord-Est; I'orage monte, projetant sur 
rhorizon une extraordinaire lumi^re verte, qui rend 
le paysage sinistre, comme sous un reflet de feu de Ben- 
gale. L'dtrangc spectacle nous fascine, mais nos guides 
savent que le glte est loin encore et ils nous pressent de 
parlir sans delai. II faut ob(^ir, d'autant plus docilement que 
nous ne correspondons avec eux que par signes, Tusage 
du vocabulaire imprim^ (5tant decidement trop complexe. 

Par bonheur, la menace de Torage demeure vaine; 
il passe, se contentant de nous avoir octroy^ un jeu de lu- 
miere non moins fantastique que ceux du soleil de minuit 
au Cap Nord. Maintenant la descente commence. 

La pente de neige fuit devant nous assez fortement in- 
clin^e, mais si unie et si solide, que nous nous engageons 
dans une de ces magniQques glissades chores aux alpi- 
nistes; sans piolet pour mod^rer raccel(5ration, nous ne 
mettons qu une demi-heure h nous abaisser de 500 metres 
jusqu'aux premiers rochers (altitude, 940 mbt) Bbs lors 
nous ne perdrons plus de vue le Boiumsbrje, gigantesque 



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TRAVERSEE DU GLACIER DU JOSTEDAL. 335 

cataracte de glace de 1,'250 metres de hauteur sur 550 h 
800 de largeur*. 

Au Sud, Teau marine du Fjaerlandsfjord s'allonge entre 
deux coulisses de monts abrupts. Si la vue reste splendide, 
il en est autrement du chemin, que nous cherchons vaine- 
ment; bien plus bas seulement, nous nous apercevrons 
que Ton s'oceupe d'en construire un, qui ne sera pas un 
luxe inutile. 

Apr^s un arr^t d'une demi-heure, nous nous lanQons h 
travers les foug^res, les buissons, les flaques de neige et 
les ruisseaux entremftl^s, descendant, remontant, tr^bu- 
chant et nous trompant sans cesse, au miliou d'un inextri- 
cable fouillis d'obstacles divers. 

Mais la magnificence du Boiumsbra? enchante nos re- 
gards et nous tient en haleine. 

A 7 h. 15 min., nous en atteignons le pied (altitude 
150 tnbi, *) en pleine moraine frontale; la route construite 
pour les touristes qui viennent de Fjaerland jusqu'ici, — 
mais pas plus haut, — est sous nos pieds ; en une heure et 
demieelle nous conduit a I'hdtel Mundal, dans une situation 
charmante, au bord du fjord de Fjaerland. Le yacht imp(5- 
rial allemand Hohenzollern est mouLU^ devant I'hdtel, et sa 
masse blanche jette une note crue sur le paysage imposant. 

Sous la lumi^re p^lissante du cr^pusculo qui commence 
a peine, le grand n6v6 que nous venons de franchir, trop 
vite h notre gr^, se teintc tres le^g^rement de rose. 

Dans la valine, il n'y aura qu'une seule et courte heure 
d'obscurit^; et demain matin nous irons, en vulgaires pro- 
meneurs, voir la majeslueuse arche terminale du Sup- 
hellebrae, avant de quitter k regret le glacier du Jostedalpour 
continuer notre voyage vers les fjords du Sud et Bergen. 

En r^sum6, la course de Skei a Fjaerland est facile et 

1. Voir S. A. Sbxe, LeGlacier de BoXumen juillet 1868, Christiania, 
1869, in-S, 40 p. et pi. 

2. 151 m^t. d'apres S. A. Sexe. 



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33() COrRSES ET ASCENSIONS. 

des plus inttTessantes ; neuf heures de marche lente, sans 
les haltes, dont deux heures et demie sur la neige; elle 
sera tout a fait agr^able et pratique le jour, prochain il faut 
I'esp^rer, oii des chemins d'acces y seront am^nag^s de 
part et d'autre'. 

En donnantune idee des grands glaciers de Norv^ge.elle 
compl«He des plus lioureuscment le beau voyage, aujour- 
d'hui si aisement accompli, aux fjords, aux Lofoten et au 
CapNord. 

{. Prix demande par lo pnide et Ic portcur: 10 kroner (li francs) a 
cliacun, soil 28 francs. — Sur los autres passes plus longucs ot i)lus 
difficilcs a travcrs \o glacier du Jostedal, voir la collection du « Norske 
Turist Forening's Arbog », et V Alpine Journal^ novembre 1889, p. 506. 
et fevrier 1895, p. 3.*)!. Cc dernier numero contient sur le Jostedal 
un important article dc M. W. Cecil Slingsby, qui a si blcn explore, 
depuis nombre d'annees, les montagnes et glaciers de la Norvdge. 
On y relive les passages suivanls : « Dans lo cirque du fond de 
I'Austerdalsbrte on trouve le plus lieau paysage glare de I'Europe... » 
1/auteur desire attirer I'attention sur cet endroit qui dans un certain 
avenir deviendra c^lebre. — « Cet et«^ (1894^ I'elat de la neige en 
Norv^ge retail exceptionuellement favorable, et sur les hautes neiges 
du Jostedalsbrse... on n'enfoncait jamais plus haut que la cheville. 
Les crevasses etaicnt en trfes petit nombre ct tr^s elroites... r«^ultat 
d'une chute de neige exceptionnellement abondante au printenips 
et du splendide temps de juin et juillet. » — « Do la crete des preci- 
pices sauvages qui so dressent presque perpendiculairement k une 
hauteur de plus de i.oOO pieds (pr^s de 1,400 mfet ■ au-dessus des eaux 
bleu-grisiitre du KjOsnresfjord. une picrrc pourrait presque etre jetee 
du sommet de rescarpement jusque dans Teau ! » — « L'exp^rience mon- 
tagnarde ne pent pas etre acquise it aussi bon compte en Norv^ge que 
dans les Alpes, uniqucmcnt parce que les guides veriiablcs sont encore 
ir^s rares en Norvege, l)ien que beaucou]) de jeunes gens aciifs soient 
en train d'acqu^rir, par degr^s lents niais siirs, Texperiencc nt^ccssaire 
pour en faire de bons monlagnards. >» — « Cet immense champ de 
neige (le Jostedal), qui n'a point d'equivalent dans les Alpes, peut etre 
assimile en surface, mais non en forme, au Petersgrat (Alpes Bcr- 
noises, Bliimlisalp) multiplie par dix... et il est a peine soupconn^ par 
reux qui se confluent dans les valines. » 

Aline Martel, 

Mcm])re du Club Alpin Francais 
(Secti«Mi de hi Lozere et des Causses). 



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XIV 

UN TOUR EN NORVfiGE^ 

(Par M. Euoljne Gallois) 

DE C0PENHA6UE A CHRISTIANIA 

Un voyage en Norvfege est dej^ consid^r^ comme loin- 
tain, — je parle pour la plupart des Frangais, — car pliisieurs 
centainesdelieues nous s^parentdece pays. Cenesontpour- 
tant pas les moyens de communication qui font d^faut; plu- 
sieurs lignes de paquebols relient certains de nos ports, 
comme le Havre et Bordeaux, avec Christiania, Goteborg 
ou Bergen ; mais il faut compter plusieurs journ^es de na- 
vigation. Aussi est-il bien pr^f6rable de prendre simple- 
ment le chemin de fer, plus coAteux, il est vrai, mais infi- 
niment plus rapide, puisqu'une cinquantaine d'heures ik 
peine suffisent pour franchir la distance qui separe Paris 
de Ghristiania. 

Apr^s avoir passt5 la fronti^re et laiss^ derrit»re soi la 
cd!^bre cath^drale de Cologne, dont les bautes filches se 
refl^tent dans le Rhin, on traverse des plaines monotones, 
dans lesquelles se monlrent, de distance en distance, des 
groupes industriels ou de simples usines avec leurs longues 

i. Los indications suivantes, pour la prononciaiion des noins danois 
et norv^giens, ne seront peiit-<Hre pas in utiles : x se prononce ('; o so 
pTOQonce eu : u se prononce ou; y se prononce u; — d ne se prononce 
pas apr^s w, /, r; ainsi Vand (lac),F7W<i (moniagnc), Fjord^se pronon- 
cent Vann, Fiel, Fior; j est une demi-voyellc et a la valour d'un i 
href; g est loujours dur {^Sogne se prononce Sog-Jie . 

ANSCAIRK DE 1894. ?? 



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338 COURSES ET ASCENSIONS. 

• 

chemin6es vomissant des torrents de fum6c sur la triste 
campagne.La premi6re 6tapeest Hambourg,lagrande cit6, 
qui ne compte pas moins de sept cent mille ^mesavec son 
faubourg d'Altona. C'est un port de la plus grande impor- 
tance, bien que les grands paquebots modernes n'y trouvent 
plus assez d'eau. 

Quelques heures s^parent Hambourg de Kiel, le grand 
port militaire de TAUemagne, proche de Fentr^e du canal 
qui relie la Baltique k la mer du Nord. G'est \k qu'on s'em- 
barque pour Korsor, que Ton atteint en six heures. La 
voie ferr^e traverse en diagonale la grande ile danoise de 
Seeland, sur les rives orientales de laquelle s'61^ve Copen- 
hague , avec son port sur le Sund. G'est une grande et belle 
cit6 de qualre cent mille ames, ayant toutes les allures 
d'une ville moderne, avec ses palais et monuments, ses 
musses, comme celui du grand sculpteur Thorwaldsen, 
qui repose au milieu de ses oeuvres, derri^re le grand pa- 
lais royal que I'incendie de 1881 a transform^ en une 
6norme ruine. 

Le paysage danois est compl^tement plat, mais ver- 
doyant et coup6 de beaux bois de h^tres. 

Au passage on apercoit les clochetons du chateau de 
Frederiksberg, pres duqucl &**6l6ve au milieu d'un beau 
pare, descendant i un lac, la grande propri6t^ bourgeoise 
de Fredensborg, ou la nombreuse famille royale a I'habi- 
tude de se reunir chaque 6i6 pour go(iter les joies intimes 
du foyer domestique, loin des soucis du tr6ne et sans la 
moindre etiquette. 

De Helsingor, nous passerons sur la cote su6doise, h 
Helsingborg, sans descendre de wagon. G'est un « ferry 
boat », sorte de bae k vapeur, sur lequel on pousse le 
train entier, qui nous fait franchir le bras de mer. En sor- 
tant du port, lo ch;\teau de Kronborg, qui semble ^tre le 
gardien du Sund, mais bien d^chu de son importance mi- 
litaire aujourd'hui, nous rappelle la l^gende de Hamlet. 



V 

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UN TOUR EN NORV^GE. 339 

Nous \oi\h bientdt emport^s le long des rives duCatt^gat, 
et,quelques heures apr6s, laville moderne de Goteborg, qui 
se d^veloppe de jour en jour, nous annonce Tapproche du 
but de notre voyage. Remontant la valine de la Gotaelv, 
nous franchissons la riviere au-dessus des c616bres chutes 
de TroUhattan, qui rappellent en petit celles du Niagara, et 
nous passons presque sans y penser la fronti^re norv6- 
gienne. Le paysage dilF^re peu de celui de la Su^de. II 
rappelle parendroits lesVosges, avec ses bois de sapins, ou 
des coins de la forfit de Fontainebleau, avec des rochers et 
des bouleaux aux troncs blancs. Parfois aussi la campagne 
plus triste et uniforme fait penser aux landes bretonnes. 
Je ne peux oublier le confort des wagons et la politesse 
des employes. Le paysage devient plus accidents, et lavoie 
ferr^e se rapproche de la mer. On a quelques 6chapp6es 
sur le grand et beau fjord de Christiania. Les nombreuses 
scieries et les amoncellements de bois et de planches in- 
diquent suffisamment Tindustrie du pays. On franchit le 
Glommen, le plus grand fleuve de Norv^ge, qui vient du 
Nord, etbient6t le train entre en gare de Christiania. 

CHRISTIANIA — ROUTE DES VALDERS 

Christiania, la capitale dela Norvege,est une grande ville 
de cent cinquante mille ^mes, b^tie dans un joli site h 
Textr^mit^ Nord du beau fjord, long d'environ 80 kilo- 
metres, qui porte son nom. Elle est adoss^e a une chalne 
de vertes collines couvertes de sapins. Son port, divis(5 par 
le rocher qui porte la citadelle, est d'une certaine impor- 
tance. 

L'aspect ext^rieur de la \dlle n'offre rien de particuUdre- 
ment remarquable. Elle est assez proprement tenue ; les 
constructions sont gen^ralement en briques recouvertes 
de pl^tre et d'un badigeon. Presque au centre se dressent le 
Parlement et rUniversiti'; avec le groupe des mus(5es, sur 



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340 COURSES ET ASCENSIONS. 

un square k la suite duquel s't^tend le pare, accessible au 
public, et doming par la masse imposante du palais royal. 
Les ^gUses n offrent aucun int6r«^t artistique, pas plus que 
les monuments publics, comme rh6tel de ville et les 
halles. Une des principales curiosit^s du Mus6e d'anti- 
quit^s scandinaves, ce son! les c^l^bres bateaux des 
Vikings, vieilles barques normandes, d'une longueur d'en- 
viron vingt metres sur trois a cinq de large, retrouvees 
dans la vase ou elles (jtaient enfouies, servant de tombeaux 
aux vieux rliefs qui y etaient entorr^s avec leurs tr^sors: 
Tune surtout est suffisamment conserv6e pour que Ton 
puisse la reconstituer exactement, ce qui a 6t^ fait, du 
reste k roccasion de la r^cente Exposition de Chicago. 

Gette grande bar- 
que , bien con- 
struite, (5tait che- 
\illde en fer et 
garnie d'une sorte 
de ceinture faite 
de boucliers, dont 
quelques-uns subsistent encore. Une espece de cabane en 
planches se dressait au milieu. EUe se manoeuvrait ^ga- 
lement h rames et h voiles. G'est un specimen de ces 
barques avec lesquelles les Normands conqu^rants se je- 
taient h Taventure sur les mers, traversant TAtlantique 
jusqu'en Islande et au continent americain. 

Les environs de Christiania ofTrent de jolies promenades. 
G'est ainsi qu'une belle route carrossable conduit k des 
Sanatoria, comme ceux de HolmenkoUon, deFrognersaeter, 
confortables h6tels tout en bois, arranges avec beaucoup 
de gout. De ces sites ^lev6s (trois cents k cinq cents metres), 
le regard embrasse I'ensemble du Ijord avec les iles et les 
Hols sem6s k sa surface. Mais, sans monter sihaut, onjouit 
egalement d'une vue d'ensemble sur la ville de la prome- 
nade du Mont'Saint-J^an, oil se r^unit la soci6t(^* autour de 



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UN TOUR EN NOKVEGE. 341 

concerts donnes en plein air. Le point culminant est occup6 
par le chateau d'eau de la ville. 

Rien ne complete mieux le sejour a Christiania qu'une 
excursion sur le fjord. En passant, on peut s'arr^ter pour 
la visite du chateau moderne d'Oscarshall, pr^s duquel on 
a r(5edifi6 la vieille eglise en bois de Gols, du vni« si^cle, 
fort originale avec ses toits qui dvoquent 1' architecture 
chinoise ou indienne, et quelques vieilles maisons. Dans 
cette navigation au travers des iles, on rencontre des sta- 
tions ou la population citadine vient chercher des distrac- 
tions les dimanches et les jours de f^te, des ^tablissements 
de bains, des scieries et des glacieres, car aujourd'hui 
Texportation de la glace est devenue un veritable com- 
merce. 

Pour gagner la c6te de TOcean, diverses voies se pre- 
sentent au voyagenr; mais la plusfr^quent^e, la plus clas- 
sique est la route du district des Valders. Elle est du reste 
vari^e d'aspect et fort interessante. Les lignes de chemin 
de fer sont fort rares en Norv^ge, et on le comprend vu la 
nature du sol et le manque d'habitants. A part deux petils 
trongons du c6t6 de Stavanger et de Bergen et la ligne que 
nous allons prendre, il n'existea proprement parler que la 
voie ferree reliant Christiania h Trondhjem (prononcez 
Troniem), au Nord, qui suit la vallde du Glommen et est 
en quelque sorte le prolongcment de cellc qui vient de 
SuMe. 

Descendant d'abord au long du fjord, nous atteignons 
Drammen, petit port de commerce pour les bois ; puis la 
ligne ferr(5e remonte la valine, lougeant la riviere torren- 
tueuse, qui charrie des sapins. Apres le joli lac de Tyri, 
aux formes capricieuses , on apergoit la blanche ecume 
qui flotte au-dessus des belles chutes do Honefos, quel'in- 
dustrie moderne a utilisdes, et Ton ariive bient6t au bord 
du Randsfjord ou s'arr6te la hgne. Un bateau k vapeur va 
nous conduire a I'autre exlremite de ce lac, d'aspect gra- 



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342 COURSES ET ASCENSIONS. 

cieux, qui ne mesure pas moins de 72 kilometres de lon- 
gueur. A diverses reprises nous croisons d'immenses ra- 
deaux de sapins, formes de troncs simplement encadr^s 
par d'aulres arbres li6s bout k bout comme une gigantesque 
ceinture. La contr^e que nous laissons k gauche est le 
Thelemarken, avee ses montagnes boist^es et ses nom- 
breux lacs. 

G'est k Odnaes, k proprement parler, que commence la 
route qui traverse le district des Valders.On pent effectuer 
ce parcours en deux ou trois jours, mais il faut presque en 
compter quatre si Ton veut jouir du paysage. Le ser\ice des 
postes avec relais est bien organist, mais I'affluence des 
voyageurs est parfois telle, pendant la belle saison, qu'il 
faut se h^ter et prendre ses precautions pour trouver des 
chevaux aux relais et des chambres aux stapes ou Ton 
compte s'arrftter. 

II y a trois sortes de voitures : la cal6che k quatre places 
avec b^che en toile ; la charrette k deux places, « stol- 
kjii3rre », et la « karriol », sorte de fauteuil sur roues oil Ton 
pout indifferemment allonger ses jambes ou les laisser 
pendre a droite eta gauche sur des sortes d'^triers en fer. 
Los v^hicules de ces deux derni^res sortes peuvent Hre con- 
duits soit par le voyageur, soit par le cocher qui se tient 
dorri^re. On voit par 1^ que le bagage du touriste doit ^tre 
peu important, s'il veut le garder avec lui. 

On remonte la verte valine de TEtna, que Ton quitte pour 
passer dans cello de la Baigna, franchissant une chalne de 
collines qui forment plateau a une altitude d'en\dron 700 
metres. Le sanatorium de Tonsaas s'y el6ve au milieu des 
sapins. 

A la descente,la vue s'dtend sur lavallde, born6e au fond 
par les montagnes couronn^es de neige et de glace du 
Jotunheim. Le paysage devient riant et pittoresque avec 
plusieurs lacs qui occupent le fond de la valine, comme 
le Strandefjord et le Sildeijord, dont les eaux limpides 



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UN TOUR EN NORVEGE. 343 

forment un veritable miroir. De distance en distance, on 
rencontre des h6tels en bois, simples maispropres, comme 
ceuxdeFagernaesetdeFosseim. Lebeaulacde Vangsmjosen 
rappelle I'Engadine. II compte une vingtaine de kilometres 
de longueur, et en certains endroits ses bords sont si escar- 
p^s (ju'il a fallu entailler la route dans le rocher. Le pay- 
sage grandit,et les sommets voisins atteignent de 1,500 h 
1,800 metres. 

La route, g^n^ralement bonne, suit par endroits les on- 
dulations du sol au point de former de v^ritables « mon- 
tagnes nisses )), et il faut voir alors le cocher lancant ses 
chevaux sur la pente descendante pour regagner une par- 
tie de la mont6e suivante. II est a noter que Ton emploie 
au metier de cocher non seulement les hommes adultes, 
mais les \ieillards et les enfants, ou m6me les femmes 
et jusqu'k de petites filles. On n'en est parfois pas 
plus mal men6. T6moin notre petit cocher, un enfant de 
douze ans, qui tonait fort bien ses trois chevaux en main et 
conduisait avec une hardiesse et une s(lret6 extraordi- 
naires. 

Apr^s la halte de Skogstad, ou Ton laisse, a droite, la 
route qui m^ne dans le massif du Jotunheim, le chemin 
remonte une valine dtroite et sauvage, et bientot nous 
trouvons la neige sur la route, au moment d'atteindre le 
mis6rable hameau et rh6tel de Nystuen. Des glagons flot- 
tent encore sur le petit lac qui occupe le plateau doming de 
quelques centaines de metres par le Stugunos, aux flancs 
duquel pendent de grandes phiques de neige. Ge pay sage 
d^sold rappelle certains passages des Alpes. Nous sommes 
ici au point culminant de la route, et nous avons atteint 
le falte de laligne de partage deseaux,a environ unmillier 
de metres d'altitude. Mettant a profitla neige, nous ne pou- 
vons rdsisterau d^sir d'essayer de gUsseravec ces tongues 
raquettes appel^es « ski », dont se servent fort habilcment 
les gens du pays. G'est un sport tres recherche, mais 



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Ui 



COURSES ET ASCENSIONS. 






t . 



qui n'est pas toujours sans danger, car lorsque ron se 
trouve lanc(5 k grande Adtesse sur ces pentes, le moindre 
obstacle cache sous la neige peut provoquer un accident. 
La route redescend dans la valine de la Laera,rappelant, de 

loin il est vrai, le passage du 
Splugen dans les Alpes. 

Apr6s un arrfit sur la plate- 
forme oil 8'616ve I'dtablisse- 
ment de Maristuen, on reprend 
la descente rapide. En passant 
on ne peut s'empficher de jeter 
un coup d'oeil sur la vieille iglise 
en bois de Borgund, avec son 
vieux clocher isolt^. 

Par deux fois, la route, entail- 
l^e dans le rocher ou presque 
suspendue au-dessus du goulTre, 
franchit un d^fild ou le torrent 
s'est creusd son lit. Le pay sage 
devient plus grandiose; c'est la 
belle vallee de La?rdal qui s'ou- 
vre devant vous. Elle compte 
parmi les plus belles de la ISor- 
vege, encadree de hautes mon- 
lagnes aux parois rocheuses de 
plusieurs centaines de metres de 
haut, parfois presque a pic, d'oii 
tombent les longs fils d'argent 
des cascades. On suit toujours le torrent, qui gronde en 
bouillonnant dans lesrochers et fmit par un saul. La val- 
lee s'(5largit de plus en plus et tourne entre les croupes des 
montagnes, qui se succ^denl en plusieurs plans, se per- 
dant dans le bleu lointain. 

Quelquesfermes etgroupes d'habitations apparaissent au 
milieu des prairies, dont on fait secher les foins coupes 




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IN TOLR EN NORVEGE. 345 

sur des b4tis rustiquement iiistalles, usage pratique, qui a 
du reste 6i6 importe en France, oil 11 est pen usit6 encore. 
Une eglise neuve, en bois, nous annonce Tapproche du 
village de Lcnerdalsoren, situe au fond d'une branche du 
grand Sognefjord. 

SOGNEFJORD — HARDAN6ERFJ0RD 

Le petit village de Lserdalsoren est une station tr^s fr6- 
quent^e T^t^ ; c'est, en efFet, le point extreme de la route du 
district des Valders et le terminus du Sognefjord ; par mer 
un service de bateaux le relie a Bergen. G'est \k que nous 
allons faire reellement la connaissance des fjords, et nous 
d^butons par un des plus imposants, avec son encadrement 
de belles montagnes, entre lesquelles se glissent diverses 
de ses nombreuses ramifications. On ne saurait dtjcrire le 
charme de cette navigation sur ces eaux calmes et pro- 
fondes, que raie le sillage du bateau, brisant Timage 
r^fl6chie du paysage qui nous entoure. Les fonds bleus 
\iolares forment de d^Ucieux decors, sur lesquels viennent 
se silhouetter divers plans de montagnes aux roches k pic 
oubienaux pentes verdoyantes. 

La navigation sur les fjords est faite par de bons bateaux 
de dimensions moyennes, qui assurent le service entre les 
pointslesplus importants et lesgrands centres maritimes, 
conmie Stavanger, Bergen et, plus auNord,MoldeetTrond- 
hjem. Mais k ce sujet il est de toute prudence de se bien 
renseigner, car le service n'estpas journalier, et leshorai- 
res changont. Le dimanche surtout il est parfois modili^, 
les touristes anglais ne voyageant pas ce jour-lii; c'est la 
raisonquinousa^t^donnee. C'est m^meacettecirconstance 
fortuite que nous devrons de visiter en chaloupe a rames 
le c^lebrc Na?rofjord ; car il existe un service tarifc^ de lo- 
cation d'embarcations munies de bons et solides batelicrs. 

Nous nous embarquons a La;rdalsOren sur un bateau 



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346 COURSES ET ASCENSIONS. 

a vapeur allant a Aurland, et que nous quitterons k Yen- 
trf^e du Nfierofjord. En dehors du spectacle admirable qui se 
d^roule k nosyeux, divers incidents ^iennent ajouter leur 
note pittoresque. G'est ainsi qnk une station, sur le Sogne- 
fjord, nous embarquons quelqpies chevaux et un troupeau 
entier de soixante-dix vaches ; mais les Norv^giens ne per- 
dent pas de temps, et c'est Tafifaire de quarante et quelques 
minutes. Le paysage varie k chaque tour d'h^lice. t)e dis- 
tance en distance, c'est un village avec ses raaisons en 
bois point, souvent en rouge, qui ^gaie la nature et donne 
aux montagnes leur veritable proportion. Mais la plupart 
du temps les bords sont tellement escarp6s que rhomme 
n'a pas pu s'y accrocher. On croise par-ci par-1^ quelque 
bateau k vapeur dont le long ruban de fum6e annonce de 
loin Tapproche, ou quelque barque aux extr^mit^s relev^es, 
avec sa grande voile carr^e. 

Mais le navire a stopp6 k I'enlr^e du Naerofjord, grace a 
ramabilit(5 du commandant qui parle un pen le frauQais, et 
nous nous transbordons avec nos bagages sur la chaloupe 
venue k notre rencontre sur une demande par d^p^che. 
Elle va nous conduire k Gudvangen, en nous permettant 
de savourer k I'aise les grandioses et sauvages beaut^s du 
Naerofjord, qui s'enfonce k plus de vingt kilometres dans 
les terres. Adroite et k gauche les bords escarp6s se dres- 
sent comme de gigantesques murailles, atteignant jusqu'^ 
un millier de metres et mtoe plus par endroits. G'est un 
spectacle saisissant et inoubliable, surtout s'il est 6clair^ 
parun beau soleil. Plus on avance, plus le passage se res- 
serre et semble se refermer sur vous k chaque tournant; 
de mille metres de large environ, il arrive k n'en avoir 
plus que deux cents. 

Au fond se perdent, dans le bleu, des montagnes couron- 
n^esde neige,et, de distance en distance, des cascades pen- 
dent en longs fils d'argent, et leur bruit seul vdent troubler 
lesolennel silence. On ne sail plus ou regarder pour admirer. 



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348 COURSES ET ASCENSIONS. 

touristes et y retienne ceux qui ne sent pas press(^s parle 
temps, etl'on s*arrachea regret h la contemplation de cette 
profonde vallee dans laquelle plonge le regard. 

La route suit ensuite un plateau bois^, passant pr^s du 
lac poissonneux d'Opheim,poiir se prolonger sur lesbords 
d'un torrent qui bouillonne dans un chaos de roches. Un 
temps de repos pour laisser souffler les chevaux permet 
d'admirer la belle cascade deTA-inde, dont leseaux s'6cou- 
lent comme sur les marches d'un gigantesque escalier; 
puis Ton suit une vallee bois^e, laissant k gauche un lac 
aux eaux tranquilles, pour atteindre Vossevangen, 6gale- 
ment au bord d'un autre lac. Vossevangen est relie k Ber- 
gen par une petite ligne ferr6e. 

En quittant Vossevangen avec son ^glise en pierre sur- 
mont^e d'un clocher en bois, on remonte k travers un gra- 
cieux paysage rappelaut le Morvan, jusqu'^ une petite 
ligne de partage des eaux. Alors recommence une descents 
qui brusquement s'accentue au long d'une parol du haul 
de laquelle la vue plonge dans une large valine. Le torrent 
franchit en deux bonds ce saut, puis reprendsa course plus 
calme a travers les prairies, au bout desquelles nous trou- 
vons Eide, au bord du Hardangerfjord. En route, nous 
avons fait un arr^t sur les bords du joli lac de Graven 
pour dejeuner ct nous secher un pen, car on est tremp6 
dans ces voitures legeres lorsque tombe la pluie qui vous 
fouelte le visage, sans parler de la boue dont le cheval 
vous eclabousse. Aussi le beau temps est-il necessaire, in- 
dispensable m^me, dans ce pays, dont le charme ne 
s'appr^cie qu'avec le soleil. Pour la premiere fois nous 
faisons connaissance avec de d^licieux gateaux souffles, 
fails de poissons additionn^s de pommes de terre 6cras^es, 
d'oeufs battus etdc laiL 

Du Gravenfjord nous traversons le Hardangerfjord dans 
salargeur, pour entrer dans le Sorfjord ou fjord du Sud, 
une de ses nombreuses branches, la plus imposante, pa- 



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UN TOUR EN NORV^GE. 3i9 

ralt-il. D'une longueur de dix lieues sur k peine une de 
large, ce bras de mer est encadr^ k droite et k gauche de 
montagnes, mais il est doming a TOuest par le colossal 
glacier du Folgefond, qui allonge son long manleau de 
glace k une hauteur variant entre 1,500 et 1,600 metres. 
Entre les plis des montagnes, ses bavures semblent se 
glisser vers le fjord, et d'innombrables torrents tombent 
en cascades, se creusant souvent leur lit sous la neige 
amoncel(5e dans les creux des rochers. Par eudroits on voit 
des traces d'habilations et de cultures sur quelques terres 
d'allu\ion amoncelt^es par un torrent. 

Une soci^te de jeunes fiUes anglaises s^ine la gaiety sur 
le bateau, qui bient6t nous d^barque k Odde, station de 
touristes et point de depart de belles excursions. C*est 
egalement \k qu'aboutissent des routes venant du Thele- 
marken. Un joli et dramatique coucher de soleU donne une 
note toute particuli6re aupaysage qui s'^tend devant nous; 
les montagnes du fond, maculdes de blanc, s'estompent 
dans des gammes bleues violac^es, et I'eau yibre par eu- 
droits de Tor ros^ du ciel que tachent de sombres nuages. 
Lesillage d'une chaloupe, d^tachi^e des tlancsd'un paque- 
bot anglais mouille au large, raie d'une trainee d'or 
le vert fonc6 de Teau. On n'oublie pas ces spectacles de la 
nature quand on a 6ie assez favoris6 pour en jouir. 

Les deux excursions les plus iot^ressantes aux envi- 
rons d'Odde sont la visite au glacier de Buar, qui descend 
duFolgefond, etkla valine qui se trouve^ la suite du fjord 
etqueje sumommerai la « vall($e des cascades ». Remon- 
tant le torrent qui bouillonne entre les rochers et que longe 
la route, on suit une valine qui va comme par gradins en 
se resserrant entre les montagnes. Le torrent tour h tour 
se pr^cipite avec fracas entre les rochers, ou coule tran- 
quillement au traversdes prairies, comme pour se reposer 
de sa course folle. Parmi les cascatelles qui tombent k 
(Iroile et a gauche, deux plus importantes precedent les 



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350 COURSES ET ASCENSIONS. 

grandes et imposantes chutes d'Espelandsfos, oil I'eau 
forme comme un voile, et de Lotefos, silu^e \1s-a-^^s. 
Cette derni^re est composde de la reunion de deux torrents 
qui m^langent leurs eaux au tiers de la chute. Un chalet 
a 6t^ construit aupres et offre un abri en cas de besoin. 

D'Odde nous allons gagner Bergen k travers le c^l^bre 
Hardangerfjord, la plus belle peut-6tre de ces bales capri- 
cieuses, et, en tons cas, la plus vari^e d'aspect. Nous lais- 
serons un pen plus au Sud le StavangerQord, largement 
^chancr^ sur la mer et garni d'une quantity d*lles. Les ser- 
vices de navigation sont frequents dans ces parages, etsont 
plus oumoins rapides suivant leurs parcours et leurs points 
d'arrfit. G'est ainsi qu'on pent mettre seize, vingt-quatre et 
mfime trente-six heures a franchir la distance qui s^pare 
Odde de Bergen. 

Un simple coup d'oeil sur la carte suffit k donner I'idco 
de la silhouette de ce fjord. Tr^s capricieusement dO- 
coup6, avec ses lies et ses rochers sem^s au hasard, 11 
pr^sente les aspects les plus varies. Tant6t les parois de 
roche surgissent de Teau comme une colossale muraille 
qui atteint et d^passe m^me, par endroits, quinze cents 
metres ; tantdt au pied des montagnes s'^talent de vertes 
campagnes. Des villages avec leurs maisons en bois 
peint de couleurs vives, ou des fermes, ou m6me de 
simples chalets Isolds, jettent leur note gaie sur le fond 
du paysage. Enfin, dominant le tout,le Folgefond, avec ses 
neiges et ses glaces, sert de fond de tableau. En se rappro- 
chant de la mer les montagnes s'abaissent et ne sont plus 
que vertes collines ; mais la vue embrasse un large hori- 
zon de plans de montagnes qui se superposent, comme un 
gigantesqpie decor, tandis que Ton navigue au milieu 
d'iles et de rochers qui rendent ces parages dangereux et 
impraticables en temps de brume. G'est ainsi que, quelques 
jours plus tard, le vapeur qui nous portait s'est dchou6 sur 
un rocher a Tentre'C du fjord. 



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UN TOUR EN NORVEGE. 



351 



Enfin nous saluons Bergen, bien abrit^e dans une sorte 
de cirque de vertes montagnes. 

DE BERGEN A MOLDE 

Bergen est le plus grand port de la Norv^ge apr6s Chris- 
tiania. La ville a m6me quelque pretention, puisqu'elle 
parlede ses septcollines, ainsi que faisaitTancienne Rome, 
avec cette difference qu'elle n'est pas construite dessus, 
mais qu'elle n'en est qu'entour^e. 

En r^alite, elle ne compte que cinquante mille 4mes. 
Par sa jolie situation elle a une certaine physionomie, et 
dans Tinterieur on trouve encore 
quelques coins pittoresques, assez 
rares cependant, car la ville a ^16 
ravag^e par le feu k diverses re- 
prises. 

G'est la ville de la morue, et le 
fameux poisson figure dans ses 
armes. II est, du reste, I'objet prin- 
cipal du commerce de toute la c6te. 
Ceifebre autrefois comme comptoii 
de la Ligue Hans^atique, qui avait 

le monopole de cette p^che, Bergen en a conserve d*inte- 
ressanls souvenirs, comme le quai allemand (Tydskebryg- 
gen), avec ses vieilles maisons et ses magasins en bois. On 
a m6me reconstitue avec soin un de ces etablissements, et 
la\isite en est fort int6ressante. 

Ce quartier etait s^pare de la ville, car les trois mille 
hommes enAiron que repr^sentait sa population n'etaient 
pas toujours d'accord avec les habitants du pays, qui se 
montraient jaloux des prerogatives accord6es k la Hanse. 
Une particularite tout h fait interessante etait Tinterdiction 
absolue faite h toute femme de penetrer aupr^s de ces 
hommes, a qui il etait defendu de se marier. Traiis^res- 




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352 COURSES ET ASCENSIONS. 

ser la consigne, cMtait encourir la peine capitale... ce qui 
n*einp6chait pas les fraudes. 

A rheure pr^sente, ce quai est encore habits par des 
commer^ants, marchands de morue pour la plupart, et 
c'est un spectacle curieux que de voir ces innombrables 
et pr^cieux poissons, s^chant, s^pares en deux parties, 
comme Ton sait,soit surle sol,soit sur les toils, partout en 
un mot oil on a pu les poser ou les accrocher. On voit 
aussi le poisson funi6 et souvent conserve en ontier; et 
des honimes sont orrup6s a detacher la tftte et la queue h 
coups de hache, comme s'ils fendaient du bois. 

Comme les quais sont ^galement en bois, il est d^fendu 
de f umer. A leurs flancs sont amarr<5es nombre de grandes 
barques, non pontees g(5n6ralement, relev6es aux deux 
extr^mit^s, munies d'un m^t qui porte une grande voile 
carree. Ce sont les m^mes bateaux qu*il y a plusieurs sifecles, 
et Ton pent dire que leur forme n'a pas change. Les plus 
grands comportent, k Tarri^re, un petit logement eclair^ 
de deux fen^tres. 

La ville ne renferme pas de monuments int^ressants a 
proprement parler. A c6t6 de la citadelle s*^l^ve la « salle 
des Rois », restaur^e, avec un plafond en bois apparent et 
de belles chemin6es. Les amateurs de couleur locale et 
d'6tudes de moeurs feront mieux d'aller se promener au 
march^ au poisson, au milieu des marchands et des marins, 
chauss^s de grosses bottes, coifft^s du chapeauen toile circle, 
portant derriere le dos, suspendu a la ceinture, le couteau 
norv^gien libre dans sa gaine de cuir. Cependant il serait 
fikcheux de quitter le pays sans monter k la promenade du 
Floifjeld, d'ou Ton jouit d'une belle vue d*ensemble sur la 
\ille avec ses toits rouges, et sur sa rade encadr^e de mon- 
tagnes etderochers qui Tabritent et la prot5gent des vents 
et la nier. 

Par un joli coucher de soleil, nous quittons Bergen pour 
Sveen^ situ^ au fond du Dalsfjord, une de ces bales comme 



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UN TOUR EN NORVfiGE. 353 

nous en trouverons toutle long de la c6te. Pour ce petit 
parcours, nous nous installons sur Ics banquettes du salon 
du bateau pour passer la nuit : en voyage comme a la 
guerre ! An lieu de p^n^trer dans toutes ces dentelures 
dontla mer a ^chancre la c6te, nous passerons de Tune h 
Fautre, franchissant les dos de colline ou de montagne qui 
les s^parent, et le voyage n'en sera que plus piltoresque, 
car il nous perinettra de mieux nous rendre compte de la 
topographie de cette region. Apr^s avoir double I'entreedu 
grand Sognefjord, nous remontons le Dalsfjord, et arri- 
vons a Sveen. L^ nos Equipages sent prfits, et nous repar- 
lons sans tarder, car Tetape est longue. Nous allons fran- 
chir en deux jours la distance qui nous s6pare dii Nord 
fjord. 

Nos charrettes rustiques, k la banquette pos6e sur des 
ressorts en bois, laissent h desirer au point de vue du con- 
fortable, mais il n*y a pas a choisir. De plus, elles sont trai- 
nees par des juments escortees de leurs poulains, ce qui 
n'est pas toujours sans inconvenient, les jeunes bfttesgam- 
badant de droite et de gauche et s*eioignant parfois au point 
qu'il faut les ramener. Le chemin est assez mauvais, au point 
d'obliger parfois les voyageurs a mettre pied h terre ; ce qui 
nous arrivera fr6quemment dans cette partie du voyage. 

Le temps est merveilleux, et le soleil si brulant que Ton 
se croirait sous d'autres latitudes. 

Le pay sage est riant et,de distance en distance, des fermes 
indiquenl que la culture occupe une partie de ces valines. 
Apres le lac de Langeland, on franchit uu petit col pour 
redescendre sur rexlr^mitd du fjord de Forde. Remontant 
le long du torrent qui s'6chappe d'un lac aux eaux sombres 
que la route traverse, on aperQoit bient6t, a travers les 
sapins, la belle cascade de Lontefos. Nedre-Yasenden, avec 
son h6tel au bord du lac de Jolster, ofTre un abri pour la nuit, 
h pen de distance de \h, Ce lac est bien encadr('» de mon- 
tagnes, que couronnent les vastes champs de neige du 

ANNUAIRE DE 1891. 23 



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354 COURSES ET ASCENSIONS. 

Jostedalsbrse, desert glac^ de 1,000 kilometres carr^s. 
La route continue au milieu d'un beau paysage de 
montagnes, traversantun plateau oil s'616 vent desgroupes 
de fermes et d 'habitations. Derri^re nous disparaissent les 
masses blanches du Jostedalsbrae, et nous descendons 
dans une gorge profonde, au fond de laquelle le soleil ne 
p6n6tre pas, ainsi que le prouvent de grandes plaques de 
neige. A la sortie 8'616ve I'auberge d'Egge, apr^s laquelle 
la valine s'dlargit. Nous remontons par une pente rapide 
jusqu'au sommet de lamontagne situ6e vis-^-\is, qui nous 
s^pare du Nordfjord, et d^passons les cabanes de Molde- 
stad. Nos pauvres chevaux font peine h voir, tant le chemin 
est mauvais et rude. Au point culminant, la neige couvre 
encore le sol, mais de \k la vue s'6tend superbe sur la val- 
ine que nous quittons, avec ses montagnes blanches de 
neige et de glace, au milieu desquelles la gorge d'Egge fait 
une sombre coupure, tandis qu'k nospieds les eaux calmes 
et transparentes du fjord refl^tent le paysage environnant. 
G'est k Udvik, ou nous conduit la route au travers des 
sapins, que nous atteignons ses bords. Une chaloupe k va- 
pour va nous conduire ^son extr^mit^, au village de Loen. 
Le paysage est riant, mais de\dent plus grandiose au fur et 
h mesure que Ton avance. Chemin faisant, nous croisons 
un de ces grands steamers anglais qui pai tent d'Angleterre 
pour faire la \isite des fjords h forfait, mode de voyager 
tr6s apprt^ci^ du reste d'un peuple essentiellement marin. 
Les Norv^giens Tapprouvent moins, car ils ne tirent plus 
ainsi grand b6n61ice des touristes anglais, qui \ivent com- 
pletement k leur bord. 

Un de ces beaux orages, comme on en voit en mon- 
tagne, nous reveille au milieu de la nuit, puis le calme se 
retablit dans la nature, et, au matin, la cloche tinte douce- 
ment dans la valk^e, appelant les paysans a I'office. G'est 
le jour du- Seigneur, et chacun d'accourir. 

Mais pour nous, touristes, il faut suivre notre itineraire, 



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UN TOUR EN NORVfeGE. 355 

et, remontant la valine, nous rendre au lac de Loen (Loen- 
vand), malgr6 le mauvais temps que nous a amen6 Torage. 
Sur ses bords, une pauvre chaloupe k vapeur attend les 
voyageurs : ce sont, avec nous, des paysans endimanch(5s 
qui regagnent leurs chaumi^res apr^s Toffice di\in. Le lac 
mesure en\dron trois lieues de long, et je ne saurais dt^- 
peindre son caract^re de sauvage grandeur. Encadr^ par 
de hautes montagnes, qui atteignent jusqu'^ quinze cents 
et deux mille metres avec leurs parois de roches colos- 
sales, aux saillies desquelles s*accrochent la neige et la 
glace, il semble vouloir se dissimuler entre elles. Quelques 
longues trainees blanches de cascades coupent le fond 
sombre de cesmurailles de Titans* 

Le spectacle est surtout imposant vers Textr^mit^ du 
lac, oil les divers plans de montagnes se noient dans des 
tons bleui\tres macules de blanc. L'absence de soleil 
donne a tout ce paysage un caractere de morne tristesse 
qui le rend encore plus impressionnant. 

A quelques kilometres du fond du lac vient se dt^verser, 
comme en une gigantesque cascade, un des glaciers qui 
descendent du Jostedalsbrae. 

Revenant sur nos pas, le lendemain matin nous repre- 
nons le bateau, qui nous d^barque a Faleide, et, sous la 
pluiequitombc malheureusement, nous remontons en voi- 
ture. La route monte en lacets au-dessus du fjord, surlequel 
on a de j olios 6chappees entre les arbres. Le paysage se 
poursuit gracieux jusqu'k Grodaas, oil le dejeuner nous 
attend ; mais, avant d'y arriver, la route d^'fectueuse des- 
cend rapidement le long de 
pentes boisdes quiencadrent 
le grand lac de Hornindal. 

Pour varier les plaisirs, 
nous troquons nos charret- ' "" ~ " '^ '^^ 

tes contre des « karriols », voitures h une place, d^j^ d6- 
crites plus haut. 




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356 COURSES ET ASCENSIONS. 

Laissant k gauche la vallt^e de Nebbedal, encore encom- 
brce de neige, on descend, en suivant le torrent qui coule 
au fond d'un gouffre, jusqu'a sa sortie dans le Ijord. 
Hellesylt, i\ Textrt^mite du Sunelvsfjord, est le point termi- 
nus de notre trajet terrestre, a proprement parler. Mainte- 
nant le bateau a vapeiir va devenir notre modede transport. 
G'est parune superbe fin de journ6e que nous parcou- 
ronsle ct^l^bre Geirangerfjord. On pent dire qu'il soutient 
hardiment la comparaison avec le Naproljord et les sites les 
plus piltoresques du Hardangerfjord. La aussi on navigue 

entre de hautes parois 

de roches, d'oii tom- 

bent les longs voiles 

blancs de la cascade 

des w Sept Soeurs » dont 

rimage se reflate dans 

le miroir transparent 

des eaux. Le charme 

de la couleur accroit 

encore rint(5r6t de ces 

beaux tableaux. Rien 

n'est saisissant comnie 

de passer au pied m^me 

de ces rochers, aupr6s 

desquels notre bateau 

paralt bien petit. Le 

fjord formant des cou- 

des, le paysage varie a chaque tournant; enfin brusque- 

ment on decouvre Merok, avec sa modeste eglise ct son 

grand b6tel en bois. 

Derriere se dresse un cirque de montagnes neigeuses. 

Maintenant, en route pourMolde ! Disant adieu (ice coin 

pittoresque et jetant un dernier coup d'oeilsur les cascades 

ou se joue la lumiere du soleil, nous sommes rapidement 

emport(5s dans la direction de la mer. Quelques stations 



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UN TOUR EN NORVt'iGE. 357 

ou louche le bateau ajoutent au charme de la navigation. 
G'est pendant ce trajet que nous apprenons la terrible nou- 
velle qui r^pandait T^moi dans le monde entier et mettait 
la France en deuil. Je ne sauruis oublier la sympathie 
qu'on nous a temoign^e en cette triste circonstance. 

Sur le littoral, nous accostons a Aalesund, isol^e sur 
un rocher. Ge petit port devait etre la proie des llammes 
quelques jours plus tard. La navigation au soleil cou- 
chant, au milieu des iles dominies par les silhouettes capri- 
cieuses des sommets dela chaine du Romsdal, abien son 
charme et nous prepare a Tarrivde dans le beau fjord de 
Molde. 

La reputation de ce dernier n'est plus a faire, et Tadmi- 
rable panorama qui sc dcrouledevant nous est inoubliable 
Au-dessus des caux miroitantes, que coupent les lignes 
vertes d'ilcs basses, se profile le magnifique d^cor des 
montagnes du Romsdal, avec leurs aretes vives et leurs 
dents pointues. 

Molde se recommande aussi par la douceur relative de 
son climat. Abritde du Nord par des collines boise'es, cette 
station est exposc^e au soleil; aussi y voit-on des jardins 
semds de fleurs, chose rare dans ces contrces. Proche de 
la ville, a quelques metres au-dessus du fjord, s'616ve le 
Grand-H6tel, dans une merveilleuse position; on comprend 
que des flikneurs et des r^veurs se fixent pour quelque temps 
ici. Les omnibus d'h6tel sont remplaces par des chaloupes 
a rames et m6me a vapeur, qui viennent qucrir les voya- 
geurs a bord des paquebots qui mouillent sur rade. 

L*excursion classique et justement reputee, c'est la val- 
lee de Romsdal. On traverse la bale pour dc^barquer k Na^s, 
ou Ton n'a que le choix d'une voiture au milieu de jolies 
charreltes en bois verni capitonn^es de velours rouge. 
Apr^s avoir remont6 la belle vall(5e de la Rauma, dont les 
eaux claires ferment par endroits de delieieux pctits lacs, 
au bout de quelques kilometres on apergoit la dent pointue 



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358 GOt'RSES ET ASCENSIONS. 

du Romsdalshorn,quis'6l^ve kplus de 1,500 metres, droit 
au-dcssus de la valine. Une suite de rochers escarp6s, aux 

sommets dechiquet^s, las 
TrolUinder, lui font face, 
resserrant la valine qui de- 
vient gorge sauvage pen- 
dant plusieurs lieues. On 
rencontre quelques rares 
auberges, comme Horg- 
hcim et Fladmark. Puis 
la vallde s'61argit et perd 
sou caract^re pittoresque 
passe Ormcim, ou un torrent s'dcroule au travers des sa- 
pins en une belle cascade rappelant le Giessbach du lac de 
Brienz en Suisse. Avec le retour au bord du fjord, c*est 
une course de plus de soixante-dix kilomijlres; c'est que 
les distances sont grandes en Norvege, et il nous est arriv6 
plus d'une fois de parcourir jusqu'a quatre-vingis et 
quatre-vingt-dix kilometres dans la m^me journ^e. Comme 
les routes sont plus ou moins defectueuses et les voilures 
sou vent rudimentaires , on comprend ais6ment qu'un voyage 
rapide dans ces conditions puisse presenter quelque fatigue. 
Mais c'est le cas de le rc^p^ter : Ton n'a rien sans peine. 

DE MOLDE A TRONDHJEM 

Cost k partir de Molde que va commencer notre veri- 
table navigation sur les c6tes norvdgiennes. Plus nous 
montons vers le Nord, plusle pays se d(5peuple, et par con- 
sequent plus difficiles deviennent les communications ; on 
pent m6me dire qu'elles sont pnrfois impossibles par terre. 
Alorsilfaut avoir recours aux bateaux postaux, qui desser- 
vent un certain nombre de points du littoral et, doublant le 
cap Nord, vont jusqu'^ Vadso, c'est-a-dire jusqu'k la fron- 
tierc russe. Mais de[»uis quelques ann^es une compagnie 



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UN TOUR EN NORVEGE. 359 

de navigation aintelligemment organist pendant les quel- 
ques semaines de la belle saison un service special, qui 
permet aux touristes de voir les merveilleux paysages de 
cette c6te en s'arrfitant aux points les plus int^ressants. Gette 
navigation au milieu des lies et rochers innombrables qui 
abritent de la grande houle du large, avec ses escales va- 
rides, ofTre un charme inimaginable, je dirais presque 
unique. Le spectacle est toujours changeant, et il arrive 
souvent qu'on ne sait plus ou regarder. Le soleil,du reste, 
ne se couchant plus k partir du cercle polaire a I'^poque du 
solstice, semble se preterm la contemplation deces beaux ta- 
bleaux, qui nesont plus envelopp6s dest^n^bres delanuit. 
Onoublieraitde dormir, si ce n'etait que la nature reprend 
toujours ses droits et qu'il faut se plier ^ses exigences. 

C est done sur un des paquebots en question que nous 
prenons passage. Mira est son iiom. Ces bateaux, bien 
am^nages, peuvent porter de quatre-vingts a cent passagers 
au plus. On y est convenablement traitd, et le personnel est 
tr^sprdvenant. De plus, les officiers du bord sont gen^rale- 
ment tres courtois et font leur possible pour contenter les 
touristes. La soci^td est forcdment tout ce qu'il y a de plus 
cosmopolite, mais les Anglais domineut, apr^s euxlesAm^- 
cains et les Allemands.On commence cependant h voir des 
Frangais. 

Dauze heures devraient suffirepour gagner Trondhjem, 
maisil ne faut pas oublier quele brouillard est malheureu- 
sement frequent; c'est ainsi qu'il nous oblige k mouiller 
douze heures au milieu des rochers, non loin du petit port 
de Christiansund, avec ses docks en bois, etablis sur trois 
ilols.Cestavec plaisir que nous saluonsnos chores couleurs 
tricolores, souvenir de la patrie lointaine; elles flottent 
sur un dock, comptoir de quelque compatriote. 

Au matin nous entrons dans le grand fjord sur la cote Sud 
duquel s'dleve la \dlle de Trondhjem, qui comple envi- 
ron vingt-cinq mille ^mes. 



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3H0 COURSES ET ASCENSIONS. 

Par sa situation et son port, avee sa suite de docks en bois 
sur pilotis qui s'6chelonnent le long de la ri\1ere, elle di3- 
note un certain mouvement commercial . Elle est, apr^s 
Bergen, le grand centre d'affaires de lac6te. Une voie fer- 
ric, la seule d'une certaine importance en Norvdge, comme 
il a ^16 dit plus haut, la relie k Christiania. Gette voie suit 
la valine du Glommen, et vingt-quatre heures suffisent pour 
franchir la distance qui s^pare les deux villes. G'est ^gale- 
ment de Trondhjem que part la longue ligne ferr^e qui tra- 
verse la Suede en diagonale, pour aboutir k Stockholm. 

Aux premiers pas que Ton fait en ville, on se croirait 
transports dans quelquejeune citSamSricaine avec sesrues 
mal pavSes aux ruisseaux profonds, garnies de faux trot- 
toir^. Les maisons, genSralement en bois, ne comportent 
qu'un 6tage. Une chose particuli^re a noter, c'est Tinslal- 
lation, le long des quais de sortie, de ponl-levis pernict- 
tant d'acceder aux na\dres pour en opdrerle chargement et 
le dSchargement. Ges appareils se manoeuvrent tres facile- 
ment, gr^ce h un syst^me de contrepoids. 

En fait de monuments, il n'y a gu^re que la \ieille ca- 
tliSdrale, consacr(?e au roi saint Olaf, oil sont sacrSs les 
rois de Norvege. Elle est Tobjet d'une minutieuse restau- 
ration ; par son style elle appartient h diverses epoques, le 
choDur est gothique, tandis que le transept et la nef sont 
romans. La ville possSde des c^tablissements hospitaliers et 
meme des Irproseries, ou Ton soigne les maladies de peau 
ri^panducs dans ces contrt^es et dues h Tabus du poisson 
dans I'alimentation. 

La campagne est jolio aux environs, ainsi que Ton peut 
s'en reudre compteen allant voir les belles chutes de Ler- 
fos. La seconde de ces chutes est la plus imposante, et 
rappellelaculebre chute du Rliin ii Schaffhouse, mais elle 
est de moindre importance : elle ne mesure gu6re qu'une 
cenlaine de metres de largeur sur To metres de hauteur. 
II nous reste main tenant Ji visiter la cote jusqu'au cap 



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UN TO 



Nord^nousne quitlerons 
ques promenades a terre 
pour cetle excursion. 



DE TRONDJHEM AU 

G'est par un temps sup 
laissons derriere nous la 
du soir, et bient6t les { 
bees de gaz qui s'allumer 
Nous quittons le fjord 
et, ay ant franchiles lies 
et les Hots qui en gar- 
nissent Tentrc^e, nous 
entrons en nier pour 
quelques heures; la 
nuit est venue. Au rO- 
veil nous retrouvons 
les lies au-dessus des- 
quelles se dresse le ce- 
lebre rocher de Torg- 
hsettan^ II est midi 
quaud le bateau sttqipo 
assez proche de terre. 

PendantqucFonpro- 
c6de au debarquement 
avec les chaloupes du 
bord, un vieux Norviv 
beaux et forts aiglons, 
Tachat ne tente person 
rocher de Torgha)ltan , c'e 
tunnel situd i 125 metrej^ 
pas moins de 20 metres 

1. Ce nom signifio « huUc i 



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3H2 COURSES ET ASCENSIONS. 

62 environ au niilieu, et 75 a son orifice Quest. D'line lon- 
gueur de plus de 160 metres, il en com pte dell k iS de lar- 
geur. On trouve des amas de roches ^bouldes k I'int^rieur 
comnie h I'ext^rieur^mais les parois de la votlte sont plutdt 
unies. Le coup d'ooil dont Ton jouit sur la mer, toute se- 
nate d'lles et de rochers, au travers de ce gigantesque te- 
lescope, est de toute beauts. Quelques indigenes installers 
sur rile pendant la belle saison viennent offrir du lait aux 
touristes. 

Poursuivant sa route, le bateau passe en vuc de quelques 
petites stations de p^che ^chelonn^es sur le littoral. 

Le soir, un coup de canon nous annonce qu'on franchit 
le cercle polaire, situ^ un pen au-dessus du 66° degre de 
latitude Nord ; ddsormais le soleil ne se couchera plus pour 
nous jusqu'au retour. 

Le paysage deviont plus grandiose ; devantnous sedresse 
un panorama fantastique de montagnes aux somraets 
pointus et dentel^s, tout tachet(^s de neige. Le paquebot 
passe assez pres de terre pour pouvoir (^changer des si- 
gnaux avec les employes du bureau t^ldgraphique perdu 
au milieu de ces contr^es desoldes. 

Lo passage du cercle polaire donne toujours lieu k una 
certaine animation gaie, h bord; on pent re6diter la farce 
du fil ou cheveu mis sur le verrede la lorgnette; les jeunes 
femme8,nos compagnesde voyage, se contentent de sauter 
par-dessus une corde tendue ou une simple raietrac^e sur 
le pont ; jeu bien innocent, qui ne rappelle que de loin les 
ceremonies anciennenient usitees pour le passage de la 
Ligne. 

A quelque distance de lii se profile sur le ciel la ligne 
blanche de renomio glacier de Svartisen, dont on aperQoit 
les bras descendant k la mer dans les 6chancrures des mon- 
tagnes. II ne mesure pas moins de cinquante-cinq kilo- 
metres sur une largeur variant de quinze a seize. 

Le soir nous croisons un paquebot de la meme compa- 



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UN TOUR EN NORVEGE. 363 

gnie venaht du Nord. On se salue d'un coup de canon et 
Ton hisse le drapeau am^ricain, car c'est le jour de la f^te 
de I'ind^pendance. Les Am^ricains offrent le champagne 
aux touristes h cette occasion. 

Minuit arrive, et tout le monde se prt^cipite surle pont 
pour voir Fastre radieux, qui se dissimule derriere un 
transparent rouge^tre de l(5gers nuages. 

Quittamt la c6te ^ la hauteur de Bodo, le navire se dirige 
surles lies Lofoten, coupant diagonalement le large Vest- 
fjord. 

. Je n'essaierai pas de d^^peindre le merveilleux et gran- 
diose tableau qui s'offre alors auxyeux. La mer d'huile et 
de lait se moire 
l(^g6rement par , ,- 
endroits de tons ' , , ,^ ._ / ^ 




ros(5s,: dans un . 

encadrement de ^^ 

montage?, qui 

sembl.Qj^t se perdre a rinlini dans le bleu et le violet, et 

les sommets d^coupent une d^licieuse dentelle sur le ciel 

Iranspf^ent. 

Les Lofoten forment une suite d'lles se ddtachant du 
continent pour se prolonger en diminuant d'importance et 
en s'dloignant vers le Sud-Ouest. On dirait I'^pine dorsale 
d'un s.quelette de monstre accrochee aux flancs de la Nor- 
vege. C'est a leur extr^mit^ inf^rieure que se trouve le fa- 
meux tpurbillon du Malstrom, dans lequel disparaissait, 
(lit la l^gende, tout bateau assez imprudent pour serisquer 
de CO c^l^d. C'est en r^sum^ un tr^s violent courant, qui 
pcut ctre parCors dangereux. 

Plus on sc rapproche et plus ces lies pr^sentent un as- 
pect piUoresque, avec leurs curieuses montagnes rocheuses 
sanpoudrees de neige, dont les sommets se termincnt en 
pyramides, pics ou dents; a leurs pieds on apercoit de 
loin c^. loin quelque pauyre agglomeration de cabanes de 



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3t)4 COURSES ET ASCENSIONS. 

pficheurs, formant parfois de petits ports avee des usiues 
et dess^choirs a poissons. Les Lofoten sont, on le salt, le 
rendez-vous des p^cheurs (surtout de Janvier k avril) ; c'est 
qu'en effet la morue vient frayer dans ces parages. On la 
prend k la ligne» puis on la vide, et, fendue en deux, on la 
suspend pendant deux ou trois mois pour la faire s^cher. 
On la sale 6galement. 

Gette p6che occupe enAiron Irente mille honimes, mon- 
ths surcinq ou six mille bateaux dediff^rentes dimensions, 
lis campent h terre dans des huttes. L'hiver fini, la plupart 
remontent vers le Finmarkpour faire une campagne d'6te. 
II n'est pas rare qu'unbateauprenne plus de cinq mille pois- 
sons pendant sa campagne ; malheureusement les accidents 
sont frequents, surtout quand le vent d'Ouest s'61eve subi- 
tement, soulevant la mer et faisant cha\irer les embarca- 
tions. C'est souventpar centaines que Toncompte lesmorls. 
Maintes fois on a rctrouv^ des chaloupes retourn^es, sur 
la quille desquelles dtaient plant^s les couteaux des mal- 
heureuxquiavaicntlutt^ contre la mort...,etron compiait 
ainsi les vie times. 

Les bateaux touristes se dirigent gdn^ralement sur le 
Ciimsostrom, qui separe les deux grandes lies de Vestvaago 
et d'Ostvaago, ou sc trouve le petit port de Henningsva»r 
devant lequel ou stoppe quelques instants. Remontant le 
long de la cute, ons'engage bientot dans le Raftsund,le plus 
grandiose des detroits que nous ayons encore Anis. 

Des deux cot6s se dressenl d'enormes montagnes ro- 
cheuses, crcvassues de gorges profondes couvertes de 
neige et de glace, qui semblent 6tre les retraites de quel- 
ques dieux ou deesses du royaume des ondes. 

Le paquebot p6uetre m^'Uie dans un de ces d^fil^s aux 
parois colossales de rochers, qui semblent avoir 6te fon- 
dues par le tranchant d'une gigantesque Durandal. II se 
termine par un cirque sauvagede noires montagnes. Aussi 
faut-il voir rempressement des voyageurs, qui ne veulent 



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UN TOUR EN NORVEGE. 3t)7 

pas perdre le moindre detail du passage. La tempt^rature 
est d(51icieuse, le ihermom^tre se tenant aux environs de 
15 degr^s. 

II est k peine six heures du matin quand le bateau vient 
mouiller en rade de Tromso, petite \ille de six mille Ames, 
encadrde par les raontagnes. Elle est le chef-lieu d'une pro- 
vince et a une certaine importance commerciale, 6tant le 
grand march^ de ces contr^es du Nord et des Lapons. 

Une fois A terre, notre premier soin est d'aller visiter un 
campement de Lapons d^tachd de la tribu, qui se trouve 
plus loin k une vingtaine de kilometres dans la montagne. 
Malheureusement on se croirait pour un pen, n'^tait le 
cadre sauvage oil la sc6ne se passe, transports au Jardin 
d'acclimatation, car ces braves gens, accoutumSs k la vi- 
site des touristes, vous harc^lent pour vous vendre diffe- 
rentsobjetsde leur fabrication, des sacoches,des cuill6res, 
des couteaux ou poignards, fagonnSs dans des comes de 
rennes.Ils logent dans de misSrables huttes en bois recou- 
vertes de terre, avec un trou pour a6rer et laisser passer la 
fumSe. Cette race, petite et StiolSe, qui tend h disparaltre, 
rappelle le type mongoi, avec les pommettes saillantes et 
le nez plutot aplati. Les Lapons sont v6lus de sortes de 
blouses en grosse StofTe ou en peau, les jambes entortil- 
ISes de lani6res ou de morceaux de peau retenant des 
chaussures grossieres. La t6te est coifTSe d*une sorte de 
bonnet ou bSret. Us poss^dent des troupeaux de rennes ; et 
il n'est pas besoin de rappeler tons les services que leur 
rendent ces prScieux animaux, les chameaux de ces dis- 
serts de neige des hauts plateaux. 

A Tromso, qui ne prSsente, du reste^ rien de particulier 
avec ses maisons et docks toujours en bois, nous visitons 
une... Exposition, ou naturellement tout ce qui avait rap- 
port h la p^che tenait la plus large part. On y voyait des 
quantitSs de poissons et d'engins de p^che, depuis le petit 
hamegon jusqu'au canon lance-javelot pourlabaleine.En- 



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368 COURSES ET ASCENSIONS. 

fm quelquesmusiciens, arm6s d'instrumenis de cmvre,nous 
^corchaient les oreilles. 

Etait-ce done la peine d'aller si loin? Heureusement que 
le lendemain nous faisons la curieuse visite de la p^cherie 
de baleines de Skarro. 

Get strange ^tablissement, en face duquel la Mira jelte 
I'ancre, s'annonce de loin par I'odeur pestilentielle qui 
s'en exhale. Dans un site ddsol^, sur une He perdue aux 
rochers d6nud6s, il consiste en plusieurs constructions 
en bois ou sont install^s les fondoirs de graisse, d'ou Ton 
extrait I'huile. Le chalet situ6 au-dessus est Thabitation du 
directeur, et le chemin qui y conduit est d^cor^ de ver- 
tebres de baleines ; il se termine par un portique fait des 
OS de la m^choire d'un de ces animaux. 

Get 6tablissement est la propri6t6 d'une socii^tc'^ anglo- 
norv6gienne, qui possede ^galement de ces petils bateaux 
h vapeur, dot^s d'une forte machine et arm^s a I'avant du 
canon lance-javelot, construits sp6cialement pour la p^che 
k la baleine. Cette p6che est, dureste, bien simple. 

Le bateau se lance h la poursuite du premier animal si- 
gnals par le guetteur juch^ en t^te de m4t, s'efforce de 
Tapprocher, et, quand il est ti port^e (a deux ou trois cenls 
metres), lui envoie dans les flancs un harpon arm6 d'un 
trident qui s'ouvre une fois entr(5 dans les chairs de la 
victime. Gette derni^re se d6bat, plonge, cherche a fuir; 
maisla perte de son sang, dont elle rougitla mer, T^puise, 
et bientot le bateau n'aplus qu'^ Taccrocher a ses flancs ou 
a la remorquer jusqu'k r6tablissemeut. Elle est alorsdepe- 
c^e et fondue. Quand nous avons pass6, il y avait en tout 
sept baleines de diverses taillos. Je ne saurais d^crire le 
d(5goiit que la vue de ces amas de chairs inspire, ni I'odeur 
naus^abonde qui vous prend k la gorge. 

Malheureusementcettep^che aura pour r^sultatded^truire 
les deniiers survivants d'une race qui aura bienl6t disparu. 

Laissant derriere nous le site d^soh'* ou s'exerce celte 



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UN TOUR EN NORVEGE. 369 

etrange Industrie, nous nous rapprochons de la cote. Le 
paysage grandit, et nous voyons se dresser autour de nous 
des montagnes neigeuses a demi cachdes dans les nuages 
sombres qui roulent dans le del. Devant nous se dresse 
une ile colossale couverte de glaciers : les montagnes se 
superposent, se perdant dans des tons bleus violaccs ma- 
cules de blanc et se fondant dans les colorations merveil- 
leases du ciel. G'est f^erique. 

Et pendant ce temps... de jeunes Am^ricains jouent au 
poker! Laissons-les... et contemplons. 

G'est aujourd'hui le grand jour; ce soir a minuit nous se- 
ronsau cap Nord. 

A 6 heures du matin, le bateau mouille devant Ham- 
merfest, la ville la plus septentrionale du monde. Elle 
compte environ deux mille ^Lmes. Construite en bois, elle 
a ^16 plusieurs f ois laproie des flammes, ettout rdcemment 
encore ily a deux ans. Elle a 616 reconstruite avec une cer- 
taine recherche, et une coquette ^glisc dresse son clocher 
pointu enhaut d'une rue aboutissant aux quais, garnis de 
docks, qui t^moignent d'un certain commerce. Elle jouit 
d'un climatfort supportable, malgr(3 sa latitude, gr^ce au 
chaud courant du Gulf-Stream. II paralt que le thermometre 
n'y descend guere au-dessous de — 15 degrds. La question 
du jour et de la nuit est importante dans ce pays, puisque 
le sole 11 ne se couche pas pendant deux mois, mais par 
contre ne se montre pas pendant le m6me laps de temps : 
aussi la lumierc 61ectrique est-elle install^e jusque chez 
les partlculiers. 

A midi le bateau leve Fancre, et k i heures nous ve- 
nons stopper devant le grand roclier de Stappen, refuge 
des oiseaux, des eiders surtout, qui s*envolent par milliers 
au bruit d'un coup de canon. G'est un veritable nuage. 
Bientdt apparaissent les falaises de Tile qui se termine 
par le cap Nord. Malheureusement un leger brouillard 
nous masque un peu le panorama. 

a:«n'CAIRK db 1894< 24 



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370 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le commandant, tres gracieusement, fait stopper le 
bateau pour permettre aux passagers de se livrer k la p^che 
de la morue, Ires abondante dans ces parages ; et, de 
fait, quelques beaux poissons se prennent a nos lignes, k 
la grande joie de tous. Nous rapprochant du cap, nous 
jetons Fancre dans une petite baie entre deux 6normes 
falaises. 

A to heures et demie, tout le monde est kterre, et nous 
gravissons par une forte pente la c6te ties rapide. On y a 
installs une main-courante pour faciliter Tascension. Lon- 

geant le som- 
met des falai- 
ses pendant un 
kilometre envi- 
ron, nous trou- 
vons une ca- 
baneoiil'on de- 
bite du cham- 
pagne , usage 
introduitpai'les 
Am^ricains , a 
c6t6 de la petite 
pyramide elev^e au point culminant du cap, k 306 metres 
au-dessus du niveau de la mer. Malheureusement le brouil- 
lard ne nous laisse apercevoir qu'un instant le soleil... II 
est minuit, el Theure du retour sonne. 

On a sablt^ le champagne, aussi la descente s^effectue- 
t-elle assez gaiement, bien que le voyage soit en quelque 
sorte termini. 

Disons adieu au cap Nord, car bien pen d'entre nous le 

reverront vraisemblablement. 

Nous sommes exactement k la latitude de 71°10'. 

Au matin, le soleil se l^ve radieux du milieu des nuages 

qui nous I'avaient voil^, et nous revenons stopper devant 

Hammerfest. La temperature s'est maintenue autour de 



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UN TOUR EN NORVEGE. 371 

4-10 degres, et au sommet du cap j'ai constats -+- 8 degr^s. 

Notre paquebot descend rapidement vers le Sud par un 
large canal entre la terre et Tile de Soro, au milieu d'un 
beau paysage de montagnes. Puis, partant pour I'^troit 
Kaagsund, nous d^bouchons bient6t dans le grand Lyn- 
genfjord. Son aspect est vraiment grandiose, avec sespics 
dentel^s s'61evant 6normes au-dessus du fjord. Couronn^s 
de neige et de glace, ils se dressent jusqu'^ quinze cents et 
m^me deux mille radtres. Ueffet est saisissant quand on 
passe au pied de ces masses colossales, avec leurs glaciers 
aux s^racs mena^ants et aux crevasses profondes, qui sem- 
blent suspeijdus au-dessus de vos tfttes. Des torrents et des 
cascades en d^coulent, blanchissant Teau de la mer, sur 
laquelle flottent des morceaux de neige et de glace, 
entrain^s dans la chute. Autour du bateau, des canards, 
des macreuses et d'autres oiseaux prouvent I'abondance 
du gibier d'eau, pen chass^ du reste. 

En route nous avons apergu, de temps a autre, de gros 
poissons, dauphins ou simples marsouins, mais malheu- 
reusement pas de baleines. 

Comme le temps est splendide, nous pouvons encore 
admirer le soleil de minuit dans toute sa beauts. 

Apr^s une journ6e de d^licieuse navigation, au milieu 
de ces paysages qui se succedent toujours superbes, nous 
revoyons Tromsoetsesmaisons de couleurqui serefletent 
dans le miroir des eaux. Avec ce beau del bleu, c'est 
a se croire sur nos c6tes de Provence. 

Le paysage de\ient moins sauvage ; quelques traces de 
culture apparaissent, avec des fermes et de petits villages 
au pied des montagnes. Contournant les lies d'Andorjo et 
de Roldo, nous laissons sur notre droite la route suivie h 
Taller, pour entrer dans le Tjfellsund. Quelques beaux 
massifs de montagnes attirent encore le regard. On voil, 
aux baUses et a de petites tours dont certaines portent des 
fanaux, que nous sommes sur une voie suivie par la navi- 



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372 COURSES ET ASCENSIONS. 

gation. Eteneffet, comme cela nous est deja arriv(§ plu- 
sieurs fois, nous rencontrons des bateaux, surtout de ces 
grandes barques qui servent au transport de la morue, 
toutes voiles dehors, car e'est^ peine si un l^gor souffle 
ride la surface de Teau, unie comme un miroir. La tempe- 
rature est delicieuse; le thermometre marque -f- 20 degr^s. 

Je ne connais pas de plus agr^able mode de transport 
au milieu de paysages qui se deroulent lentement sous 
vos yeux sans fatigue ; ^tendu a Tombre, on ne salt plus 
si Ton veille ou si Ton r^ve... 

Nous d^bouchons dans le Vestfjord, longeant une c6t6 
aux rochers abrupts, de formes bizarres, tandis qu'au loin 
les Lofoten se perdent h Thorizon. 

La mer, unie comme de Thuile, reflete les rochers, aio- 
lemmenteclairt^s par le soleil eclatant qui brille au-dessus 
des lies et fend I'eau d'une trainee d'or en fusion. G'est 
merveilleux de calme et de grandeur. 

Un pen apr^s avoir d^passc^ le petit port de Bodo,nous pe- 
netrons dans une baic que domine le Svartisen, le Holands- 
fjord, et devant nous un glacier vient se pr^cipiter dans 
la mer, comme un colossal torrent glac^. Le commandant 
nous fait mettre a terre et nous laisse le temps suffisant 
pour admirer ce beau specimen des glaciers de la region. 

HMons-nous de jouir encore de cette belle promenade 
sur une eau calme et transparente, car la journ^e ne 
s'6coulera pas sans que nous n'apercevions les montagnes 
qui nous annonceront Tapproche du fjord de Trondhjem. 
En passant, nous saluons le fameux rocher perc^ de Torg- 
hajttan,et,quittant les lies, nous rentrons en mer. Le temps 
se gcite et nous essuyons un grain. Enfin vers 11 heures 
nous voyons le disque rouge du soleil s'enfoncer dans une 
mer verte : la nuit est revenue pour nous. Et c'est berces 
par la grande houle du large que nous nous endormons. 

Au r6veil, Trondhjem, avec ses maisons basses, domi- 
nies par les tours de la cathddrale, est devant nous, et 



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UN TOUR EN NORV^GE. 873 

bientdt nous sommes a quai. G'^tait Ic neuvieme jour 
depuis notre depart de cette m^me ville. 

De la le chemin de f er peut ramener directement i\ Chris- 
tiania ; mais, si Ton a le temps, il est pr^fdrable de prendre 
la direction de Stockholm, en coupant diagonalement la 
Su^de. Ce pays, s*il n'a pas la vari6t6 pittoresque d'aspect 
de son voisin, ofTre cependant de beaux paysagos, surtout 
dans la partie Sud, avec ses nombreux lacs. 

On ne saurait done trop encourager les touiistes a visiter 
ces pittoresques contrees, et Tauteur de cette narration 
sera suffisamment recompense s'il a rdussi k decider quel- 
ques compatriotes h prendre la route du cap Nord. 

EuGfeNE Gallois, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section do Paris). 



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SCIENCES ET ARTS 



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I 

ANCIENS GLACIERS 

DE LA 

PJ^RIODE HOUILLERE 

DANS LE PLATKAU CENTRAL DE LA FRANCE 

(Par M. a. Julien) 
I 

All mois d'aoAt 1888 Je quillais Clermont pour aller pas- 
ser les vacances dans les environs de Soleure et d'Aarau. 
Bien des attractions m'attiraient ; je desirais en particulier 
parcourir et c^tudier les beaux sites du Jura, jadis ddcrits 
par un gt^ologue trop peu connu en France, mais dont le 
nom, c^l^bre en Suisse, est destine, comme celui de Nicol 
d'Edimbourg,abriller un jour d'un vif 6clat dans Phistoire 
de la science. Je veux parler d'Amand Gressly, P6mule 
d*Alex. Brongniart, dont il a si heureusement complete 
Poeuvre g^niale par la d^couverte des facies geologiques ; 
ses observations p6n6trantes et sagaces ont pr^par6 les 
voies h la stratigraphie perfectionn^e de nos jours. Je 
voulais voir et toucher de la main, dans mon culte pieux 
pour la m^moire de ce grand gcologue, co bloc erratique, 
convert de mousses et de lichens, transports du massif du 
Finsteraar k P6poque glaciaire, que ses compatriotes re- 
connaissants et fiers, en y gravant son nom, lui ont d(^di6 
dans le piltoresque vallon do Sainte-V6rene. 



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378 SCIENCES ET ARTS. 

G'est au d(5but m^me de ce voyage qnc m'ont 6i6 rev^- 
Ues les traces d'anciens glaciers dans les bassins houillors 
de la France Cenlrale. Voici comment. Le train qui m'em- 
portait venait de quitter la station de la Fouillouse, pr^s 
Saint -fitienne, lorsqu'il s*arr6ta brusquement au milieu 
d'une tranch(3e. Je me levais pour d^couvrir la cause 
de cet arr^t, quand mon regard fut soudain attir^ par 
Taspect 6trange de la parol de la tranch^e. Cette parol, 
creusde dans la brdche houill^re bien connue de la Fouil- 
louse, venait d'etre fraichement ddbarrass^e de la vegeta- 
tion et des 6boulis qui la masquaient et retaill^e k vif. EUe- 
laissait voir dans la perfection sa structure form^e de frag 
ments de rocbes varices, 6normes, a angles vifs, li6s entre 
eux par du gravier et du sable durci, et elle affeclait un 
caract^re morainique si 6tonnant que j'oubliai tout pour 
Tobserver. L'impression que je ressentis fut si vive, si ^io- 
leiite mtoe, qu'involontairement je levai la l6to pour 
chercher k I'horizon une chalne de montagnes et une valine 
k coup siir occup6e jadis par un glacier disparu ; mais je 
n'aper^us qu'un pays plat, k peine ondul^, se d^roulant au 
loin. En ce moment, le train repartait et m*emportait vers 
la Suisse. Pendant toute la dur^e de mon s^jour dans ce 
pays, mon esprit ne cessa d'etre hant6 par le souvenir de 
cet incident, par la vision continuelle, obs6dante de cette 
parol dont j'analysais, par la pens($e, les caract^res aussi 
nettement que si je I'avais encore eue sous les yeux. 

Oblig($ k mon retour de quitter Clermont pour aller dtu- 
dier au Musee Royal d'histoire naturelle de Bruxelles les 
milliers de fossiles carboniferes que j 'avals recueillis dans 
nos montagnes du Plateau Central, je ne pus entreprendre 
r6tude des br^ches que longtemps apr6s, durant les va- 
cances scolairesde 4891. 

Pendant les trois ann^es icoul^es entre cette premiere 
observation due k un hasard exceptionnel et les etudes 
auxquelles je me suis livre depuis, mon esprit t'tait restt^ 



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ANCIENS GLACIERS DE LA P^RIODK nOUILLV'lRE. 379 

bien perplexe. fitaient-ce bien des glaciers houillers qui 
aA^aient laissd des traces aussi manifestes au coeur de la 
France, dans un bassin aussi frdquent^? Les conditions 
d'6tablissement de tels glaciers avaient-elles pu se rt5aliser 
h une ^poque aussi lointaine de I'histoire du globe? 

N'avais-je pas ^i6 le jouet d*une illusion d^cevante qu*un 
examen approfondi devait faire 6vanouir? L'opinion una- 
nime de I'^cole fran^aiso n'^tait pas pour me rassurer, ni 
pour m'encourager h poursuivre ces recherches.M. de Lap- 
parent, par exemple, dans son admirable Traits de g^ogie, 
se prononce pour la negative *. D'autre part, le tr^s distin- 
gue g^ologue lyonnais, M. Falsan, slnspirant de vues 
th^oriques sur la cause de la p^riode glaciaire, n'h^site 
pas k rejeter bien loin Thypoth^se de glaciers aux temps 
g^ologiques. On s'en convaincra par la lecture de ces deux 
exlraits, qu'il me permettra de citer, et qui justiflaient mes 
hesitations : 

« Puisque nous croyons avec notre arfii M. de Saporta 
que la p^riode glaciaire n'est qu'un Episode de I'histoire 
de la terre, amen6 par le refroidissement progressif, r^- 
gulier du globe et par la concentration de la n^buleuse 
solaire, il nous est impossible d'admettre la periodicity 
et la multiplicity de phdnom^nes de meme nature. Les 
faits qu'on a cites pour prouver cette recurrence du re- 
gime glaciaire sont loin d'etre acceptes par tons les geo- 
logues. Nous avons done le droit de garder notre inde- 
pendance et de repeter que, lorsqu'on remonte dans le 
passe, rien n'indique des intermittences i^iarquees de cha- 
leur et de froid ou bien des dq>lacements dans la position 
des poles. 

« Mais si nos adversaires arrivaient un jour ^demontrer 
les faits sur lesquels ils appuient leur theorie, nous n'he- 
siterions pas a nous incliner devant la verite, et nous 

1. A. DE Lapparent, Trade de f/eologie, 3*' edit., i)p. 889 ct 800. 



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380 SCIENCES ET ARTS. 

saurions faire le sacrilice de nos convictions. Jusqu'alors, 
hypoth^se pour hypoth^se, nous resterons attach^ au 
syst^me que nous avons cru devoir adopter*. » 

Et plus loin, page 217 du meme ouvrage : 

« ...Mais ce qui nous paralt inadmissible, jusqu'a pro- 
duction de preuves capitales, si jamais on parvient k les 
d^couvrir, c'est I'existence de p6riodes glaciaires qui au- 
raient laiss^ des traces en degi du mioc^ne, dans les ter- 
rains secondaires et primaires, car la constatation de ces 
faits, non seulement contredirait toutes nos 6tudes g6o- 
logiques, mais encore an6antirait les r^sultats obtenus 
en pal^ontologie, avec tant d'efforts et de patience, par 
tons les gdologues dont nous partageons les id^es, et 
dont nous admirons les travaux. Ge serait la negation de 
tout ce que la nature leur a enseign6 sur les lois du d^ve- 
loppement de la vie ! » 

En Angleterre, il est vrai, les id^es sont moins absolues. 
Personne n'ignore la d^couverte d'anciens glaciers per- 
miens faite par Ramsay vers 1855. Get illustre g^ologue a 
d^montr(3 alors que les conglom6ratspermiens des comtes 
de Stafford, de Worcester, de Warwick, etc.,^taient d'ori- 
gine morainique et le produit de glaciers qui descendaient 
des montagnes du Pays de Galles. A Six Ashes pr^s d'En- 
ville,^ans la colline de Stagbury pr^s de Stock Port, dans 
celles d*Abberley, enfm k Haffield, pres de Textr^mit^ m^ri- 
dionale des Malverns, il a pu r^unirune belle collection de 
cailloux anguleux et ray^s de stries bien nettes, dingoes 
dans difTe rents sens, aujourd'hui d^pos^s au mus^e du 
Geological Survey de Londres. L'existence de ces cailloux 
ray 6s, en parfaite harmonic du rcste avec les caract^res 
de structure des conglomerats d'ou ils ont 6t6 extraits, 
prouve que, d6s cet 6poque,notre globe 6tait assez refroidi 
pour que des glaces permanentes aient pu se former ^ la 
latitude du Nord de TEurope. 
1. A. Falsan, la p^riode glaciaire, 1889, p. 210. 



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ANCIENS GLACIEBS DE LA P^RIODE HOUILLtRE. 381 

Des objections serieuses ont bien 6te faites aces conclu- 
sions de Ramsay par Prestwich; ce dernier r^clamait des 
observations plus completes. Ainsi, dit cet illustre profes- 
seur dans son dernier Traits de geologic, il faut, avant d'ad- 
meltre d^finitivement dans la science I'existence de ces 
glaciers permiens, prouver que la striation des galets n'est 
pas due i une autre cause, que les blocs de ces d(5p6ts y 
sont tombes lentement, Tun apr^s Tautre, et ont 6U't em- 
ball^s par du gravier ou limon de m^me origine, sans in- 
tervention de Teau. II faut que les surfaces rocheuses du 
pays, in situ, soient mou tonuses, sillonn^es et polies 
comme elles le sont sous nos yeux dans les contrdes gla- 
ciaires par le passage d'un glacier. II faut enfin que la faune 
marine contemporaineconsiste,dans une certaine 6tendue, 
malgr^ des exceptions locales possibles, en types septen- 
trionaux, tandis que la faune et la (lore terrestres doivent 
participer au m6me degre des conditions climateriques de 
la region. Prestwich fait remarquer aussi que Ton ne con- 
nalt aucune region en Europe qui ait etc occup(5e par les 
glaciers a I'epoque permienne. II ajoute enfin que la faune 
permienne, quoique pauvre et rare, ofTre les m6mes types 
que celle qui vivait d^s les temps pal^ozoiques les plus re- 
cul6s, tandis que la flore consiste en genres qui sontle plus 
souvent identiques a ceux de la precedente p^riode, c'est- 
a-dire la p^riode houill^re, remarquable par son climat 
chaud. 

Mais Ramsay, comme on le salt, a rt^pondu h toutes ces 
objections et maintenula reality de sa decouverte. Or, bien 
que r^alis^e il y a quarante ans, cette ddcouverte est reside 
jusquici unique en Europe. D autre part la science a enre- 
gistr^ nombre d'observations relatives au glaciaire permo- 
carbonifere, dans Tlnde, FAustralie, I'Afrique, c'est-a-dire 
dans des contrt^es trop 61oign6es pour etre visitc^es par les 
geologues europ^ens. Ainsi le docteur Oldham, dii'ecteur 
du Geological Survey de Tlnde, a signal^ des traces mani- 



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382 SCIENCES ET ARTS. 

festes d'anciens glaciers dans la valine du Godavery; 
M. Wynne en a fait autant dans le Salt Range, M. Wilkin- 
son dans la Nouvelle-Galles du Sud, M. G. W. Stowe dans 
le Sud de TAfrique, le docteur Sutherland dans le pays de 
Natal, M. Griesbach pres de Pieter-Maritzburg, etc. Ajou- 
tons aussi que MM. Briart et Cornet, dans un tr§s remar- 
quable m6moire sur le Relief du sol en Belgique apres le$ 
temps paleozoif/ucSy public en 1877, ont admis la possibi- 
lity de I'existence de glaciers beiges dans les hautes mon- 
tagnes crepes par les grands mouvements post-houillers 
dont ce pays a 6t6 le th^^tre. lis croient m^me reconnaitre 
des moraines houill^res remani^es dans Tassise d'Hau- 
trage. 

Apr^s avoir longtemps m6dit6 sur cesfaits, je me d^cidai 
enfm, pour trancher le probl^me pos^dans mon esprit par 
rincident de la Fouillouse, a suivre le conseil que Venetz 
p^re donnait, en 1830, k Jean de Charpentier. Ge dernier 
repoussait k cette 6poque I'ancienne extension du glacier 
du Rh6ne pour des raisons identiques acelles que produi- 
sent les g^ologues frauQais qui rejettent Texistence de gla- 
ciers ant^-plioc^nes. Je r^solus d'^tudier sur place les 
br^ches ^nigmatiques du bassiu de Saint-fitienne, bien d6- 
cid6 k subordonner impitoyablement la doctrine a Tobser- 
vatiou directe et k accepter sans restriction la v6rit6, si je 
parvenais h la saisir, avec toutes ses consequences. 

II 

Au moisde septembre 4891, en compagnie de mon^l^ve 
etami, M. J. Giraud, attache en quality de pr^parateur k 
ma chaire, j'allais m'installer k Saint-Ghamond. Cette petite 
ville, heureusement situ6e a quelques kilometres Sud du 
Mont Cr^pon, pent servir de centre d'excursions pour 
retude des br^ches dubassin. Ces br^ches, diss^min^es sur 
son pourtour, mais k une faible distance, et toutes d'un 



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ANCIENS GLACIERS DE LA PERIODE BOUILLI^RE. 383 

facile acres, sonlexactement distributes sur la carte d'6tudes 
du bassin houiller de la Loire par M. Grand'Eury. On les 
voit k Saint-Martin-en-Coailleux, au ponl de laMagdeleine 
a Rive-de-Gier, k Dargoire, k I'Ouest dans le district de la 
Fouillouse ou elles alternent plusieurs f ois avec les gres et 
les schistes du terrain houiller. Au Nord enfin, elles Tor- 
ment un vaste bourrelet terminal tout le long de la lisi^re 
du bassin. Le point culminant de cette lisi^re est form6 
par le Mont Crt^pon, enti^rement constitu6 par cesbr^ches 
sur une dpaisseur de 250 metres. 

G'est le Mont Cr^.pon que nous avons d'abord 6tudi6. 
D'un abord des plus faciles, cette vaste moraine — car il 
est dt^sormais impossible d'y voir autre chose qu'une mo- 
raine — est travers^eparune tranchc^eprofondede ISmetres 
qui sert de passage a la belle route de Saint-Chamond a 
Valfleury, et qui pepmet de voir a nn sa structure interne. 
G'est done au Mont Cr^pon que devait 6tre tranch^e la 
question d'origine de ces br^ches ; de m^me qu'il y a 
vingt-sept ans, en 1868, nous avions r^solu I'existence des 
glaciers pliocenes dans la France Centrale, en d^mon- 
trant Torigine morainique de la colMne de Perrier, dans 
le bassin d'Issoire. 

Un mot d*historique avant de proc^der a I'analyse de 
cette strange formation. Les auteurs de la Carte g^ologique 
de France ne parlent ni du Mont Cr^pon ni des br^ches. lis 
semblentles avoir ignores. Peut-etrene consid^rait-on pas 
alors cette colhne comme partie int^grante du terrain 
houiller. Ge qui me porte a le croire, c'est que, dans la 
\ieille carte de Beaunier publi6e en 1817, la Mmite Nord 
du bassin deSaint-Etienne,restant en degaduMontCr^pon, 
se poursuit directement et en ligne droite deChantecroix a 
Saint-Genis. Gesbr^ches ont 6t^v6ritablementd^couvertes 
et pour la premiere fois signal^es par M. Griiner. Ge g^o- 
logue distingu6 en adonn^une description si remarquable 
que je ne puis r^sister au d^sir de la mettre sous les yeux 



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3St SCIENCKS ET ARTS. 

des lecteurs de VAnnuairf^ si familiaris(5s avec la litt^ra- 
ture glaciaire. Elle date de 1847 : 

« La breche est un amas confus de fragments anguleux 
de granite, de gneiss et de micaschiste, ciment^s par des 



Trancheo du Mont Cr6pon, sur la route do Valfleury a Saiut-Chamoud, 
reproduction d'uno photographio do M. Andrd Puiscux. 

parties finement broyc^es des m6mes roches. On n'y volt 
aucun banc ou ciment de gres, aucune trace de stratili- 
cation, rien qui seniblerait indiquer un transport r^el 
par les eaux. Les blocs sunt de grosseur tres in^gale. A 
c6t6 de petits fragments comme le poing, on trouve des 
masses de plus d'un metre cube, fividemment ce d(^p6t 



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ANCIENS GLACIEHS DlC LA P^IHIODE UOUILLERE. 385 

est le r^sultat d'un grand 6boulement, le produit du bou- 
leversement brusque qui a enir'ouvert un bassin ou un 
lac au sein de terrains primitifs. Et comment douterque 
ce soit Ik effectivement son origine, lorsqu'on volt les 
couches de gneiss sur la lisi^re Nord du terrain houiller 

presque toujours verticales ou meme renvers^es? 

J'ajouterai encore que cettc breche est caract^ristique 
pour la base du terrain houDler. On ne la retrouve dans 
aucune de ses assises sup^rieures. Plus haul, tons les 
poudingues renferment des fragments essentiellement 
routes et arrondis, de v6ritables galets; tandis que la 
breche de la base contient seule des blocs k ar6tes vives *. » 
N'est-ce pas ]k une veritable description de moraine? 
Mais la science n'etait pas assez avanct5e en 1847 pour que 
I'auteur en tirat la conclusion qui s'imQOsera d^sormais. 
Certains d'entre les geologues qui ontsuivi M. (Iruner n ont 
pas eu, relativement ^ces br^ches, la penetration d'esprit, 
la sagacite d'observation de I'eminent ing^nieur; ils ont 
fait intervenir Teau dans les theories quits ont t^mises sur 
la gentise de ces depots, pourtant sibien caract^rises. 

Nousallons, a notre tour, en fixer avec une precision 
absolue les caracl^res en les d^crivant et en les comparant 
avec methode a ceux desd6p6ts erratiques, que les immor- 
tels travauxde Jean de Charpentier, d'Agassiz, d'Edouard 
CoUomb, de Charles Martins, de Desor, en un mot de la 
brillante pleiade deglacieristes,malheureusemont disparue 
tout entitjre aujourd'hui, nous ont si bien fait connaitre. 
Configuralion. — Ces immenses accumulations de blocs 
erratiques du Mont Crepon, de la Fouillouse, de Rive-de- 
(iier, de Saint-Martin-en-Goailleux, etc.jOfTrentexactement 
la meme configuration que les moraines, c'est-a-dirc qu'elles 
se presentent a la limite Nord du bassin sous une forme 
allong^e, semblable c\ celle d'une digue perpendiculaire a 

i. GrUner, Texte explkatif de la nouvelle carte dit hassin houiller 
de la Ijiire^ 1847, p. 7. 

ANNDAIRE DE 180 i. 25 



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^ 



386 SCIENCES ET ARTS. 

la direction des vallces qui sillonnent le flanc meridional 
du chatnon de Riverie, dou proviennent tons les blocs 
qu*elles renferment. 

Nature des roches, — En effet, toutes les roches de 
Riverie s'y rencontrent : savoir le gneiss granitoYde 
et normal, le gneiss leplynitique, le micaschiste avec 
cristaui de tourmaline, de grenat, de rutile; le s^ricito- 
schiste, le granite porphyroide, lagranulite, la pegmatite 
avec microcline blanc ou rose, le quartz filonien, le por- 
phyre quartzif^re gris k gros dihexaddres de quartz enfum6 
de la grosseur d'un pois et mtoe d*une noisette, tr^s 
abondant k Cellieu et k Saint]- Martin-efa-Coailleux; le 
schiste amphiboUque, etc. 

Forme des blocs, — Tons ces blocs sont fragmen- 
taires, k aretes vives, et leur forme vari^e depend visi- 
blement de la structure de la roche ; les micaschistes et 
les gneiss se pr^sentent en fragments prismatiques aplatis; 
les granites et les porphyres ofTrent des formes cubiques 
ou poly6driques. Leur surface, aussi intacte que les aretes 
et les angles, offre encore lesasp6rit^s dela cassurefralche. 
Volume des blocs. — Les roches dures, telles que le gra- 
nite etle gneiss granitoKde, ontfourni les blocs les plus vo- 
lumineux. A la cote de Rachat, au-desssus de la Glaci^re, 
les blocs de gneiss de 7 a 8 metres ne sont pas rares ; ^ la 
Fouillouse, pr^s de MoUneaux, M. J. Giraud et moi nous 
avons mesur^un bloc de gneiss de 15 metres. Le volume 
des fragments erratiques varie du reste consid^rablement. 
II en est qui ne sont que du gravier ou de la poussiere im- 
palpable. 

Absence de triage. —On constate aussi nettementTabsence 
de triage seion Ic volume. Les fragments qui forment la 
brdche n'ont 6prouv6 aucun triage op6r^ dans ce ^ens; 
c'est-^-dire qu'ils ne diminuent pas de volume en raison 
de r^loignement oil ils se trouvent du lieu de leur origine. 
Le bassin en ofFre un exemple admirable. II existe une 



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ANCIENS GLACIERS DE LA p6R!0DE HOUTLLERE. 387 

trainee dirig^e Nord-Sud, souterraine dans presque tout son 
parcoiirs, mais visible aux deux extr^mites, k Cellieu au 
Nord et k Saint-Martin-en-Coailleux au Sud. Ges deux 
points sent actueliement distants d'au moins 7 kilometres, 
mais ils etaient bien plus eloign^s avant la formation du 
pli syn(*linal du bassin houiller. Cette trainee abonde en 
blocs de porphyre, de granite porphyroTde, de gneiss, etc. 
Or les deux affleurements extremes sont absolument iden- 
tiques sous tous les rapports, savoir : composition, 6tat 
fragmentaire, volume des blocs. II est impossible, apr^s 
les avoir compares, d'admettre une minute I'intervention 
de Teau dans leur transport, tandis que Faction d'un gla- 
cier s'impose d'une mani^re irrefragable. 

Position, — Les gros blocs, de m^me que les petits du 
reste, occupent toutes les positions. Tr^s rarement ils sont 
couches k plat ; presque tous sont inclines dans tous les 
sens et reposent souvent sur leur petite face : d'^normes 
prismes de micaschiste reposent sur leur pointe et ont la 
base en lair. Aucun de ces blocs ne serait rest6 en place, 
s'il n'y avait 6te d^pos^ d'une mani^retr^s lente. 

Mode de tassement, — Mais un caractere d^cisif, c'est le 
mode de tassement des mat^riaux. Nos br^ches pr6sentent 
les m^mes espaces vides, les m^mes creux qui ont 6t6 si- 
gnal's jadis par Edouard Collomb et dont il a si bien expli- 
qu6 la presence dans son Essai sur les anciens glaciers des 
Kos^e*, a la page 14i, ^laquelle nous renvoyons les lee- 
teurs pour ne pas allonger ind6finiment cet article. 

Blocs strips. — Les blocs strips, au moins dans les 
parties que nous avons 'tudiees, sont, il est vrai, presque 
iutrouvables. Cependant nous avons d'couvert des sur- 
faces frott'es et ray'es de porphyre quartzif^re k Cellieu 
et k Dargoire, de schiste amphiboUque k Dargoire, et de 
micaschiste k la Fouillouse. 

Conclusion. — Comme onle voit, aucune autre hypothese 3 

que le transport par les glaciers ne pent expliquer Tensem- 



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388 SCIENCES ET ARTS. 

ble des caracl^res que je viens d*exposer succinctement. 
Eux seuls ont pu cr^er un pareil terrain. Aiicune des deux 
theories propos(3es ne peut 6tre maintenue, non plus du 
reste que pour le terrain erratique depos6 par I'ancien 
glacier du Kh6ne. En un mot, on ne peut invoquer ni 
rhypoth^se d'un dboulement violent, brusque, instantan^, 
survenu au moment de Touverture de la vallc^e houill^re, 
ni celle de I'intervention de Teau. 

En effet, en cc qui concerne la premiere hypoth^se, les 
caract^res des accumulations d^tritiques provenant d'^bou- 
lements ou d'avalanches subits sont dilKrents de ceux 6nu- 
m^r^s ci-dessus ; en particulier Tabsence de triage et le mode 
de tassemcnt. Mais cette hypoth^se, 6mise par Griiner en 
1847, n'a m6me pas besoin d'etre examinee et doit 6tre 
6cart6e de prime d'abord, car Touverture du bassin de la 
Loire remonte bien au delade I'edification du Mont Cr^pon 
et de la formation des br^ches. Griiner, qui le premier a 
reconnu Texistence du lambeau houiller de ^Valfleurj', a 
cru qu'il ($tait simplement adoss^ k la base Nord du Mont 
Cr^pon et qu'il devait par consequent 6tre plus recent que 
la br^che. Gela Ta conduit h une erreur capitale, a savoir 
que la br^che reposait directement sur le substratum cris- 
tallophyllien dans toute Tetendue du bassin. II a 616 
ainsi amen6 h confondre la br6che sup6rieure du Mont 
Crdpon avec celle de Kive-de-Gier, au point de vue de 
leur^ge et de leur position stratigraphique. Cette hypo- 
tbese malencontreuse, qui, a notre avis, peut entrainer de 
graves m^comptes dans la recherche souterraine de la 
houille du bassin, c'est-a-dire de I'^tage de Rive-de-Gier 
sous le m^ridien de Saint-Chamond, M. Grand'Eury en a 
reconnu le premier le mal fond6 en d^montrant que le 
lambeau de Valfleury, dont la flore est identique a celle de 
Rive-de-Gier, passe sous la br(>che et se prolonge souter- 
rainement au loin. 

A notre tour, mon compagnon de route, M. Giraud, et 



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ANCIENS GLACIERS DE LA PERIODS llOUlLLfeRE. 389 

moi, nous avons reconnu ;i Valfleury des alternances de 
breche, de poudingiie et de gr^s plusieurs fois r^p^l^es. II 
s'est dcould une longue p^riode de repos relatif depuis 
rouvertiire du bassin houiller jusqu'k Tapport des blocs 
erratiques qui out 6diM le Mont Cr^pon. 

Reste rhypotbfese de rintervention de I'eau, accept^e 
par quelques g^ologues, mais si formellement rejet^e par 
GrQner. II ne me parait pas n6cessaire, apres I'expos^ ci- 
dessus, dela r^futer. 

Mais il y a encore dans cettc formation des faits singu- 
liors qui, bien loin de contredire la th^orie glaciaire, vien- 
nent s'harmoniser heureusement avec elle. Ce sont d'abord 
les alternances memos de Valfleury et celles de la partie 
occidentale du bassin, dans le district de la Fouillouse, qui 
confirment p^remptoirement Tapport des brtiches par des 
glaciers, car elles ne peuvent s'expliquer que par des oscil- 
lations r^pet^es des fleuves de glace qui descendaient des 
Alpes de Riverie. Rien n'est frappant comme le contraste 
ofTert par ces lits de breche intacte, qui excluent toute 
intervention de i'eau, et les lits do poudingue en contact 
avec eux, qui, au contraire, lui doivent leur formation. 
Mais tons ces lits de poudingue ont 616 aiFouiil^s, et les 
galets qui les composent ont 6ie bouleverses, remanies, 
ddrangds de leur position normale et disposes dans tons 
les sens, exactement comme les blocs fragmentaires des 
br6cbes. Puis T^loignement ou la disparition du glacier a 
amen6 une p^riode d'ecoulement paisible de I'eau, qui a 
form6 des lits de gi*avier et de gr^s a la surface desquels 
une v^g^tation luxuriante s*est installee ; ainsi nous y 
avons vu Terapreinte dnorme d'un tronc de sigillaire d'au 
moins 1"',50 de diam^tre. Je dirais m6me que le glacier a 
sign6 son oeuvre en d(*posant parfois un bloc absolument 
fragmentaire et intact au milieu du poudingue afTouille et 
remani6. A la montagne pliocene de Perrier, dans le bas- 
sin d'lssoire, on voit aussi trois ou quatre intercalations 



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390 SCIENCES ET ARTS. 

de lits fluviatiles dans la masse ^norme des br^ches de 
cette montagne, comme a la Fouillouse et k Valfleury, et 
personne aujourd'hui ne met en doute Torigine glaciaire 
de ces br^ches, pas plus que les oscillations du glacier 
descendant du Mont-Dore, comme t^moignage et comme 
cause productrice des lits de poudingue et de gr6s inter- 
cal(§s, lits ou, au lieu de plantes houill^res, gisent aujour- 
d'hui les ossements d'Elephas meridionalis et de chamois 
[Gazella Julieni) recueillis par M. Munier-Chalmas. 

A la Fouillouse, unfait, signal^ par M. Grand'Eury, ^ient 
encore h Tappui pour d^montrer, sans conteste, Tinter- 
vention des glaciers : ce sont des for^ts fossiles, form6es 
de tiges de catamites en place, dont les racinessont fixees 
dans le gr^s tandis que les tiges bris^esp^netrent dans la 
br^che. Ge ph^nomfene est seulement observable dans les 
regions occupies par les glaciers. 

Risum^, — Ainsi nous n'h^sitons pas k proclamer bien 
hant Torigine glaciaire des br^ches du Mont Crdpon et, 
d'une mani^re g6n6rale, du bassin houiller de Saint- 
Etienne, car elles sont absolument identiques sur tons les 
points, et nous ajouterons que Tonne saurait trouver, dans 
les Alpes ni dans les Pyr^n6es, de preuves plus convain- 
cantes de Tancienne extension des glaciers aux ^poques 
pliocene etquaternaire. II n'y a rien de plus frais, de plus 
net, et si, par un effort de la volont6, on oubliait un in- 
stant qu'on est dans le terrain houiller, il ne se trouverait 
pas un glaci^riste au monde qui refus^t de signer les con- 
clusions que nous tirons de notre 6tude. 

Quant k leur age relatif, nous pouvons dire, d'apr^s les 
travaux de paleontologie v^getale de M. Grand'Eury, que 
ces glaciers, dont nous rechercherons plus loin Torigine, 
sont jusqu'k present exclusifs h la pi^riode houill^re sup6- 
rieure ; ils ont d^but^ vers la fin de I'^poque oil dans la 
flore dominaient les sigillaires, pour s'6vanouir, apr^s 
maintes oscillations et T^diflcation de la moraine du Mont 



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ANCIENS GLACIERS DK LA P^RIODE HOUILLERE. 391 

Cr^pon, vers celle ou aux sigillaires succ^dent et pr^do- 
miaent les cordai't6es. 

Nous aUons retrouver des traces non moins 6videntes 
et manifestes de leur presence et de leur action dans les 
autres bassins du Plateau Centi'al, et d^montrer leur 
contemporaneity avec ceux du grand bassin de Saint- 
Etienne. 

Examinons h ce point de vue les bassins deCommentry, 
Autun, Blanzy, Meaulne, Brassac et Langeac. 

Ill 

Bassin de Commentry. — Le bassin de Gommentry a 
acquis une grande c^lebrit^ par les magnifiques travaux 
de M. Fayol, ing^nieur en chef du bassin. Gr^ce ^ lui, la 
science s'est enrichie de richesses pal^ontologiques sans 
precedents ; ses savants coUaborateurs, MM. Zeiller et 
Renault, Charles Brongniart et Sauvage, nous ont fait 
connaltre sa luxuriante vegetation, son etrange faune 
d'insectes et de poissons. M. Fayol s'etait reserve I'his- 
toire et le mode de formation du bassin, qu'il a considere 
conune un delta fluvio-lacustre, comparable au delta 
que le Rh6ne, descendant du Valais, 6difie graduellement 
au fond du lac de Geneve. Mais pour lui, ce bassin, par 
un privilege exceptionnel, disons meme incomprehen- 
sible, aurait echappe aux dislocations gigantesques qui 
ont bouleverse tous les autres bassins du Plateau Central 
et se presenterait encore a nous dans son integrite pri- 
mitive. 

Beaucoup de geologues et moi-mfime avions accepte 
jadis cette theorie; mais les faits nouveaux que j'ai decou- 
verts dans ce bassin et dans ceux qui font Tobjet de cette 
etude ont modifie radicalement mon opinion sur son 
mode de formation. 

Voici I'esquisse architecturale de ce basshi, tel que nous 



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392 SCTKNCES ET ARTS. 

le comprenons auioll^d'hui^ Si le bassin houiller de la 
Loire est disposed en pli synclinal dejet«5 vers le Nord et 
rompu ii la charnit're. le l)assin de Commenlry, an con- 
Iraire, nous apparaft actuellement comme un incontes- 
table pli anticlinal d^jet^ vers le Nord-Ouest et dont le 
sommet de la voiite a 6i^ profondoment aras(5 par denu- 
dation. Ge pli anticlinal, resultat de forraidables poussees 
venues du Sud-Est, n'est, en r^alitci, qu'un lambeau d'une 
formation plus etendue, limits nettement enlre les quatre 
bords rectilignes et failles du bassin. T/aile Noid-Ouest 
du pli au Marais, an Bourg, au Colombier, qui vient s'ap- 
pliquer contre le bord faille du bassin, est, d'apres Bou- 
langer et M. De Launay, presque verticale ; I'aile Sud, au 
contraire, beaucoup moins inclin^e, bute obliquement 
contre le bord meridional du bassin. Le rabotage et la 
disparition de la cbarniere au sommet du pli ont fait appa- 
raitre en affleurements les deux trancbes de la couche de 
houille intercalee dans les depots varies de ce lambeau 
bouiller; ainsi I'affleurement de bouille transform^o en 
antbracite, que Ton pent suivre du Marais au Colombier, 
doit elre rattache par la penst^e a Taffleurement de la 
Grande-Coucbe elle-meme et de ses subdivisions. L'^tude 
de la flore,idontique de part et d*autre dans son ensemble, 
est 1^ pour le ddmontrer, si la paleontologie n'est pas un 
vain mot. Quant aux formations st^riles qui s^parent ces 
deux grands affleurements d'une m6me couche rompue, 
elles sont, par suite de cette conception, stratigraphique- 
ment inf^rieures aux susdits affleurements. Ainsi lesbrecbes 
qui supportent le mur de la Grande-Gouche, pr6s des vil- 



1. Dans unc note a rAcademic (l«s Sciences (21 aoi\t 1893) sur la 
geog6nio et la stratigraphie ties bassins houillers de la France ccn- 
trale, nous avons assiniile par erroiir les couches du Marais et du Co- 
lombier k celles de Uive-de-Gier, de Valfleury et de la Fouillouse ; 
nous ignorions alors lidentite de leur flore avec celle dc la Grandc- 
Couche. 



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ANCIENS GLACIERS DK LA PfeRIODE HOUILLERE. 393 

Inges des Chavais et de la Torche, doivent se retrouver le 
long de la bande soptentrionale du bassin, au-dessus des 
couches de Colombier, du Bourg et du Marais ; c*est en 
efTet ce que Ton observe. II est probable que la structure 
est encore plus compUqu^e et que la charni^re du pli anti- 
clinal de Commentry doit etre rompue, comme Test celle 
du pli synclinal de Saint-fitienne, de mani^re h transfor- 
mer le pli dt^et^ en pli-faille ; mais une telle ^tude deman- 
derait un developpement considerable, et ne touche qu'in- 
directement du reste a notre sujet. 

Les br^ches signalees depuis longtemps dans ce bassin 
et, d'apr^s M. Fayol, prises autrefois pour du granite oude 
la pegmatite, sont faciles h etudier sur le talus de la route 
des Chavais. Malgre qu'elles ne soient visibles que sur une 
soixantaine de metres de longueur et sur trois ou quatre 
rafetres de hauteur, leur aspect morainique est si frappant 
qu'on ne saurait hdsiter un instant sur Tagent de leur trans- 
port. Granite, pegmatite, gneiss, micascbistes et quartz, 
sont h Tetat de fragments volumineux, aux ar^^tes \dves, 
aux angles non emouss(5s, aux surfaces raboteuses, dispos^'s 
dans tons les sens, sans aucune trace de triage, et rap- 
pellent h s'y m6prendre les breches du bassin de la Loire. 
G'est incontestablement un depot morainique. Relative- 
ment ^ I'origine fluvio-lacustre du bassin, que nous avions 
accept^e autrefois de confiance, I'examen du terrain qui 
supporte cette breche suffit pour faire rejeter d^fmitive- 
ment Thypoth^se d'un lac dans lequel un glacier, arrivant 
jusqu'au bord, aurait laiss6 tomber ses blocs. Cette breche 
repose sur les schistes charbonneux de la Torche, et ces 
scliistes, m61^s de matieres combustibles, sont le rt^sultat 
d'une formation tourbeuse, n^cessairement d^velopp^e a 
la surface du sol et non au fond d'un gouffre de plusieurs 
centaines de metres de profondeur. Dans le cas conlraire, 
le d^p6t erratique serait stratifie ; il ofFrirait les caract6res 
si bien ddcrits par Venetz p^re, Jean de Charpentier, 



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394 SCIENCES ET ARTS. 

fidouard CoUomb et d'autres c^l^bres glacic^ristes. 

a Enfln la troisi^nie forme sous laquelle le terrain erra- 
tique se pr^sente est eelle oil les materiaux sonl disposes 
par strates ou couches; ces couches sont ordinairement 
courtes et ^paisses, et conservent rarement une ^pais- 
seur legale sur une 6tendue tant soit peu considerable ; 
elles se tenninent promptement en coin. Le grand nom- 
bre de fragments anguleux et bien conserves que Ion 
trouve dans ces sortes de d^pdts est ce qui les distingue 
essentiellement des dep6ts diluviens et alluviens, lesquels 
n'en renferment que peu ou point ^ » 

Ge lambeau morainique de Chavais et de la Torche 
n'est point un d^pot de cette nature, c'est-^-dire un dilu- 
vium lacustre avec blocs anguleux 6parpill(5s dans la 
masse, mais un d(3p6t morainique form6 k la surface d'un 
sol Emerge quoique de nature tourbeuse. 

Nos investigations ont port6 aussi sur deux autres 
points, Longeroux et Montassi^g^. A Longeroux, malgr^ 
la difficulte d'observation produite par le recouvrement 
superficiel dusolpardulimon quaternaire, on pent secon- 
vaincre que tout y est fragmentaire et rappelle la structure 
de la coUine de br^che qui se dresse en face du puits 
Hottinguer k Epinac. D'autre part, dans la grande carriere 
depnis longtemps abandonn^e de Montassi^ge, le sol 
nous apparait de toute part, sur les escarpements, non 
point comme un d^pOt flu\do-lacustre, mais bien comme 
un terrain glaciaire violemment remani^ par des eaux 
torrentielles. Au milieu d alluvions de cette origine incon- 
testable, se voient nombre de blocs ^normes aux aretes a 
peine ^mouss^es, qu'on est bien (3tonn6 d'y trouver, et qk 
et 1^ des lopins de br^che vive, entrain^s et envelopp6s 
par le diluvium. Le seul terrain que m*ait rappel^ Taspect 

\. J. DfiCnARPENTiER, Essais sur les glacierSy 1841, p. 135. Voir aussi 
Venetz p^re, M^moire sur Vextension des anciens glaciers, p. 5. ou- 
vrage posthume rcidig^ en ISrn ct 18.*j8, imprime en 1861. 



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ANCIENS GLACIERS DE LA P^RIODE HOUILLKRE. 395 

de ces flancs de carri6re, qu'iine v^g^tation sauvage enva- 
hit d6jky est celiii des escarpements du bois de la B^tie, 
pr6s de Geneve, oil, au milieu des alluvions anciennes, 
apparaissent des lentillesde terrain glaciaire. 

Un autre r^sultat de nos etudes est que ces breches, 
intactes ou remani6es, sont du mfime age que celles du 
Mont Cr^pon. La flore aux caract^res relativement archai- 
ques du banc des Roseaux, qui off re en grand nombre les 
plantes des couches inf^rieures de Saint-Etienno et de la 
gratte de Saint-Chamond, sans melange des esp^ces fran- 
chement permiennes que Ton observe dans le toit, est 1^ 
pour t^moigner que les breches de Commentry et celles 
du Mont Cr^pon viennent se ranger sur le m6me niveau. 
Ainsi les glaciers descendant des chalnons alpestres de la 
region de TAllier ou des Alpes de Riverie construisaient 
simultan^nient leurs moraines et d^veloppaient leurs allu- 
vions pr^glaciaires et postglaciaires dans les deux bassins. 

Bassin d'Aiiiun. — Sur les couches d'Rpinac, qui forment 
un faisceau d'une centaine de metres et dont les plantes 
rappellent la flore de Rive-de-Gier, repose un autre fais- 
ceau d'une puissance d'au moins 600 metres et qui ren- 
ferme deux petites couches de houille exploit^es au Grand- 
Moloy. Ge puissant niveau sterile affleure sous la forme 
d'une colline allong^e qui se dresse en face du puits Hot- 
tinguer,. entre Ladrey et Ressille. C'est un veritable bour- 
relet morainique, d'un aspect si frappant qu'un glaci^riste 
croirait encore avoir sous les yeux une moraine quater- 
naire, s'il n'^tait pr^venu qu'il est en face d'un lambeau 
houiller. Get affleurement a 6te pris pendant longtemps 
pour un cap de gneiss, et ce n'est que depuispeud'ann6es 
que MM. Ghosson, Delafond et Mallard ont reconnu sa 
nature br^choTde et s^dimentaire. Tout y est a I'etat de 
breche: granite, granuUte, pegmatite, gneiss, micaschiste 
et quartz sont fragmentaires, anguleux, parfois 6normes ; 
Fournet raconte que, dans le percement du puits du Cuvier, 



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396 SCIENCES ET ARTS. 

on a rencontre^ un bloc de plusieurs metres dans lequel le 
puits a 6te ereust^ V Conclusion : m^me nature, m^me on- 
line ct mfime ;\}r<*. 

Bassin de Blnnzy. — Dans la m^me region, le bassin de 
Blanzy nous olfre des faits identiques. Une br^che situee 
vers la base supporte les couches exploit6es, qui appar- 
tiennent, d'aprcs M. Grand'Eiiry, k Thorizon des cordai- 
t6es. Un accident survenu dans nos courses nous a rap- 
pelcs, M. Giraud et moi, fi Clermont, et nous n'avons pu 
^tudier ces breches. Toutefois nous rappellerons quelques 
lignes de Fouriu»t visant un fait qui doit prendre place 
dans notre cadre : « Un pareil caillou ph^nom^nal (sem- 
blable a celui d*Kpinac) s'est montr^ ii Blanzy pendant 
que Ton proc<^dait i\ I'approfondissement du puits Ravez. 
II iit naitre une discussion en ce sens qu'il s'agissait de 
faire arrester le foncement, sous le pr^texte que Ton tra- 
vaillait inutilement h perforer dans le granite en place. 
Les mineurs experiment's s'attachcrent au contraire ii 
parachever leur besogne, et ce fut avec autant de raison 
que de bonheur, car on rencontra un pen plus bas une 
couche de qualitt^ sup^^rieure a colle des lits appartenant ^ 
retage nioyen. Ce resultat am^ne d'ailleurs ^ faire croire 
que le pointement granitique trouv6 au puits de I'Ouche 
pourrait n'^tre qu'un bloc erratique du m«^me calibre, 
d'autant phis que de part ct d'autre les roches houilleres 
descendcnt rapidement i\ de grandes profondeurs*. » 

Monies conclusions. 

Bassin de Meaulne, — Ce bassin n'est pas exploits, mais 
h la base du terrain houiller nous avons examine la br^che 
signalize depuis 1844 par Ting^nieur Boulanger. On peut 
Tdtudier facilement en remontant le ravin du Cluzeau de 
la Grave, pr^s de la petite ville de Vallon-en-SuUy. Cetle 

1. FouRNET, Btu'ie sur Vexiension des teri'ains houiilers en France j 
p. 82. 

2. FouRNET, loc, cit,, \). 83. 



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ANCIKNS GLACIERS DE LA PERIODE IIOUILLERE. 397 

brdche est superbe; nous y avoiis admird un bloc angu- 
leux de pegmatite apport^ de tr^s loin et qui niesure au 
moins 6 metres cubes. 

Bassin de Brassac, — Le m^me horizon sterile, con- 
fondu jadis avec un porphyre, s^pare les couches de la 
Combelle de celles de Brassac propremeni dites. C'est 
encore un d^pot certainement morainique, dont laffleure- 
ment forme un bourrelet saillant courant du moulin 
d'Aniblard a la c6te du Pin. Sa position slratigraphique, 
d^terminee par la flore des couches sus ot sous-jacenles, 
est la mSme que celle des depots de breche ci-dessus 
vis6s, et sa nature veritable se r^vele c^ et \k par des blocs 
de roches cristallines ou crislallophylliennes, parfois 
^normes, presque toujours anguleux, surtout visibles au 
moulin d'Amblard. 

Bassin de Langeac, — Enfm nous terminerons cette 
revue un peulongue par I'examen du bassin de Langeac. Ce 
bassin forme un pli concave dont le fond est tapiss^, au 
Sud de Langeac, par la breche qui affleure sur son pour- 
tour. Cette br6che a 6i6 6tudiee avec soin par M . Amyot et 
ses affleurements dessinis sur la carte gt^ologique du bas- 
sin par cet ingenieur distingud. 

Nous avons 6tudi(5, M. Giraud et moi, cette breche sp6- 
cialement vers Barlet, en haut du ravin qui descend de ce 
village vers la mine de Marsange ; elle est encore la nette- 
ment glaciaire. 

Ce bassin nous pr^sente un fait particulier sur lequel 
nous voulons appeler I'attention. Derri^re la gare de Lan- 
geac et h quelques centaines de m«^tres, un ^norme bloc 
de gneiss, de 1 kilometre de long sur 600 metres delargeur 
maximum, recouvre le terrain houiller prt's de son contact 
avec les collines gneissiques encaissantes. Deux puils, 
aujourd'hui abandonn^s, ont 6t6 creus^s dansce blocaussi 
phenom(5nal que ceux de Blanzy et d'Epinac; apr^s aA'oir 
traverse le gneiss, ils sont entr^s dans le terrain houiller, 



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398 SCIENCES ET ARTS. 

Tun h 36 metres, I'autre a 80 metres de profondeur. Orles 
couches dites de Chal^de, ainsi explor^es, ne pr^sentent ni 
renversement ni d(^rangement special. Quel peut bien ^tre 
Tagent qui a transports jadis cet extraordinaire bloc sur 
Templa cement qu'il occupe aujourd'hui ? Deux opinions ont 
6td dmises. D'aprds MM. les ing^nieurs Tournaire et Amyot, 
il serait un lambeau tombS de la colline escarpSe situSe sur 
la rive gauche du ruisse.iu de la Ghal^de ; ce lambeau se 
serait d(5tach^ h une 6poque assez rdcente, le long d'un plan 
inchnS, et aurait gliss(5 sur ce plan pour venir se placer sur 
le terrain houiller. Notre Eminent stratigraphe, M. Marcel 
Bertrand, croit plut6t qu'on est 1^ en presence d'une action 
puissante de refoulement, et que ce bloc de gneiss est un 
lambeau de recouvrement, un bloc exotique, comme ceux 
d'Ecosse, de Suisse ou du Beausset. 

Nous demanderons la permission d'^mettre une troisieme 
opinion. Quand on examine autour du bloc Taffleurement 
extreme du terrain houiller qui apparait entre ses bords 
et les flancs de la colline voisine, on constate que la br^che 
qui, c^ Barlet et dans tout le Sud du bassin, repose directe- 
ment sur le substratum cristallin du bassin houiller, est, 
en ce point, en contact visible avec la face infSrieure du 
bloc et est s^parSe du substratum par les couches dites de 
Chai^de, lesquelles reposent k meme sur le terrain primitif. 
D'autre part, les deuxpuits cit6s plus haut ont, avaut d'at- 
teindre le terrain houiller sous-jaeent, dgalement rencontre 
la br^che a leur sortie du bloc de gneiss. II est done pro- 
bable que ce bloc n'est qu'un fragment erratique gigan- 
tesque de T^ge m6me de la br^che. Ce serait Ik, si le fait 
est v6ri fie par les observateurs futurs, un bloc qui pour- 
rait rivaliser avec les plus f ormidables de ceux (ju'ont trans- 
port's les glaciers de la p'ninsule scandinave et des Alpes 
a rSpoque de leur grande extension pliocene et quater- 
naire. 

Autres Oassins. — Bien d'autres bassins renf ennent des 



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ANCIENS GLACIERS DE LA PfeRIODE HOUILLERE. 399 

breches idenliques k celles que nous venons d'^tudier, par 
exemple le bassin de Lavaudieu (Haute-Loire), oil elles ont 
6ie signal^es par M. Dorlhac : « Sur les st^aschistes repo- 
sent des gr^s fins qui passent k des poudingues rouge^tres 
et meme k des conglom6rats ; ces derniers sont quelque- 
fois a r^tat de br^ches, car leurs ^l^ments ne paraissent 
pas avoir 6t^ roulds. Ces roches sont compos^es de debris 
roul^s ou anguleux de granite a grain fin rose ou gris, 
de quartz, de gneiss quartzeux pen micac^, de micaschiste 
et de st^aschiste verd^tre, etc. i. » 

Les auteuis de la carte g^ologique de France signalent 
aussi une br^che dans le bassin houiller de S^gure (Pyr($- 
n6es-0rientales), form^e de fragments presque tons schis- 
teux et anguleux^. 

Des breches sont dgalement signages a deux niveaux, 
par M. Grand'Eury , dans le bassin du Gard : une br^che inf6- 
rieure, correspondant k Tun des niveaux inf^rieurs de Val- 
fleury ou k la br^che de Rive-de-Gier, par laquelle debute 
la formation houDl^re, et une br^che sup^rieure corres- 
pondant a celle du Mont Crepon, s^parant ainsi I'^tage de 
Bess^ges de celui de )a Grand'Combe, c'est-^-dire, au point 
de vue paleontologique, r6tage des sigillaires de celui des 
cordait^es. 

Ces br5ches doivent probablement exister dans tons les 
bassins du Plateau Central, et t^moigner ainsi de Texistence 
d'anciens glaciers a I'^poque houill6re sup6rieure dans 
cette region ;maisle temps nous a manqu6jusqu'ici pour les 
d^couvrir et les 6tudier, et nous nous contentons d'indiquer 
dans cet article la probability de leur existence. 

1. Bassin de Brassac,^. 221. 

2. E. DB Beaumont et Dufrenoy, Ejcplicalion de la carte gt^ologique 
de France t t. I^^p. 503. 



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400 SCIENCKS ET ARTS. 



IV 



II nous reste, pour lerminer ce sujet, a rechercher Tori- 
gine de nos glaciers houillers et a (Hablir les consequences 
gt'ologiques de leur aclivite. 

La cause de leur apparition reside incontestablement dans 
la creation de puissants massifs alpesties au d^but de la 
p(5riode houillere sup(3ru ure. Disst^min^s qk et \k de laBre- 
tagne k la Bohfeme, dans le Plateau Central, dans les 
Vosges et la For^t-Noire, dans I'Ardenne et le Harz, ces 
massifs fomiaient, par leur r(5union, la vaste chaine que 
M. Suess a designee sous le nom de chaine armoricaine el 
variscique, nom auquel M. Marcel Bertrand a substitu6 
celui de chaine hercynienne . Comparables dans leur pro- 
digieuse altitude aux Alpes et k THimalaya, leui s sommels 
s'61evaient enBelgique, d'apr^sles (Evaluations deMM. Cor- 
net et Briart, jusqu'a 5,000 et 6,000 metres. Quels puissants 
condenseurs pour les vapeurs qui, dans le climat chaud de 
r^poque houillere, s'(5levaient de I'ocdan dont les flots, au 
sein desquels vivaient les fusulines, se deroulaient non 
loin de cette region nouvellement creee, dans les Asturies, 
la Sicile, la Carinthie, TOural! Ce sont les m^mes ph^no- 
menes que laTerre a vus se reproduire k la fin del'^poque 
tertiaire, lorsque les Alpes ontsurgi et ont chass6 de TEu- 
rope centrale la mer des Faluns. Dans les deux cas, tout k 
fait comparables, ces niouvements orogt^niques foniii- 
dables ont ^t^ accompagn^s d'un prodigieux developpc- 
ment de Tactivit^ interne dii globe, qui a sem6 TEurope 
de volcans porphyriqucs et m^laphyriques k l'6poque 
permo-carboiiif^re, et de volcans d'and^site, de trachyte, 
de phonolithe, de ])asalte, vers la fin de I'^poque tertiaire. 
Toutefois cctle chaine horcynienne ne s'est pas produite 
brusquemeiit,comme par un coup de th^^tre, mais par une 
s6rie de refoulements localises et successifs, qui se sont 



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ANCIENS GLACIERS DE LA I'EKIODE HOUILLEKE. [01 

echeloniies de la fin de laperiode houillere moyenne jus- 
qu'alafin des temps permiens. 

II n'y a done rien d'^tonnant a ce que des glaciers houil- 
lers et permiens aient pn se produire alors, puisque cette 
6poque ancienne a vu se r^aliser les conditions qui ont per- 
mis, a la fin de I'epoque tertiaire, I'^tablissement des gla- 
ciers pliocenes et quaternaires. Nous avons la I'explica- 
tion des glaciers permiens de Ramsay en Angleterre et des 
br^ches morainiques houillures dans la France centrale. 

La d^eouverte de Torigine des br^ches nous d^montre 
en outre que nos bassins houillers, — expression fort 
impropre du reste, — loin d'etre des d^pdts flu\do-la- 
custres ou de simples depots tourbeux, sont des fragments 
disloqu^s et plisses d'alluvions glaciaires ou torrentielles, 
analogues aux allu\dons anciennes,^ bancs de lignite, du 
pourtour des Alpes. 

Et si maintenant nous revenons pourun instant aux cita- 
tions que nous avons reproduites, au ddbut, de I'ouvrage 
deM. Falsan, nous demanderons en quoi les glaciers de 
cette ^poque, ainsi rtjv616s par leurs d^'pols de br^ches, 
^insi justifies par Tapparition de la chaine hercynienne 
el la d^couverte recente de la mer houillere, peuvent 
utre incompatibles avec les r^sultats obtenus en pal^on- 
tologie et nous apparailre comme la negation de tout 
ce que la nature a enseign6 aux gc^ologues sur les lois 
du d^veloppement de la vie? Notre r^ponse sera facile et 
cat^gorique. Nous dirons que I'apparition de ces glaciers 
^tait une n^cessite ineluctable et que, loin d'etre une ano- 
malie inexplicable, ils soul la preuve la plus ^clatante de 
la permanence des lois de la nature, la confirmation la 
plus pr^cieuse des harmonies du monde physique dans la 
s6rie des ages.EnefTet, en quoi le climat chaud de lape- 
riode houillere pouvait-il s'opposer k la production de gla- 
ciers alpestres? Est-ce que, dans les Alpes de la Nouvelle- 
Z^ilande, de puissants fleuves de glace ne descendent pas 

ANMCAIRE DU 1894. 26 



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402 SCIENCES ET ARTS. 

jusqu'au sein des for^ts de palmiers et de foug^res arbo- 
rescentes? Est-ce, que dans la partie de FHimalaya qui se 
trouve sous la latitude du 30* parall^le Nord, les neiges 
6ternelles descendues jusqu'k Taltitude de 3,900 metres 
n'envoient pas d'immenses glaciers qui descendent aussi 
jusqu'k la limite des palmiers ?Esl-ce, que dans TAfrique 
Auslrale, le Kenia et le Kilimandjaro, aux sommets de 
5,500 et 6,000 metres, entre r6quateur et le 4« degr^ de 
latitude australe, ne sont pas recouverts par des neiges 
perp^tuelles? 

Ce n'est done pas par une fin de non-recevoir bas6e sur 
des hypotheses climatologiques ou astronomiques , au 
moins pr^matur^es, qu'il faut rejeter Torigine glaciaire des 
bribes houill6res de la France centrale ou des conglom6- 
rats permiens d'Angleterre, non plus que de ceux des re- 
gions 6quatoriales ou australes, mais bien apr^s une 6tude 
approfondie faite sur place et Tapport de preuves p6- 
remptoires. Pour cela, il faut aborder ces terrains avec la 
m^me ind^pendance d'esprit, la m^me passion de la v6rit^ 
scientiflque qui a preside k nos propres Etudes, passion de 
la v6rit6 que nous avons h^rit^e de nosmallres en matiere 
glaciaire, Edouard Collomb et Charles Martins, passion de 
la v6rite qui animait Playfair, Venetz et de Charpentier, 
Agassiz et Edouard Desor, et gr^ce k laquelle la science 
s'est enrichie d'une de ses plus merveilleux chapitres. 
Nous souhaitons ardemmentce contr61e, et nous en atten- 
dons avec confiance les r^sultats. 

A. JULIEN, 

Professeur de g^ologie et min^ralogie 

a la Faculte des sciences de Clermont-Ferrand, 

Membre du Club Alpin Francais 

(Section d'Auvergne). 



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II 

SUR L'ETENDUE 

DES GLACIERS DES PYRENEES 

(Par M. F. Schrader) 



On (lvalue guneralement a 40 ou 45 kilometres carres la 
surface des glaciers de la chaine pyren6enne. Gette Eva- 
luation date d'une 6poque ou je commengais a peine mes 
levEs des Pyr^n^es centrales, seule partie de la chaine ou 
se rencontrent des glaciers. Aujourd'hui, toutes celles des 
feuilles de ma carte au 100,000* qui comprennent les grands 
sommets pyr^n^ens ayant 616 publi^es, il n'est peut-6tre 
pas sans int^r^t de reprendre et de verifier les donn^es 
assez vagoes sur lesquelles reposait ce chiffre. Un tel 
travail m'apparalt m^me comme une sorte d'obligation 
personnelle, car cette Evaluation de 40 a 45 kilometres 
carrEs figure pour la premiere fois dans le volume de la 
France de la Geographic d'Eii^Ee Reclus, et c'est sur les 
indications qu'il m'avait fait TamitiE de me demander que 
moB parent et ami avait adopts ce chiffre approximatif. Je 
suis done responsable de ces 40 k 45 kilometres ; et nos 
collogues me permettront bien, aujourd'hui que la mesure 
des glaciers est k I'ordre du jour, de reprendre sur des 
bases plus sErieuses une Evaluation faite il y a plus de vingt 
ans sur des donnEes incomplEtes. Je me hate d'ajoutqr 
que les rEsultats auxquels ma conduit cette uouvelle Etude 



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i04 SCIENCES ET ARTS. 

ne dirferenl pas sensiblement de ceux que j avals indiques 
ii Torigine ; soil par hasard, soit par une sorte d'instinct, 
j 'avals compensd a peu de chose pres les erreurs commises 
dans un sens par des erreurs en sens inverse. Mais les 616- 
nients d 'estimation n'avaient a cettc 6poque que peu de 
valeur, tandis qu'aujourd'hui nous pouvons 6tablir nos 
chiffres sur des donn6es relativement precises. 

Entendons-nous cependant tout d'abord sur ce que peut 
signifier dans I'espece ce mot de precision. 

Aucune mesure absolument precise n'est possible en 
une mati^re ou la fluctuation est continuelle. Je n'ai pu 
niesurer les glaciers avec quelque exactitude que pour 
r^poque ou je les ai examines. Gette 6poque n'est pas exac- 
tement la mfime pour tons, puisque mes travaux se sont 
echelonn^s dans le centre des Pyr^n6es sur une periode 
de dix ans au moins. Au moment m6me de I'observation 
topographique, il arrivait souvent, — neuf fois sur dLx, — 
comme il arrivera presque toujours, que le glacier n'etail 
pas compl^tement d^barrass6 de sa couverture ou de ses 
prolongements de neige, de sorte qu'il n'etaitpas possible 
de determiner ses limites avec une absolue exactitude. A 
celte difficult^ ajoutons-en une deuxieme. Quel est au 
juste, dans une rt^gion k glaciers de second ordre, comme 
les Pyr^n6es, T^tat a partir duquel le n6v6 m^rite r^elle- 
ment le nom de glacier ? G'est \k une affaire d 'appreciation 
personnelle, et Je ra'avoue incapable de tracer une ligne 
de demarcation qui ne pr^te pas a la critique. II ma toute- 
fois semble que je pouvais donner le nom de glacier a tout 
anias d'eau congel^e sufUsamment transform^ en glace 
pour ne jamais disparaitre d'un flanc ou dune depression 
de montagne, m6me apr^s une s^rie d'ann^es pauvres en 
neige, et pour presenter en ete, a travers les vides de la 
surface du n6v6, la couleur grise ou bleuAtre caracteris- 
tique de la glace. J'ajoute que, m^me parmi les amas de 
glace r^pondant k cette definition, j'ai tenu compte unique- 



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SUR L*ftTENDUE DES GLACIERS DKS PYRltNEES. 405 

ment de ceux qui pr^sentaient une ^tendue permanente 
d'un certain nombre d'hectares, et dont les limites ^taient 
nettement circonscrites; j'ai done laiss/^ volontairement 
de cot^ les innombrables taches qui niarbrent de blanc 
toute la haute region des Pyr6n6es, par exemple les 
grandes montagnes du Sud de FAran. II est cependant 
incontestable que les plus iniporlantes de ces taches ren- 
ferment des noyaux de glace compacte. Mais devais-je 
pour cela les consid6rer comme de v(iritables glaciers ? 11 
m'a paru que non; et j*ai pens6 que si jYlais oblige de 
choisir entre I'exces et la moderation, des deux inconv^- 
nienls ce dernier 6tait le moindre. 

Les observations qui suivent out 6t(5 faites durant une 
p^riode de recul des glaciers : p^riode probablement plus 
marquee que celles qui Favaient immt^diatement prec^dee 
ou qui la suivront. Tons ceux qui, au cours des vingt der- 
nieres anuses, out ^'isit(^ h plusieurs reprises le cirque de 
Ciavarnie, ont vu les nappes blanches qui en rev^taient les 
gradins se fragmenter etse r^^tr^cir d'ann^e en annee, et 
certains n6v6s jadis fori dtendus disparaitre ou ne plus 
persister que comme des taches isol^es sur les pentes 
d'^boulis. 11 est peu probable que F<5tendue des glaciers 
qui ont rdsist^ k cette p^rioded'epuisementdiminue encore 
sensiblement ; au contraire, il suffirait dune recrudes- 
cence dans la chute des neiges d'hiver ou de printemps 
pourqu'ilsaugmententrapidement d'6paisseur et d'6tendue. 
Geci m'am^ne a dire quelques mots d'une question qui, 
jusqu*^ present, est demeur6e dans le vague, et a laquelle 
je voudrais essayer d'apporter un peu de prt^cision. Quelle 
est en r^alit^ Famplitude des variations de longueur ou de 
hirgour des glaciers pyr^n^ens? Dans quelle mesure peut-on 
se servir, comme elements d'appr^ciation ou de comparai- 
son, des descriptions plus ou moins aneiennes relatives a 
Faspect neigeux des Pyrdn^es ou aux dimensions de leurs 
glaciers? Cerlaines de ces descriptions, par exemple celle 



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406 SCIENCES ET ARTS. 

des glaciers de la MaladeltaparCharpentier ou celle du gla- 
cier du Mont-Perdu par Ramond, ont paru pouvoir servir 
de point de comparaison pour ^tablir le recul du front 
glaciaire depuis la visite de ces deux savants. Parfois 
m^me une simple description Utt^raire, une impression 
g^n^rale de blancheur constat^e dans un r^cit d'ascension, 
a suffi k un voyageur visitant k son tour les mfimes sites 
un ou deux ans plus tard pour conclure k la disparition 
des glaciers dans Fintervalle des deux ascensions. De ces 
sortes de comparaisons sans aucune rigueur scientifique 
sont sorties des notions singuli^res sur la disparition de 
masses ^normes de glace qui, en r^alit^, n'ont jamais 
dA exister depuis I'^poque quaternaire. Non seulement, en 
effet, les naturalistes ou les g^ologues du dernier si^cle ou 
du d^but de celui-ci n*avaient aucun de nos moyens d'in- 
vestigation precise, mais la notion m^me de precision to- 
pographique n'^tait pas poureux ce qu'elle est pour nous. 
Prendre leurs r^cits k la lettre est le plus sAr moyen de 
commeltre de grosses erreurs. Ramond, toujours si sin- 
cere, a vu, dit-il, le glacier du Mont-Perdu descendre 
dans le lac glac6 ; il est cependant ais6 de constater 
qu'entre la langue terminale du glacier et le lac s'ouvre un 
vide immense, que le glacier devrait remonter d'une hau- 
teur verticale de plus de cent metres pour combler ce 
vide, et que, si cette augmentation se produisait, les 
montagnes encaissantes ne suffiraient plus ^ contenir 
cette masse de glace. Regardons mieux, et nous verrons 
descendre dans le lac un petit glacier lateral, la langue de 
glace qui rev^t les murailles mMdionales d'Astazou. VoiM, 
d^pouilld de sa forme litt6raire et enthousiaste, le fait r^el 
qui avait frapp6 Ramond. 

Le m^me savant n'avait-il pas vu tomber la cascade de 
S6cul^jo (/««s le lac d'Oo? De ce fait, nettement affirm^, 
on avait conclu a la chute d'immenses c6ne8 d'^boulis au 
pied de la cascade depuis I'^poque de Ramond. Mais regai- 



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SUR L'feTENDUE DES GLACIERS DES PYR6n6eS. 407 

dons de plus pr^s : les sapins ^pars sur cet dboulis sont 
visiblement ant6rieurs h, la visite de Ramond ; ici encore U 
nous faut d^pouiller le r^cit de sa forme litt^raire et con- 
clure que seul, le c6ne de dejection terminal a pu s'allon- 
ger, mais que les ^boulis qui entourent le pied de la cas- 
cade et las^parentdu lac 6taient, au temps de Ramond, kpeu 
pr6s ce qu'ils sont aujourd'hui, et que la cascade ne tombait 
qu'indirectement dansle lac a la fin du xvni* si^cle, comme 
elle y tombe encore h la fin du xix®. M^me observation 
pour les vaguesmesuresindiqu6es parCharpentierpourles 
glaciers de la Maladetta. D'apr^s ces mesures et d'apres les 
conclusions que plusieurs savants ou naturalistes en ont 
tiroes, la limite inf6rieure des glaciers aurait remont^ de 
plusieurs centaines de metres surtoute sa longueur. Ayons 
des yeux pour voir. Les ^normes moraines de granit, lat^- 
rales ou frontales, qui encaissent tons les glaciers du mas- 
sif des Monts-Maudits, ne nous disent-elles pas clairement 
que, bien ant^rieurement a noire 6poque, ces glaciers 
avaient d6}h recul6 en degk des limites qu'on leur assigne 
d'apres les observations du c616bre g^ologue? Quelque 
activity qu'on veuille attribuer k la demolition des crfttes 
granitiques et au transport des moraines, il est de toute 
Evidence que des bourrelets de debris qui pr^sentent des 
centaines de metres d'6paisseur verticale ne sont pas 
I'oeuvre d'un si^cle, ne datent m^me pas des temps histo- 
riques. G'est par milliers d'ann^es qu'il faut chifTrer le 
temps n^cessaire a la creation de telles enceintes mo- 
rainiques, et leur seule existence suffit h d^lruire toute 
affirmation contraire. 

Remarquons maintenant combien faible est la distance 
entre le bord inf^rieur du glacier actuel et la cr^te de la 
moraine qui I'encaisse. II s'arr^te presque partout, comme 
par le pass^, contre le rempart de blocs; seulement, au 
lieu de s'61ever jusqu'a Tarete de la moraine, la glace 
moins abondante demenre en contre-bas de ce rebord. 



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.iO« SCIENCES ET ARTS. 

Voila la mesure precise de la diminution du glacier, non 
point depuis un si^cle ou deux, mais depuis une ^poque 
inconnue, depuis une des derni^res recrudescences gla- 
ciaires dont le souvenir est perdu. Sans doute, dans quel- 
ques vallonnements ou la pente du sol amenait une accu- 
mulation de glaces, la langue terminate, plus largement 
approvisionn^e, s avanrait sonsiblement plus loin qu'au- 
jourd*hui, et r(^tat du sol le montre nettement; mais la 
encore il est ais^ de mesurer I'amplitude du mouvement 
depuis r^poque inconnue, et de se rendre compte de Texa- 
gt^ration des hypotheses relatives au recent recul des 
glaces. 

Est-ce ^ dire que cetlo diminution ne soit pas r^elle? 
Pas le moins du monde ; mais les mfimes enceintes mo- 
rainiques vont nous indiquer clairement dans quel sens 
elle s'est surtout produite. Si la surface du glacier a rela- 
tivement peu diminu^, son epais&eur par contre s'est con- 
sid^rablement amoindrie ; sa masse n'est plus qu'une faible 
partie de ce qu'elle etait au moment de la demi^re exten- 
sion. II repose au milieu de sa coupe de crates et de mo- 
raines, et en touche presque partout les rebords, mais 11 
ue sufQt plus k la remplir et n'en recouvre plus que le 
fond. Dans une chalne a glaciers de second ordre, comme 
les Pyrenees, la variation des glaciers est plus sensible en 
^paisseur qu'en surface; par consequent les mesures de 
longueur, d'avancement et de recul, si caracteristiques 
dans les Alpes, perdent beaucoup de leur valeur dans les 
Pyrenees, etn'ont meme plus aucuue valeur si on prend 
comme points de depart ou de comparaison des mesures 
insuffjsamment verifit^es. Ajoutons que, meme dans les 
Alpes, la longueur de la langue terminalo ne donne que 
des resultalsincomplets. G'estparla comparaison annuelle 
de la masse glaciaire k diffdrents niveaux qu'on pourrail 
obtenir des r^sultats serieux ; notre colb>gue le prince 
{inland Bonaparte I'a du reste si bien qompris, que le plus 



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SUR l'6tENDUE DES glaciers DES PYRENEES. i09 

grand iiombre des renseignements recueillis dans les Alpes 
par lui ou par ses collaborateurs font mention de Taug- 
mentation ou de la diminution d'^paisseur du reservoir 
glaciaire. 

Gette diminution d'<^paisseur que nous constatons dans 
les glaciers des Monts-Maudits s'est produite dans tons les 
amas de glace ou de n^ve de la haute chalne. Ici nous 
arrivons au fait qui rend si apparent ii la vue I'appauvris- 
sement des apports neigeux, et qui a donn^ lieu k un si 
grand nombre d'affirmations exag^r^es. En dehors des 
glaciers verilables, produits dans certains replis monta- 
gneux, sous I'influence de conditions sp^ciales, par Taccu- 
mulation locale des neiges, I'hiver et surtout le printemps 
recouvrent toutes les sommit^s d'une nappe ininterrompue 
de neige que T^t^ travaille ensuite h fondre. En aout et 
septembre, cette nappe de neiges n'existe plus que sur les 
cimes les plus dlevc^es; les -chaudes journ6es de juillet et 
d'aodt Tout reduite a son minimum et I'ont s^par^e en 
fragments isol(5s les uns des autres, fragments de faible 
epaisseur et qu'un peu plus ou un peu moins de chaleur 
suffirait a preserver ou a faire disparattre. Or, c'est pr<^cis(5- 
ment ce reste persistant des neiges d'hiverou de printemps 
qui frappe le plus les regards quandon contemple la haute 
montagne. Les glaciers, presque toujours enfonc^s dans 
des cirques, apparaissent gt^n^ralement bien moins que 
cette multitude de taches superficielles qui rev^tent les 
cimes et illuminent les cn'^tes. C'est par leur plus ou moins 
grande 6tendue que la montagne conserve ou perd son 
aspect alpestre. Lors done qu'un voyageur decrit un pano- 
rama en insistant sur la blancheur generate des cimes, et 
qu'un autre voyageur, faisant la m^me excursion Fannie 
suivante, n'aperQoit autour de lui que des neiges eparses, 
en faut-il conclure que les glaciers out diminu6 de toute 
cette difference? Pas le moins du monde;mais simple- 
ment que les minces nappes neigeuses qui recouvraient la 



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4iO SCIENCES ET ARTS. 

montagne d'une p^llicule blanche ont dur^ moins long- 
temps, cette ann6e-l^, ou ont 6t^ moins 6paisse8 ; ou 
encore que huit jours de soleil ont sufQ h d^nuder les 
^boulis qui, la semaine pr^c^dente, seraient apparus 
6blouis8ants de neige. En aout 1878, ayantfait Tascension 
du Pic de Perdighero, je fus frapp6 de T^tendue des nappes 
blanches qui recouvraient les cimes environnantes, et je 
d^crivissinc6rementcequej'avais vu. Undenos collogues, 
tr^s consciencieux observateur, faisant la m6me ascension 
deux ans plus tard, ti un moment od les neiges minces 
avaient fondu, ne vil plus que des roches nues ou des 
6boulis sur la majeure parlie de Thorizon, et conclut de 
cette difference k la « disparition prochaine » des glaciers 
pyr^n^ens. 

Nos collogues me pardonneront, je Fesp^re, de m'6tre 
si longtemps arrfet^ sur ces observations ; ils jugeront 
peul-6tre qu'elles sont de nature h 6viter dans Tave- 
nir aux observateurs des glaciers de graves erreurs, qui 
jusqu'^ present n'avaient pas 6te sufflsamment signal^es 
et risquaient de fausser de proche en proche une longue 
s^rie detravaux. 

Les glaciers des Pyr(5n6es, de m6me du reste que ceux 
des chaines d^passant la limite des neiges persistantes, 
sont distribu^s par massifs et rassembl^s autour des 
cimes les plus ^lev^es, non seulement suivant la propor- 
tion d'altitude ou d'enneigement, mais avec exc^s en plus 
ou en moins suivant que Tensemble des massifs d^passe 
plus ou moins la limite de la neige persistante. Mais, tan- 
dis que les Alpes, si ramifi^es, pr^sentent un grand nombre 
de centres glaciaires, et que leurs massifs Culminants pro- 
jettent en tons sens leurs fleuves glacis, les Pyr6n6es, 
bien plus simples d 'architecture, ne poss^dent que deux 
massifs a glaciers ; Tun au Sud de la valine d'Argelf^s, 
I'autre au Sud de celle de Luchon. La valine d'Aure, qui les 



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suR l'6tendue des glaciers des pyri&n6es. 4tl 

s^pare Tun de Tautre, ne possfede de champs de glace qa'h 
ses deux points extremes, aux noeuds ou ses montagnes 
se joignent k celles des valines voisines. L'intervalle est 
occup6 par cette longue crfete, souvent neigeuse, qui do- 
mine la rive droite de la Neste, mais dont la trop faible 
616vation ou le relief insuflisamment d6coup6 ne per- 
mettent pas la formation de glaciers v^ritables. Le restant 
de la chalne est compl^tement d^pourvu de glaciers. Vers 
rOc^an, c'est Taltitude qui fait d^faut; vers la M6diterra- 
n6e, le climat plus sec relive k une trop grande altitude la 
limite des neiges persistantes. 

La region glaciaire des Pyr6n6es s'6tend ainsi, d'une extr^- 
mit6 k I'autre, sur une longueur de 100 kilometres environ. 
Sa largeur serait limit^e ^ 8 ou 10 kilometres au maximum, 
si les hauts chatnons qui enserrent au Sud-Est la valine de 
Luz ne portaient leurs nappes de glace jusqu'k 16 ou 18 ki- 
lometres au Nord de la chalne centrale, donnant ainsi k la 
region glaciaire une largeur qui varie de 8 ^ 20 kilometres. 

Ges deux massifs de glaciers sont eux-memes di\dses 
en plusieurs agglomerations distinctes. 

C'est ainsi que le massif occidental presente ses pre- 
mieres nappes de glace autour du Pic de Balaitous et de ses 
contreforts ; puis, dej^ plus rapprochees et plus conside- 
rables, daris le fier groupe du Vignemale. Plus loin, apres 
ime interruption, se dresse la chalne calcaire du Marbore 
et du Mont-Perdu, avec sesgradins, ses muraUles, ses ter- 
rasses et ses cirques. Ici, meme avec des altitudes parfois 
moindres, le nombre des replis encombres de glace est 
tel, par suite de la masse considerable des montagnes, 
que les glaciers se touchent presque partout, descendant a 
un niveau bien plus bas que dans les massifs precedents ; 
tandis que plus au Nord, en dehors de la masse centrale 
de la chalne, les glaciers, mftme abrites par des pics 
dune hauteur quelquefois superieuro, se montrenl a la 
fois moins larges, moins epais et moins rapproches. 



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i15 SCIENCES KT ARTS. 

De m^me, dans le massif oriental, plusieurs masses de 
glaciers se succfedent, en augmentant de puissance, de 
rOuest k I'Est. Les monts de Clarabide et des Guurgs-Blancs 
unissent presque sans interruption leurs glacesk celles des 
montagnes d'Oo ; celles-ci a leur tour touchent les monts 
de Crabioules, de Maupas, des Graoues, et quelques ^troites 
arfetes de roches ou des pics escarp6s interrompent seuls, 
sur la plusgrandepartiede cetto longue ligne, le domaine 
des n6v(3S ou des glaciers. 

Enfln, par del^ la fronti^re, k plusieurs kilometres en 
arri^re de cette longue ligne de montagnes neigeuses, les 
deux groupes jumeaux des Posets et des Monts Maudits 
s'c^levent des deux c6t6s de TEsera, portant les Pyr^n6es 
a leur plus grande hauteur. Les Posets, malgri^ leurs 
3,367 metres, n'ont que des glaciers de dimensions m^- 
diocres, la faible ilendue des hautes regions ne leur per- 
mettant pas de se developper; mais les Monts-Maudits 
pr6sentent avec le Mont-Perdu les masses de glaciers les 
plus consider rabies des Pyrenees. 

Sans doute ces glaciers sont loin des 6tendues qu'on leur 
attribuait jadis avec les yeux deTimagination. Nous avons 
drt ramener a des dimensions plus modestes les douzaines 
de kilometres de glaciers ininterrompus que c^ldbraient 
les generations d'alpinistes qui nous out precedes. Et 
cependant, c'est eux qui avaient raison, eux qui voyaient 
non point a travers des cliiffres, mais a travers leur po^- 
tique enthousiasme. G'est eux qui ont compris et nous out 
fait comprendre la sublimits particuli^re de ces Pyrenees 
qui d6roulenl leurs neiges sous leblouissement d'un ciel 
d'Afrique, au-dessus du Sahara des plaines espagnoles. 
G'est d'eux que nous a jailli au coeur reiincelle qui nous a 
fait alpiniste et g^ographe ; c'est a eux que va notre recon- 
naissance ; et au moment ou nous r^duisons platement en 
kilometres et en hectares ces blancheurs qui nous ont tant 
de fois donne le frisson de rinfini, une sorte de deuilnous 



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SUH L*ETENDUE DES GLACIERS I)ES PYR^N^ES. U3 

prend : le deuilde ces temps ht^roiques, si proches encore 
de nous, ou chaquepas ^tait une d^couverte, ou tout ^tait 
nouveau, tout immense, tout inconnu, tout sublime. joies 
nai'ves qui prec^dez la connaissauce, enthousiasmes qui 
grandissez I'^me, trempez le caract^re et raffermissez le 
ccBur, puissiez-vous survivre aux froides constatations de la 
science ; et puissent rios successeurs, a travers le vrai ma- 
Ihematique qui np serait rien s'il ne conduisait a la com- 
prehension des harmonies imiverselles, retrouver les Amo- 
tions sacr^es qui tant de fois ont fait jaillir les larmes de 
nos yeux et gonfle notre cceur d'un enthousiasme qui ne 
s'^teindra point ! 

Un trait qui frappe tout d'abord, des quon jelte un coup 
d'oeil d'ensemble sur les regions qui nous occupent, c'est 
la personnalite nettement accus^e do chaque glacier pyrA- 
neen. Nous ne rencontrons point ici, comme dans les Alpes, 
de larges emp^tements de montagnes charg(^s etencom- 
br(5s d'une prodigieuse couronne de n6v6s dont le trop-plein 
d6borde de toutes parts, verse dans toutes les valines de 
longs fleuves de glace. Au lieu de cette richesse et de cette 
complication, noustrouvons dans les glaciers des Pyr^n^es 
la plus grande simplicity. Chaque glacier, aliments parson 
propre reservoir de neiges ou de n6v6s, descend dans son 
repli de montagne, sans communiquer avec les glaciers 
voisins. Le plus souvent, une cr^te de suftisante Aldvation, 
situ^e au-dessus d'une depression con venablement orient^e , 
suffit pouramener la formation d'un tassement continu de 
neige, qui peu a peu se transforme en glacier. Mais ce gla- y- 

cier demeure circonscrit par les aretes qui le dominent. 
Sauf sur quelques points isolAs, sur le Mont-Perdu par 
exemple ou sur les cimes les plus 61evees de la Maladetla, 
les glaciers pyr^n^ens prennent leur origine contre une 
muraille abrupte de rochers et remplissent un cirque ou 
une cavity de montagne, ou ils descendent jusqu'^lalimite 
de la fusion. Le travail de T^t^ d6tache le glacier tout en- 



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414 SCIENCES ET ARTS. 

tier de son berceau. On ne pent nulle part ^border la cr^te 
sup^rieure sans franchir une bergschrund' b6ante; mats 
Tautomne, I'hiver et le printemps viennent a leur tour, et 
les rafales de poussi^re neigeuse que le vent porte toujours 
dans les m6mes depressions rendent au glacier ce que la 
saison chaude lui avait enlev6. 

Bien que la tranche moyenne de pluie ou deneige d6ver- 
see annuellement sur les plus hautes cimes des Pyr6n6es 
n'ait point encore ^U mesur^e avee precision, on pent 
sans crainte affirmer quelle d6passe, k hauteur 6gale, celle 
que reQoivent les Alpes. Les observations recueilUes au 
Pic du Midi ont montr6 que la moyenne annuelle des pluies 
(5tait de beaucoup sup6rieure k celle qu*on avait suppose^e. 
A plus forte raison, des massifs comme ceux de Gavamie 
ou des Monts-Maudits doivent-ils arr^ter et condenser les 
vapeurs abondantes qui viennent k peine de quitter TA- 
tlantique. Aussi les glaciers de ces grands massifs, malgre 
leur mediocre ^tendue, presentent-ils un aspect majestueux 
qu'on n'attendrait pas de montagnes situ^es plus au Sud 
que les Alpes. Les cascades de glace du grand glacier du 
Mont- Perdu, avec leurs fronts d'^croulement successifs de 
cent k deux cents metres d'^paisseur, peuvent 6tre compa- 
r^es aux beaux sites alpestres, et I'impression produite par 
ce groupe admirable n*est certainement infSrieure k au- 
cune autre, m^me au point de vue glaciaire. De Tuque- 
rouye, le panorama est aussi sublime que des Grands-Mu- 
lelsou du col de Balme, en d^pit des moindres dimensions. 
Mais au dela d'une certaine 6chelle, que d^passe d^j^ le 
Mont-Perdu, la notion exacte des grandeurs 6chappe ^ rceil. 
Sur quoi du reste pourrait s'exercer la comparaison, alors 
que le seul objet de dimensions appr6ciables, c'est I'^tre 
humain microscopique? 

Si on part de I'ocean Atlantique pour suivre vers FEsl 
la cr^te des Pyrenees, on ne rencontre pas un seul glacier 



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SUR l'eTENDUR DES glaciers DES PYRENEES. U5 

sur toute la longueur du d^partement des Bas9es-Pyr6n6es, 
Tout au plus, au-dessus du lac d'Artouste et sur les flancs 
des Pics d'Arriel ou de Palas, peut-on en mentionner 
quelques-uns, qui rentrent plutdt dans la cat^gorie des 
n6v6s, auxquels je n'ai pas donn6 de place dans cette 6tude. 
Aucun de ces n6v6s du reste n'a de nom, k ma connais- 
sance du moins. 

La Nive, les Gaves de Maul^on, d'Aspe et d'Ossau ne re- 
coivent done T^coulement d'aucun glacier veritable, mais 
seulement de neiges plus ou moins durcies. 

C'est k I'entr^e du d^partement des Hautes-Pyr6n6es et 
du bassin du 'Gave de Pau que nous rencontrons les pre- 
miers glaciers, dans le groupe d^'jk imposant du Balaitous 
(3,146 m^t.) et de ses deux contreforts de France et d'Es- 
pagne, le Pic de Cristal et la Frondella. 

Des trois principaux glaciers de ce groupe, le plus vaste 
et le plus apparent, celui de las N6ous [des neiges) y est vi- 
sible de Tarbes ou du fond de la valine d^Argel^s, comme 
une longue ^charpe blanche rev^tant le flanc gauche du 
Pic. Gelui de la Frondella, situ6 sur le versant espagnol, 
est plus profond^ment enfonc^ entre les monts. Enfin le 
troisi^me glacier se d^roule auNord m6me du pic. Ces trois 
glaciers, mesur^s surma carte au 100,000®, presentent une 
6tendue respective de 69, 55 et 20 hectares, soit en tout 
144 hectares pour le massif du Balaitous. 

Au Sud-Est de ce massif, mai$ enti^rement en Espagne, 
s'616ve un peu moins haul (3,080m^t.) le groupe des Monts 
de rEnfer ou de Puntillos, qui porte ^galement trois gla- 
ciers principaux. Les deux, premiers, jumeaux en quelque 
sorte et s^par^s seulement par une ar^te m^diane, revfitent 
le versant Nord de la Quijada de Puntillos, le Pic d'En- 
fer de nos devanciers. Ces deux glaciers presentent une 
surface de 40 et 32 hectares sur la carte. Joignons-y, en 
n6gligeanttou jours les minuscules nappes de n6v6, un troi- 
sieme glacier, singuli^rement cache dans le repli qui st^pare 



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ilti SCIENCKS ET ARTS. 

les Pics de las Arualas et d'Algas, et auquel on peut donner 
le nom de glacier d*Algas; celui-ci n'a que 16 hectares, 
soit en lout 88 hectares de glace pourle massif de Puntillos. 

G'est un peu plus loin, au Nord-Est, apres une courte in- 
terruption dans la ligne des montagnes neigeuses, que 
nous rencontrons un des plus beaux massifs glacus de la 
chaine, celui du Vignemale (3,298 met). Ge groupe, situe 
sur la ligne de partage des eaux, 6coule vers les vallees 
frauQaises presque toute sa masse de glace. Du pic principal 
descendent au Nord et a I'Est deux beaux glaciers. L'un, le 
glacier septentrional, commence et descend plus bas 
qu'aucun autre dans les Pyr6nees. Tout le versant Nord du 
Vignemale, en efFet, trop escarp6 pour retenir la neige, la 
laisse glisser, sur un millier de metres de hauteur, jus- 
qu*au fond du vallon des Oulettes de Gaube, oil se produit, 
enlre 2,400 et 2,500 metres d'altitude, un entassement de 
n6v6 qui comble tout lefond du vallon. Deux ravins situ^s 
plus a TEst, versle col du Vignemale, envoientde leur cote 
dans la m6me depression d^^paisses masses de neige. Ainsi 
se forme le beau glacier septentrional du Vignemale, dont 
rextr6mit6 a pu exceptionnellernqnt descendre jusqu'a 
2,100 m^t. d'altitude, et qui se tient g6n6ralement aux 
abords de 2,200 metres. G'est une epaisse masse crevassee, 
dominc^epar les parois extraordinaire s de la Pique-Longue 
du Vignemale, dans les creneaux desquelles on voit briller 
contre le ciel des fragments de la tranche du glacier orien- 
tal, qui ondule sur le dos meme du massif, au lieu d'etre 
enfoui comme le glacier septentrional au fond de la valine. 

Ge glacier oriental, qui prend naissance dans le cirque de 
hauts pitons qui forme le sommet m^me du Vignemale, 
remplitson cirque d'origine jusqu'ti d^border par quelques- 
unes des breches qui en 6chancrent le pourtour, comme la 
br^che de Gaube, par exemple. Son n€v6 sup^rieur, a 
peine ^chapp6 du cirque pap la large ouverture qu'il pre- 
sente k I'Est, trouve des pentes plus vives sur lesquellet? 



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SUR l'eTENDUE DES glaciers DES PYRENEES. 417 

il descend en une ^paisse nappe de glace crevassee. 

Bien que le glacier oriental du Vignemalene soil pas le 
plus vaste de la chaine, auciin autre dans les Pyr^n6es ne 
peut lui etre Qompar(3 pour la largeur des crevasses ni pour 
la beaute des paroisglacees. G'est en outre le seul qui, dans 
toute la chaine, pr^sente I'aspect d'un glacier d'^coulement. 
Sa surface, telle que je la trouve report^e sur la carte, est 
de 142 hectares; le glacier septentrional n'en a que 7:2. 
Quelques autres petils glaciers, suspendus au flanc du Mont- 
Herrand ou aux pentes espagnoles du Clolde la Houn, re- 
pr^sentent h pen pres 40 hectares; total pour le massif du 
Vignemale, 254 hectares. 

ToujoursversleSud-Est, le massif magnifique de Gavar- 
nie et du Mont-Perdu succ^de au Vignemale. G'est ici que 
les Pyr^n^es presentent leur plus puissant amas de neiges 
et de glace, et non sur les Monts-Maudits, comme on Fa 
crn pendant longtemps. Mais le massif du Marbore5 ofTre 
cette particularity que, sauf le sommet du pic qui porte 
son nom, ou les murailles d'Astazou, il n'est aucun point 
qui commande k la fois la vue de ses deux grandes masses 
de glaciers. L'une de ces deux masses, groupie autour du 
cirque de Gavarnie, se diverse en France par le Gave de 
Pau; Tautre, contigue, mais amoncel^e autour du Mont- 
Perdu, se diverse surtout en Espagne par le rio Cinca. 

Les glaciers de Gavarnie, si Ton neglige les petits n6v6s 
accroch(5s aux flancs du cirque ou des cimes voisines, sont 
aunombrede neuf. En allant de I'Ouest a I'Est, on rencontre 
d'abord les glaciers du Gabi^tou ; Tun, le moins etendu, 
s'incline vers FEspagne, a FOuest du Port de Gavarnie; 
Tautre, plus vaste et plus 6pais, se diverse vers la vallee 
du Gave. G'est lui qui pr^sentait naguere, et presentera de 
nouveau d^s laprochaine recrudescence glaciaire, les belles 
aiguilles de glace decrites dans VA^muah^e de 1875. Le gla- 
cier du Taillon, qui lui fait suite, descend sur un escalicr 
de gradins, pr^parant en quelque sorte, mais en petit, ce- 

ANNUAIRK DK 1894. ?7 



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418 SCIENCES ET ARTS. 

lui du Mont-Perdu, que nous retrouverons plus loin. A 
peine s^par6 de ce glocier par le col de la Fausse-Brtche, 
le glacier de la Br^che descend dans le vallondesSarradets; 
puis lesndv^s que dominele Casque, lesnappesde glace 6ten- 
dues sous les crates du cirque, le long glacier triangulaire 
de la cascade, se suivent autour du gouffre de Gavarnie. 
Enfin les trois glaciers qui flanquent les cimes d'Astazou, 
Tun^ rOuest,et deux au Nord, terminentla rang^e.Onpeul 
les ^valuer comme suit : 

Gabietou 52 hectares 

Taillon 60 — 

Br^che 36 — 

Murs du cirque . 20 — 

Cascade 72 — 

Casque 24 — 

Astazou Quest. . 24 — 

- Nord, I. 32 — 

— Nord.II. 28 — 

Total. . . . 348 hectares. 

Le massif de Gavarnie auraitdonc 348 hectares de glaciers. 

A lui seul, le grand glacier du Mont-Perdu, qui s'^tend 
k TEst du col d'Astazou, surpasse dejk ce chiffre de 40 hec- 
tares au moins. G*est sans contredit la plus belle masse de 
glace de toutes les Pyr^n^es, et de beaucoup la plus pitto- 
resque. Quelques glaciers plus modestes entourent les 
monts dont elle revftt le versaht Nord : leglacier de Ramond, 
que nous avons ainsi nomm6 en m^moire du grand explo- 
rateur des Pyr^n6es, les glaciers Sud du Mont-Perdu, celui 
qui remplit la depression interne du Cylindre, semblablc a 
un crat^re ^gueul^, ceux qui reposent surles flancs mono- 
tones du Marbor^ ou plus au Nord dans les murailles d'Es- 
taube. L'6tendue de ces glaciers pent se chiffrer ainsi : 

Oraad glacier du Mont-Perdu . 388 hectares. 

Glacier de Uamond 68 — 

Glaciers Sud 60 — 

Glacier du Cylindre 24 — 

A reporter. . . 540 hectares. 



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SUR L*6TKNDUE DES glaciers DES PYR^NfeES. 419 

Report, . . 540 hectares. 

Cime du Marboro i6 — 

Couloir de Tuqucrouyc. ... 8 — 

Murailles d'Estaube £4 — 

Divers glaciers voisins .... 8 — 

Total 596 hectares. 

Le massif du Mont-Perdu compterait done 596 hectares 
de glaciers. 

A TEst des derniers contreforts du Mont-Perdu, les mu- 
railles du cirque de Troumouse, les cimes du Pic-Long et 
de N6ouvielle s^parent le domaine du Gave de Pau de celui 
de la Garonne. Troumouse porte deux glaciers sur les flancs 
de son point culminant, le Pic de la Munia, et plusieurs 
autres k I'ext^rieur de son cercle de murailles ou sur les 
gradii>s du cirque de Barrosa, qui en forme le revers. En 
outre, une longue nappe de glace, dominant la region fran- 
Qaise des Passades de Barroude, depend du m6me massif. 
Les chifFres pour ces derniers sont les suivants : 

Troumouse 48 hectares. 

La Barroude^ 36 — 

Barrosa 40 — 

Total. . . 424 hectares 

Quant au Pic-Long et au N6ouvielle, dont j'ai dt re- 
prendre le trac^ sur bien des points et dont les glaciers ne 
liguraient qu'approximativement sur le 80,000® du Dep6t 
de la guerre, voici I'^tendue approximative de leurs champs 
de glace : 

Neouvielle, glacier Nord-Est 56 hectares. 

— — Quest 36 — 

Pic-Long, — Nord 48 — 

— — Est 40 — 

— — Nord-Est 24 — 

Glacier de Crabounouse 36 — 

Total 240 hectares. 

Ici flnit la premiere region glaciaire, avec un total de 
1,794 hectares. 



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420 SCIENCES ET ARTS. 

A I'autre extrc^mit^ de la vallee d'Aure, dans les monts 
de Clarabide, reparaissent des glaces, aux en\drons des 
montagnes des Gourgs-Blancs. Deux grands glaciers, 
ceux des Gourgs-Blancs, 76 hectares, et de Clarabide 
28 hectares, accompagn^s de plusieurs petites nappes de 
glace d'une ^lendue totale d*environ 20 hectares, donnent 
un total de 124 hectares. 

D6s que, du versant de la vallt^e d'Aure, on passe aux 
affluents de la Pique, riviere de Bagn6res-de-Luchon, on 
rencontre les belles cimes d'Oo et du Lys, chargees d'une 
longue couronne de glaciers disposes en rang^e continue. 
Ges glaciers, reposant sur des roches de formation grani- 
tique ou sur des schistes pal^ozolques, n'ont pas i'origina- 
lit6 de formes, les beaux 6croulementsoula vari^t6 superbe 
des glaciers de la region calcaire. Leurs beaut^s sonl dun 
autre ordre. Parfois ils viennent affleurer la surface de lacs 
charges d'icebergs, comme celui du Porlillon; ou bien ils 
semblent remplir de vastes crateres de rochers, comme 
ceux des Posets ; ou bien encore leur large manteau blanc 
revftt d'une nappe a peine interrompue la croupe allongee 
des Monts-Maudits. Mais ici la comparaison avec les Alpes 
serait f^cheuse, et ce n'est pas sans quelque g6ne que nous 
avons vn parfois certains admirateurs de nos chores Pyre- 
nees se hasarder a des rapprochements un pen forces. Ce 
sont des Alpes de deuxi^me ordre , plus lumineuses certai- 
nement et plus ^pres que les Alpes de Suisse, mais sans 
roriginalite admirable de formes et de couleurs des Pyrt^- 
n6es plus occidentales. 

Nous r^sumons ici les dimensions approximatives des 
glaciers de cette deuxienie region. 

1" Glaciers d'Oo : 

Ceil de la Baqiie et Port d'Oo. ... H6 hectares. 

Portillon et Ferdighero 104 — 

Glaciers de LitayroUes (Espagne . etc. 4S ^T- 

ToTAi 268 hecLiit'es. 



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sun l'etendie des glaciers des Pyrenees. 4-21 
2<» Glaciers du Lys : 

Rangee de Crabioulcs, Maupas, Graou^s. . . 188 hectares. 
Versant Sud du Pic de Boum (Espagnc). . . 44 — 

232 hectares. 

3" Glaciers des Posets (Espagne) : 

Glacier Guest des Posets 52 hectares. 

— Nord-Oucst 20 — 

Grand glacier de Paoules 132 — 

Glacier de Las Espadas 12 — 

216 hectares. 
4° Glaciers des Monts-Maudits (Espagne) : 

Glacier d'Albe 12 hectares. 

— Nord de la Maladetta 116 — 

— Sud — — 24 — 

— Sud du Pic du Milieu 28 

— Nordd'Aneto 228 — 

— Sud de Corones 36 — 

— Central d'Aneto 52 — 

- Kst d'Aneto 84 — 

— Sud d'Aneto 32 — 

— des Pics des Tempetes et 

Russell 48 — 

— des chainons de Salcnques et 

Mouliores 32 — 

692 hectares. 

Si aux 1,794 hectares du massif occidental nous ajoutons 
1,572 hectares pour le massif oriental, nous trouvons 
3,366 hectares pour Tensemble des glaciers que nous avons 
mesur^s. Rappelons-nous maintenant que ces 34 kilo- 
metres carr6s ont ^t^ consiilt^r^s dans les pages qui pr6- 
cedent comme disposes sur un plan horizontal, tandis qu'en 
r^alit^ leur inclinaison moyenneestde30° enwon,etnous 
obtiendrons pour leur surface reelle un peu moins de 40 ki- 
lometres carr^s. Nous voici done revenus k peu de chose 
pr^s k r^tenduc indiqu^e dans la Geographie universelle 
d*EHs6e Reclus. 11 convient m6me de ne pas oublier que 
plusieurs des chiffres que nous avons adoptes sont mani- 



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ii2 SCIENCES ET ARTS. 

festement inf^rieurs k la r^alit^, et que nous avons volon- 
tairement n6glig^ un grand nombre de petits amas de glace. 

Sinos collfegues trouvent qu'il se d^gage quelques r^sul- 
tals int^ressanls des arides colonnes de chiffres qui pr6- 
c^dent, peut-6tre reprendrons-nous avec plus de details 
r^lude que nous A'enons d'ebaucher simplement aujour- 
d'hui. 

II nous a paru curieux de rechercher comment se r6par- 
tissaient entre les divers bassins sub-pyr6n^ens les eaux 
6chapp6es de ces glaciers. 

La surface des glaciers inclines vers le versant fran- 
Qais est de 8.79 kilom^t. carr6s pour le Gave de Pau, et 
de 6.88 pour la Garonne ou ses affluents. Quant k ceux qui 
s'inclinent vers les valines espagnoles, ils envoient en 
apparence a FAragon la fonte de 1.43kilom6t. carr6s de 
glace, au Cinca celle de 7.28 kilomet., h FEsera celle de 
8.80 kilomet. ; 0.48 kilomet. enfin descendent au rio 
Noguera Ribagorzana. 

Ce seraient done, si rien ne venait modifier ces chiffres, 
15.67 kilom6t. carr^sde glace qui verseraiept leur tribut 
k la France, tandis que 17.99 s'^couleraient en Espagne. 
Mais le grand glacier d'Aneto, un des plus vastes de la 
chaine, et divers glaciers qui Tavoisinent vers TEst, en- 
voient leurs eaux par le gouffre du Taureau dans un canal 
sou terrain, qui les am^ne surle versant septentrional de la 
chaine ou elles rejaUlissent pour former la Garonne de 
Jou6ou. Ge sonl396 hectares qui se rejeltent surle versant 
septentrional : 1 , 963 hectares de glaciers ruissellent ainsi par 
les pentes franc^aises vers I'oc^an Atlantique, et 1,403 hec- 
tares seulement vont par FEspagne jeter leurs eaux k la 
]VI6diterran6e. 

II resterait k determiner un dernier element pour appr^- 
cier la masse totale de ces reservoirs de glace : ce serait 
leur epaisseur moyenne. Ici les donn^es sont encore trop 
peu certainos pour que nous osions risquer des chiffres 



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SUR l'eTENDLE DBS GLACIERS DES PYRENEES. i28 

m^me approximatifs. Disons seulement que, si Ton estimail 
seulement k 50 metres T^paisseur raoyenne des glaces des 
Pyr6n6es, elles formeraient un cube de 1,657 millions de 
metres cubes, suffisant pour alimenter pendant plus d'une 
ann^e un fleuve comme la Garonne coulant h pleins bords 
avec son d^bil de 600 metres cubes par seconde. 

F. SCHRADER, 

Mcmbre de la Direction Centrale, 

President honoraire 

de la Seciion du Sud-Ouest. 



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Ill 

RECHERCHES ET EXPLORATIONS 

OROGRAPHIQUES ET LACUSTRES 

DANS LES PYRENEES CENTRALES 

(Pa II M. Amile Bblloc) 



a Les beaut^s de la nature sont in6puisables, et ses con- 
solations les seules qu'on retrouve toujours. » Cette belle 
p^roraison d'un des meilleiirs articles de notre cber pre- 
sident et ami, M. Charles Durier, me revenait r^cemment 
a Tesprit, en escaladant les flancs disloqu6s de la grande 
cr^te granitique d'EsPichol6s*.Eneffet, cette region mon- 
tagneuse est extrftmement pittoresque, et la xue remar- 
quable dont on jouit du hautde ce belvedere estbien faite 
pour provoquer les reflexions philosophiqiies du voyageur. 

II y a longtemps d^j^, lorsque je parcourus pour la pre- 
m^re fois les hautes regions d'06, des Gourgs-Blancs et de 
Clarabide,lecaract6re grandiose decesgt^antsde pierreeffon- 
dres et couverts de glace m'impressionna profond^ment. 

Les contrastes les plus saisissants se rencontrent k cha- 

1. A la 22* session de T Association francaise pour I'avanccnaent des 
sciences (Congr^s de Besan^on, 1893, p. 908 et suiv.), j'ai donn6 I'dtymo- 
logic de ce nom et expliqu^ pourquoi Torthographe fautive Spijoles, 
Espi/oles, Spujoles, las Pujoles, doit eire rejetee. — En prononcant lo 
inot PichoUs, observer que raccent tonique est sur la syllabe ckOy et 
que la syllabe finale les est quasi niuette, quoique Ic son sifAant de Vs 
doive 6tre nettemcnt entendu. M«'mc remarque pour GoueilUrisse's, 
CrabiouliSy S6cuUtj6, etc., on I'acceiit lonique n'est pas sur la ftnale, 
mais sur la p^nullieme. 



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RECIIERCUES OROGRAPIIIQUES ET LACUSTHES. 4tJ.S 

que pas au milieu de ces sauvages solitudes. Pics chauves, 
glaciers crevasses, lacs limpides ou glacis, verts p^tu- 
rages, sombres for^ts, on croirait que la nature a voulu 
reunir toutes les beaut^s alpestres dans ce coin pyr^n6en. 
Mais je n'ai pas la pretention de les d^crire, et encore nioins 
d'attirer I'attention de nos colli^gues sur cette admirable 
contree. D'autres, plus autoris^s quemoi, I'ont d^j^ essay^ 
sans succ^s. Les Fyr^n^es ne sonl pas k la mode parmi 
les alpinistes militants ; aussi les touristes sont rares dans 
ces parages, et on pourrail compter ceux qui osent s'y 
risquer. Quant au public bourgeois, — bien que, depuis 
pen, les Pyr^n^es aient « cess6 d'etre une terra incognita 
en pleine Europe », selon M. Camena d'Almeida^ — le 
funiculaire et la cr^maill^re n'ayant pas encore fail leur 
apparition dans le pays, ceslieux sont plus inconnus pour 
lui que le Kamtchalka ou le desert de Mongolie. 

Longue d'environ sept kilometres, lacrSte d'Es Pichol^s 
profile ses dentelures du Sud-Ouest au Nord-Est, depuis 
les Pics de Clarabide (3,024 m^t.), des Gourgs-Blancs 
etd'06 (3,1 1 6 mfet.), jusqu'k celui d -Es Pichol6s (3,049 m^t.)- 
De \h, elle s'infl6chit brusquement, vers le Nord-Nord- 
Ouest, jusqu'^ la cime de Hourcade (5,966 met.) ^ 

En suivant la base d'Es Pichol^s et des murailles escar- 
p6es qui forment le flanc septentrional du val Arouge •\ on 
pent, avant d'atteindre Torigine de cette valine, se rendre 
directement dans celle des Gourgs-Blancs. G'est un chemin 
nouveau, mais il n'est pas pour cela plus commode; j'en 
parle savamment pour Tavoir parcouru plusieurs fois. 

1. Les Pyr^n^es, Paris, 1893. 

2. C'estle '< Hourgade »de TEtat-Major et des auteurs.//ourca(du latin 
fwxa) veut dire <« fourche », et hourcada, hourcanada, foxircanaday la cime 
« fourchue») ; voili pourquoi il faut 6crire ce mot avec un cet non un//. 

3. Arouje, arouj^, arrouye, arrouy, larrouy, signifient a rouge », 
« rougedtre ». Hount arrouy, « fontaine ferrugineuse •>. C'est done val 
Arouje^ « valleo rouge », qu'il convient d'ecrire, et non « val rf'Aroug^ », 
qui voudrait dire « valleo de rouge »». 



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426 SCIENCES ET ARTS. 

Au milieu des blocs amoncel^s et le long des parois 
abruptes, rong^es par la tourmente, qui s'el^vent par res- 
sauts suc<iessifs jusqu'au faitede la cr6te, Talpiniste exerc^ 
peut trouver un passage. 

A ne consid^rer que le rr;seau de cassures et les fissures 
innombrables sillonnant ces pentes granitiques, on croi- 
rait, de prime abord, avoir devant les yeux le r^sullat de 
quelque ^pouvantable cataclysme. La synthase des faits 
observes demontre bien \ite que la d^sagr^gation mol^cu- 
laire de ces masses rocheuses ne provient pas seulement 
d'une cause unique ou d'une revolution subite du sol, 
mais qu'elle est, au contraire, le produit de plusieurs 
forces combin^es, agissant, alternativement ou simultan^- 
ment, d'une fa^on plus ou moins lente et plus ou moins 
directe, sur un point donned. Le ruissellement des eaux 
sauvages, la puissance des courants aeriens, Taction chi- 
mique des eaux m^tdoriques et les mouvements sismiques 
sont les artisans de ces ruines, qui ofTrent aux regards les 
formes les plus bizarres et les plus tourment^es. 

A IVpoque de la fonte des neiges et pendant les orages, 
qui se d^chainent sur ces hauteurs avec une \iolence in- 
connue dans les plaines, les ruisseaux, les torrents, les 
cascades sillonnent en tons sens les pentes arides, les ero- 
dent et les ravinent d'autant plus profond6ment que le 
tapis vegetal protecteur a disparu. 

Dissous et entrain^s par la pluie, les silicates solubles 
laissent h la surface de la roche granitique la trace visible 
de leur disparition. D innombrables cavit6s se forment, et 
Teau ne tarde pas a les remplir. La substance liquide, 
augmentant de volume par la congelation, exerce une 
pression considerable sur la masse rocheuse, qui delate 
bientdt de toutes parts. La violence des vents, intervenant 
k son tour, ebranle, desunit et projelte au loin les debris 
granitiques, et ces debris durs et anguleux, violemment 
entraines eux-m^mes par Tair en mouvement, venant 



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RECUERCIIES OROGRAPUIQUES ET LACUSTRES. 427 

frapper directement le rocher nu, )accentuent davantage 
encore Toeuvre de destruction commenc^e. 

Telles sont les causes premieres de ces demolitions, qui 
donnent un aspect si strange aux soubassements septen- 
trionaux des crates d'Es Pichol^s. A certains endroits 
m^me, les plans de clivage sont tellement nets, qu'on croi- 
rait ces granites stratifies. 

Pour passer du val Aroug^ dans la valine des Gourgs- 
Blancs, on pent profiter des anfractuosit^s et des terrasses 
form^es par ces ^-pics rocheux, bien que I'^tat de degra- 
dation des talus et leur declivite rendent i'escalade penible. 
C'est le chemin que j'ai pris en 1888; mais, en suivant le 
thalweg du val Arouge jusqu'au col de ce nom, ouvert k 
2,900 metres d'allitude en\*iron, la montee est moins rude. 
Dans ce dernier cas, il faut avoir soin de prendre par 
rechancrure la plus meridionale. Celle de droite, — ou se 
trouve un petit lac glace non encore signal^ dans les Guides 
et sur les cartes *, qui avait una longueur approximative 
de 80 metres en 1892, la derniere fois que je le visitai, — 
aboutit k des escarpements impraticables. 

La Crete d*Es Picholes limite le departement de la Haute- 
Garonne et celui des Hautes-Pyrenees. II eilt ete prefe- 
rable, ce me semble, de reporter cette limite administra- 
tive au dela de la valiee d'Aure ; la ligne de demarcation 
aurait ete beaucoup plus rationnelle, puisque tons les 
cours d'eau qui prennent naissance dans cette region sont 
tributaires de la Neste' d'Aure, un des affluents supe- 
rieurs les plus importanls de la parlie haute de la Garonne. 

A mesure qu'on approche du falte de cette arete dislo- 
quee, le paysage devient plus arideet la vueplus etendue. 



1. Emilb Belloc, ktude sur les lacs intra-glaciaires. (Ass. francaisc 
pour Tavanc. des sciences, Congr^s de Caen, 189i, vol. I ct II.) 

2. Dans la vallde d'Aure et Ics valines adjacentes, et au8»«i dans celles 
qui se trouvcnt situecs k lOuest de Luchon, le mot Nesle sert i de- 
signer les torrents et les cours d'eau importants. 



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A'lH SCIENCKS ET ARTS. 

De Tun des points culminants formes par les excroissances 
rocheuses qui le couronnent, on aperQoit d^abord, vers le 
Sud, les pentes couvertes de glaces ^ternelles des Gourgs- 
Blancs, de Clarabide, des Posets, d'06 et du Portillon, 
formant Textr^me limite du terriloire frangais. A I'Est, 
le revers occidental des Crabioul^s et celui des Qiiouairats 
profilent leur masse sombre a une grande hauteur au- 
dessus des lacs de Cahountsat et d'Es Pingos^. Au Nord, 
en avant des Pics de Litarous et d'Es Pichad6r^s*, Hour- 
cade et Belle-Sayette (Emergent des montagnes dont le 
niveau s'abaisse graduellement du c6t^ de la plaine fran- 
^aise. A I'Ouest, aux pieds du voyageur, s'ouvre un cirque 
immense au fond duquel le lac de Cailiaouas^\ dont les 
eaux paraissent d'opale, etale sa belle nappe. Enfin, 
comme fond de tableau, Batchimale, la Pez, les Hautes- 
Pyr^n^es et les cimes espagnoles, semblables aux ondes 
tumultueuses d'une mer p6tri0(^e, estompent leur relief 
dans un lointiiin vaporeux. 

Sans ^tre p(3rilleuse, la descente sur Gaillaouas exige 
une certaine attention. L'inclinaison extr^mement rapide 
des talus, et surtout la desagr^gation et l'instabilit6 du 
sol, pourraient rendre ime chute fatale. II ne faut pas cher- 
cher a gagner directement la partie orientale du lac; les 
formidables falaises qui la dominent rendent ses rives inac- 
cessiblesdecec6t6. Mieuxvaut done incliner sur ladroite, 
du c6t6 de La Soula*, et rejoindre le chemin de la Porte 



\. Pour rorthographe de ces deux noms, voir page 440, note 2, ct 
page 441, note 1. 

2. is Pichad^'^Sy comme 6s Plchol^s, sigaifie « les petit es rigoles »>. 
Voir page 424, note 1. 

3. Ce nom doit se prononcer en quatre syllabes : Ca-i-lla-ouas (les 
deux // mouill^es ont le son du gl italien ou du // espagaol, et oon 
cclui de Vy comme dans payer . 

4. On voil g^neralement ce nom ^rit en un seul mot ; cette ovtho- 
graphe est fautive. Soula, Sonlayi, Soulane designent les versants 
exposes au soleil. 



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RECBERCUES OROGRAPHIQLKS ET LACUSTRES. it*9 

d'Enfer, habituellement suivi par les p6cheurs, pour d^'v 
boucher au d^versoir. 

A voir de la ce lac de Caillaouas, dont la surface couvrc 
une ^tendue de 400,000 metres carries, emprisonne entre 
les colossales murailles de granite qui le dominent pivsque 
de toutes parts, on le croirait hers de Tatteinte des cou- 
rants a^riens. II n'en est rien cependant. Surpris plusieurs 
fois sur ce lac, au cours de mes 6tudes, par des rafales 
soudaines, je dus fuir k force de rames vers le ruisseau 
des Gourgs-Blancs, seul endroit oil le rivage soit a pen 
pres abordable pendant la temp6te. 

D'aprte mes derniers sondages et les calculs qui en re- 
sultent*, ce bassin renfermait, en 1892, vingt millions de 
metres cubes d*eau. Sa tranche liquide la plus opaisse, 
compar^e au plan de surface situ6 k 2,165 metres d'alti- 
tude, mesurailplus de 99 mMres,et, en quelques endroits, 
le poids de sonde atteignit une profondeur tres voisiue de 
101 metres. On pent done dire qu'ii cette 6poque le fond 
du lac de Caillaouas etait k 2,064 metres d'altitude. II est 
facile de comprendre qu'une telle masse d'eau, agit^e par 
des courants atmospheriques tombant h sa surface avec 
une extreme rapidity, puisse engendrer des vagues d'une 
hauteur relativement considerable. Aussi, ^tant doime sur- 
tout Tembarcation plus que primitive dont on pouvait dis- 
poser alors, la navigation n'etait-elle rien moins que facile. 

Dans la mer, les ondes ont I'espace pour se d^velopper. 
Ici, au contraire, gftnees par les escarpements qui bordent 
le rivage et contre lesquels elles \iennent se briser sans 
cesse, les lames roulent, reviennent sur elles-m^mes, s'en- 
tre-choquent, se soul^vent et retombent lourdement sur 
place. II en r^sulte alors un clapotis perp^tuel tellement 
violent, que la navigation pent offrir de s^rieux dangers. 

Comme aulac de Gaube et aux lacs d'Ardiden et d'Es- 

i. I^MiLB Bellqc, A.C.? lacs de Caillaouas, des Gourr/s-Blanrs el de 
ClavaOide. (Ass. h-ajicuisc, CongW-s «ie Bcsancon, t. II, Pari<, IbD.'L 



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430 SCIENCES ET ARTS. 

torn, pr6s de Cauterets, les ph^nom^nes de comblement 
sont tr^s actifs et atteignent ici des proportions remar- 
quables. C'est particuli^rement sur la rive gauche, non 
loin du d^versoir, que Ton aper^oit actueliement, au lac 
de Caillaouas, les tains, autrefois sous-lacustres, ^merger 
au-dcssus des flots. 

Malgr6 leur faible transparence *, ces eaux nourrissent 
des truites saumon^es d*un gotit exquis et tr^s appr^ci^es 
des strangers de Luchon. 

Les rives du lac sont irr^guli^res, et le fond a fourni ^ 
mes dragages de la vase, des fragments de roches sili- 
ceuses, du mica et du sable quartzeux associ^ k un limon 
blanch^tre con tenant des debris organiques. 

Mes p^hes au filet fm ont 6galement donn6 k la faune 
p^lagique leur contingent de mal^riaux utiles. £tudi^es 
par M. le baroo Jotes de Gueme et le D*^ Jules Richard, 
ces deux savants zoologistes y ont lrouv6 des Gop^podes, 
des Cladoc^res, et difttrentes espies de Rotifferes parti- 
culierement int^ressantes. 

Une flore algologique trds curieuse vii dans les eaux pen 
profondes de la zone liltorale, et j'ai pu recueilUr sur les 
parois granitiques de la rive droite une mousse {Hypnum 
arcticum) qui n'avait pas encore 6t^ signal^e dans les Py- 
r^n^es. 

Les eaux des glaciers des Gourgs-Blancs alimentent 
principalement le lac de Caillaouas ; elles se d^versent, a 
rOuest, par une ^chancrure naturelle pratiqu6e dans la 
roche xixe formanl barrage. Plus bas, ces eaux rejoi- 
gnent le torrent de Clarabide, et, au pont de Tramesalgues, 
celui de la Fez. Avant d'arriver k Arreau, la Neste de la 
Fez prend le nom de Neste de Louron, et finalement se 
jette dans la Neste d'Aure, un des affluents sup^rieurs les 
plus importanls de la Garonne, comme je Tai d^}k dit. 

1. Au mois de septembre 1892, un disquc blanc de 30 centimtHrcs do 
diam^tro disparaissait a Von\ nu, k 9'",90 de {vr^fottdeur. 



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BECUEKCUES OKOGRAPHIOUES ET LACl'STRES. AIM 

Les jours de pluie» on peut voir, aux environs du Lie, 
line grande quantity de trilons. D'apr^s M. R. ParAtre, qui 
a examine ceux que j'ai recueillis, cette esp6ce s'appelle 
Euproctus pyrenasus (Dum^ril et Bibron). 

Depuis tres peu de temps, radministration des ponts et 
chaussees a dot6 cette contr^e, iiagu6re inabordable pour 
le commun des mortels, d'un chemin muletier reliant le 
lac au village de Louden vielle. C'est sous la haute direction 
d'un de nosplus actifs presidents de Section, M. I'ing^nieur 
en chef J. Pontes, charge du service hydraiiliqae agricole, 
que ce chemin, d'une execution particolidrement difficile, a 
6te cre^e. Le Club Alpin Frangais doit aussi 6tre reconnais- 
sant h M. Pontes pour le refuge quQ a eu la g($n6reuse 
pens^o de nous r^server dans le b^timent r^cemment 6di- 
fi6 au bord du lac, ce qui facilitera singuli^rement les 
courses p6destres dans cette r(3gion parfois inhospitali^re. 

Le lac de Caillaouas est un centre remarquable d'excur- 
sions, que Ton veuille ascendre le Pic de Hourcade, d^- 
crit dans VAnyiuaire de 1893 et conquis pour la premiere 
fois par M. Maurice Gourdon, en 1884, ouqu'on se propose 
de \1siter les massifs de Batchimale, de Clarabide et des 
Gourgs-Blancs. 

Pour le moment laissons au Nord les Pics N^r^ et de Lei- 
tarous, et, sans \isiter cette fois les jolies nappes lacustres 
si improprement designees sous le nom de lacs de N^ve\ 
dont les eaux vont rejoindre la Neste d'Aoubo, montons 
droit au Sud-Est, du c6t6 des Gourgs-Blancs, 

Les « Gourgs-Blancs », et non pas les lacs des Gourgs- 
Blancsy ce qui est ime tautologies sont entour6s de n^v^s 

1. Mome observation que pour Arouje. Ner^, et non pas n Nerc »^ 
vcut dire « noir ». II faul done ^crire lac AVref; lac de Ncre, c*est-a- 
dire a lac de Noir », n'est pas admissible. 

2. Le mot Gourg, deriv6 probablemcnt du celtique Gorrdd ^trou), ou 



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43-2 SCIENCKS ET AKTS. 

et demeurent presque toujours glacc^s et cou verts de 
neige, comme leurnom I'indique. Celui que Ton rencontre 
d'abord diff^re du second par ses dimensions, sa forme et 
son orientation. Le premier gourg a une superGcie d'en- 
viron dix hectares; de forme irr6guli6re et allongc^e, il 
est oriente du Sud-Sud-Est au Nord-Nord-Ouest, selon la 
ligne de plus grande pente des eaux. Le second est de di- 
mension plus restreinte, et Taxe de sa cuvette est sensible- 
ment perpendiculaire au thalweg de la valine principale. 

De 1^ on aperQoit devant soi, au-dessus des terrasses 
neigeuses et d'un immense escarpement schisleux, la 
triple cime du Pic des Gourgs-Blancs» qui semble impos- 
sible a atteindre. 

S'il estvrai, comme ladit M.le comte H. Russell, que « le 
plus grand peintre du monde serait assez embarrass*^, si on 
lui commandait un paysage, avec defense d'y metlre autre 
chose que de la neige et des rochers * », il trouverait en 
ces lieux arides de quoi donner libre carri6re k son gt^nie. 

D'apr^s le r6cit de la premiere et memorable ascension 
du sommet des Gourgs-Blancs, faite par notre vaillant col- 
logue, « la vue est de toute magnificence ». Malheureuse- 
ment je ne peux en parler que d'aprOs les Souvenirs d'wt* 
montagnard^, Surprispar un ouragan de neige et de grOle 
k pen de distance de la cime, aveugl^ par les Eclairs inces- 
sants qui sillonnaient la nue et semblaient faire flam- 
boyer le glacier, force me fut de renoncer k la derniere 
escalade, de gagner en hMe le col des Gourgs-Blancs, de 
franchir celui du port d'06 (3,001 met.), et de descendre 
au lac glac4 d'Oo C^JOO m^t.), encore convert de glace, 
bien que nous fussions au mois d'aout (1888). 

i\u latin Gurges (•j:ouflfre\ n'a pas exactemcnt la m^me signification 
que le mot « gouffre ». J'ai indiqud autre part (Association francaise, 
Congres do Besancon, 1893, t. II, p. 933) la valeur do cette expres- 
sion. 

1. Souvenirs d'un Montagnard, Pau, 1888, p. 2\H. 

2. Coiutn IIenki Russell, ibid. 



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RECllKRCnES OROGRAPUIQUES ET LACUSTRES. 433 

Malgre mon intention formelie de recueillir des 6chantil- 
lons de ^^alene sur les parois granitiques dominant la rive 
m^ridionale dii lac (ou Ton apergoit encore les traces d'une 
mine de plomb argentif^re ancienncment exploitee), mes 
compagnons et moi, transpercds par la neige fondue et 
transis de froid, nous nous dirig^mes sans tarder vers la 
parlie inferieure du grand escarpement a la base duquel se 



Lae intra-glaciairo do la Coume de TEvSquc, 
reproduction d*une photographie de M. £lmile Belloc. 



trouve le cirque &'Era Couma era Abeca (la Coume de 
rEveque). 

Le vieux lac aux trois quarts conibld de la Couma me 
fournit une abondantc rc^colte d'algues,surtout des Desmi 
diees, des Spirogyrces et des Diatomees fort interossantes, 
dont j'ai donn6 la description ailleurs*. 11 faisait d'ailleurs 
assez triste figure. Encombr^e d'6boulis, envahie par la 

1. flMiLB Beli.oc, Les Diatomees des lacs du Uaul-Larbousl, region 
(TOo (Le Diatomisle, Pui-is, 1890). 

AN.NL'AIRK DK 1894. 28 



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434 SCIENCES ET ARTS. 

v6g^tation aquatique, cette depression, ayant dejii renonce 
^ ses pr(^tentions lacustres, 6tait en train de de\ enir un 
simple mar6cage. 

Mais ce qui attirait plus particulierement le regard, 
c't^tait, quelques pas plus loin, un petit lac intra-gla- 
ciaire * form6 aux ddpens du n6v6 accumule au pied d'Es 
Pichol^s, et qui sollicitait Tattention par sa position pitto- 
resque et strange. 

Que Ton se figure un grand champ de n6v6, ronge par 
place jusqu'k la roche nue, au milieu duquei s'^tait formi^ 
un lac dont les eaux, paraissant bleu celeste, miroi- 
taient au soleil. Sa forme nettement elliptique, et T^tat 
avanc^ de fusion du parement ext^rieur de la paroi sep- 
tentrionale, annongaient que ce curieux petit bassin intra- 
glaciaire ^tait pr^s d*atteindre la d emigre p^riode de son 
existence. A le voir ainsi isol6 au milieu de la Couma, on 
aurait dit une dnorme piscine destin^e aux ablutions de 
quelque g^ant des temps fabuleux. 

Trois ans plus tard, lorsque je remontai a la Couma, 
tout avait disparu. De cette curieuse vasque neigeuse, il ne 
reslait plus que le souvenir et I'int^ressante photographic 
que j'avais eu le soin de prendre en 1888. Toutes choses 
6gales d'aiileurs, et en observant que I'excavation de la 
Couma etait a del ouverl, cette poche intra-n^veenne pr^- 
sentait quelque analogic avec le fameux lac intra-glaciaire 

1. Dans line notice specialc (Association Francaise,Congi*cs de Caen, 
1894, 1. 1 et II.), j'ai explique la formation de ces cavites. 11 mc suflira 
(lone de rappeier ici qu'elles sont dues : 1° a la chute accidcntclle de 
mali^res etrang^rcs k la surface du nev^; 2" a Taction dissolvante dos 
eaux; 3" -k la chaleur solaire ; 4° a Taction e^rosive de Tair en mouve- 
raent, etc. 

Dans le haul, les parois interieures de la cuvette, fortenienl evasee, 
de la Couma prt'«scntaient une inclinaison d'environ 45o, avec des 
pf^ntes bcaucoup nioius inclinees vers la partie inferieure. A la diffe- 
rence du vieux lac, Taxe de cclui-ci ctait perpend iculaii*e au thalweg 
dela vallec. II mesurait 56", 50 de longueur, sur une largeur de 2ltn,7o 
el une profondcur de rj^.lio. 



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RECHERCUKS OROGRAPIIIOUES ET LACUSTRKS. 435 

de Tftt(3-Rousse, donllad(^bAcle causala terrible catastrophe 
de Saint-Gervais, dt^crite dans notre Annuaire de 1892 par 
M. Ch. Durier et dans les Archives des sciences physiques et 
nalurelles de Geneve par MM. J. Vallot, A. Delebecque et 
Duparc. 

Le petit cirque d'^m Couma ^ra Ab^ca estle bassin de 
reception de nombreuxruisseauxdescendusd'fisPichol6s, 
du port d*06, du Portillon, de Montarqu6, etc. En prenant 
k gauche et en remontant le torrent qui d^vale entre le 
Montarqu6 et les Qualrats, on pourrait arriver en moins 
de deux heures au lac glac6 du Portillon*. 

Le lac glac^ du Portillon (2,500 m6t.), de mt^me que ses 
voisins du port d'06 et de Litdrole^, ne dt^g^le jamais enti6- 
rement. La premiere fois que je le visitai, I'impression fut 
profonde. Rien ne me parut saisissant comme ce coin py- 
r6n6en, semblable k un lambeau de paysage arctique. Les 
formes 6tranges dcs glagons flottants dans les espaces li- 
bres au milieu de I'eau bleue ; le bruit sourd des icebergs, 
s'entre-choquant, le silence absolu qui r^gne au sein de ces 
momes solitudes, lorsque le vent, la chute des rochers ou 
les craquements mystdrieux du glacier ne viennent pas 
troublerce calme imposant, toutappelle Tadmiration et la 
meditation du voyageur, s'il a comme objectif un but 
moins pu6ril que celui de franchir du terrain ou de gra^lr 
des cimes en un temps donnd et le plus court possible. 

La rive droite dulac est occupi^e par des parois rocheuses 
demi-circulaires, dont la base disparalt dans Tabtme. Une 
muraille de glace crevasst^e, ondulde et stratiflde, comme 
des couches superpos^es deformations calcaires, encombre 

\. Du Port d'06 on pout so rondre dircctement (par beau temps) au 
lac du Portillon. Pour cela il suffit d'cviter les pentes dangereuses du 
revers occidental d(? Montarque, d'etre au raoins deux, d'avoir une 
corde et de ne pas craindre les crevasses. A ces conditions, cette 
travcrsoc n'offrira aucun danger, si Ton a le pied montuguard. 

2. C'est k tort qu'on ^crit goncralcment Ic nom de ce lac Litay- 
rolles. La forme espagnole du mot est UleroUi. 



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43fi SCIENCES ET ARTS. 

la rive m^ridionale. Parfois des blocs plusou riioins consi- 
derables, se d^tachant brusquement de celle muraille, tom- 
benl dans le lac avec fracas. Ces blocs de glace errant au 
pr6 du vent, h la surface de la nappe lacustre, forraent les 
icebergs menlionn^s plus haut et que Ton pent voir dans le 
dessin ci-contre. 

Ce lac du Portillon, dont j 'lvalue provisoirement la su- 
perficie a 17 hectares, a quelque analogic avec le lac alpestre 
de Marjelen, situ6 au pied de I'Eggishorn et du glacier 
d'Aletsch. M. Packe pr^ft'^rait le lac pyr6neen aulac Suisse, 
dont I'altitude est un peu moindre (^,300 met.), qui se vide 
poriodiquement,etaproposduquelnotre collogue le prince 
Roland Bonaparte a publi6 une dtude fort remarquable*. 

En passant au-dessus de la rive droite du lac glacd du 
Portillon, et en montant raide au Sud-Sud-Est a travers 
d'enormes rochers et des pentes tres redress(5es, on pent 
gagner le col de Lit6role (3,020 m^t.) et atteindre, en 
trois heures, la plus haute cime du d^partement de la Haute- 
Garonne, c'est-i-dire le point culminant de la longue cr^te 
appel(5e Perdighero,cime61ev(5e de 3,220 metres au-dessus 
du niveau de la mer. Le sommet du Perdighero se trouve 
« cxactement sur la frontierc » et non point en Espagne ^ 
comme I'indiquent les cartes frangaises. M. F. Schrader, 
qui fit remarquer celte erreur pour la premiere fois dans 
notre Annnair^e de 1879, ajoute qu'aucun doute n'est pos- 
sible, puisque « la cr6te de st'paration des eaux court Esl- 
Ouest, sans la moindre brisure ». 

Du haut du Perdighero, la vue est remarquable et tres 
etendue sur le puissant massif des Monts-Maudits, la re- 
gion des Posets, de Batijiellas, de Peramo, de Bague- 

1. Prince Roland Bonaparte. Le glacier d'Alelsch et le lac de 
Murjelen publir par I'autcur), Paris. 1889; voir aussi La Nature^ n° 1, 
vol. I, 189('. 

2. Voir la belle carte dos Pyr^n^es Centrales (fcuille 2} de M. F. 
Sphrnder, publiee par le Club Alpin Francais. 



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RECUEHCIIICS OnOGRAPIlIOUES ET LACUSTRES. 139 

nola, etc. Gette pailic de la montagne espagnole ren- 
ferme un grand nombre de lacs fort curieux que les limites 
du present article ne me permottent pas de decrireici*. Ge 
qui frappa le plus M. Schrader pendant qu'il relevait les 
profils de cet immense panorama et tragail avec son oro- 
graphelc cercle d'horizon reproduit dans notre Annuaire 
de 1879, c'est« la rdgularit^ des alignements ». En effet, 
ces alignements obliques par rapport a I'orientation de la 
chaine, si bien observes depiiis par M. Schrader et M. Emm. 
de Margerie, me parurent d'une nettet^ extraordinaire. Et 
si j'en parle en ce moment, c'est qu'ils me scmblent avoir 
}ou6 un r61e pr^pondt^rant relativement a la formation 
des bassins lacustres. Je me propose de dcveloppcr cette 
tht^orie dans une 6tude sp6eiale. 

Si nous descendons du pic par le chemin siii\i en mon- 
tant, et franchissons la frontiere au col de Literole, nous 
trouverons bientot, a 220 metres plus has sur le revers 
meridional, le lac glace dc Lilerole^ un des plus dlev6s des 
Pyr(5n6es. La forme de ce bassin est irreguli^re, et, bien 
que les amas de n6\6 accumulos sur scs bords rendent assez 
diflicile la d($limitation exacte de sa p^ripherie, sa supcr- 
ficie me semble pouvoir etre approximativcmeiit cvaluf3c 
a 10 ou 12 hectares. 

fites-vous un alpiniste a tout(? cpreiive ? Dans ce cas, 
une rude escalade, en suivanl une des interminables che- 
min6es qui sillonnent les pentescfTray antes du revers occi- 
dental du Pic des Crabioul6s% vous am^nera en deux 

1. Mcs Nouvelles recherches laciistres failes au port de V^nasquCy 
dans le Haiit-Aragon vl dans la Haiik-Calalof/ne (Association Fran- 
caise, Congrfes dc Bosanron, 18!Ki, t. II, p. il5 a 'ii2) contienncnt de 
nonibreux rcnscignemcnts c«uicornanl. ces regions, particuli^rcnient 
ccllc do.s Monts-Maudits. 

2. Les habitants dc la vallec du Larboust prononcent j^en^ralcment 
Cat'bidou^s, ce qui, d'apres noire tres rcgrctto ct savant ami Julien 
Sacaze, voudrait dire « chair vive », par analogic avec I'etat denude 
des rochers dc ce lieu sauvage. D'autres disent Ca-ra-bi-oules ou Cra- 
f)ioul(^s^ ce qui signific la niontagnc a des chevres ». 



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iiO SCIENCES ET /UT?. 

heures au sommet de ce pic. Et si le soleil est de la parlie 
et vous harc<^le de ses rayons briilants, ne vous plaignez 
pas trop, car, sans cette chaude mats pr^cieuse collabora- 
tion, vous ne jouiricz qua moiti6 de la vue inoubliable 
qu'offre ce belv6d6re. Surtout n'essayez pas de gagner 
dii'ectement le versant orienlal et les glaciers de la vallee 
de la Lis ; vous risqucricz de subir le sort d'un appareil pho- 
tographique, que je portais sur le dos, et qui m'abandonna 
traitreusement un jour en devalant, seul, par les h-pic 
Nord du Pic du Midi de Bigorre * ; mieux vaut revenir pru- 
demment au lac du Portillon et a la Couma 6raAheca. 

Une faible distance st^pare laCoumadu lac de CahountsaO 
(1,960 met.)* que les avalanches des Quai'rats et d'Es Picho- 
16s ne torderont pas h, reduire k T^tat de mar(5cage. A part 
le pay sage, ce qu'il y a de plus remarquable au lac Ca- 
hounlsat, ce sont les magnifiques tranches de granite en 
place, coniposant le seuil et formant barrage. Je ne con- 
nais pas, dans toute la contrt^e, d^aussi beaux specimens 
de « polls glaciaires ». 

Par suite de la rupture, probablement accidentelle, de 
Tcxtr^mit^ orientale de cette digue naturelle, — rupture 
dont la date paralt inconnue, — le plan de surface du lac 
s'cst abaissd de plusieurs m6tres ; et ses eaux, di^jk a demi 
disparues sous un amoncellcmcnt d'dnormes debris gra- 
nitiques, ne trouvcront plus bient6t, comme autrefois, la 
place n^cessaire pour s'accumuler dans cette depression 
dontle plafond s'616ve sans cesse. 

1. Je n'engap^f^ pcrsoane a suivpc seuL cc chemin, coniine jo le fis, le 
2 septembre 1892, mal^ro les viv^es et bienveillantcs instances de 
raimable directeur de I'Observatoire, M. Marchand. Cela me couta la 
perte de mcs cliches et celle d'un excellent appareil H. Martin, con- 
struit cxpr^s pour raes courses en montagne, et d'un objectif Prat- 
mowski, que je regretterai toute ma vie. 

2. Tout le monde ecrit Saousaton Saouzat; o'est une erreur. Comme 
Cadagouaons.qai veut dire « en deca de Gouaous n,et non pas « Sada- 
gouauxM.qui ne signific rien, Qahounlsatcsi compose de ffl (en deca), 
et do hounl (fontaine), ce quiexprime « le lac en decade la fontaine >». 



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RECUERCUES OROGRAPHIOUES ET LACUSTRES. 441 

Au lieu de contourner la digue, en suivant le ruisseau 
qui bondit et gazouille a travers les rochers, on n'a qu'^ la 
franchir pour arriver au Pratmourel, « prairie des Maures », 
oil se trouve, a 1,875 metres d'altilude,le lacd'^s PingosK 

Par suite de ralluvionnement, la rive m^ridionale, deve- 
nue d'abord mar^cageuse, est aujourd'hui transform^e en 
prairie. L*abaissement du lit de T^missaire et les mon- 
ceaux deroche tonibantdirectenientd'EsPicholes,font que 
cette cuvette, comme la pr^c^dente, est en voie de d^crois- 
sance. Les a-pic imposants qui constituent les soubassc- 
ments d'Es Pichol6s sont la cause indirecte de ces com- 
blements progressifs. Gette 6norme muraille est d'une 
architecture grandiose et bizarre. A voir ainsi ses flancs 
6ventr6s et entaillds par place, on croirait que quelque 
gigantesque paladin I'a pourf endue avec sa Durandal. Son 
aspect etrange la fait designer, par les indigenes, sous le 
nom de las Bacas Mortas, « les vaches mortes ». 

G'est ici m(jme, en face du d6versoir du lac d'Es Pingos, 
que d^bouche le val Araug(5 dont il a 6tc question au debut 
de cette 6lude. 

En dte, le bassind'EsPingos est sou vent (^gayd par la pre- 
sence des troupeaux et dos bcrgers fran^ais ou espagnols 
pratiquant la « transhumance », c'est-a-dire Emigrant 
p6riodiquement, avec leurs bestiaux, d'une contrive a 
Tautre, pour exercer les droits de pacago que des titres 
ou des usages imm^moriaux out etablis au profit des com- 

1. On ccrit gcneraleinent EspingOy que tuus les etrangcrs, sans excep- 
tion, prononccnt « Esprtiwgo w.Dans le cas present, in doit avoir le son 
du prefixe « in »> dans « inaccessible »>, par exeniple; on prononcc £5- 
pinngo en faisant sonncr Vn. 

Les Mcridionaux se servent des mots pin, pinOy pirifff pingo, etc., 
pour designer Tarhre vert que nous appelons « pin » en frifneais (lat. 
pinus), Vingos (pluriol de pingo) signiliant unc agglomeration de pins. 
il est done plus correct a'ecrire lac d.'Es Pingos, lac « des Pins », 
puisquc ce nom caracteristique lui vient des nombreux pins k cro- 
chet {Pinus uncinata, Raraond) qui couvrent sos rives septentrio- 
nales. 



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442 SCIENCES ET ARTS. 

munes, franQaises ou espagnoles, voisines de la frontiere '. 
Mais si la ramadaei lesb<^leinents monotones des brebis qui 
la composent animent momentan^ment ces solitudes, son 
voisinage imm^diat pent avoir des inconv6nients. 

En descendant par la Cowna escura, un jour que je pho- 
tographiais quelques d6tails int^ressants aux en\irons du 
lac, je fus brusquement entour^ par une foule de moutons, 
dont r^tat de surexcitation ^tait indescriptible, b^lant, se 
bousculant, fondant sur moi k coups de t6te. J*eus grand'- 
peine k conserver T^quilibre au milieu de ce flot vivant. A 
grand renfort de bras et de coups de biton, un berger, 
(^tant parvenu h se frayer un passage k travers la gent lai- 
neuse, me dit de lui passer un de mes sacs. 11 s'^loigna 
alors en criant : Sdou, sdou, sdou (sel, sel, sel), et toute la 
bande le siiivit aussitot en faisant un vacarme assourdis- 
sant. 

Mes appareils mis en stlret^, je voulus savoir quel motif 
avait pu pousser ces animaux, habituellement paisibles, 
puisqu'on en fait Tembleme de la douceur et de Tinno- 
cence, a mo courir sus. L'explication etait fort simple , la 
voici telle que me la donna le berfrcr : « Les moutons sont 
tres friands de sel ; la provision dlant 6puis6e depuis tiois 
jours, les pauvres brtos, en voyant les sacs que vous por- 
ticz en bandouli^re, avaient cru reconnaitre, dapr^s leur 
forme ol leur couleur, le recipient contenant habituelle- 
ment I'objet de leur convoitise. » G'est pourquoi, lorsque 
Ic pMre avait pousse le cri de ralliemenl : « Sel, sel, 
sel... )) tons ses pensionnaires s'etaient pr^cipites vers 
lui. 

Apr^s une preuve d'intelligenee aussi manifeste, ne vous 
semble-t-il pas que maitre Rabelais a 6i6 bien severe pour 

i. A ppopos de cettr ancienno coutumo pastorale, qui remonte 
aux temps antiques, on pent consuJter un article fort intercssant 
(le M. J. F. Bladt', puru receninicntdans la Revue des Pyrenees (t.VI, 

.V livraison, 18l)i). 



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RECUKRCHES OUOGRAPHIQUES ET LACUSTRES. 443 

les amis de Dindenault, et que le fiicctieux Pamirge a eu 
tort de leiir joiier le vilain lour que Ton sail? 

Mais laissons \h la ramada et les vertes prairies qu'elle 
tond a belles dents, pour nous Clever, vers I'Ouest, sur la 
croupe herbeuse qui domine le ddversoir. En regagnant le 
chemin du val Aroug($, apr^s avoir contournd, k droite, un 
mamelon escarp^, nous continuerons directement vers le 
Nord.Unsentiertortueux,entrecoup6de ravins etdY'normes 
rochers, nous meltra bient6t au-dessus de la rive gauche 
du lac d'Od, On appelle ce sentier i!s Goueill4risses, « che- 
min desbrebis », et il a la reputalion d'etre ires dangereux(^). 
J'y suis pass^ nombre de fois sans me douter du p6ril. Si 
vous n'avez pas le vertige, suivez-le sans crainte ; il domine 
le lac k une grande hauteur, et la vue y est de loute beauts. 
La traversde du cdne de dejection qui pr^c^dele deversoir 
demande quelque attention. Nous voici enfin a rh6telierie, 
ou nous allons prendre un repos bien gagn^, tout en etu- 
diant cetle belle nappe d'eau h laquelle on a donnd, je ne 
sais trop pourquoi, le nom de « lac d'06 ». 

LE LAC D'OO (BOUM OCT SCCULeiJC') 

Le site pittoresque au milieu duquel se trouve ce lac, 
« sans pareil dans aucune region de montagnes » ( F. Schra- 
der), est trop connu et trop frdquentd pour ^tre d^crit ici. 
Du reste,le bassin lacustre proprement dit doit seul nous 
occuper '. 

Ce qui frappe tout d'abord en arrivant au lac, c'est la 
hauteur des montagnes qui Tentourent, la transparence 
admirable de son eau, et la superbe cascade qui raliniente ; 
sa forme, tr^'s irreguliero, est plutot elliptique que circu- 

1. Bourn est synonyine du mot « Lac». INuir rorthugraplie et rex- 
plication du noni dc Se'cult^lj^, voir page 4;i8. 

2. L'allitude du lac d'06 est dc 1,300 metres au-dessus du niveau de 
la nier en nonibrc rond. S<»ii cHia}/e est a l,iO6™,H0. 



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444 SCIKNCES ET ARTS. 

laire. II occupe une siiperficie de 38 hectares, en nombre 
rond. Sa plus grande longueur mesure 912 metres, sa lar- 
geur maximum 620 metres, et sa profondeur atteint 67 
metres. Cette excavation lacusire conlient i 2,6^7 ,848 metres 
cubes d'eau. Voir la carle bathymetrique ci-jointe (p. 448). 

Vues du d^versoir, la nappe liquide et la cascade ne 
paraissent pas avoir leurs dimensions reelles. G'est une 
erreur d'optique causae par le redressement et la hauteur des 
pentes en\1ronnantes. La plupart des visiteurs estimentla 
longueur maximum du lac i 150 metres, et ceux qui veu- 
lent parailre comp6tents affirment, sans conviction du 
reste, qu'il doit avoir 200 metres delong.La V(^rit6 est que 
le plus grand nombre, derout^s par les hauts reliefs for- 
mant Tenceinte du lac, sont incapables d'^valuer, m6me 
approximativement, ni la largeur, ni la hauteur, ni la dis- 
tance. Pour la foule dli^gante et frivole, habitu6e strainer 
son ennui dans le fond poudreux des valines h la mode, 
passe encore. Mais qu'un alpiniste de valeur comme Ra- 
mond, rendu celcbre a juste tilre par ses voyages et ses 
ecrils, ait poussc rillusion jusqu'ci dire quunc cascade^ 
haute de plus de huit cents pieds, tombe perpendiculaircmeni 
dans cette superbe piece d'eau^ qu'elle alimente seule ' , 
coci est moins comprehensible. Ajoulons, pour etre juste, 
qu'i Topoque (1787-1788) ou Ramond fit ses ascensions, 
les Pyr6n6es ^taient, pour ainsi dire, inconnues. 

La version de Ramond a fait fortune. Tons les auteurs 
venus ai)rrs hii I'onl copi^e, naturellement, et m^me 
amplifiee. SiDralet est jamais mont^ au Bourn d'et Seculetjr, 
il n'a certainement pas visits la haute region d'06, bien 
qu'il la d(5crive comme s'il Tavait parcouruc ; car — par- 
lant du lac d'06 et de son voisin sup^rieur d'Es Pingos 
— il affirme serieusemenl qxiutie cataracte se prdcipite de 
la surface de Van dans les profondeurs de lautre. avec 

1. RvMOND, Ohsnrvalions faites dans les Pyrin^ffSy Paris, 1780, 
p. 107. 



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RECUERCnES OROGRAPfllOUES KT LACUSTRES. 445 

un fracas epouvaniable *. D'autre part, Lambron et L6zat 
nous apprennent, d'une maniere assez inattenduc, qu'au- 
Irefois celte cascade tombait (Van seul jet ct pcrpendicu- 
lairement dans le. lac ; cest ainsi, — disent ces auteurs, 
— quen 1789 Bamond Va trouvee et decrite^. 

A quelle source Lambron etL^zat ont-ilspuise leur cita- 
tion ? Je I'ignore ; mais je puis affirmer que ni dans I'^di- 
tion de Paris (1789), ni dans Tedilion de Liege (1795), qui 
figurent dans ma bibliothc^que personnelle, Ramond ne 
fait mention dece7>< unique. Les auteurs des Pyr^n6es y 
tiennent cependant, puisqu'ilsannoncent unpen plus loin, 
dans le mferae ouvragc, que« pen k peules atterrissements 
ayant combl6 le lac a sa base, elle (la cascade) a cess('? 
de tombcr dans Teau ; mais elle ne foi^mait toujours qu'un 
seul jet y et Von pouvait passer entre elle et la base de la mon- 
taqne du liaut de laquelle elle sc precipite ». 

Cette opinion fantaisiste, reproduite avec una rare in- 
conscience par certains de nos contemporains, ne soutient 
pas Texamen. L'observation directe des faits le d^mon- 
trera sans peine. 

Un regard rapide, jet6 sur les montagnes abrnptes qui 
entourent le lac, nous montre dans le fond, vers le Sud, 
une immense falaise de plus de 300 metres s*61evant, 
prosque verlicalement, au-dessus du sol, et barrant la 
vallde. Par une profonde (ichancrure de la paroi rocheuse, 
plac^e k 273 metres de hauteur environ, s't^chappent en 
grondant les eaux furieuscs d'une des plus belles cascades 
que je connaisse en Europe ^ Du pied de celte cascade 
au bord du lac, la distance etait de 357 moires en 1890. 



1. Dralkt, Description des Pyrdnf^es, Paris. 1813. t. I, p. 13. 

2. Lambron ct Lezat, Les Pyrinees^ Paris, 18").'», i. II, p. 727. 

3. La cascade du Staubbach (305 metres), qui a la ropulati«)n d'«Hre 
la plus haute dc toutcs les chutes d'cau do la Suisse, ua que 32 metres 
de plus de hauteur; par centre, cello do Gavarnie, avec ses 422 metres, 
depasse le Staubbach de 117 metres. 



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446 SCIENCES ET ARTS. 

D'apr6s la version de Ramond, la partie m^ridionale du 
Bourn d'^t S^culelje aurait done perdu 357 metres de lon- 
gueur, en 102 ans, c'est-^-dire 3", 50 par ann^e, ou, en 
chiffre rond, un cen timbre par jour. En admettant cette 
progression constante pour le delta form6 par le ruisseau 
de la cascade, et en tenant compte dos comblements 
lat^raux, infmiment plus actifs et plus redoutables, le lac 
d'06 serait appel^ k disparaitre compl^tement en moins 
de cent cinquante ans, soit vers Tan 2040. Et, si nous 
renversons la proposition, toutes choses 6tant 6gales 
d'ailleurs, nous voyons que ce lac aurait dd prendre nais- 
sance pendant le siecle dernier. Mais ces hypotheses sont- 
elles soutenables? Certainement non : 1° parce qu'elles 
reposent sur une opinion qui n'^mane pas de Tobservation 
directe ; 2^ parce que les forces de la nature agissent plus 
lontement, ou par intermiltence ; 3° parce que, dans r6tat 
actuel de nos connaissances, il est impossible de ricn pr^- 
ciser a ce sujet. 

Des t^moignages It^gu^s par la tradition, ou recueillis 
de la bouche meme des plus anciens habitants du pays, il 
resuUc qu'ily a quatre-vingts ans, la distance du bord me- 
ridional du lac au pied de la cascade ^tait, k peu de chose 
pres, la m^me qu'aujourd'hui. La verdure et quelques 
arbres de haute futaie couvraient ce delta, que les entasse- 
ments rocheux,accumul^s durant plusieurs si^cles,avaient 
fini par faire ^merger du sein des eaux. Le t^moignage 
irrecusable doranciennele de cette Emergence etait encore 
visible il y a peu de temps. Pendant mon s^jour, on m'a 
montr^, a quelques metres du rivage, une grosse souche de 
h^tre, h laquelle les indigenes altribuaient, au minimum, 
une quarantaine d'ann^es d'existence lorsque la tige fut 
brisee. Ce fait n'est pas isol^, et Ton peut voir dgalemenl, h 
diff^rents endroits, des rejetons se faire jour a travers les 
(^boulis qui recouvrent actuellement les vieux troncs d(5ca- 
pit^s. Des documents aulhentiques font remoiiter aux 



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RECHERCnES OROGRAPHIOUES ET LACUSTRES. Ail 

environs de Tannde 1840 Teffondrement subit d'une portion 
des falaises lat^rales, dont les debris s'^pandirent sur le 
sol. 

A I'epoque g(5ologique oil les affaissements successifs 
et les dislocations de la croAte terrestre provoqu^rent la 
formation du lac d'06, il se pent que le torrent, priv6 
de son point d'appui naturel, pr^cipitM directement ses 
eaux dans le gouffre ouvert sur sa route. Mais ceci re- 
monterait, dans tons les cas, h une 6poque fort recul^e, 
comme il est facile de s'en convaincre, en invoquant le 
t^moignage de faits analogues dtudi^s dans d'autres 
contr^es. 

D'apr^s les travaux les plus r^cents, les c^l^bres cata- 
ractes du Niagara, qui servent de d^versoir aux eaux du 
lac Eri^, dont les dimensions sont autrementcolossalesque 
celles de la cascade du lac d'06, auraient mis trente mille 
ans pour atteindre le point ou on les voit aujourd'hui, en 
estimant leur recul, comme le fait Lyell, h 0",30 par 
an environ. D'autres observations et des rep6res places 
par Hall (1841) et par le professeur Woodwards (1886 et 
1890) ont fonrni pour la premiere p6riode (1842-1886) une 
moyenne annuelle de 2 pieds, soit 0'",6096, et une dur^e 
de qiiinze mille ans pour la totality du recul. Gilbert et 
Pohlmann adraeltent une dur^ebeaucoup moins longue. Et 
d'apr^s d*autres mensurations, que Ton dit fort exactes, la 
duree moyenne la plus accreditee parmi les Am^ricains 
serait de dix millo ans. 

D'autrepart, dans une dtude remarquable sur VA^Uhro- 
pologie aux Eiats-Unis, M. le docteur P. Topinard nous 
apprend que « dans les quarante-qualre ans qui se sont 
6couies entre ses deux visiles au Niagara, la chute cana- 
dienne, celle h considt^rer, aurait recul6 de 96 pieds envi- 
ron », c'est-^-dire de 29 metres 26 centimetres. Selon 
notre savantcompatriote, le recul r/:iui ait done pas exc^de 
1)65 millimetres par an. Si nous exaniiiions, avec le 



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448 SCIENCES ET ARTS. 

docteur Topinard, la composition g^ologique des parois 
formant la gorge des chutes de Lewiston et de Tescarpe- 
ment du haut duquel se pri^cipitent les calaracles, nous 
les voyons formees de « couches horizontales se corres- 
pondant sur chaque paroi » et constitutes par un banc de 
calcaire, des marnes schisleuses, difT6rentes couches 
alternantes de calcaire, de marne, de grfes, et finalemenl, 
au-dessous de Teau, par « des bancs de sable schisteux, in- 
terrompus par un banc degrfes, appartenant ii la formation 
de Medina, d'une ^paisseur de quelques centaines de 
pieds ». 

Gette Enumeration gi^ologique a sa valeur; elle permet 
de constater que les terrains de la cataracte am^ricaine 
sont, comparativement aux terrains cambriensdu lac fran- 
gais, faciles k corroder et a desagr^ger, surtout en tenant 
compte del'^norme dilTt^rence qui existe entre la force dro- 
sivedes deux chutes d'eau. 

En basant nos calculs sur ce qui precede eten admettlant 
une force destructive deux cents fois plus grandc pour Is 
Niagara que pour la cascade pyr^^ndenne, ce qui est un 
minimum bien au-dessous de la r^alite; en supposant 
m^me que Tablation du rocher, et par consi^qucnl le recul 
de la cascade d'06, se soit produito seulement sur une 
longueur de 89 metres, c'est-a-dire sur le quart de la dis- 
tance totale qui s6pare actuellement celto cascade du bord 
du lac, et que les trois autres quarts du terrain emergeant 
aient ete formes par les materiaux de di'molition et de 
transport, nous trouverons que depuis vingl-six mille ncuf 
cent soixante-jieufans (2t),969) cctte cascade ne pourrait plus 
tomber directement dans le sein de la nappe lacustre. 

Ramond pas plus que Dralet n*ont done pu voir la cas- 
cade d'06 se precipitcr dans les profondeurs de ce lac. Quanta 
Lambron et L6zat, disant que plus tard, par suite des atter- 
rissements, « Ton pouvait passer entre elle (la cascade) et 
la baso de la montagne du haut de laquelle elle se preci- 



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RECIIERCIIBS OROGRAPUIOUES ET LACUSTRES. 449 

pile » , cetle afOrmation est une pure fantaisie ; et je ne m'ex- 
plique pas que Tauteur du beau plan en relief que tout le 
monde pent admirer au Casino do Luchon ait laiss(5 accre- 
diter une hypolh^se aussi pen soutenable. 

Aujourd'huilesm^thodesspeculativesont fait leur temps; 
en mettant en oeuvre les experiences pratiques et I'obser- 
vation directe, 11 edt^t^ facile, ceme semble, d'6viter cette 
erreur. Pour qu'il en soit ainsi que le veulent MM. Lezat 
et Lambron, il faudrait que la paroi rocheuse fdt en sur- 
plomb et m^me enencorbellement, ou que la force de pro- 
jection fOt assez grande pour Temporter sur le poidsde la 
masse liquide tombanl d'une hauteur de 300 metres. Mais, 
en imaginant m6me une force vixe de cette puissance, il 
est ais(^ de comprendre que les debris rocheux entraln^s 
par ellen'ont pas tard^ a s*amonceler aupied de la muraille 
et a former un talus protecteur chaque jour grandissant. 
G'est ce qui diff^rencie les falaises marines des escarpe- 
ments montagneux. Les premieres, battues constamment 
par les flots, sont sans cesse rongt3es h leur base, tandis 
que les seconds, au con traire, Erodes d'abord dans le haul, 
voient peu a peu leur par tie infi^rieure garantie par les 
d6p6ts que Teau en mouvement accumule a leurs pieds. 

Slant donn6 le remblai colossal existant au bas de la 
cascade, il est impossible que cette partie de Tescarpement, 
mise par cela m^mea I'abridu contact direct des agents 
destructeurs, ait pu 6tre excav^e au point de laisser un 
vide apprt^ciable entre elle et la chute d'eau. G'est done 
bien par le sommet que la demolition commence au lac 
d*06 et au Niagara, comme partout ailleurs dans les mon- 
tagnes, ce qui finira,l6t ou lard, parniveler les penles. 

Actuellement, par suite de T^norme chaos forme a la 
partie me ridionaledu lac, les materiaux unpen volumineux 
que charrie le torrent ne peuvent arriver jusqu'^ la nappe 
d'eau. Seuls, les debris sableux et les mali^res alluviales 
atteignenlla cuvelle. De mesnombreiises observations et 

ANNUAIUK DK 1891. 29 



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450 SCIENCES ET ARTS. 

Bondages * pratiques avec un soin scrupuleux, d'abord 
en 1885 et 1888 ^ puis en 1889 et 1893, il r^sulte que le 
lac d'06, comme la plupart des lacs pyren^ens, se comble 
progressivement mais d'une maniere in^gale. Ces comble- 
ments sont intermittents et se produisent sur plusieurs 
points k la fois de la p^riph^rie lacustre. 

Pour le lac d'06, les mat^riaux de comblement provien- 
nent, presque exclusivement, de la demolition des pentes 
formant son enceinte. L'apport des corps un peu volumi- 
neux entraln^s k la suite du torrent principal d'alimenta- 
tion, celui de la cascade, ^tant k peu pr6s nul, ce sont les 
couloirs d'avalanches ouverts au-dessus de la riv e gauche 
et de la rive droite qui fournissent aux c6nes de dejection 
I'appoint de plus considerable. 

L'insouciance- des populations, Tinertie coupable des 
prt^pos^s ofliciels, qui laissent brouter <c b^tement le vieux 
sol glaciaire par des animaux stupides dont la dent vorace 
mango en herbe Tespoir d'une renaissance » (Ch. Durier), 
et le pacage h^tif des troupeaux qxii envahissent la mon- 
tagne, au printemps, avant que les pousses des jeunes 
arbres et Therbe nouvelle aient acquis un d^veloppemenl 
suffisant pour pouvoir r^sister k leurs depredations, sont 
les causes primordiales du comblement progressif des 
bassins lacustres. 

1. Ccs sondagos ont He fails a I'aide de mon nouvel apparcil k (\\ 
d'acier [Sondeur E. Belloc) el a compleur automatique, adopie par lo 
prince A. de Monaco, par MM. A. Delebbcque, J.Thoulet, HOrnlimann 
pour Icurs etudes marines el licustrcs. C'csl ce module d'appareil qui 
a efjalement servi, a bord du Roland Bonaparte, i M. de Lacaze- 
DuTHiERS pour dresser la carte sous-marine du golfe du Lion. Lo 
perimetre d'exploration a alteinl 1 ,700 kilometres carres. Au cours de 
ces operations, M. le professcur Pruvol, charge des sondages, a rat- 
tach6 un grand nombrc dc points marins k des points terrestres connus. 
Ces belles recherches onl permis de constater que la chaine des 
Pyrenees n'a pas de jirolongement sous-marin au deli du cap Creiis. 

2. Emile Belloc, Le lac d'Ooy sondages el dragages. (Bulletin de 
Geographic historique ct descriptive du Minist^re de Tlnstruction pu- 
blique, Paris, 18S9.) 



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RECHERCHES OROGRAPniQliES ET LACUSTRES. 451 

La montagne, d^pouill^e de la parure arborescente et du 
tapis v6g^tal qui la recouvre, est comparable^l'^tre Advant 
priv6 du v6tement ou de la fourrure qui le defend centre 
les intemp^ries. 

Dans le but d'6tendre ses pMuragesetsouspr^textede se 
procurer des bois de construction et dechauffage, le mon- 
taguard, ne pensant qu'au b(§n6fice imm^diat, d^daignant 
Tavenir, d6lruitenquelques ann^es les plus belles richesses 
que la nature a pris tant de soin de r^pandre sur le sol. 
Aussi, lorsque Tavalanche se d6tache brusquement des 
sommets et roule sur les pentes rapides, aucun obstacle 
ne s'opposant h sa course furibonde, elle entralne au bas 
des escarpements des monceaux de debris de toute esp^ce. 
Et, si elle rencontre sur sa route quelque nappe d'eau 
glac($e, au moment ou elle atteint sa surface, « elle s'abat 
comme un vol de pigeons , — qu^ dey coum u bol de cou- 
hums, n — selon le dicton imag^ des habitants des Hautes- 
Pyr^n^es. 

Dans une autre 6tude *, j'ai expliqu^ comment ces dejec- 
tions franchissent les c6ne8 neigeux accumul^s k la base 
des couloirs d'avalanches, s'^parpillent sur la glace, tom- 
bent au fond du lac, et constituent enfin des talus immer- 
g^s, s^par^s du rivage par des excavations en forme d'en- 
tonnoirs. G'est ainsi qu'on pent les voir au lac d'06, k 
Caillaouas, dans la region d'Estom, d'Ardiden, de N6ou- 
vieille, et dans un assez grand nombre d'autres contrt^es 
lacustres ou je les ai longuement 6tudi6s. 

Aux lacs de Caillaouas, de Cap-de-Long, dWubert, d'Ar- 
diden, d'Estom, etde GaubeS etc., les ph^nom^aes d'6ro- 

1. l^iiiLE BELLoCy Sur certaines formes de complement observffes dans 
quelques Iocs des Pyr^nies. (Comple-rcndu des seances de rAcad(^mie 
des Sciences, 18 juillet, 1892.) 

2. La prononciation dcfectueuse de la voyelle m, qui doit avoir 
prcsque toiijours le son de ou dans les noms de lieux d'originc meri- 



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4o2 SCIENCES ET ARTS. 

sion acquierent une activity qu'on peut qualifier de dt5s- 
esp6rante. La plupart des talus autrefois sous-laclistres 
(Emergent actuellement de plusieurs metres au-dessua des 
eaux. Le lac dEstom^ pr^s de Cauterets*, offre des speci- 
mens de comblement fort curieux, et d'autant plus inte- 
ressants k observer que Feau possede une limpidity admi- 
rable. Un disque blanc descendu jusqu'au fond, c'est-a-dire 
a 17 metres, est rest6 distinctement visible k Toeil nu. 
L'opinion g^n^rale voulait que ces eaux ne nourrissent 
pas de poissons. Le produit de mes p^ches au filet fm, etu- 
di6 par le baron J. de Guerne et le docteur J. Richard, 
montre qu'cllos renferment, au contraire, une grande quan- 
tity d'animalcules propres k Talimentation de ces animaux 2. 
Du reste, le fermier actuel de ce lac' a fait des essais 
d*empoissonnement qui ont, parall-il, fort bien r^ussi. 

Les lacs (TEstibaoudes, situ^s k 2,361 metres d'altitude, 
dans le puissant massif qui s^pare le lac d'Estom du lac 
de Gaube, ne renferment pas de poissons, mais leurs eaux 
bleues sont d*une limpidity tellement admirable, que 
notre collegue, M. Gustave Regelsperger, a pu voir dis- 
tinctement les pierres qui en forment le fond, du haul 

dionalc, fait que Ic sens dc cos noms est dcvenu incomprehensible, 
pour les el rangers conune pour les gens du pays. J'ai mis pendant 
longienips nion esprit a la torture pour decouvrir retymologie du moi 
u Gaube >•, sans y parvenir. Cependant Texplication est fort simple, si 
on respecte la prononciation locale. En (i'XGlGaoube[Aoube, « aubc »),et 
non pas u Gaube »,qui n'a de signification lopographique dans aucunc 
langue, signific le lac, le pic, ou la vallee qui est place du c6t6 du levant : 
Lac de Gaoube^ « lac do I'Est ».La lettrc G est ici une consonnc inu- 
tile, ajoutoe par I'usage, comme dans Goueillerissds pour ouillenss^s. 
(Voir luon memoire sur le Lac de Caillaouas, Ass. JFrancaise, Congr^s 
de Bcsancon, 1893.) 

1. Emilk Belloc, E^wrfe suv Voriginey la formation et le comblement 
des lacs J dans les Pyven(fes, (Ass. Francaise, Congr^s de Pau, 1892.) 

2. J. DE Guerne et J. Richard. Sur la faune pilagique de quelques 
lacs des Hautes-Pyr^n^es. (Ass. Francaise, Congr^s de Pau, 1892.) 

:j. Le fermier de rholelleric du lac d'Estom, M. Pere Moundine, a 
nn tarif rcduit, special pour les mcmbres du Club Alpin Francais mu- 
nis de Icur caniet. 11 y a aussi un bateau a la disposition des voyageui*s. 



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RECIIERCHES OROGRAPDIQUES ET LACUSTRKS. ioH 

d'un sommet voisin dont la cime s'6l^ve a 2,8-20 metres. 
{La G^ographie, 3" article, 4 septembre 1890.) 

Depuis 1887, 6poquealaquelle notre collogue de la Direc- 
tion Centrale, M. J. Vallot, publia une tr^s int^ressante 
notice surles phdnomenes de comblement produits par les 
avalanches dans les lacs des environs de Cauterets \ la 
« longue digue sous-lacustre suivant les sinuosit6s du 
bord », qu'il observaau lac de Gaube, a tellement augments 
de hauteur, que cette digue, autrefois st^parde de la rive 
par une sorte de chenal, forme aujourd'hui en certains 
points le rivage lui-m6me. 

L'erosion des pentes qui entourent les lacs de la region 
de Cauterets est beaucoup plus active a Gaube qu'ci 06. 
Ceci explique la difference de forme des talus immerges 
de ces deux bassins, pour ne prendre que ceux-lk comme 
exemple.Tandis qu'au lac d'06, les quatre c6nes principaux 
de dejection ^sont espaces et s^par^s par des terrains con- 
verts de vegt^tation,les pentes dominant la rive gauche du 
lac de Gaube* forment, on pent dire, une suite ininter- 
rompue de couloirs d'avalanches. II en r^sulte des talus 
demi-circulaires, s^par^s des bords par une depression 
conique, pour le premier; etune sorte d'entassement pier- 
reux st^pare de la rive par un canal, dont les sinuosit6s 
sont modeldes sur celles du rivage, pour le second. 

Le fond du lac de Gaube s'est sensiblement relev^, dans 
certaines parties, depuis 188/t,(3poque ou j'y pratiquai mes 

1 . J. Vallot. Comblement des lacs pyr^n^ens. 

2. C'est sur la rive gauche du lac que passe le scntior dc Cauterets 
a Gavarnic, par le col de Vignemale. Quclqucs seuiaiiics avunt mou 
sc'jour au lac, quinzc membres du Club Alpin Francais, avec un des 
vice-presidents de la Section du Sud-Ouesi, M. Lourdc-Rocheblavc, 
comnic chef d'excursion, etaient passes par \k, pour allcr inaugurcr le 
nouveau chemin muletier du col dcCanipbiel. Malgrti les vives instances 
dc M. Lourde-Kocheblave et de notre colleguc ct ami M. Raphael Mal- 
loizel, qui a cte rhisloriograjihe de cclie inieressantc course do Citiq 
jours dans les Haides-Pyr^nees, j'eus le regret de ne i)ouvoir uie rcn- 
dre k leur ainiable invitation. 



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i54 SCIENCES ET AHTS. 

premiers Bondages. L'ayant sondd de nouveau dans un 
grand nombre d'endroils,r6t6 dernier, j'ai trouv^une pro- 
fondeur maximum de 41 metres, ou, pour ^tre tout a fait 
exact, de 40"^,87. 

Comme on le voit, cette profondeur, d^ja respectable 
pour un lac d'environ 20 hectares de superficie, est loin 
d'atteindre le chilTre fantastique de 220 metres, que Ton 
pretend avoir trouve il y a quelque cinquante ans. Je n'en 
ai pas moins entendu un guide, ou pr^tendu tel, affirmer 
i « son touriste » que ce lac a 125 metres de fond et que 
« mon appareil ne vaut rien ». Le montagnard qui m'ac- 
compagnait, et qui savait h quoi s'en tenir, me dit: « Que 
nou cdou pas h4 teniiou, qu'ey m^nsouny^ coum u arrelotye. 
11 ne faut pas faire attention, il est menteur comme une 
horloge. » 

A c6t6 de ces formes de comblement, occasionndes par 
la demolition de la charpente rocheus«! et oflfrant par con- 
sequent un tres grand int^rfet pour le g^ologue, on en 
voit d'autres non moins curieuses a observer. La premiere 
fois que j'explorai m^thodiquement le lac de Ganbe, mon 
attention fut vivement attir6e par une enornie couche 
d'arbres enchevetr^s dans un d^sordre inextricable, recou- 
vrant par places le fond du lac*. Les uns couches sur le flanc, 
les autres aux trois quarts renvers^s, ils maintenaient des 
tiges enti^res de pins dress^es verticalement. Ces arbres 
sans \de, mais encore debout, faisaient un singulier effet. 
On aurait dit les colonnes isolt^es de quelque immense 
portique en ruine, dont I'entablement et les chapiteaux au- 
raienl disparu.Mais c'est particulierement aux en\drons du 
ddversoir que Tamoncellement ligneux est curieux k voir. 
Le rdseau est tellement serr^ que la sonde ne peut parvenir 
jusqu'au fond veritable. Comment ces arbres sont-ils deve- 

\ . C'est probablemcnt la preseDce de cos arbres qui a doune lieu a 
la Icgonde des « serpents monstrueux » que Ton apercevait encore dans 
ce lac, dit-on, a la fin du sifecle dernier. 



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RECUERCHES OROGRAPUIQUES ET LACUSTRES. 455 

nus fondriers? Pourquoi, 6tant moins denses que Teau, ne 
floltenl-ils pas? Ge sont des questions difficiles et qui deman- 
dent de trop longs developpements pour etre trail6es ici. 
Quoi qu'il en soit, nous sommes en presence d'un fait 
brutal. La forfttqui rocouvrait naguere lesmontagnes voi- 
sines est ani^antie. Ses d^biis gisent au fond de la nappe 
lacustre. Les penfes du Pim6ya et de Poueytr6mous * sont 
fortement entam^es, et, si le syndicat des vallees ne prend 
pas des niesures ^nergiques pour les reboiser a bref delai, 
leur demolition rapide entrainera infailliblement la dispa- 
rition d'un des lacs les plus curieux etles plus c^ldbres des 
Pyrenees*. 

Comme le lac de Gaube, celui d'06 renferme un assez 
grand nombre de troncsd'arbres. La presence deces corps 
volumineux est m6me tres g^nante lorsqu'on op^re des 
dragages. Ceuxque j'ai pratiques au lac d'06 m'ont fourni 
un limon gris rouge^tre melange de sable, de vase impal- 
pable et d'une immense quantity d'algues microscopiques 
dont j'ai dressd et public la liste ^. 

La sonde a ramen^ aussi des ^chantillons d'eau, qui ont 
6te analyses par un savant professeur d'hydrologie de la 
Faculte de Toulouse, M. le D"^ F. Garrigou, et par notre 
collogue M. ring^nieur A. Djlebecque. 

Les lacs de montagnes ne sont pas seulement des orne- 
ments decoratifs faits pour le plaisir des yeux; leur r61e 

i. Pouey vcut dire « pic ■, ct Estremaus, dstrdmousjr^mous, signilie 
un endroit inculte ct eloign^, servant de pacage; c'cst done Ic •« Pic 
des Pacages »». 

2. On trouvc au lac de Gaube une h6tellerie, et deux bateaux sont 
mis a la disposition des voyagcurs. Le fermicr, M. Lasserre, fait benc- 
ficier nos collogues du Club Alpin Francais d'uue reduction sur les 
prix de son tarif general. 

3. :^MiLE Belloc, Les Diatom^es des lacs du Haut-LarOousty region 
d*06. (Le Diatoniistc, Paris, 1890.) — Voir aussi mon Apergu g^mival 
de la veg^lalion lacustre dans les Pyr€n^es. (Association Francaise, 
Congr^s de Pau, 1892.) 



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456 SCIENCES ET ARTS. 

est infmiment plus utile. G'est d eux que peut d^pendre 
ralimentation publique, la r^gularisation des cours d*eau 
et la distribution de la force motrice. Leur am^nagement 
intelligent peut attc^nuer, dans une certaine mesure, les 
eff ets d(^sastreux des inondations, qui portent trop souvent 
la desolation dans les valines basses et dans la plaine. 

L'utilit6 des grands reservoirs d*eau dans le haut des 
montagnes est universellement reconnue par les ing^- 
nieurs hydrographes de tous les pajs. T6moin la construc- 
tion r^cente de la digue colossale ^difi^e h cent kilometres 
au Nord de Bombay, pour alimenter celte ville d'eau po- 
table. Cette construction barre enti^rement la \a\Ue sur 
unelargeurde 3 kilometres. Elle a 36 metres de hauteur, 
et son dpaisseur, qui est de 30^,50 k la base, diminue 
progressivement jusqu'i\ 4", 70 au sommet. Ce lac arti- 
ficiel, qui peut fournir h la ville indienne 450,000 metres 
cubes d'eau par jour, mesure 20 kilometres de superflcie. 

Sans vouloir faire aussi grand, notre administration des 
ponts et chauss^es ne demeure pas inactive. Les Iravaux 
de barrage executes au lac d'Or^don (Hautes-Pyrc^^n^es) ont 
sur^leve Tancien niveau de 29™, 70, ce qui m'a permis de 
descendre un poids de sonde jusqu'^ 49'",41 de profon- 
deur, en 1890 et 1892, le plan de surface du lac 6tant a 
la cote de 1,869 metres. 

Comme au lac llh^ou et k celui de Caillaouas, dont il 
a 6t('' question plus haut, c'est au moyen dun tunnel sou- 
terrain que ring^nieur en chef, M. J. Fontc^s, se propose 
d'operer la vidange du lac d'06. Perce k 41 "',60 en contre- 
bas du niveau actuel de la nappe, ce tunnel doit avoir 
300 metres de longueur. Suivant ce projet, le plan de sur- 
face du lac devrait etre relev6 de 7 metres, ce qui permet- 
Irait de disposer de 14 millions de metres cubes d'eau. 

Heureusement ces travaux, et Texhaussement qui en 
rc^sulterait, ne modifieraient pas sensiblement, parait-il, le 



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458 SCIENCES ET ARTS. 

peut placer T^tiage moyen, en (}te, k la cote de 1,496™,60. 

Avant de quitter ce beau lac, je tiens a dire que les an- 
ciens merits et les vieux habitants du Larboust Tout touj ours 
design^ sous le nom d'^t Bourn (Tel Seculetj*^, et non point 
de Culejo comme la carte de TAcad^mie (publi^e dans la pre- 
miere moiti6 du xvm^ si^cle}, ou de Secvlejo comme Fecri- 
vent depuis Ramond tous les auteurs qui Font copi6. Pas 
plus pourThabitant du pays que pour T^tranger, ces noms 
d^natur^s ne disent rien k Tesprit. 

L'examen topographique dela valine, et de la muraille 
colossale qui la barre enti^rement au Sud, nous donnera 
TexpUcation 6tymologique que nous chercherions vaine- 
ment autre part. Le mot CulSt, derivant sans doute du latin 
cuius, est employ^ dans toutes les Pyr^n6es Centrales pour 
designer un fond de valine sans issue apparente, une sorte 
de « cul-de-sac », comme nous disons en frangais. 

D'autre part, le mot « lac », d^signant un grand amas 
d'eau enclave dans les montagnes,n'existait anciennemenl 
dans aucun idiome pyren^en. Ici, le mot bourn le remplace. 
Quelle est son origine? Serail-ce une onomatop6e, comme 
on Ta pr^tendu, par imitation du bruit que font les rocs en 
tombant dans les eaux profondes? Je crois plutot, etant 
donne les relations conslantes entre Espagnols et Fran- 
^ais, que cette expression est une imitation, ou une corrup- 
tion si Ion veut, du mot aragonais /^o», Idoun, /bourn, 
Libon, Liboun, Liboum, indistinctement employ^ par les 
habitants de cette portion du re vers meridional pyrt^n^en 
pour designer les grands amas d'eau de leur pays*. 

1. L'originc do ceile expression aragonaise date probablement du 
moyeu dge, ct remonte vraisemblablement k I'epoquc de loccupatioQ 
du territoirc cspagnol par les musulmans. En cflet, dans le Nord du 
continent africain, la syllabe own, oumm se retrouve fr^quemment 
accolee aux noms g^ographiques, pour indiquer des amas quelconques : 
Oumm edh d'harou,<i lieu couvert de leniisques >» ; AUtt Oumm el mala, 
« la source oii le sel abondc ». (On pourrait aussi supposerque Liboun 
est Qpparcnte au grec li[ir^y.H^daclion.) 



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RECUERCHES OROGRAPUIOUES ET LACUSTRES. 459 

En r(^sum6, El Bourn d^et Seculetje, autrement dit « le 
lac du culet », signifie « le lac du cul-de-sac ». G'est done 
SecuUtj^ et non pas autrement que ce mot doit 6tre 6crit. 
La syllabe sA serait ici un simple expldtif euphonique, 
analogue a la lettre g mise devant le mot oueillos, u bre- 
bis » que Ton prononce toujours goueillos {Es Goueille- 
risses, « le chemin des brebis »). G'est une simple coquet- 
terie de langage, comme Tobservait tr^s judicieusement 
M. P. de Casteran k propos de ce dernier mot. 

L'orthographe des noms de lieux fourmille d'erreurs. 
11 serait utile de creer un glossaire topograpbique, sinon 
pour reformer ce qui existe, du moins pour fixer la signi- 
fication vulgaire de ces noms ou leur etymologic. Les an- 
ciennes chartes, les livres terriers, etc., peuvent elre d*un 
grand secours. Des auteurs modernes, Lespy», CordierS 
Julien Sacaze^ Bourdette*,?. de Casteran-, H. Cabannes% 
etc., ont di^ja rendu des services a la toponymie en etu- 
diant quelques-uns de ces documents relatifs aux Pyre- 
nees; il serait bon que chacun imit^tleur exemple. 

Du Bourn d'ei SecuUfj^^ ou « lac d'06 », nous pourrions 
rejoindre Luchon, engagnant les granges d'Aslo,et en visi- 
tant la ceiebre moraine de Garin,deposee par Tancien gla- 
cier duLarboust. Ge curieux phenomene glaciaire a eU* 6tu- 
die et decrit avec trop de soin,dans noire Annuaire de iHll y 
parle directeur du Museum d'histoire naturelle de Toulouse, 



1. LK"iPY, Dictionnaire UarnaiSt Monlpellier, 1887. 

2. E. CoRDiER, iltude tur le dialecte de Lavedan, Bigorrc, 1878. 

3. JuLiEN Sacaze, Hisloire nncienne de Luchon j Saint-Gaiidens, 1887. 

4. J. BouRDETTB, Le Labidd, Argelds, 1880. — Mdmoires du pays 
el des Hals de Bigorre, Tarbes, 1892. 

5. Paul de Casteran, La R^foiTnation de la commanderie de Juzel- 
de-Luchon tt Fronlds, en liGf) (Rcvuc de Commingcs. annee 189i). 

6. H. Cabannes a donne dans la Revue de Comminqes (1894) une 
(^tude intcressantc sur la Commaudcrie de Frontes, situee dans le ter- 
riloire de Juzet, voisin de celui de Luchon. 



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460 SCIENCES ET ARTS. 

M. E. Trutat', pour que nous ayons a y revenir. Du reste. 
en suivant la rive droite du lac d'06, nous passerons di- 
rectement dans la valine de la « Lis » [d'Era litz^), etdela 
en Espagne, ce qui sera plus int^ressant, ce chemin etant 
peu frequents. 

Un matin du mois d'aofit, je quittaile lac h. la pointe du 
jour. L'air et la nappe liquide elant d'un calme parfait, 
j'en proOtai pour faire quelques observations thermiques 
et mesurer la transparence de Teau. Le thermometre^ me 
donna -\- H*»,3 au milieu du lac, et -+- 8° seulement a Tar- 
riv6e du ruisseau de la cascade. La temperature de l'air 
dtait de + 9%5. 

Un disque blanc de 0'",30 de diam^tre, attache au fil 
d'acier de mon sondeur, demeura \dsible k Toeil nu jusqu'k 
18"^, 50 de profondeur. Gette transparence, d^jk tres grande, 
n'est cependant pas comparable a celle que ces eaux attei- 
gnent en hiver. 

Au cours demes explorations, j 'avals pass^ des journ^es 
enti6res sur ce lac, mais jamais traversee ne fut plus d^li- 
cieuse. Dans la montagne, le point du jour est le moment 
leplus favorable auxdouces reveries. A cette heure ou tout 
sommeille encore, la nature, k moiti^ endormie, semble 
mettre une certaine coquetterie k parer son rcJveil des cou- 
leurs les plus tendres et des senteurs les plus exquises. La 
purete de Tatmosph^re, Tazur intense de la voilte ct^leste 
r^fl^chi par Feau, le ton sombre des falaises et des ver- 
dures glauques, qu'on distinguait k peine, formaientun tel 

1. E. Trutat, Les Moraines de VArhousty ancitn glacier cVOo {An- 
nuaire du C. A. F., 1877, pp. 4H) jk 461). 

2. Litz sigQifie un couloir « lisse » par oil desccQdcDt les eboulis ct 
les avalanches. Lc noni de « vallee d'Era litz » veut done dire u vallee 
du couloir ». 

3. Pour CCS observations, j'emploie un thcrmometrc a rctourncmcnt, 
systemc Ncgretti ct Sambra, construitot modifi6par M. Chabaud, de 
Paris. 



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REClIERCnES OROGRAPUIQUES ET LACUSTRES. 4til 

contraste, qu'un second firmament semblait existersous 
mes pieds. 

Le jour avait grandi lorsque j'abordai la rive m^ridionale. 
Un sentier k peine visible, montant en zigzag a travers les 
broussailles et lesparois rocheuses, me permit de rejoindre 
le chemin muletier de la Scala, qui s'elfeve a une assez 
grande hauteur au-dessus de la rive droite du lac. Quoi- 
que cette petite escalade soit dangereuse... pour les v^te- 
ments seulement, je la recommande; elle abrege la dxir^e 
du trajet et manage de superbes dchapp(5es de vue, parti- 
culierement du c6t6 du lac et sur la cascade. 

Peu apr^s 6tre arrive h Tentr^e d'un ravin rocailleux, 
ou la chaleur est insupportable en 6t^, on pent prendre k 
droite, a travers la Pina^, pour se rendre i\ Es Pingos. G'est 
la route du ravin, malheureusement, qu'il me fallut sui- 
vre. En s'^levant de terrasses en terrasses sur les flancs es- 
ca'rp^s qui se dressent k TEst-Sud-Est, on atteint la base 
d'une chemin6e pas toujours commode agravir. Arrive au 
col de Montarouy, on pent monter, sans se presser, au 
sommet du Quairat (3,059 m6t.) en deux heures^ 

En passant, je tons un regard sur le petit lac de Crabioulc^s 
(ou Garabioul^s), et descendons au Clot (Tis PicheSy d*ou, en 
remontant au Sud-Est, on pent aller visiter le cirque neigeux 
d'Fs GraoueSy « des Graviers », le lac Fer( (1,960 met.), — 
improprement nomm^ « lac de Tile », puisque le promon- 
toire qui encombre sa rive occidentale forme une pres- 
qu'ile, — et plus haut, le lac Bleu et le lac Glace du Port- 
Bielh, 

Seul ralpiniste« sans peur etsans reproche » doit tenter 
la descente du Port-Bielh (2,500 mfet.) sur Thospice espa- 

1. Cc nom vient des nombreux pias a crochet [Pinus Uncinala^ 
Ramond) qui couvrcat cette partie de la n>ontagne. Le chemin dc la 
Pina est a peine connu, bien qu'il soit Ires agrcahle a suivre en 6t^. 

2. Quairat (prononccz Couairatl) veut dire « carre ». Gest le Pic 
Quouirat dc I'Ktat-Major. Du sommet, la vue est tres belle sur les 
deux versants d'06 et de la Lis. 



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4H!2 SCIKNCES ET ARTS. 

gnol de Venasque. Durant le trajet, trois quarts dTieure 
environ, on n'a pas perdu de vu le massif des «Monts-Mau- 
dits », Monies Hfalditos\ au Nord-Est duquel un des af- 
lluents naissant de la Garonne s*engouffre dans un abime 
commun6ment appele Traou del Toro, que not re vaillant 
collegue E.-A. Marlel se propose de visiter prochainemenl. 
Mais, si Ton veut jouir d'un coup d'oeil plus beau encore, 
il faut monter au Pic de Sauvegarde {Sobt'eguarda . En 
passant h la Peila Blanca, disons h notre vieille connais- 
sance, el sefior Francisco Cabellud, de nous preparer un ajo 
arriero succulent, qu'au re tour nous arroserons de quelques 
bonnes bouteilles de vin de Carifiana, et prenons, k gauche 
du Port, le chemin que cet excellent Francisco entretient 
^ ses frais. 

Le panorama qui se d^roule du sommet de Sauvegarde 
(5,787 m^t.), exactement plac6 sur la fronti^re, est unique 
dans les Pyr6n6es. Pentes abruptes, glaciers ^tincelants, 
valines profondes emaill(5es de verdure et de neige, lacs 
qu'on croirait d'^meraude ou d azur, ruisseaux ^cumeuxet 
limpides, brillants oomme I'acier, forment autour de ce 
pic une immense ceinture de montagnes, dont les hauls 
reliefs se perdent dans la nue. 

On se trouve en presence du massif le plus 61eve de la 
chatne, dont le point culminant, 3, 404 metres, est le Pic 
d'Aneto. Magislralement ^tudi6et d^crit par MM. F. Schro- 
der et Emm. de Margerie^, ce massif, « remarquable par 
son relief presque exclusivement granitique », forme un de 

1. L'un des principaux sommcts de ce puissant massif et I'enscmble 
du massif lui-meme soot tres souvcnt d^signes sous le noin de Maladetta 
qu'on ecrit avec deux tt dans les livres francais, allemands, anglais, etc.; 
quand k moi, jc pr^fcre rorlhographe adoptee par D. L. Mallada, pro- 
fesseur a I'lilcole des mines de Madrid, c'est-a-dire avec un seul /, celle- 
ci etant plus conformc aux bonne regies de la langue espagnole. 

2. Apergu de la forme et relief des Pyr^n^es, Annuaire du C. A. F., 
WJl, p. 532 et suivantes. 



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RECHERCHES OROGRAPHIQLES ET LACUST^ES. 4H3 

ces alignements obliques dont parlenl nos savants collo- 
gues. Sa longueur, d'environ 95 kilometres, se d^veloppe 
du Nord-Nord-Ouest au Sud-Sud-Est, du N^ouvieille k la 
Sierra de los Encaniados, et « coincide avec un pli anticli- 
nal ». 

En revoyant devant nous ce beau pays d'Espagne, qui 
nous a dejk valu de si remarquables travaux de la part 
d'hommes 6minents, tels que le colonel D. Francisco Coello 
y Quesada, L. Mallada, Luis Vidal, F. Schrader, Carez, de 
Margerie, D"^ F. Garrigou, le colonel Prudent, Wallon, 
comte A. de Saint-Saud, E. Trutat, H. Filhol, L^zat, que 
je cite au hasard, sans oublier le regrett^ D^ Jean-Bernat, 
et nos collfegues le comte Henry Russell, Maurice Gourdon, 
P. Labrouche, J. deLauri^re, B. Bernard, Lequeutre, etc., 
je ne pus me d^fendre dexprimer uti regret, tres lif et tr^s 
sincere : c'est de voir nos amis lesEspagnols interdire leur 
fronti^re pyren^enne aux recherches des hommes desint^- 
ress(5s de toute preoccupation politique, dont lebut unique 
est la science et par consequent I'^tude d'un pays admi- 
rable, que tout le monde voudrait aller voir, s'il etait 
mieux connu. Mais nous ne sommes pas au sommet de 
Sobreguarda pour philosopher. 

En renlrant en France par la profonde coupure du Port 
de V^nasque, qui fut faite — dit-on — par ordre du comte 
de Comnunges, pour facihter les relations entre le Haut- 
Aragon et la Haute-Garonne, jetons un regard rapide sur les 
lacs en s^rie du revers septentrional de la cr^te fronti^re * . 

Comme tons les lacs de montagne en general, ceux-ci 
avaient la reputation d'etre insondables, parce qu'ils 
n'avaient jamais ete sondes. « Le temeraire qui oserait 
s'aventurersurces ondes perfides seraitaussit6tenglouti,)) 

1. Emile Belloc, Nouvelles recherches lacuslres faites au Port de 
V^nasqiie, dans leUaut-Araffon et dans la HaiUe-Catalogne . (Associa- 
tion francaise, Congres de Besancon, 1893.; 



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464 SCIKNCES ET ARTS. 

me diSiiit-on, en mengageant k ne pas m'exposer h un 
pareil danger. Celle terrible l^gende n'^tait pas faite pour 
me decourager, au contraire. Done, le 14 septembre 1894, 
les mulets 6tant charges d^s la premiere heure, nous 
parlimes pourThospice de France. 

Quoique ^tant tr^s occupy k Thdlellerie de I'bospice 
dont il est le fermier, Barth^lemy Courr^ge, le guide inlr^- 
pide bien connu des grimpeurs de sommets, voulut mac- 
compagner lui-m^me dans mon excursion lacustre. Mal- 
heureusemeul sa bonne volont6 ne remplaQa pas le beau 
temps, indispensable pour mes operations. Cinquante- 
quatre heures durant, j'attendis... Mais la pluie et la neige 
n'ayant pas cesse de tomber, de guerre lasse je redescendis 
a Luchon. Deux jours apr^s, k Taube, 6tant au moment de 
quitter d(5finitivement la « Reine des Pyr^n^es », j'entendis 
heurter vigoureusement d ma porte : Miam, miam, se caou 
lUoua, qui} he bit tnnps, Je reconnus Torgane sonore du 
brave Barth^lemy, qui m'annongait le beau temps et me 
disait qn'il fallait remonter vers le Port. 

Les bdtes de somme attendaient a la porte ; en un tour 
de main, bateau, appareils de sondage et de photographie, 
thermometres, dragues, cordages et le reste, furent solide- 
ment amarr^s, et nous franchimes lestement les dix ki- 
lometres qui nous s^paraient de Thospice. De Ik, nous 
gravimes les interminables lacets qui menent au lac du 
bout du Port, Et Bourn (Vet cap (Tit Port, comme on dit 
dans le pays, et je me mis a Toeuvre sans tarder. Lorsque 
la nuit nous surprit, plus de deux cents coups de sonde, 
donnas dans le lac le plus grand et le plus 61ev6, me 
fournirent les elt^ments de la carte bathym^trique que je 
dessinai en rentrant. 

Place k une hauteur de 2,300 metres environ, ce Bourn, 
profond^ment encaissi' par les hautes cimes de la Mine, de 
Sauvegarde et de la Montagnette, paralt tellement petit, 
vu des lacets du Port de Venasque, qu'on lui atlribue en 



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r- 



Le tt Bouro » du bout du Port dc Vdnasquo, 
dessin de F. Scbrader, d'apriis une photographie de M. j^mile Belloc. 

ANNUAIRK DK 1891. 30 



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RECUERCHES OROGRAPHIQUES ET LACUSTRES. 467 

g^n^ral de 50 h 60 metres de longueur. Ceci n'est qu'une 
question d'anglevisuel. Vud*en has, la perspective change, 
et ceux qui d^sormais se transporteront sur ses bords ne 
seront pas surpris en apprenant que des mesures precises 
m'ont donne : 424 metres de longueur, 308 metres de large 
et 46™, 54 de profondeur. La superficie approximative est 
done de 12 hectares. 

L'eau, d*une limpidity admirable, est d'un bleu intense, 
et sa surface brillante se de^tache en lumi^re A'ive sur le 
fond sombre des rochers qui s'y refl^tent avec une net- 
tet6 extraordinaire. Ce lac, comme je viens de le dire, est 
le plus grand et le plus ^lev6 des quatre lacs en s6rie du 
Port de Venasque, qui se d^versent Tun dans I'autre. lis 
ne nourrissent pas de poisson, et les seuls 6tres vivants 
que j'y ai remarqu6s, h part les animaux microscopiques, 
sont des Euprocles (tr^s probablement Euproctus asper)^ 
qui n avaient jamais 6t^ signal^s en celieu, pas plus qu*aux 
lacs de Gaube, d'Estom, et au lac Bleu (Ilh^ou* de Cam- 
basque), pr6s de Cauterets (Hautes-Pyr^n^es), oil j'ai 6t6 
le premier, je pense, a constater la pr(5sence de ces cu- 
rieux animaux. 

En terminant, disons que les lacs sont beaucoup plus 
nombreux dans les Pyrenees qu'on ne le croit generale- 
ment. A I'heure actuclle, j'en ai explore, sondes ou dragu^ 
une tr^s grande quantity, et je suis en mesure d'affir- 
mer que la chaine pyr($n(!;enne en renferme plus de huit 

\. llheou [llUoUj Lh^ou) no signifie pas « bleu », comme on le croit 
g^ncralemcnl : il a Ic sens de u lac ». <• llheou de Cambasque » vcut 
dire « lac do Cambasque ». L'cxpression u lac llheou » est done une 
tautologric, due i des goographes qui ne connaissaicnt pas Ic sens du 
mot Ilhfiou. Le lac de Cambasque a 6i6 aussi appelo « lac Bleu «, a 
cause de la belle tcinte do ses caux. Les touristcs, I'entendant designer 
indifferemment par I'un ou I'autre de ces noms, « lac Ilh«5ou » ci « lac 
Bleu », se sont figur6, par uno erreur bien naturellc, que le second 
6iixii la traduction du premier. 



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468 SCIENCES ET ARTS. 

cents, doiit je peux fournir la position gdographique. 

Les plus beaux, en m6me temps que les plus ^tendus et 
les plus pittoresques, ^tant situ^s a de grandes hauteurs, 
dans des regions sauvages et inhospitali^res, ne sont pas 
\isit6s. La veritable zone lacustre pyr^n6enae est comprise 
entre 1,800 et 2,650 metres d'altitude. De 1,200 k 1,800 
metres, on en compte seulement quelques-uns. Quant 
aux lacs disparus de la zone inf^rieure et de la plaine, je 
me propose d*en faire prochainement une 6tude speciale. 

Si le comblement graduellement acc^l^r^ de ces lacs, 
qui constituent un des plus puissants attraits de nos 
montagnes, est d6 a I'incurie et k la coupable impr^voyancc 
des hommes, leur existence pcut cependant ne pas ^tre 
mcnac^e k Irop bref d^lai, si Ton veut faire des efforts 
s^rieux pour enrayer le mal. Esp6rons done que ces admi- 
rabies cascades et ces nappes d'eau, qui donnent une 
physionomie si vive et si riante aux regions les plus mor- 
nes et les plus d^soWes,formeront longtemps encore Tune 
des plus gracieuses parures de nos belles Pyr6n6es. 

Emile Belloc, 

D61egue de la Section des Pyr^n^es Centrales 
pres la Direction Centrale du Club Alpin Fancais. 



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IV 

LES NEIGES DANS LES PYRfiNfiES 

EN JANVIER 1895 

(Far M. Lolrdf. -RociiKHLA ve) 



L'automne de 1894 avait 6t6 tres beau: un temps splen- 
dide regnait encore en d^cembre dans les Pyr(^n6es. Les 
abeilles trop confiantes s'attardaient h voler hors de la 
ruche d'essai, installt^e depuis le printemps a Tobserva- 
toire de Gavarnie; on n'aA^ait pas m^me recueilli un milli- 
metre de pluie ou de neige dans le pluviometre, le 19 d6- 
cembre ; rien ne faisait prdvoir un hiver rigoureux. Soudain, 
k la fin du mois, le temps se met k la neige ; elle tombe, 
tombe sans relAche plusieurs jours durant, accumulant 
sa blanche farine, recouvi ant le pays d'un ^pais manteau 
glac^. 

Dbs les premiers jours de Janvier 1895, au grand 6ton- 
nement des lecteurs, les journaux signalent de tons c6t6s 
des amoncellements inusit^s de neige qui ^iennent brus- 
quemenl interrompre les communications et semer la de- 
solation et la mine dans les districts montagneux; il n'est 
question que de villages bloques, de maisons, de granges 
6crasees par les avalanches, de families ensevelies sous 
les mines de leursdemeures. 

Chaque hiver amfene quelque sinistre de cette nature, en 
un point quelconque denos grands massifs, dans lesAlpes 



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470 SCIENCES ET ARTS. 

ou dans les Pyr(5n6es; mais ici ce n'est plus un fait isole, 
les sinistres ne se comptent plus, tant ils sont multiplies. 
Pas une valle^e qui n'ait quelque malheur a d^plorer. Des 
rivages m6diterran6ens aux plages de Gascogne, sur le 
versant frangais comme sur les pentes espagnoles, s'^l^ve 
un immense cri de detresse. 

II serait trop long d'^num^rer ici les malheurs survenus 
dans les di verses regions atteintes par le fl6au devastateur ; 
aussi bien les renseignements precis nous feraient d^faut. 
Nous nous bornerons a signaler les diverses phases du 
phdnom^ne dans une des valines qui nous sontplus parti- 
culierement connues et sur laquelle nous poss^dons des 
renseignements precis, la valine de Bareges. 

La basse vallee de Bareges vientd(3boucher a Pierrefitte, 
dans la plaine d'Argel^s. Gette plaine, largement ouverte, 
estre^put^e pour son climat doux, qui ne le cedegu^re a 
celui de Pau; aussi, depuis plusieurs ann^es, un cer- 
tain nombre de families 6trang6res hivernent-elles k Ar- 
gel^s. Mais cette ann^e la vall6e d'Argel5s a 6te exception- 
nellement ensevelie sous une 6paisse couche de neige. 

Le 30 decembre 1894, la neige fait son apparition dans 
la valine ; les jours suivants, presque sans interruption, la 
neige continue de tomber jusqu^au 7 Janvier, recouvrant 
toute la plaine d'une couche uniforme de quatre-vingts 
centimetres. A Luz, T^paisseur atteint 1™,20; a Barfeges, a 
Gavarnie, elle d^passe 2"\50; les rues de Caulerets dispa- 
raissent sous une couche de deux metres d*6paisseur. Des 
avalanches descendent dans toutes les directions, obstruant 
ou coupant les routes, dcrasant les habitations, d^racinant 
les arbres, transportant jusqu'au Gave tous les debris ar- 
rachus aux pentes, et s'arrf^tantenfm au fond des gorges, 
contre les tlancs opposes des montagnes. Ces ^normes 
amas de neige formaient ainsi des digues puissantes qui 
retenaient momentan^ment les eaux d'amont, errant des 
lacs temporaires et laissant vers Taval le lit du torrent b. 



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LES NEIGES DANS LES PYRENEES EN JANVIER 1895. 471 

sec. Puisles eaux se frayaient uii passage sous des voiites 
de glace et reprenaient bieiit6t leur cours. 

L'interruptioii des services entre la gare de Pierrefitte 
et Cauterets, d'une part, Luz-Saiot-Sauveur et Bareges, 
d*autre part, occasionn6e par la chute des avalanches, a 
commence le 31 d^cembre. Le service a repris sur Luz- 
Saint-Sauveur le 18 jamier, et sur Cauterets le 21 Jan- 
vier, gr^ce k quelques journ^es d'un chaud et violent vent 
d'Espagne qui avail fondu la neige dans la plaine d'Arge- 
les, dans la vallee de Luz et sur les pentes inferieures des 
gorges de Pierrefitte et de Cauterets. Seules les avalan- 
ches rdsistaient encore, bien que fortement entam^es. 
Pour permettre le passage des courriers, on avait ouvert 
des tranchees dans leur masse et etaye provisoirement 
les parties de la route qui s'6taient effondr^es sous leur 
poids. 

La neige, a partir de ncuf cents a mille mfetres d'alti- 
tude, au lieu de fondre sous Faction du vent d'Kspagne, 
s'^tait, aucontraire,tass(5e, durcie et transform^e en glace. 
La place des (liufs, h Cauterets, prt'sentait encore, le 171*6- 
vrier 1895,raspect d'un glacier epais de plus d'un metre. A 
Bareges, les rez-de-chauss^e, ruduils a I'etat de caves, ne 
s'dclairaient qu'au moyen de lumieres ; la chauss(5e, sur- 
6lev6e parl'amas des neiges, atteignart le niveau des pre- 
miers stages, auxquels on accedait de plain-pied. 

A Gavarnie, les communications t^legraphiques sont 
rest^es interrompues pendant seize jours, le ser\dce pos- 
tal n'a pu se faire pendant neuf jours (pourtant le facteur 
est un guide), etl'^cole a chome d'dleves pendant dix jours 
cons(5cutifs. 

De memoire d'homme on n'avait vu dans la contrde 
pareil appro visionnement de neige. 

Les nouvelles envoy^es par M. Larrey, instituteur a 
Gavarnie et observateur m^t^orologiste du Club Alpin, 



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472 SCIENCES ET ARTS. 

iiravaienl donn6 une furieuse envie d'aller voir sur place 
un spectacle extraordinaire, m^me pour les gens du pays. 
Je songeai un instant a provoquer une excursion de la 
Section du Sud-Ouest ; mais ce projet fut vite abandonn6 
a cause des difficult^s mat^rielles et des responsal)ilit6s 
impruvuos d'une semblable expedition. Je trouvai dans mes 
fUs deux compagnons d(5cidt^s a courir les chances du 
voyage, et nos pr^paratifs furent vite fails, fiquip^s comme 
pour afTronter les frimas du Mont- Blanc, nous partons a 
ii h. 55min. du soir, le 24 Janvier, par une pluic dilu- 
vienne. Le 25, k 8 h. 30 min. du matin, le train nous de- 
pose k Pierrefltte, comme le temps se rasst^r^nait. 

Par suite de lafonte des neiges jusqu'^ sept cents metres 
environ d*altitude, les valines et les premieres pentes des 
montagnes ^taient dt^gagt^es. Les plantes toujours vertes, 
entremM^es auxfeuillages jaunis par Tautomne passd, for- 
maient un soubassement tr5s riche de ton, duquel s'dlan- 
c.^ieni les cimes. D'abord discr^tement saupoudr(5e de fri- 
mas, la montagne, a mesure qu'elle s'elevait, devenait de 
plusen plus blanche. Cetteblancheurenvahissaitlescroupes, 
les sommets, les pics aigus ; sous sa couche immacul^e 
disparaissaient toutes les in^galit^s du sol. Les montagnes 
ainsi rev6tues, colordes par un brillant soleil, se d^ta- 
chaient sur un ciel tout bleu et formaient un tableau fee- 
rique. 

A peine descendus du train, nous nous installons sur le 
couriier de Luz, et bient6t apr^s nous p^n^trons dans la 
gorge de Pierrelitte. Les c6nes d'avalanches persistent 
encore, sept ou huit d'entre oux surtout pr6sentent des 
proportions importantes. La voiture doit s'aventurer sur 
une route en corniche a demi efTondr(3e dans le precipice, 
entre Tabime ou bouillonne le Gave, k cinquante metres 
plus bas, et un 6norme mur de neige, tranche a pic pour 
livrer passage. Plusieurs de ces avalanches forment encore 
sur le Gi\e d'immenses ponts reconverts de troncs mutiI6s, 



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LES NEIGES DANS LES PYBEN^tlES EN JANVIER 1895. 473 

de terre, de rochers arraches aux flancs de la mon- 
tagne 

Au-dessus de nos testes le village de Cheze, perched sur 



Tranchee ouverte daus udo avalanche aprcs le pont de Sia, 
reproduction d'uno photographie de M. Lourde-Rocheblavo. 

un mamelon, a M balayepar une avalanche, I'^glise seule 
est restee debout entour^e de ruines. A Luz, oil nous arri- 
vons, une jeune lille a 6i6 ensevelie par un amas*de neige 



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474 SCIENCES ET ARTS. 

tornb^ d'une toituro ; quand on Ta retir(5e elle avait d^j^ 
cesst} de vivre. 

n est iO heures et demie lorsque nous entrons dans 
Y Hotel de rUnivers, M"° Payolte nous prodigue ses soins 
et nous installe au coin du feu, devant une petite table bien 
servie. Restaur^s par uu bon dejeuner, nous d(5cidons de 
continuer I'excursion et d'aller le soir m^me le plus loin 
possible, voire mi^me jusqu'^ Gavarnie. II n'est plus ques- 
tion maintenant de choisir son genre de locomotion, il 
faut jouer des jambes, c'est le seul parti k prendre. Vers 
11 heures et demie nous partons sac au dos. 

Le pont Napoleon, les gorges de Saint-Sauveur et de 
Sia sont admirables sous leur merveilleux d^cor. Nous 
trouvon»bient6t de nouvelles avalanches barrant la route ; 
de petits senliers ont ^16 pratiques dans les c6nes de dejec- 
tion pour permettre un passage exempt de danger. Apres 
le pont de Sia une belle avalanche, descendue du Bergonz, 
recouvre le Gave sur une grande largeur. Plus loin, une 
autre avalanche, descendue du ravin de Bachebiron, a 
reconvert le fond de la vallee d'une masse ^norme, englo- 
bant le Gave et la grande route situ^e sur le versant op- 
pose, qui a ei6 lui-m6me reconvert jusqu'i une hauteur 
de plus de quarante metres au-dessus du lit du torrent. 
La route et le Gave sont encore ensevelis sur une lon- 
gueur de trois h quatre cents metres. Une grange, situ^e 
dans le voisinage, a 6te emportee par le seul courant d'air 
de I'avalanche. A parlir de Pragneres, la neige 8*6 tend sur 
toutle paysage, des rives du Gave aux sommets. 

Nous arrivons k Gfedre a 2 heures et demie, Hdlel dr la 
Grotte, chez M. Lacoste. Apr^s une restauration venue 
fort k propos , nous repartons pour Gavarnie , a 4 heures 
et demie; c'est deju tard. Un guide se joint a nous, la 
prudence Texige. De G6dre a Gavarnie, sur un trajet de 
sept kilometres, il n'y a plus trace de route; un glacier 
immense descend des cimes jusqu*au Gave; sous sa masse. 



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LES KEIGES DANS LES PYR^N^ES EN JANVIER 1895. 475 

SOU vent recouverte d'avalanches, disparaissent tous les 
accidents du sol. La grande route est ensevelie ; de distance 
en distance un mur de sout^nement tomhant a pic dans le 
precipice, ou un poteau t^l^graphique a demi submerge, 
d^celent seuls sa presence. Les fils t^i^graphiques sont 
souvent a port^e de la main et servent de main-cou- 
rante. 

La nuit vient, il faut presser le pas ; mais cette marche 
pr^cipit^e sur des pentes glissantes, dans Tobscurit^, 
n'est pas commode, nous avons h^te d'arriver. Quel 
n'est pas I'^tonnement de la famille Vergez quand nous 
entrons dans V Hotel des voyageurs, k (lavamie ! Vite, on 
prepare le diner, pendant qu'un bon feu nous r^unit sous le 
manteau de la vaste chemin^e de cuisine. Pour n*avoir pas 
616 command^ d'avance, le repas n'en est ni moins bon ni 
moins abondant. II y a des ressources h Gavamie, m^me 
apres un mois de blocus ! 

La matinee du lendemain, 26 Janvier, est consacrt'e a vi- 
siter en detail le village. On circule k la hauteur d'un pre- 
mier etage, et cependant le lassement a dej^ beaucoup 
affaiss6 la neige : quelques jours avant elle alteignait le 
deuxieme carreau de vitre des premiers stages. Le guide 
Henri Passet a dA creuser un tunnel dans la neige pour 
sortir son cheval. Ge tunnel subsistait encore et Ton pou- 
vait circuler sur la voute qui le recouvrait sans se douter 
de sa presence. La maison du guide Pujo est ensevelie ^ 

jusqu'^ la toiture, le toil de sa grange est de niveau avec 
la surface g^n^rale de la neige. Lui, tout comme les autres 
habitants de Gavamie, s'est vu oblige d'ouvrir un couloir 
entre un mur de neige el le mur de son habitation pour 
pouvoir ouvrirles volets, dont le haul n'emerge m^me pas 
encore au-dessus de la neige. Pour eutrer dans T^glise il 
faut descendre un dtage de degrds de glace. Nous avons 
photographic une trentaine d'^coliers, places en gradins 
sur le toil d'une grange, ou ils acc^daient de plain-pied 



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47() SCIENCES ET ARTS. 

depuis la route, lant elle 6tait surt^lev6e par la neige. Et 
tout a Tavenant. 

Par un beau soleil le spectacle est magnifique. Mais, 
quand descendent les ombres du soir, ou lorsque le temps 
se couvre et menace, combien lugubre devlent le ta- 
bleau, avec toutes ces maisons a domi enterr^es dans leur 
blanc Unceul! Et quel sentiment m^lancoUque, angois- 
sant, devaient ^prouver ces pauvres montjignards quand 
ils voyaient, d'heure en heure, monter autour d'eux la pous- 
si^re glacee qui lesensevelissaitvivants, lesplongeait dans 
Tobscurit^ pour plusieurs jours et les isolait les uns des 
autres,semant un desert entre chaque foyer! Et, plus tard, 
quand la tourmente s'est apais^e, quand les premiers de- 
bloqu^s ^talent all^s porter secoursaux voisins, lorsque la 
petite population s'(5tait enfinretrouv^e, quelle impression 
profonddment triste ne devaient pas 6prouver ces pauvres 
gens de se sentir separ^s du monde, sans aucune commu- 
nication possible, durant neuf jours entiers! Ge sentiment, 
M. Larrey I'exprime k merveille dans la lettre qu'a repro- 
duite le Bulletin de Janvier 1895 : 

« Les coins les plus recul^s de la Siberie ne doiventrien 
offrir de plus triste ni de plus effrayant que Taspect de 
Gavaruie pendant la quinzaine 6coul6e. Compl^tement 
Isolds des hommes, c'^tait a se croire ^galement aban- 
donn^s de Dieu ! 

« Enfin le soleil nous est revenu ; nous n'avons pas eu 
d'accidents h regretter ; c'est une douce consolation apr6s 
les sombres journ^es que nous venons de traverser, et 
quand on songe aux malheurs survenus sur les autres 
points de la region. » 

Les observations m^t^orologiques, au debors, n'ont pu 
etre relev^es neuf jours durant. La neige d^passait la 
hauteur du pavilion desthermom^tres,quimesure cepen- 
dant 2'", 70; le neigeometre n'a pu contenir tant de neige, 



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LES NEIGES DANS LES PYRl^lN^ES EN JANVIER 1895. 479 

il a 616 vile rempli, submerge sous un 6pais manleau. La 
couche d'eau representee par la neige tombee pendant ces 
quelques jours n'apu ^tre d^duite que par approximation : 
elle est estim^e k 250 millimetres euAdron, mais cette Eva- 
luation doit 6tre bien loin de la r^alite. Lorsque la neige 
vient de tomber et n'a point encore ot<'' tass^e, elle repr6- 
sente une couche d'eau neuf h dix fois moins dpaisse 
qu'elle; il n'enest plus dem^mepour une couche de neige 
tass^e par le poids des couches surincombantes, comme 
retaient les couches inf6rieures, sur lesquelles pesaient 
des masses de neige. La density de ces couches inf6rieures 
etait bien plus grande et repr^sentait une tranche Uquide 
proportionnellement bien plus considerable. 

Quelle influence aura au point de vue glaciaire un hiver 
aussi neigeux ? Verrons-nous progresser de nouveau lant 
de glaciers pyr^neens qui, depuis plusieurs ann^es, allaient 
diminuant, tellement que certains m6me finissaient par 
disparaitre?L'6te de 1894 aura-t-il marqu6 leur minimum? 
A premiere vue on serait tente de le supposer. Mais Tobser- 
vation plus minutieuse des hautes cimes fait craindre qu'il 
n'ensoit point ainsi. L'abondance des neiges s'est fait 
sentir principalement dans les valiees, sur les plateaux, 
les croupes et les cimes d'une altitude moyenne.Les prin- 
cipaux sommets, autant qu'il etait possible d'en juger, ne 
presentaient pas de caractorci exceptionnel; ils ne parais- 
saient pas surcharges de neige, et Ton n'apercevait pas le 
long des cr6tes ces enormes bourrelets, ces corniches 
epaisses, signe caracteristique des grands a[>provisionne- 
ments de neige aux hautes altitudes. 

Nous aurions voulu prolonger notre sejour a Gavarnie, 
pousser jusqu'au Cirque, qui salt, tenter Tascension de 
Tuquerouye, pour examiner de plus pres Tapprovisionne- 
ment des glaciers : heias ! notre temps est limite, il faut 
partir. Nous redescendons a G^dre pour souper et passer 
la nuit. 



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480 SCIENCES ET ARTS. 

Le lendemain matin, 27 jamder, reprenant a Luz le 
courrier de Pierrefitte, nous gagnons les plaines, non sans 
Jeter un dernier regard d'admi ration et de regret vers ces 
belles Pyr(^'n6es resplendissantes sous un brillant soleil 
d'hiver. 

S.-L. LOURDE-ROCHEBLAVE, 

Membre du ^/lub Alpin Francais 
(Section du Sud-Ouest). 



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LA MEIJE DANS L'lMAGE 



(Par M. Paul Guillemin) 



Los Icmps sont a la recherclie, a la gloriflcation de 
riinap:e, el il ma pani interessant de prendre une de nos 
moiitajrnes franeaises les plus en vue et de la suivre dans 
son iconographie. 

L'introduction de ce Iravail a paru dans les n"* 2 et 3 
de la Itevue du Dauphim (Grenoble, Jourdan, 1894), avec 
dix-neuf dessins speeiaux de M. Eniile Guigues et une 
composition de M. Louis Oilier. Comme cettc introduction 
ello n'estplus inedite,le Comity de redaction de YAnnuaire 
n'a pas cru pouvoir en autoriser ici la reimpression. 

Je me borne done a donner la deuxieme partie, cello des 
sources, qui intV'resse a tant de titres les chercheurs de 
documents alpins et les bibliograpbes. 

Les photograpbies et les tableaux ne flgurent pas dans 
cet inventaire, qui vise uniquement les pieces gravees ou 
les dessins manuscrits. 

Je joins a cet article la reproduction : !•' d'une eau-forte 
delT'poque romanlique, d'aprrsDupressoir, 1839 ; ^'^ d'une 
scene alpestre, composition de M.Emile Guigues : le pere 
Clement recbercbant sous une avalanche, a I'aide de la 

ANNUAine DK 1804. 31 



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482 SCIENCES ET ARTS. 

baguelle des sourciers, le cadavre du jeune B^raiid ; 3" d'un 
dessin t^ I'encre de Chine, par le m^me auleur, lepresen- 
tanl le flot des adorateurs de la Meije. 

1799 

i. L'uospicE DU l'autarp':! EiN l'an m. Leve par B, ChaLv. Di- 
mensions ; 23 X 33. 

Barthelemy Chaix, qui fut sous-prefet de Briancon de 1800 a 1815, 
avait leve un grand nombrc de vues des Alpcs a I'aidc d'un instru- 
ment do son invention, le Panoramagraphe, dont ii parle dans Ics 
Annuaires des Uautes-Alpes pour Tan XII ct Tan XIII, et dans les 
Mdlanges litter aires, 1807. 

Dans sa Topographic^ histoire naturelle^ civile et militaire de la 
soiis-pr^ fee lure de Briatiion, 1816, Chaix donne la liste des vues 
ainsi levees ; elles devaient entrer dans la composition de I'Atlas des 
Pr(foccupations statist iff ties ; ce projet n'a pas eu de suite. 

Je possede quelqucs-uncs des cnlurainures do Chaix ; c'est I'enfance 
del'art; elles sont relativcment exactes, inais le colons est d'unc amu- 
sante grossi^retd. Nous parlcrons plus rcspectueusenient de ces re- 
presentations, intercssantcs en raison de ieur ancieunet^ et de leur 
naivete meme, que le sous-lieutenant Mareschal de Sauvagney, du 
42* dc ligne. Dans un manuscrit incdit de ma collection, ecrit en 1827, 
il dit : u On pcut encore dire un mot de M. Chaix, ancien eous-prefet 
de Briancon, vieux fou qui a cru savoir dessiner parce qu'il a fait 
quelqucs croiltes avec un soi-disant instrument de perspective invente 
par lui ; 11 a demands au gouvernement des avances pour publicr un 
Alporama, etc. » 

1827 

2. MO.NT D'ARCIiNES, AND THE VaL DE GuiSANNE, FROM THE CoL DE 

Lautaret. Drawn by W. Brockedon. Engraved by Finden. 
London, May, 1827. 

Dans : Illustrations of the passes of the Alps, by which Italy 
communicates with France , Switzerland and Germany, by William 
Brockedon. Londres, 1828-1829; 2 vol. in-4. 

Belle gravure sur acicr. 

3. Operations Gkodesiques et Astronomiques pour la Mesure 
d'un Arc du Parall^le moven, executees en Piemont et en 
Savoie. Milan, 1825-1827, 2 vol. in-4. 

Le portefeuille joint ;i cet ouvrage renfernie plusieurs panoramas 
graves; sur ccux pris (ie la Roche-Melon, du Thabor, de la Roche- 
Chevri^re et du Pic du Frene, on distingue la Meije, gen<3ralement sans 
legende, mais quelquefois comprise sous Tappellation g^n^rale dc 
Grand'Pelvoiix. 



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LA MEIJE DANS l'iMAGE. 485 

1834 

4. AifiuiLLE Du Midi. 

Dans : Faitfi pour servir a I'histoire des montagnes de rOlsans, par 
Elie de Beaumont. Paris, Carilian-Goeury, 1834, br. in-8. Extrait 
des Annates den Mines, 3« s^rie, tome V, pp. 3-03. 

Dans le textc, page 25, la Mcije est appclce Montagne d'Oursine ou 
Aif/uilledu Midi de la Grave. 

1835 

5. Hospice du Lotaret. Petite vignette de la carte des Uautes- 
Alpes. Dress6 par Monin. Grave par Lagiiillermie et Raraboz. 

Dans : France pittoresque, par A. Hugo, Paris, Delloye, 1835, 
3 vol. in-8. 

Leg ^preuves bien venues donnent line Meije trts cfflloe dont lo 
sommet se perd dans le dessin de la carte. 

1837 

6. Route de Brianconpar le Bourg-d'Oisans (Isere). Victor Cas- 
sien. Lith. de Pegeron. 

Dans VAlbum du DauphM, Grenoble, Prudhomme, tome HI, 
1837, in-4. 

7. La Grave (Hautes-Alpes). Victor Cassien. Lith. de Pegeron, 
Dans VAlbum du Daiiphine, Grenoble, Prudhomme, tome HL 

1837, in-4. 

1839 

8. Le Pic de la Fare en Oisans. Dupressoir, 1839. Dessin6 par 
Dupressoir. H. Berthoud aq. f. (Gravure hors texte du journal 
V Artiste, Paris.) 

Cette eau-fortc donne une Meije romantiquo prise un pcu aii-dessns 
du Freney i. 

1840 

♦ 

9. La Grave aind the Moutain of Amparis. London, \V. E. Dalton. 
On stone by L. Haghe, from a drawing by the Right Rouble 
Lord Monson. Day et Haghe. London. 

Dans : Views in the department of the Ist)re and the High Alps, 
chiefly designed to itlustrate the Memoir of Felix Neffby D'Gilly. 
Londros, 1840, un vol. in-folio. (N** 7 des planches.) 

1, Cette grj^vqre est roproduHe en fac-siinilc, p. 483, 



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486 SCIENCES ET ARTS. 



1845 



10. M. LA Meioje. Atlas de : Le Alpi che cingono Vltalia conside- 
rate militarmentc cosi nelV antica come nella presente loro condi- 
zione. Torino, Mussano, 1845, 1 vol. in-8°, tome P*" (seul parn). 
Deuxieme planche : ProfUo geometrico delle Alpi tra il monte 
delta Schiavo a settentrione d^Albenga^ std Mediterraneo, ed il 
monte Bianco, (Par Casalegno.) 

Au sujet de cet important ouvragc , il convient de renvoyer i son 
prospectus en fran^ais (in-f" de 8 p.) : Des Alpes qui entourent lltalie 
envisag^es militairement depuis les temps les plus rccuUs jusquh nos 
jours, Apergu de I'ouvrage et de sa division. II y est dit : « On 
trouvera au boutdechaque chapitre lo nom de I'officier du Corps royal 
d'Etal-major general qui enaete le redacteur. Les notes sont du quar- 
tier-raaitre general de rarmce (Annibale di Saluzzo), moins cclle qui 
est a la fin du 5* chapitre. Les cartes ont ele dressees par le major chev. 
Casalegno. » 

1854 

11. Route du Bourg-d'Oisans a Lagrave. Dauphin^. Dessin6 
d*apr6s nature et lith . par L. Sabalier. Imp. par Lemercier, k 
Paris. 

12. Hospice du Lautaret. Brianqonnais. Dauphin6. 

13. La Grave-en-Oisans. Le chemin du Glacier. 

14. Route de Lagravr a Brian^on. (Montagnes de l'Oisans). 
Dauphlne. 

15. Glacier dk la Grave-en-Oisans. Dauphini%. 

16. SOMMET DU GLACIER DE LaGRAVE (MoNTAGNES DE l'OiSANS). 

Dauphin^. 

Les six planches n°» 11 a 16, qui portent les ni^mes indica- 
tions bibliographiques, iliustrent Touvrage suivant : Voyages 
pittoresques et romantiquea dans Vancienne France, Dauphine, par 
Taylor. Paris, Didot, 1854, 1 vol. in-f«. 

17. La Grave. Lith. Philisdor, a Grenoble. 

Dans : Guide du voyageur dana I'OisanSf par J.-H. Roassillon. 
Grenoble, Maisonville, 1854, 1 vol. in-8°. 
(''est unr reduction et uoe contrcfacon du n" 7. 

1860 

18. Le Glacier de la Grave. Dessin de D. Rahoult. Grav^ par 
E. Dardelet. 



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LA MEIJE DANS L'IMAGE. 487 

Dans le texte de Touvrage : Poesies en patois du DauphM. 
Grenoblo malMroUy par Blanc, dit la Goulte. Dessins de D. 
Rahoult. Gravures de Dardolet. Preface par George Sand. Gre- 
noble, Rahoult el Dardelet, 1864, 1 vol. in-4 (page 37). 

Le titre est donn6 dans la lable des gravures. Ce beau dessin 
de Rahoult paratt pour la premiere foisdans la troisi^me livrai- 
son, publi6e en i860 (date fournie par la couverture). 

1862 

19. Aiguille dd Midi de la Grave. La table ajoute : From a 
sketch by F. E. Blackstone. 

Dans : Peaks, Passes and Glaciers. Being excursions by members 
of the Alpine Club. London, 1862, 1 vol. in-8, tome IL 

1865 

20. Meue. The Alps of Dauphine (from the East, col de Crislil- 
lan). 

21. Meue. The Alps of Dauphin6 (from the North, Grandes- 
Rousses). 

22. The iMeijk (from La Grave). T. G. BouneydelS H. Adlard sc. 

23. The Meue (from the vallon des £tan<jons). T. G. Bonney delS 
H. Adlard sc. 

Les num6ros20, 2i,22et 23 illustrent le rarissime ouvrage : 
Outline Sketches in the High Alps of Dauphine, by T. G. Bonney. 
London, Longman, 1865, 1 vol. in-4. 

24. Aiguille du Midi de la Grave. Planche XXIII de Touvrage 
suivant : Peaks in Pen and Pencil for Students of Alpine Scenery, 
Londres, Longman, 1872, in-fol. 

Le texte de ce volume est de T. G. Bonney, les vues ont 616 
dessinees par Walton; la date de 1865 est fournie par la 
planche n" 25, qui represenle le Mont Pelvoux. 

1873 

25. GioGAJA del Pelvoux vista dal Sud-Est. 

26. Le Alim delDeli»hinato vistedalla giua del Monte Chaber- 
TON (3,135). Bossoli dis. dal vero. Milano, Tensi, lit. 

Ces deux panoramas se trouvent dans : Otto yiorni net Delphi- 
nato, par M. Baretti. Torino, Candeletti, 1873, 1 vol. in-8®. 
(Extrait du Bollcttino del C. A. L, 1872-1873.) 



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488 SCIENCES ET ARTS. 

27. La Meidje. 

Dans : Ce que l*on voit dc Fourvierc. Panorama des Alpea. 
Lyon, Josserand, 1873. 

1875 

28. La Meidje. Lc massif du Pelvoux vu du Taillefcr. Croquis de 
M. Raymond. Grenoble, lith. Montillard. 

Annuaire dc la SocitHc des Tourislcs du DauphinCj 187,'). 

1876 

29. La Chainr de la Meue, d'apres une photographic de 
M. (ieorges Devin, prise du pied du Pic de rilomme. Fr. Schra- 
der deL et lith. ; Imp. lith. Gouillaud. 

Annuaire du Club Alphi Frajirais pour 1875*. 

30. La Mkue kt ses glaciers vus de la Grave, d*aprds une pho- 
tographic de M. Michaud. Photogravure et imprimerie Goupil. 

Annuaire du (\ A. F. pour 1875. 

31 . La Meue, vue prise d'une moraine du glacier des faanQons. 
Fac-simild d'un dessin a la plume de M. Guigues, d'apres ime 
photographic de M. (ieorges Devin. 

Annuaire du C. A. F, pour 1875. 

32. La Ghalne de la Meue, d'apres une photographic de 
M. Henri Duhamcl, prise du Rochcr dc TAigle. Imp. Goupil. 
Photoglyptie (ioupil. 

Annuaire du C. A. F. pour 1875. 

33. Pic occidental de la Meue. Vue prise dc la grande cre- 
vasse, au-dessous dc la Brdche du c6te de la Grave. Fac-simile 
d'un dessindeM.Guigues,d'apresunc photographic de M.Georges 
Devin. 

Annuaire du C. A. F. pour 1875. 

34. Le Pic occidental de la Meue depuis le Bec de l'Homme. 
The Alpine Journal^ tonic Vll, mai 1876. 

1877 

35. Chaine de la Meue, yue de la vallee des Etanc.ons, dcssin 
de M. F. Schrader, d'aprt^s une photographic de M. Duhamcl. 

Anntmirc du C. A, F. pour 1876. 

1. Je inabsticadrai do citcr les lirages a part lorsquo Ics legendes 
des gravurcs seront les memcs, et no nientionncrai pas Ics petits cro- 
quis geologiqucs au trait. 



N 



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LA MEIJE DANS l'iMAGE. 489 

36. La Meije. Vue prise du glacier des Elanrons; dessin de 
M. F. Schrader, d'apr^s une pliotographic do M. Duhaniel. 

Annuaire duC. A, F. pour 1876. 

37. La Meijk, vue de la Grave. Sans l^gende ni indications. 
Photogravure de M. Berthaud, a Paris, d'apres une photogra- 
phie faite parlui, la m^rae ann(^e. Dimensions : 27 x 37. 

38. La Meije depuis la Grave. 

The Alpine Journal; tome VI 11, 1877. 

39. Glacier de la Grave. Dessin de Fr. Sclirader, d'apres une 
photographic de M. Moulin. 

40. Pic central de la Medje. Dessin do Taylor, d'apros une 
photographie de M. Devin. 

La legendo est fausse; c'est le Grand-Pic qui est rcpr6scnt^. 

Les numeros 39 et 40 se trouvent dans la Nouvcllc Gco(/raphie 
univcrselle, par Elis6e Reclus. Tome II : la France. Paris, 
Hachelte, 1877, 1 vol. in-8. 

1878 

41. La Meije. Vue prise du vallon des fitan^ons; dessin de 
F. Schrader, d'apres une photographic de M. DuhameL 

Annuaire du C. A. F. pour 1877. 

42. CnAiNE DE LA Meme. La Meije vue de la THe de la Maye (Bi^- 
rarde, face m&ridUmale). Photogravure Michaud. Tirage litho- 
graphique. 

Dans : Club Aipin Frannais. Section de I'Ish'e. Bulletin n^ 2. Gre- 
noble, Maisonville, 1878, br. in-8. 
Le dessin, saiis uom d'auteur, estde M. Bonjamiu Tournier. 

43. Halte SLR LE Pic DE Bklledonne, 2,981 metres. Dessin de 
Dalang, d'apres une photographie du capitaine Allotte do la 
Fuye. 

Dans : La premier e caravane d*Arcueil. Bccit du voyage de la 
Caravane scnlaire de l*Ecole Albei't-le-Grand pendant /es vacances 
de Vann^e 1878, par Ebel et Muleur. Paris, LocofTre, 1878,1 vol. 
in-8. 

1. Lors de la chute mortellc de Henri Cordier, du Plarct, Ferdi- 
nanduft a donne dans \e Journal illustrd du 2i juin <877 ini desshi fan- 
taisiste dans Icquel la Meije n'est pas reconnaissable, 



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490 SCIENCES ET ARTS. 



1879 



44. La Meije centrale, vue de la Meije occidentale, d'apr^s 
une photographie de M. P. Guillemin. 

Annuaire du C. A. F. pour i878. 

45. La Meije, vue du Pic Signals du glacier Blanc. Dessin 
de F. Schrader (reproduit par le proo4d6 Gillot), d*apr^s une 
photographie de M. Grand. 

Annuaire du C, A, F. pour 1878. 

46. The Meije, from the vallon des Etangons (Whymper). 
The Alpine Journal, fr^vrier 1879, p. 121. 

47. Chains de la Meije, vue du glacier des Etan<jons. 

Dans la Geographie des Hautes-Alpes, par ^Adolphe Joanne. 
Paris, Hachette, 1879, 1 vol. in-16, p. 7. La gravure reparait dans 
les editions subs^quentes. 

1880 

48. La Meije von la Grave aus. Nach einer Skizze von C. Bau- 
raann-Ziirrer. Gez. von E. F. Graf. 

Dans la Netie Alpenposty du 9 octobre 1880. 

49. La Meije versant Sud from the Chateleret. 
The Alpine Journal^ tome IX, f^vrier 1880. 

C'est line simple esquisse de la route suivie par MM. Fr. Gardiner 
et Pilkington. EUe est rcproduite dans V Annuaire du C. A. F. pour 
1885, p. 29. 

1881 

50. Panorama du massif de l'Oisans. Pris du sommet de la 
Grande-Ruine (3,754 met.). D'apr^s une photographie de M. F6lix 
Perrin. 

Annuaire du C. A. F. pour 1880. 

51. Panorama circllaire du sommet de la T^te de la Maye 
(2.522 m6t.), Oisans. Public par la Section de Tls^re duG.A.F. 
Grenoble, Maisonville, s. d. (1881). 

1882 

.')2. Vue panoramique PRtsE du sommet de l' Aiguille du Plat de 
LA Selle, par M. H. Duhamel. 
Annuaire du C. A. F. pour 1881. 



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LA MEIJE DANS l'iMAGE. 491 

n3. La Meije, croquis pris du chemin de la Grave. 
Dans : Voyages en France, par M. Alfred d'Aunay. Hautes- 
AlpeSf Paris, Dupont, s. d. (1882), 1 vol. in-4. 
Reproduction d'une photographic faitc par M. Grand en 1877. 

1885 

54. Le GLAaER DE LA Meije. Typogravurc Goupil. 
Annmire de la S. T. D. pour 1882. 

55. Die Meije aus den Thal von Etancons. Pholographie Char- 
penay in Grenoble. Lichtdruck von J.-B. Obernetter. 

Zeitschrift des Deutschen und CEstcrreichischcn Alpenvereim, 
1885. 

56. La Meije depuis la Ti^rrE de la Ma ye. 

57. La Meije (versant Sud), d'apr^s one esquisse de M. le 
D' Emile Zsigmondy, prise le 3 aoAt 1885, depuis TAiguille du 
Plat (3,602 m6t.). 

Les num6ros 56 et 57 se trouvent dans VCEsterreichische 
Alpenzeitung, 1885, numdro 173. 

Lo n" 57 est int^ressant au point de vue historiquo. C'est en faisant 
ce dessin qu'fimile Zsigmondy concut le projct de gravir la Meije par 
le couloir d'ou il est tonfb^ trois jours plus lard. 

58. Hospice du Lautaret. Dessin de Slom. 

59. La Meije, vue du vallon dcs itangons. Dessin de F. Scbrader. 
Les num6ros 64 et 65 se trouvent dans : Les Alpes du Dau- 

phine^ par E. Debriges. Paris, Hachctte, 1885, br. in-8^. 

1886 

60. Ghand-Pig et BRfeouE de la Meije, vei'sant de la Grave. D*apr6s 
une photographie de M. Charpenay. Phototypie Berthaud. 

Annuaire du C. A. F. pour 1885. 

61. La Meije vue de la Breche du Rdteau (face Sud), dessin de 
F. Scbrader d'apr^s une photographie de M. F. Perrin. 

Annuaire du C. A. F. pour 1885. 

62. Itinkraire de la Meije par la face Sud, 
Annuaire du C. A, F. pour 1885. 

63. La Meije yle du Guazelet, face Nord; dessin de Taylor, 
d'apr^s une photographie de la collection Charpenay. 

Annuaire du C. A. F. pour 1885. 



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492 SCIENCES ET ARTS. 

6i. CRftTE DK LA Meije, fucc Sord\ vue prise du Rocher de TAi- 
gle,d'apr6s une photographie de M. Felix Perrin. 
Annuaire du C. A, F. pour 1885. 

65. Itin6raire de la Meije par la face Nord. 
Annuaire du C. A. F. pour 1885. 

06. Panorama de la Tkte de la Ma ye (2,522 m^t.), dessine 
par M. £mile Guigues, d'aprt^s uue photographie de M. Henry 
Duhamel. Imp. heliogr. Lemercier. 

Dans : Dauphind et Savoie, par P. Joanne. Paris, Hachelte, 
1886, in-32, et dans les editions suivantes. 

07. Hospice du Laltaret. Dessin de Sedard. 

Dans : Geoijraphic des Hautes-Aljyes, Gap, Fillon, 1886, 1 vol. 
in-12. (Par MM. Derennes et Menvielle.) 

68. La Meue, vue des Etangons. (Sans legende.) Feriiique, ph. sc. 
Dans : Sechot et Poulard^ fantaisie alpeslre. Dessin et texte 
par Emile Guigues. Grenoble, Baratier, 1886, 1 vol. in-8°. 

1887 

60. La Meije deplms les Etanqons. D'apri^s une photogr. de 
M. Jollivet, de Grenoble. 
Bollettino del C. A. I., tome XXVI, 1887. 

70. Les Alpes du Dauphine. 

Illustration fantaisiste du papier k lettre et des enveloppes 
de Tairraz, Hdtel-Pcnsion de la B^rarde. Avec et sans legende. 
La gravure est d'Excoftier, a Geneve. 

71. IIospicE DU Lautaret et cHAiNE DE LA Meue. Saus l^gcnde. 
Dans : Congrds da Club Alpin a Br/ancon, par A. Chabrand. 

Grenoble, Haratier, 1887, i vol. in-8«. 

72. La Gha.nde-Meue. 

Panorama du masaif de COiaans, d*apr6s une photographie 
prise du sonimet de la Barre des tcrins (4,103 m^t.), le 
10 juillet 1885, pari. Mathieu. Lyon, A. Grinand, s. d. (1887). 

73. La Meije. Dessin de F. Schrader, d'apres nature. 

Dans : La France et scs colonies^ par On^sime Reclus. Paris, 
Hachette, 1887, I vol. in-8\ 

74. Hospice of the Lautaret. Dessin de F. Sloin. 

75. La Meije, from the Elanson (sic) valley. Dessin de F, Schrader, 



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LA MEIJE DANS L'IMAGE. 493 

Les imnu'TOs 74 ol 7!) so trouvent dans : The Alps of the Daii- 
phine, hy K. Debriges. Paris, Hachette, 1887, br. in-8°. 

76. Hospice du Lautaret. Dessin de Emile Gulgues. 

77. Hospice de Lautaret. Photographie Charpenay. Paris, 
glyptographie Silvestre. 

78. La Grave. Photographii; Gharpenay. Paris, glyptographie 
Silvestre. 

Les numeros 76, 77 et 78 se trouvent dans : Guide duns les 
Alpcs fiwicaises, par Uii habitant des Alpes. (M. Joseph Roman). 
Grenoble, Baratier, 1887, I voL in-12. (Le n^ 76 est sur la cou- 
verture.) 

79. La Meue vue du Peyrou D'AvAL(sans iegende). 

Dans : Vade-Mecum du Touriste en Dauphine. Grenoble, 
Gratior, 1887. 

1888 

80. Bal DANS LE Glacier Carr^ de la Meidjo; Id aoilt 1888. 
Dessin de Paul Vollaire. On lit sur le glacier ni^me : Bal des 
Meijistes. 

81. Glaciers et Grand Pic de la Meue. Versant de Ja (irave. 
Altitude 3,987 metres. (Dessin de A. Leray.) 

Dans : Le sol de la France. Montatjues et plaineSy par Paul 
GalTarel. Paris, Degorce, s. d. (1838), 1 voL in-8°. 

82. La Meue (3,987 m6t.). 

Dans : Gi'oyraphie illustr^e du Departement de Vlsere, a Tusage 
des Ecoles primaires, par Gonon et Lanfrey. Grenoble, Gra- 
tier, s. d. (1888). Paris, impr. Unsinger. 

Cettc vigaetto so retrouvc dans toulcs les Editions du Guide a 
VExposition internationale alpine et de Photographie de Grenoble^ 
1892, impr. BrotcL 

83. La B^rardc. (L^gende fausse, qui a ete recliiiee dans 
le tirage de J 892 ; c*est la Grave et la Meije qui sout donnees.) 
Dessin de M. Lizambert. 

84. La Grave. 
8o. Le Lautaret. 
86. La Berarde. 

Les numeros 83, 8i, 85 et 86 figurent dans: C'^ dc!> chemins 
de fer de Parts a Lyon et a la Mediterranee. Excursions en Dau- 
phine ; s. d. (1888 et 1892). 

Album depropagandc distribuo par le Syndicut d'Initiative dc Gronoljle. 



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494 SCIENCES ET ARTS. 

18B9 

87. Die Meije von la Grave gesehen. (Legcnde de la table). 

88. Pic central deh Meije vom Pic OccideiNtal. (Repr. d'une 
pholographie de M. Paul Guillemin.) 

89. La Meije. E. T. Compton gez. Photograv. RiHarlb, Berlin. 

90. U.NTER DEM Glacikr carr^. (Legcnde de la table.) 

91. Die Meije mit der Breche de la Meije. (Legende de la 
table.) 

92. Die Meije vo.n SCden mit dem Glacier de^ Etanc-ons. (Le- 
geiide de la table.) 

l.es nuraeros 87, 88, 89, 90, 01 et 92 se trouvent dans : Im 
llochijchirqe, Wanderungcn von D' Emil Zsigmondy. Leipzig, 
Duueker et Humblot, 1889, 1 vol. in-8. 

93. La Meije. Viie prise dii vallon dea itanvom, 

Dans : Les Alpes et les Grandes Ascensions, par E. Levasseur. 
Paris, Delagrave, 1889, 1 vol. in-8. 

1890 

94. The Meije. 

9j. Le Col de Lautaret. 

Les n°* 91 et 92 se trouvent dans : South-Eastern France, by 
Augustus J. C. Hare. London, llallen, 1890, 1 vol. in-8. 

96. FfeTE DE3 Hauts-Alpins. Lyon, 6 jnillct 1890. Dessins de 
Jeanne Garcin. Lyon, impr. S6sanne. Placard in-folio; illus- 
tration d*un sonnet deM. Jean Sarrazin. 

La Meije est esquissee dans le haul du dessin, k droile. 

«J7. La Meije. 

Dans : A travers les Alpes Francoises, par Gustave Derennes. 
Paris, Gedalge, 1890, 1 vol. in-8. 

C'cst une gravure de fantaisic ; on a utilist5 un vieux hois represen- 
tant une autre montagne. (Voir la Science populaire du 30 mars 1882.) 

98. Pic de la Meuk. Vignette en chromo. 

Dans : Environs dc Grenoble rccommandes a MM. les Touristes 
Grand-H6tel, Grenoble. Lyon et Paris, Ariiaud, s. d. (1890). 

99. La Meije vue de la Breche du Bateau (face Sud). Dessin 
de A. Vibout, d'apr^s une pbotographie de M. Duhamel. 

Actuality dauphinoise illustree, du 27 juillet 1890. 



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LA MEIJF. DANS L'iMAGK. il»5 

100. Une halte au Glacier Carre. (D*apr6s la photographie de 
M. Thorant.) 

(MSme num6rode VActualite.) 

101. Au soMMET DE LA Meije. (D'apr^s la pbolographie dc 
M. Thorant.) 

(M6me num^ro de VActualite.) 

1891 

102. La Meije et BnECiii-: de la Meije. 
Anniiaire dii Club Alpin Suisse, tome XXVI, 180 J. 

103. Lk Grand Pic de la Meije et la vallee des ErAiNgo.Ns 
[versant de la Bdrardc). Dessin d'E. Guigues. Grenoble, Xavier 
Drevet. 

Co dessin, (|ui a paru d'abord dans Ic journal le Dauphine et dans 
Ic Bibliophile du Dauphin^ {iHd\, n" 1\ illustrc La Ban'e des Serins el 
le Grand Pic de la Meije, par Desrochcs (M. Kmilc Viallet). Gre- 
noble, Drevet, in-16; s. d. (1891). 11 a ete, en outre, tire a part. 

1892 

lOi. Massif du Mont-Thabor, vue prise de la Poiiite de 
Fr^jus, dessin de F. Schrader, d'apres iine photographie de 
M.H.Ferrand. 

Annuairedu C. A. F. pour 1891. 

105. Premiere esquisse du panorama du sommet du Mont-Blanc. 
— fitabli par J. Vallotd'aprds les photographies de X. Imfeld et 
J. Vallot. Dessin6 par F. Schrader, 1892. 

Annuaire du C. A. ¥, pour 1891. 

106. La Meije coughante. Ce glacier n'est pa^ carrd, M. Guillc- 
min... 

Bat brution du 2 avril 1892. 

Dessin de Laederich, sur un tambour de basque. 

107. MoNT-Viso. 

Monde illustre du 16 avril 1892. Legende fausse; la gravure 
doune la Meije, vue de la Grave. 

108. Glacier Cahri5 et T^te de la Meije. Dessin de Paul Vol- 
laire ; 24 novembre 1892. 

109. L\ Meue {versant Sud). Phototype E. Piaget; photocol- 
lographie Thevoz, k Geneve. 



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496 SCIENCES ET ARTS. 

Dans : SefHion li/onnaisc <lu Club Alpin Francais. Huiiltme 
Bulletin. Lyon, Storok, 1892, 1 vol. in-8^ 

110. MONT-VISO. 

Semainc (ks Families du 25 juin 1892. 

Logondc fausso; la gravure donne la Mcijc vue de la Grave. 

111. L'HospicE DU Lautaret. Cioquis accompa^fnant un article 
sif^ne Ghaniboran (Docteur Astier). 

Petit Journal du 24 septembre 1892. 

112. Massif de la Meue {Oisans), 

Douzi^rae vuo d*un album in-8" portant sur le plat : Dan- 
phine; sans indications (Grenoble, (iratier, 1892). 
Los eprcuves soul sur papier cire. 

113. liA Grave. 

114. Le Lautaret. 

Les nunieros 112 et 113 se trouvent dans : Excursions en 
DauphintK P.-L.-M. Edilo par le Syndicat d'iniliative. Grenoble, 
inipr. Breynat, 1892. lis se retrouvent dans IVditiou en an- 
glais de eel album de propagande. 

Ho. Paturages Di; Lautaret. 2,260 metres. V Alpin. LaHerie 
brian^'onnaiac. Fromancs des Alpcs. Paris, Appel; s. d. (1892). 

Gelte piece exccntrique, tiree en chromo, orne les boites du 
from age I* Alpin. 

116. Excursions A la Grave. Hotel des Alpcs. Paillas Joseph. 
(;n;nobIei Imp. dauphinoise. (Affiche murale.) 

117. Devant la Meue. Composition de M. Emile Guigues. 
Dimensions : 18 x 2t. (Inrdite.) 

Lc p^re Clomnnt eiifonco une sonde dans unc avalanche pour 
retrouvor lc cadavre du jouuc Boraud. 

118. Dans les ETANgoNs; la Meijeauclair de lune. Composition 
de M. Emile Guigues. Dimensions : 18 x 24. 

Le p^rc Clement fait tourncr la baguette des sourcicrs pour rctrou- 
ver lc cadavi'c du jeunc Horaud. Ce beau dessin est reproduit k la 
page qui suit; il a ete fait pour illustrer Tapticle de Nel/o paru dans 
les Alpes illustre'es du 2 decenibre 1892. (Voir la Durance du 27 no- 
vembre 181)2.) 

119. La Mkdje ckntuale, rue de la Grande-Medje. ID'apres une 
pli(»tographie de M. P. (iuillemiii.) 

Alpes illustrt^es du 9 avril 1892. 



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Dans les 6tan<;ons. La Meijo au clair do lunc. Lo p&re C16moDt fait tonrner la baguette 
des sourciors pour retrouver lo cadavre du jeuno B6raud. Reproduction d'une com- 
position de M. Kmile Guigues. 



ANNCAIRK Dli 1804. 



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LA MEIJE DANS L'IMAGE. i99 

120. Dansl'Oisans. Dessin a la plume del'abbe Guetal. (Album 
de M. de la Brizoli^re.) R. Delaye sc, Lyon. 

Alpes illustr^es du 28 mai 1892 (La Meije, versant Nord). 

121 . La Ghaine de la Meije, vue des Chalets de la Mandettc (28 de- 
cembre 1891), photograpbie de M. le lieutenant Audouard. 

Alpea illustrees du 6 fcviier 1892. 

122. La Meije ckntrale et la Meije orientale, vues du Grand- 
Pic. Sans legende. 

Revue des Alpes du 6 aoiil 1892. 

123. Panorama des Alpes dauphlnoises. — MM. Hareux, Rcnard 
et Albertin travail lant a la toilc reprCscniant la Meije et le cam- 
pement des Chasseurs alpim. 

. Revue des Alpes du 16 juillct 1892. 

124. La Meije. Chemin defer de PariS'Lyon'MMilerranee. Le 
Dauphin^, fidite par le Syndicat d'lniliative de Grenoble. Les des- 
sins sont fails d'apres les pbotograpbies de Charpenay, Gre- 
noble. Imp. etdessins fimile Levy, Paris. 

Cette pidce est une grandc affichc murale en chromo. 

125. La Meije (3,987 mot.). 

Ce croquis se trouve dans toutes les editions du Guide a 
^Exposition internationale alpine et de Photographie de Grenoble, 
1892. Impr. Brotel. Gratier, editeur. 

1893 

120. La Meije, vue prise du vallon des Etancons. D'apres une 
photographie de M. Duhamel. Dessin de F. Schrader. 

Dans : Les Alpes francaises : les MonlagneSy les Eawn, les Gla- 
ciers, les Phenomimes de /Vz/mospAerc, par Albert Falsan. Paris, 
Bailli^re, 1893, 1 vol. in-12. 

127. Le Village de la Grave et la Meije. 
Revue des Alpes du 25 mars 1893. 
Legende incxacte ; le villaj^^e seul est reproduit. 

128-129. Lv Meije vue de< £rANgoNS. (Sans Ir^gende.) 
Club Alpin FrancaiSy Section de risere, A ma^ amis du C. A. h\ 
— L. Guetal, 1882. 

Phototypie Berthaud,s. d. (1893). Dimensions : 25x35. 

Cette composition a ete faiteon 1882 par M.l'abbe (MU'tal pourorncr 
la salle dc reunion de la Section de risere;eliedonne dix vues du Dau- 



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500 SCIENCES ET ARTS. 

phin^, dont deux dc la Mcije, vcrsant des Etaiicons, et Ic portrait de 
Gaspard. Dans ie medaillon du milieu, laissd en blanc priinitivcment 
pour recevoir Ics noms des membres du Club, Gu^tal a dcssioe la Meije 
en 1890. 

130. La Jeune Meije. Grisaille de Louis Oilier d'Embrun. Dimen- 
sions : 27x41. 

Dans cette idcale et po6tique composition, la Meije prend les 
formes d'une jeune fille. La reproduction en est donniSe dans 
le n° 2 de la Revue du Dauphine. 

131. La Meije (3,987 m6t.). 

Dans Vlndicatenr collectif illusMy 2« ann6e, 1893. Grenoble, 
Gralier, p. 5. 

132-139. Huitvues sansl6gendes dans : VOisans et la BCrardc, 
Huit jours dans les glacierSy par Saint-Romme. Pbololypies de 
Berthaud fr^res, d*apr^s des pbotograpbies d'Eug^ne Cbarpe- 
nay. Paris, Blot, 1893, in-8. 

140. La Meije. 

141. Le Lautaret. 

142. La Meije (sans l^gende). 

Lesn°M40, 141 etl42se Irouventdans : Excursions en Dau- 
phine, livret-guide public par le syndicat dMnitiative de Gre- 
noble. Les deux premiers sont des photogravures d'apr^s des 
photographies de la collection Charpenay; le troisicme est une 
couverture en chromo. 

143. Le Lautaret ET la Meije (sans I^gende). Dessin de T6zier. 
La Femme elf}(jante du 9juillet 1893. 

Nous possedons un exemplaire tire sur papier dc Chine avanl la 
lottre. 

144. La Meije. 

Revue du Dauphine illustree , n° 1 , juillet 1893. 
Grenoble, impr. Allier ; phot. Jourdan. 

La table donnc : Le Grand Pic de la Meije; le dessin nc represcntc 
que la Mcije centrale et orientale. 

145. C. A. F. — La Mkije. Col des Chamois. Pelvoux. Affiche 
murale du P. L. M., par H. Tanconville, 1893. Nancy, chromoly- 
pographie Berger-Levraull. 

146. Dans les Alpks. Le Lautaret. 
Les Alpes illustrees du 20 juillet 1893. 



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LA MEIJE DANS L*IMAGE. 501 

147. Le Lautaret. Le Glacier de l*Homme, le Pic Gaspard et 
LA chaJnr de la Meije. Dessin de T. Bastet. 

148. La Meije vub de la Grave. Dessin de T. Bastet. 

149. La Meije etla Ti>te de la Maye. Chalet-Hotel de la Society 
des Touristes du Dauphine a la B^rarde. Dessin de T. Baslet. 

Les n°" 147, 148 el 140 se trouvent dans : Grenoble considere 
comme centre d'excursions alpestres^ par H. Duhamel. Grenoble, 
Allier, 1893; 1 vol. in-16, 6dit6 par la Compagnie P.-L.-M. 

150. Le Pic Central de la Meije yu deppis le Grand-Pic. Helio- 
gravure de J. Blechinger, Vienne, d'apr^s une pholographie de 
Vittorio Sella. 

CEsterreichischc Alpcn-Zeitung J mai 1893. 

151. Vald^e de la Grave. Vue prise sur le massif de la Meije. 
Dessin de F. Schrader. 

Dans : Dictionnaire geographique et adminlstratif de la France 
etde ses colonies, par Paul Joanne. Paris, Hachetle, aoftt 1893, 
65« livraison. 

102. La Grande-Meije. (Sans Idgende.) 

Dans : Voyage de Paris a Herblat/y alter et retour par mer. 
Suite au voyage de Paris a Saint-Cloud, par Jeanne Guillemin. 
Illustrations de M. Emile Guigues, d'Erabrun. Paris, glypto- 
graphie Silvestre, 1893. Se donne k Billancourt, chez Tauteur, 
br. grand in-4. 

103. Le Lautaret. Le Glacier de l'Homme, le Pic Gaspard et 

LA CHAINE de LA MeIJE. 

154. La Meije et la Tkte de la Maye. Chalet-Hdtel de la S. T. D. 
d la B6rarde. 

155. La Meije vle de la Grave. 

Les n"» 133, 154 et 155 se trouvent dans les Alpes illustrces du 
15 septembre 1893. 

156. La Meije, vue prise des Etancons. D'apr6s une photo^'ra- 

phie de M. DuhameL y^ 

157. La Meije, vue de la Bricche du Bateau. D*apr^s unephoto- 
graphie de M. F. Perrin. 

158. La Meije, vue du Chazelrt. D'apr^s une pliotographie de 
M. Grand. 

Les no» 156, 157 et 158 se trouvent dans los Alpes illustrees du 
10 novembre 1893. 



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502 SCIENCES ET ARTS. 

159. La Meije (Glacier Carr6). Dessin de E. T6zier. 

Dans I'entourage du papier a lettre de la Societe du Pano-' 
rama de^i Alpes dauphinoisea ei de la Grande- Chartreuse. Paris, 
Ducondut et Martin, 1 f. in-4** (novembre 189.'<). 

160. Pic central dr la Meije. 

Dans : Au Bon Marchi, Agenda- Buvard, 1894 (d^cembre 
1893). 

L^gende fausse; le dessin donne Ic Grand-Pic vu du sommel 
dcs Enfetchores. 

161. La Meije. Dessin de Le Riverend. 

162. Massif DE la Meije. Dessin de Le Riverend d'apr^s une 
pholographio de M. J. Lemercier. 

Les n°» 161 el 162 se Irouvent dans le volume : La Prance 
en hicyclette. Stapes d*tin touriste. De Paris d Grenoble et a 
Marseille, par Jean Bertol. Paris, ancienne niaison Quanlin, 
4 vol. in-12, 1894 (d6cembre 1893). 

163. La r.RAVE. 

En tfitedu papier h lettre de XnPapetcrie des Alpes, Eug. Ro- 
bert, Grenoble. 

164. Pic DE LA Meije, vu du Grand Hotel de la Meije. Delfosse 
el Curlier. Le dessin est de M. J. Ragot. 

Dans les epreuves du Guide en preparation : Les Alpes fran- 
gaiseSy Guide illustr^, Dauphin/i, Savoie, par St6phane Juge. Paris, 
librairie du Service central de la Presse, 2 vol. in-8®. (Celte 
gravuro n*a pas el^ publiee.) 

165. Hotel de la Meije, en face les glaciers. 

En-I6le du papier k lettres de MM. Juge fr6res, a la Grave. 

166-167. La Grave en Dauphin^. Hotel de la Meije. Grenoble, 
lilh. Allier. 

En-t^le des faclures et des carles de MM. Juge fr^res, i la 
Grave. 

1894 



168. La Meije (Dauphine), 3,987 m^L 

Dans : Panorama de Chasseron (1,611 mH.), public sons les 
auspices de la Section des Diablerets du Club Alpin Suisse, dessin^ 
d^apri's nature par /accani-LeHotr.Winlerlhour, J. Scblumpf, 1894. 



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LA MEIJE DANS L'IMAGE. 503 

169. GiiAiNK DE LA Mbue {vub du Grand-GalUner), 

170. La Meue et ses glaciers (vue de Chotel dc la Meije). Rou- 
gerou-Vignerot sc. 

Les n°* 169 et 170 sc trouvent dans le Guide bleu illustre des 
Alpes francaiseSf par St^phane Juge. Paris, librairie du Service 
central de la Presse, 1894, 1 vol. in-8. lis sont en outre repro- 
duits dunsV Album du Guide bleu des Alpes Francaiaes/m-S oblong. 

1 71 . Premiere photographie do sommet de la Meije ; 3,987 metres. 
Paul Guillemin, 12 aoClt 1879. 

Dans : Menu. FHe du Gratin, Hotel Bellevue, Corbcil{S.'ei'0.) ; 
[0 juin 1894. Glyptographie Silveslre. Dessin de Tezier. 

La reproduction donne M. Salvador do Quatrefapes et les deux 
guides Gaspard assis sur la cime dc la Meije. M"o Yvette Guilbcrt 
figure dans le dessin. 

172. ChaIne de la Meije (vue du Grand-Galibier), 

Affiche du Guide bleu des Alpes franqaises^ par Sl6phane Juge. 
Paris, Draeger et Lesieur. 

173. CoL ET Hospice du Lautaret, d'apr^s une photographie de 
M. Eug. Charpenay. 

Dans : Dictionnaire gdographique et adminhtratif dc la France 
et de ses colonies^ par Paul Joanne. Paris, Hachette, juillet 1894, 
78* livraison. 

174. Villard-d'Arene et la Meije. Orell-Ftissli. 

Dans : Suppl^ent au journal le Temps, dn 19 juiliet 1894. 

175. Le Mont Pelvoux. — Les Alpes dauphinoises. 

Dans: Supplement illustr^du Petit Journal, du 30 juillet 1894. 

176. Lk Lautaret. — Orell-Fi'issii. 

177. La Meije. — Orell-Fiissli. 

Los numeros 176 et 177 se trouvent dans : Excursions en 
Dauphiw} : livret-guide publid par le Syndicat d'initiative de 
Grenoble, Grenoble, Breynat, 1894. 

178. Passage dela Hreciie dk la Meije par des chasseurs alpins, 
d'apr^s une photographie de M. Joseph Lemercier. Phototypie 
Berthaud. 

Annuaire du C. A. F. pour 1893. 

179. Le Doigt de Dieu (Meije). Ge dessin donne la Meije cen- 
trale d'apres la premiere photographie qui en a 6te prise de 
la Meije orientale, et qui est due a Miss Hichardson. 



r 



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504 SCIENCES ET ARTS. 

180. La Meije et la Breghe. D'apr6s une photographic de 
M. E. Charpenay. 

181. L\ Meije, viie du sommet du Peyrou d'Amotit. D'apres une 
photographie de M. P. Guillemin. 

Les numeros 179, 180 et 181, dessin^s par M. Tezier, figu- 



Les adoratours do la Meijo, reproduction d'une encre dc Chine 
do M. Einile Guigues. 

rent dans la plaquette : Club Alpin Francais, Section de Brian- 
con, Souvenir de I'lnauffuration du Refuge Svaristc- Chance I 
(2,500 m^t.) et du Refuge dc VAiglc (3,400 m^t.). Paris, imprime- 
ries Lemercier, in-4. 



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LA meije: dans l'image. 505 

182. Col kt hospice du Lautaret (2,07Ii m^t.). Glaciers dk 
l'Homue et la Meije. Photographie Charpenay. 
Alpes lllusMcs du 20 septerabre 1894. 

183-203. La Meije. Dix-neuf dessins de M. Emile Guigues* et 
une composition de M. Louis Oilier. 

Dans la Rev^te du Dauphin^ et de la Savoic , n®* 2 et 3. Gre- 
noble, Jourdan, J 894. 

204. Le Doigt de Dieu. (D'apr^s Miss Richardson.) 

205. Dans les glaciers db la Meije. Benediction du Refuge- 
H6tel Evariste-Chancel. Fusain de MM. Hareux et Renard- 
Brault. 

206. Au Refuge Chancel. (La Meije parait dans les 6preuves 
tiroes en noir.). D'apr^s la photographie de M. Gustave Chancel. 

Les num6ros 204, 205 et 206 se trouvent dans : Les Refuges 
alpins du Dauphin^, Inauguration du Refuge-Hotel Evariste- 
Chancel, par Paul Guillemin. Briancon, chez les principaux 
libraires; plaquette grand in-4°, 1894. 

207. Concert a la Reine Noire. Grand fusain de M. Emile 
Guigues. (In6dit.) 

208. Concert a la Reine Noire. Dessin a la plume de M. 6mile 
Guigues. (In6dit.) 

Les no* 207 et 208 rappcUcnt le passage de la Breche de la Meije par 
M. Joseph Leraercier et ses chasseurs alpins. 

209. La Meije et la Grave. 

210. La Grave. 

Les ii<>* 209 et 210 se trouvent dans : Chamins de fer Paris- 
Lyon-Mediterrande, Livret- Guide -officieL Service d'hiver, 1894- 
1895. 

211. La Meije centrale. Dessin : Jefais appeL —Caricature au 
lavis, par M. Emile Guigues. 

212. Chaine de la Meije. Dessin au lavis, formant le fond d*un 
frontispice, par M. Emile Guigues. 

Les n*** 211 et 212 figurent dans : Le Dauphin^ et les Dauphi- 
nois dans la charge et la caricature j par Paul Guillemin, 1895, 
ouvrage en preparation. 

1 . Un de ces dessins, une encre de Chine intitul^e les Adovaleurs de 
la Meije f est reproduit a la page qui precede, 



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506 SCIENCES ET ARTS. 

213. La Meue. 

Sur la couverture de la plaquette : Grenoble ct le Dauphin^, 
Grenoble, Imp. Brotel, s. d. (1894). 

1895 

214. A L'ALPlNtSTF. GUILLEMIN UNE PETITE MeIJE EN SUCBE. 

Hevue de VEpoque^ n° du i" Janvier 1895. — Noa l&trenncs 
par T^zier. 
Le dossin donnc la Moije centrale sur une serviette. 

215. Le Pic CENTRAL de la Meue ou Doigt de Dieu (3,970 m^t.), 
pris du somraet de la Meije orientale (3,911 m^t.). Photocollo- 
graphie de M. Bellolti, de Saint-Ktienne, d'apr^s la repro- 
duction photographique d'une aquarelle de notre collogue, 
Miss Richardson. (La l^gende est donn6e dans le texle.) 

Eevuc alpine publUe par la Section lyonnaitse du Club Alpin 
Fran^ais, n° 3, f6vrier 1895. 

216. Panorama de la Meije, pris du col de Pacave. (Sansl^gende.) 
Reproduction du tableau de M. E. llareux. Photogravure in-8 

faile k Geneve. 

(Arra6 1e5 avril 1895. 

Paul Guillemin, 

Membrc dc la Direction Centrale 
du Club Alpin Francois. 



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VI 
LES 

TROUPES ITALTEINNES DE MONTAGNE 

(Par M. Smile Camau) 



Lors de la campagne de 1744, nos soldats eurent h 
luttersans cesse centre les Vaudois,ces habitants des val- 
ines pi6montaises qui firent tant de mal h nos armies des 
Alpes sous le nom de Barbels, Saint-Simon donne sur les 
moeurs de ces liommes de bien curieux details : 

« Les Vaudois, dit-il, ces fusiliers de montagne, sont 
des troupes l^geres d'une grande ressource ; ils ne portent 
ni tentes ni Equipages ; ils se servent de chaussures de 
cordes qui les emp6chent de glisser dans les mauvais pas 
et les rendent plus lagers. lis ont des manteaux courts 
dans lesquels ils s'enveloppent ; leurs cheveux sont arrfi- 
t^s dans des filets. lis sont coiff^s de petites toques a la 
b^arnaise, et ont pour amies des escopettes dont ils se 
servent avec une justesse singuli^re; ils ont aussi de tr6s 
petits sabres, quelques-uns y joignent des pistolets qu'ils 
portent a la ceinture ; ils ne craignent point de passer les 
nuits dans les bois, et se trouvent toujours bien quand ils 
ont des arbres pour se mettre a convert . D'ailleurs ils ne 
connaissent aucun obstacle a surmonter dans la montagne, 
gravissant comme des chamois et sautant avec une I^g6ret6 
remarquable d'une pointe de rocher sur une autre. » 



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508 SCIENCES ET ARTS. 

• 

Cinquante ans environ apr^s les exploits de ces Barbels, 
en 1793, a la suite du pillage de la petite ville de Sospel 
(Alpes-Maritimes) par les troupes du g(^neral Brunet, 
Victor-Amed(5e, roi de Savoie, lan^a une proclamation aux 
habitants du comt6 de Nice pour les appeler aux amies. 
Entraln^s par leur antique d^vouement k leur souverain, 
ces montagnards abandonndrent leurs foyers, coururent 
aux postes les plus p6rilleux et sV signal6rent par le 
courage le plus intr^pide. 

R6unis en compagnies de milice, sous le nom de chas- 
seurs de Nice, commandos par des chefs ^prouv^s, ces 
volontaires actifs, infatigables,audacieux jusqu'k la t^m6- 
rit6, harcelaient sans cesse nos soldats, r6daient autour 
de leurs camps, emp^chaient les surprises, tombaient k 
rimproviste sur les postes isol^s, et enlevaient les convois; 
semblables aux guerilleros espagnols,ils franchissaient tons 
les obstacles, passaient par des sentiers impraticables, se 
jetaient sur les derrieres de nos armies, et vivaient lantot 
embusqu^s au fond des valines, lant6t dparpillds sur les 
hauteurs, toujours poursuivis, rarement atteints, jamais 
d^courag(5s. 

On pent, en quelque sorte, consid^rer les Barbets de ITii 
et ces chasseurs de Nice de 1793 comme les anc^tres des 
troupes itaUennes de montagne qui existent aujourd'hui. 
Mais au lieu d'etre, comme autrefois, des bandes plus ou 
moins mal organisees, ces troupes sont, fi Theure actuelle, 
de celles dont il faut reconnaltre la discipline, la valeuretla 
force. Endonnant lesdetails quivont suivre, nousnouspro- 
posons simplement de tracer le pendantdes pages que nous 
avons publiees dt^jci sur les Troupes franraises de montagne, 

I 

G'est ritalie qui a fait entrer la premiere les troupes de 
montagne dans son organisation milit?iire. Le 15 octobro 



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LES TROUPES ITALIENNES DE MONTAGNE. 500 

1872, le g^n^ral Ricotti, ministre de la guerre, faisait 
decider la crt^ation de quinze compagnies alpines devant 
etre affect^es a la defense de la frontiere. Depuis vingt- 
cinq ans que cette creation a 6ie faite, les Italiens n'ont 
pascessd un seul instant delaperfectionner. « Ilsont intro- 
duit dans rorganisation des corps de montagne, » ainsi que 
Ta 6crit un savant critique militaire, « au triple point de vue 
des effectifs, de Tinslruction pratique et de la preparation 
complete a la guerre, tons les perfectionnernents n^cessit^s 
paries conditions dans lesquelles se d('*rouleront, vrai- 
semblablement, les campagnes futures. » 

Le petit corps, de quinze compagnies seulement, form6 
en 1872, a fait rapidement « boule de neige », et il com- 
prend aujourd'hui sept regiments constituant vingt-deux 
bataillons (soixante-quinze compagnies), avec un elTectif 
total de pr^s de dix mille homraes presents sous les dra- 
peaux. 

Un decret royal du 22 mars 1885 a etabli la repartition 
des troupes alpines italiennes. La frontiere des Alpes, qui 
s'etend en un gigantesque domi-cercledeSavone^ Trieste, 
a 6te divis^e en vingt-deux circonscriptions, chacune corres- 
pondant h un bataillon portant le nom de la locality ou est 
6tabli le magasin de mobilisation. Si cette mobilisation se 
produisait, les troupes italiennes de montagne seraient divi- 
s^es, sur la frontiere fran^aise, en cinq groupes principaux 
qui occuperaient les emplacements suivants : 1 , Petit Saint- 
Bernard; 2, Mont-Genis; 3, Mont-Genevre ; 4, Col de I'Ar- >-* 
gentiere; 5, Col de Tende. 

Le recrutement des troupes alpines italiennes est fait 
avec le plus grand soin ; ce recrutement est essentielle- 
ment r^gionaL La formule italienne est celle-ci : « Laisser 
le montagnard sur son roc comme le marin sur la mer » ; 
et le general Bertol^-Viale commentait ainsi ce pr^cepte 
devant le parlement de Home : « Pour manceuvrer sur la 
cr6te des Alpes, il faut des aptitudes particuli^res qui sont 



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510 SCIENCES ET ARTS. 

I'apanage exclusif des montagnards alpins. G'est pour moi, 
ajoutait-il,une conviction bas6e sur Texp^rience. Z*a/pmo, 
per la sua missiojie^ deve conoscere la montagna come la sua 
casa. » 

Un officier italien, M. le lieutenant Bertelli, a crayonn6 
d*une faQon originale et exacte le type de ce montagnard 
alpin ; le voici k grands traits : 

« Chasseur, contrebandier, campagnard, pasleur ou 
charbonnier, le montagnard est d'une taille plus 61ev6e 
que hrmoyenne, membru, sain et robuste. Toute ^ann^^e, 
il est vMu de drap rude et grossier. Sobre en tout, sa nour- 
riture est tr^s simple. II boit pen de vin. II est entrepre- 
nant, 6veill^, ^conome. Naturellement defiant et malicieux, 
ilparle pen; seul,il ne sent pas la solitude; encompagnie, 
il est rarement expansif et gai. II fume pen et ne salt pas 
jouer. 

« En marche, quelque h^te quMl ait d'arriver, il n'acc^l^re 
jamais le pas; mais il va huit heures sans s'arr^terune mi- 
nute. Dans la montagne, son aeille trompe rarement ; jamais 
le pied pos(^ h faux, jamais de vertige, jamais un pas de plus 
qu'il n*en est besoin ; il n'altaque pas les obstacles de front, 
il les tourne. Sur les bords d'une roche, ses gros souliers 
ferries deviennent fms et lagers; sur les neiges ils semblent 
sMlargir du double pour ne pas s'y enfoncer. II connait les 
crevasses et salt que penser d'un roc ebranl^ ; il connait 
I'herbe qui couvre certains tertres inclines, et salt ce que 
pent codter une minute d*inattention. 

<( Le montagnard ne se trompe jamais de route, mtoe 
sur les montagnes qu'il n'a point encore parcourues. A im 
embranchement il prend h droite, h un autre il prend h 
gauche, sans s'arrfiter une seconde, sans m6me tourner la 
t^te, absolument comme s'il y avail un poteau indicateur. 
Demandez-lui pourquoi. « Je prends a droite, parce que 
« le senticr de gauclie, quoique plus plan et phis large, 
« conduit seulemenl a une source voisine. » — « Vous con- 



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LES TROUPES ITALIENNES DE MONTAGNE. 511 

« naissoz done ces lieux? » — u Non, mais je vols ^ terre 
i< certains signes qui indiquent que les troupeaux seuls 
<( passent la pour aller s'abreuver. » 

« L'organe le plus pr^cieux et le plus admirable chez le 
montagnard, c'est son oeil : tr6s pergant, prevoyant et 
sCir. La contemplation des panoramas n'est pas son fort ; 
son attention est entiurement absurb^e par le chemin qu'il 
doit suivre. A mille metres de distance, una l^gere varia- 
tion dans la teinte verte d'une prairie lui r^vele une source ; 
quelques broussailles, ga et la disposees en jfile, lui indi- 
quent une route muletiere. 

« L'orientation est inn^e chez lui ; il a pour ainsi dire 
dans son syst^me nerveux la boussole, le baromdtre et le 
thermomfetre. « En bas, il pleut, » dit-il, et il pleut. « La- 
« haut, il neige, » et il neige. « lei, il ne pleuvrapas, « et, 
de fait, il ne pleuvra [)as. » 

Les soixante-quinze compagnies alpines italiennes ne 
sont pas entierement composues de montagnards sembla- 
bles i celui que depeint le lieutenant Bertelli, mais toutes 
sont form^es d'hommes n6s sur le sol qu'ils sont appelds 
a dt$fendre, et connaissant par consequent le pays dans ses 
moindres details. Ce sont pour la plupart des cultivateurs 
robustes, habitues d6s leur enfance a courir k travers les 
valines ou a gravir les pentes raides des monts ; ils poss6- 
dent une agiUt^ peu commune qu'accroissenl encore des 
exercices incessamment rdpet^s,les pr^parant h la rude vie 
du soldat en campagne. 

En dehors de ces troupes sp^ciales, Tltalie est en me- 
sure de lancer rapidement sur la frontiere douze regiments 
de bersagliers, corps d'elite qui fut cret^ par le general La 
Marmora, et qui a a son actif de belles traditions de gloire. 
Les officiers et les soldats de ces regiments sont pris parmi 
les plus intelligents, les plus agiles et les plus forts; ils 
sont sounds a des exercices particuliers d'entralnement et 
rompusaux marches forcees et aux travauxgymnastiques. 



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51^2 SCIENCES ET ARTS. 



II 



Les troupes alpines italiennes tiennent gariiison dans les 
villes et les bourgs voisins de la fronliere. D^s que la sai- 
son le permet, elles se rendent dans la haute montagne ou 
elles passent plusieurs mois h etudier et a parcourir les 
secteurs de defense aux quels elles sont altach^es. Elles 
font des manceuvres diverses : defense de cols, de chemins, 
de passages, ascensions des points escarp^s, appreciation 
des distances, exercices de signaleurs, etc. Elles sont 
charg^es de la defense mobile des Alpes, et de la surveil- 
lance des valines et chemins y aboutissant; les montagnes 
oil elles sejournent deviennent ainsi pour elles le th^Atre 
permanent d'exercices strat^giques. 

Toules ces manoeuvres sont faites d aprfes un programme 
dress6 par le capitaine de chaque compagnie et ^tabli de 
fagon a permettre aux soldats de parcourir en trois ann^es 
toute la zone qu'ils sont appel^s a proti^ger. Les marches 
doivent avoir une dur^e normale de six a huit heures; 
dans certains, cas on peut 61ever leur dur^e jusqu'a dix et 
m^me douze heures. 

Ces troupes sont aussi occupees souvent h des travaux 
de campagne d'une utility parfois considerable dans les 
hautes regions. G*est d'ailleurs un art dans lequel les Ita- 
liens sont passt's maltres. Tons manient la pelle et la pioche 
et font des terrassements avec une faciUte et une habilete 
remarquables. Ge n'est pas sans raison qu'on les a quaUfi6s 
« les premiers remueurs de terre du monde ». L'utilite des 
sapeurs en pays de montagnes et Timportance des services 
qu'ils sont appelds a rendre sont tellement incontest^s 
qu'une compagnie alpine itaUenne a,sur le piedde guerre, 
un nombre de sapeurs quadruple de celui d*une compagnie 
d'infanterie. 

Depuis plusieurs anuses, ces troupes font, m6me pen- 



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LES TROUPES ITALIENNES DE MONTAGNE. 513 

dant rhiver, d'importantes manoeuvres, et de nombreux 
d^tachements occupent en toutes saisons les principaux 
passages et les positions militaires les plus serieuses. On 
a voulu se rendre compte de ce que les soldats alpins ita- 
liens (^taient capables d'aecomplir malgr^ la neige et le 
mauvais temps. Nous ne pouvons qu'admirer un peuple 
montrant tant dV-nergie, tant de t^nacit^ k prouver, par 
de serieux exemples, qull estapte ^faire de grandes choses. 
Les quelques accidents survenus pendant I'ex^cution des 
manoeuvres d'hiver ne sont pas faits pour dc^tourner les 
Italiens de leur entreprise. lis disent, avec raison, que Tar- 
m6e n'a pas plus a compter avec quelques accidents pro- 
duits par le froid qu elle n'a h compter avec ceux produits 
par la chaleur. 

N^anmoins, il ne faut pas supposer que ces manoeuvres 
k travers les neiges peuvent 6tre la preparation d*une s6- 
rieuse campagne d'hiver dans les Alpes. Pour le croire, il 
faudrait ne pas se faire une id^e des tourmentes qui 
r^gnent sur ces hauteurs pendant la mauvaise saison, de 
leur impetuosity, de leur violence ; il faudrait ne pas ima- 
giner r6norme quantity de neige soulevee qui, apres 
avoir tourbillonn^ en I'air, recouvre en quelques instants 
d'une couche de plusieurs pieds les chemins traces, les 
pauvres voyageurs, les malheureux conducteurs de b^tail 
surpris par ces ouragans. 

L'histoireprouve d'ailleurs que toutes les operations de 
la guerre de montagne ont eu lieu pendant la belle saison, 
et qu'^ Tapproche du mauvais temps les g^neraux en 
chef ont constammenl fait prendre ^ leurs troupes leurs 
quartiers d'hiver. Les guerres de la Revolution en sont la 
preuve la plus remarquable. De 1792 k 1796 I'armee fran- 
^aise et Tarmee austro-sarde se disputerent la possession 
des Alpes avec des alternatives de revers et de succes : or, 
nous voyons chaque annee, aux approches de I'hiver, la 
campagne se terminer et les generaux de Vins, Lazary,de 

ANNCAIRB DE 189U 33 



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514 SCIENCES ET ARTS. 

Cordou, le due de Monlferrat, aussi bien que Montesquiou 
et Kellerraann, concentrer leurs troupes, vers le mois de 
septembre ou d'octobre, dans des regions moins pauvres 
etmoins expos(5es aux rigueurs du climat. On conviendra 
cependant que les soldats de cette dpoque, apr^s plusieurs 
ann^es de campagne dans les Alpes, devaient 6tre de ceux 
k qui Ton pent demander tout ce qu'il est possible a 
rhomme d'ex^cuter. 

S'il est vrai qw'k ces exemples on pout opposer celui de 
Macdonald, forQant le passage du Spliigen en plein mois 
de d^cembre, on pout rappeler aussi, par contre, celui de 
Tarm^e russe command^e par SouvarofT et succombant 
dans une tourmente en passant les Alpes, en octobre 1799. 
Car, on l*a dit avec raison, on ne s'entraine pas a r^sister 
k la tourmente, k hitter contre les avalanches. Une troupe, 
recevant I'ordre de traverser un col, passera si le passage 
est praticable ; s*il ne Test pas, quelque experience quelle 
ait pu faire autrefois, on pent 6tre certain qu'elle ne pas- 
sera pas. 

Quoi qu'il en soit, pour abriter les troupes pendant les 
manoeuvres d'hiver, les Italians ont inaugur^ un nouveau 
mode de campement. lis ont organist des sortes de ca- 
banes ou huttes, longues de six k sept metres, larges de 
trois ou quatre, et entierement construites en pierre. Ces 
butt OS sont enfonc^es dans le sol de la moiti^ environ de 
leur hauteur, ce qui donne au camp, ainsi dispose, un aspect 
analogue, parail-il, i^i celui d'un village groenlendais. 

Dans ces cabanes, les troupes sont relativement tres 
bien abritt^es contre les intemp6ries, le froid, la neige,les 
temp6tes, etc. Satisfaits des r^sultats qu'ils ont obtenus 
dej^, il est certain que les Italiens itabhront de nouveaux 
camps semblablos en divers endroits. Peu k peu les points 
importants de la hgne fronti^re se trouveront ainsi mis en 
6tat d'ofTrir des abris silrs aux hommes qui seraient char- 
g(% de les occuper. 



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LES TROUPES ITALIEXNES DE MOMAGNE. 515 

Ges conditions d'existence font, 11 est vrai, que I'^tat 
sanitaire des troupes italiennes de montagne pent laisser 
passablement a desire r ; aussi chaque compagnie alpine 
a-t-elle son lieutenant-m6decin. De plus, Tltalie a pr6vu, 
pour le cas de guerre, la formation de sections de sant6 
de montagne, affect^es aux grandes unites. Chacune de 
ces sections est di\is^e en trois fractions. Les deux pre- 
mieres sont mobiles et sont, Tune et I'autre, commandoes 
par un capitaine -mOdecin ayant sous ses ordres : un lieu- 
tenant ou sous-lieutenant mOdecin et soixante-dix-huit 
sous-offlciers, caporaux ou soldats infirmiers, brancar- 
diers, etc. EUes disposent toutes deux de onze mulcts de 
bAt. La troisi^me fraction reste au si^ge de la section ; 
elle comprend : deux m6decins,un aum6nieret quarante- 
sept inflrmiers et brancardiers. Gette fraction a ^ sa dis- 
position une section du train d'artillerie, dont Teffectif est 
le suivant : un officier subalterne, vingt-sept hommes, 
vingt-six mulcts et treize voitures. 

Les offtciers des troupes italiennes de montagne sont 
choisis specialement ; ils explorent continuellement le 
pays, complfetent et rectifient les cartes, apprennent les 
noms des lieux, des passages, 6tudient les points d*attaque 
et de defense, les moyens d'enlever ou de toumer une po- 
sition, apprOcient enfin a leur juste valeur les difficult^s 
qui, tout d'abord, pen vent sembler insurmontables h un 
homme stranger aupays. Plusieurs de ces officiers sortent 
de I'Ecole sup6rieure de guerre. Ajoutons du reste qu'^ 
tons les officiers appartenant aux troupes de montagne 
sont confdrOs, en Italic, desavantagossOrieux pourTavan- 
cement. 

Dans une petite brochure, dont ont bien voulu nous 
faire don nos colli'igues de la Section de Milan du Club 
Alpin Italien, il est demand^ que le recrutement des offi- 
ciers des troupes de montagne soit fait exclusivement 
parmi des volonlaires; et, deplus, qu*on accede seulement 



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516 SCIENCES ET ARTS. 

aiix sollicitations dc ceux qui auront donnd df s preuves 
d'une veritable vocation pour la vie dans la montagne, qui 
est une vie de sacrifice : « E vita di sagrifizio, » 

« Tel, ajoutecelte brochure, qui pourrail <Hre un excel- 
lent officier d'infanterie pent faire un tr^s mediocre 
officier alpin, et, si vous Tenvoyez en service command^ 
au sommet des Alpes, vous le verrez bienldt triste et m6- 
lancolique, faisant son travail sans enthousiasme, sans 
chercher a inculquer h ses soldats Tamour du metier 
militaire. » 

Et, dans une s6rie d'excellents conseils, I'auteur dit aux 
officiersalpins : « La population de la montagne est bonne, 
docile, tr^s religieuse. Ne vous moquez done point de 
ses croyances. Ne riez pas non plus de cet homme qui 
dirige les affaires de la commune et qui n^anmoins porta 
la blouse et fait paitre sa vache. 

u Vous devez 6tre les premiers k donner Texomple du 
respect, car sans respect point d'autorite. » 



III 



Les exercices des troupes italiennes, r^gl^s par le de- 
cret minist^riol du 14 octobre 1889, sont k peu de chose 
pr^s les memes que ceux ex6cut6s en AUemagne et en 
France; toulefois, les mouvements des soldats italiens ne 
paraissent pas ex6cutds avec cette precision que Ton 
remarque dans les Evolutions de nos fantassins. 

Lors des deploiements, les files sont, dans Parmee ita- 
lienne, a trois pas les unes des autres ; en tout cas, il est 
de regie que Tintervalle ne doit pas Ctre, pour deux 
hommes, plus petit que deux pas ni plus grand que six. 

Les intervalles sont gardes entre les escouades de ma- 
ni^re ^ les rendre independantes les unes des autres, et a 
}es laisser cqmpl^tement dans les mains de leur chef. 



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LES TROUPES ITALIENNES DE MONTAGNE. 517 

Le renforcement de la ligne se fait en portant de nou- 
velles escouades dans 16s intervalles. En principe les 
escouades ne sont jamais m^lang^es. Au commandement 
de : « Attention pour Tassaut ! » les hommes mettent la 
baionnette au canon et continuent d'avancer ; lorsqu'on est 
arrive, k cent metres de la position ennemie, le chef com- 
mande : « A la baionnette ! » A ce commandement, toute 
la ligne so precipite au pas de course sur Tennemi au cri 
de : tt Savoia ! » Les soldats, qui ont I'arme charg^e, font 
feu sans s'arr6ter et sans ralentir Tallure. 

Cette allure est ce qui distingue les soldats italiens. Les 
bersagliers principalement marchent vite, plus vite que 
les fantassins frangais, plus vite que tons les fantassins 
des autres armies europ^ennes. lis font cent quarante pas 
de quatre-vingl-six centimetres a la minute. Au pas de 
course, les bersagliers font 180 metres a la minute, c'est- 
a-dii'e un kilometre en cinq minutes et demie. 

Les alpins, comme les bersagliers, sont capables, mc^me 
a cette allure, de resister a de tongues fatigues. D'ailleurs 
ce sont tons des Piemontais ; et ces derniers sont, avec les 
Lombards, les meUleurs soldats de I'armee p6iiinsulaire ; 
on pent meme dire que ce sont les seuls, quand on parte 
de la defense des Alpes, car il est certain que les soldats 
de Rome, de Naples et de Sicile nc sauraient avoir la soli- 
dity de ceux qui sont originaires des montagnes du Pie- 
mont et pli^s des leur enfancc a une vie iipre et labo- 
rieuse. 

Malgre ces qualites, les Alpini, comme tousles soldats 
italiens, sont tristes et ne paraissent pas heureux. Jamais, 
m6me quand ils ont depens6 quelque argent au cabaret, 
on ne les verra en goguette etle chapeau de travers; lors- 
qu'ils ont bu, ils regagnent la caserne aussi tranquilles et 
aussi silencieux que s'ils etaient a jeun. Au cours de leurs 
manoeuvres, s'il leur arrive de reucontrer des soldats fran- 
gais sur la limite de la frontiere, ils leui- serrent volontiers 



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518 SCIENCES ET ARTS. 

la main ; toutefois Tenlrain de nos troupiers semble les 
mettre mal a I'aise. 

lis sont gen^ralement patients, mais d^s qulls ont ter- 
mini leurs trente mois de ser\ice sous les drapeaux, ils 
s'enipressent de retourner chez eux. Plusieurs m^me n at- 
tendent pas leur liberation et d^sertent pour venir se fixer 
dans le Midi de la France. Les rengagements sonl presque 
inconnus. On a beau faire briller k leurs yeux I'espoir d*un 
grade, on a beau leur offrir de Targent, ils secouent la t^te 
et retournent k leur montagne. 

Le d^gotit de la caserne, que nous venons de constater 
chez les soldats italiens, a eu pourtant un bon resultat. En 
Italic, on a d^cid6, avep raison, de ne renvoyer dans leurs 
foyerspar anticipation que les hommes sachantlire et ^crire. 
G'est pourquoi chaque ann^e plus de vingt mille soldats, 
pour jouir du renvoi anticip6, apprennent k lire et ii 6crire, 
et Ton a pu dire que « Farm^e italienne est la veritable 
6cole primaire de la nation ». 

Chaque compagnie alpine se compose, sur le pied de 
guerre, d'un capitaine, quatre lieutenants on sous-lieu- 
tenants, huit sergents, un fourrier, huil caporaux-majors, 
deux caporaux sapeurs, dix-sept caporaux, cinq clairons, 
quatorze muletiers et cent quatre-vingts soldats, dont six 
infirmiers. Les soixante-quinze compagnies alpines ont 
done, sur pied de guerre, un effectif total de dix-huit mille 
hommes. 

Ges compagnies alpines et les regiments debersagliersf or- 
ment, en ce qui concorne spc^cialementla defense de la fron- 
tiere,rarm6e de premiere ligne,et sont toujoursdisponibles; 
en arriere, en seconde ligne, I'ltalie possede une milice 
mobile de troupes de montagne, compos^e de vingt batail- 
lons de bersagliers et de trente-huit compagnies alpines, 
num^rotees de 76 a 113. Sur le pied de guerre, les 
septregimenls alpins de Tarmee active et les trente-huit 
compagnies de milice mobile qu 'ils formentcomportent un 



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LES TROUPES ITALIENNES DE MONTAGNE. 619 

effectif total de six cent soixante-neuf offlciers, vingt-neut 
mille quatre cent vingt-quatre hommes et trois mille huit 
cent trente-quatre animaux de selle, de trait et de b^l. 

Enfm, d(js que Tarm^e de premiere et de seconde ligne 
serait occup^e aux op<5rations de la guerre au debut d'une 
campagne, Fltalie pr^parerait encore soixante-quinze com- 
pagnies alpines de miliceterritoriale, exclusivement recru- 
t^es dans lespays demontagne, et dont Teffectif s'61^verait 
a qualre cent cinquante ofliciers et dix-huit mille sept cent 
cinquante hommes. 

D'apr^s les documents officiels fournis au parlement de 
Rome, les troupes alpines italiennes, en temps de paix, 
se composentdeneuf mille centvingtet unmilitaires sous 
les armes, trente-quatre mille quatre cent soixanle-quatre 
en cong^ illimit^, et vingt-sept mille cinq cent quatre- 
vingt-cinq faisant partie de la milice mobile. Les bersa- 
gliers ne sont pas compris dans ces chifTres. 

En cas de mobilisation, les Italiens pourraient porter 
sur les Alpes comme troupes de couverture (regiments 
alpins, bersagliers, artillerie de montagne), pendant les 
cinq jours qui suivraient la declaration de guerre, les 
elTectifs suivants : 

Premier jour 5 000 hommes et 36 pieces. 

Le deuxi^me jour, I'elfectil* atteindrait. 13 000 — et 36 — 

Le troisi^rae jour, — 18 000 — ct 48 — 

Le quatri^me jour, — 30 000 — - et 5i — 

Le cinqui^me jour, — 50 000 — et 78 — 

A ces troupes on pourrait aj outer le deuxieme jour 
quelques bataillons d'infanterie de ligne, qui s'^leveraient 
le troisieme jour a douze mille hommes, le quatri^me a 
trente mille hommes, le cinquieme jour a soixante mille 
hommes. Au total, le cinquieme jour de la mobilisation, 
ritaUe pourrait avoir sur la fronti6re cent dix mille hom- 
mes et soixante-dix-huit pieces de canon. Bien entendu, 
nous ne parlous pas de la cavalerie et de I'artillerie de cam- 



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520 SCIENCES ET ARTS. 

pagne, qui n'auraient qu'une action assez limit^e dans les 
regions montagneuses. 



IV 



Le costume des troupes alpines itali(»nnes se compose 
d'un chapeau de feutre raide, de couleur grise, a 6cusson 
et plume verte ; d'une tunique vareuse, plac^e au-dessus 
d'un gilet de toile sur lequel est le ceinturon ; cette tunique 
vareuse, a un rang de boutons, est bleu fonc^, apassepoil 
rouge et parements de manches verts ; paltes et tournantes 
d'6paules noires k passepoil rouge, avec le num^ro en 
blanc; col bleu fonc^, avec 6cusson dentel^ vert, orn6 
d'une ^toile blanche ; le pantalon, enferm^ dans la gu^tre, 
est de drap ou de toile suivant I'heure et la saison ; celui de 
drap est gris k passepoil rouge. Le brodequin lac6 a 6tc 
adopte comme chaussure. Ce costume est compl6t^ par un 
petit manleau h capuchon et par une sorte de bonnet de 
police pour les marches. En outre, un passe-montagne en 
laine et des gants ont 6te r^cemment distribu6s pour la 
saison d'hiver. 

Les liommes portent encore lesabre-baionnette,'qualre 
vingls cartouches divis^es en deux cartouchi^res, un 
havresac trds l^ger en peau, une tente, une couverture de 
campement, un bAton ferr^, un sac a pain, une gamelle, 
un petit bidon en bois en forme de tonnelet, et deux rations 
de vivres de reserve enferm^es dans une musette. L'arme- 
ment, I'habillement, T^quipement n'atteignent pas, au 
total, 25 kilogrammes. 

Dans leurs excursions, les alpins italiens souvent n'ont 
pas le sac et se contentent de rouler dans la tente-abri, 
qu'ils portent en sautoir, une paire de chaussures, une 
chemise, un calegon et une serviette; la gamelle pend k 
la courroie qui forme le sautoir ; la musette, contenant les 
\dvres et les cartouches, et le bidon, compl^tent dans ce 



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LES TROUPES ITALIENNES DE MONTAliNE. 523 

cas leur ^quipement. On laisse ces jours-la au cantonne- 
ment les cuisiniers pour preparer le repas du soir. 

Plusieurs rt^formes sent demand^es. On veut faire 
adopter le havresac-lit, reconnu absolument n^cessaire 
en montagne ; on veut aussi supprimer, pour les alpins, 
la couverture de campement, le passe-montagne et le 
petit manteau rond, pour y substituer un bon manteau 
muni d'un capuchon et de larges poches, et pouvant se 
porter sur la tunique vareuse soit pour le service de sen- 
linelle, soit pour cantonner dans les rt^gions 61ev6es; on 
veut enfin pourvoir ces troupes de chemises de flanelle, 
de bas en grosse laine, mis sur la chaussure et devant 
maintenir le pied sec et chaud dans la travers6e des n^v^s 
et des glaciers. 

Les alpins etaient arm^s, jusqu'^ ces demi^res ann^es, 
comme toules les troupes italiennes, du fusil Vetterli- 
Vitali, module 1870-1887, arme k r^p6tition dont le calibre 
(3tait de 10 millimetres et demi; ce fusil etait excellent, 
mais lourd. 

Lltalie a transform^ r^cemment son armementen adop- 
tantun fusil, modMe 1891, genre Miinnlicher. G'est une 
arme du calibre de6 millimetres etdemi, k obturateur glis- 
sant et tournant, pourvue d'une boite-r^servoir pour le 
chargement a r^p^tition. Les cartouches sont contenues 
dans un chargeur syinetrique qui tombe automatiquement 
au-dessous de Farme quand toutes les cartouches ont 616 
tiroes. Ge systeme k chargeur a une grande superiority 
sur le systeme a magasin : le chargeur consiste dans une 
sorte de petit r(3ci[)ient en 161e mince, contenant un paquet 
de cartouches, et qu'on adupte au-dessus de Fechancrure 
de la culasse ; chaque chargeur se prend dans la cartou- 
chiere et se place comme une simple cartouche. 

On voit tout de suite Favantage : point d(? temps perdu 
k approvisionner le magasin ; d^s que le chargeur est vide, 
on le remplace ^ Finslant par un autre, de sorte que le 



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524 SCIENCES ET ARTS. 

feu peut etre continue indefiniment sans arrftt, et que, 
chaque fois que la main se porte kla cartouchi^re, ce n'est 
pas pour saisir une cartouche, c'est pour prendre un char- 
geur, soil un paquet de cartouches, d'oii grande 6conomie 
de temps. 

La douille de la cartouche du fusil italien est sans bour- 
relet ; la balle en plomb, du poids de 10 grammes et demi, 
est recouverte en maillechort ; le poids total de la car- 
touche avec la charge de balislite, sorte de poudre sans 
fum^e, est de 21 grammes et demi. 

Le fusil est muni d'un sabre-baionnette tr6s court, dis- 
pos6 au-dessous de Taxe de T^me et dans le plan vertical 
de cet axe ; la vitesse initiale de la balle est de 730 me- 
tres ; h 2,000 metres, cette vitesse est encore de 202 metres ; 
la trajecloire est excessivement tendue et par consequent 
la zone dangereuse tr^s considerable ; la port^e de I'arme 
est de plus de i,000 metres. 

En outre, par son poids tr^s reduit, trois kilogrammes, 
par sa parfaite soliditt§, la simplicite de son mdcanisme et 
la facility de son maniement, enfin par la justesse et la ra- 
pidity de son tir, qui peut elre de vingt coups k la minute, 
le nouveau fusil italien est sup^rieur k tous ceux du m6me 
type adopt^s par les autres puissances. 

Transformant la derniere son armement, I'ltalie a pu 
profiler dans une large mesure des experiences faites par 
les armies ^trangeres. G'est une sup^riorite; mais comme 
la production moyenne des quatre fabriques d'armes, 
Rome, Turin, Terniet Torre Annunziata, ne d^passeguere 
cent mille fusils par an, il s'ensuit que Tarmemenl de Tar- 
mac permanente ne pourra etre compl^tement termine 
qu en 1896 et celui de la milice mobile qu'en 1898. 

Dans I'arm^e italienne, et specialement dans les balail- 
lons alpins, le tir est tres en honneur, et les reglements 
n'ont pas cru devoir, comme les notrcs, rejeter les re- 
compenses p^cuniaires. Au contraire, ils semblent regar- 



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LES TROUPES ITALIENNES DE MONTAGNE. 523 

der les prix d'argent comme un puissant moyen d'^mula- 
tion et d'encouragement, comme une recompense tres 
appreci6c du soldat etdont on attend les meillenrs r^sul- 
tats. Apr6s chaque tir, tons les tireurs qui ont mis dans 
la cible le nombre de balles voulii recoivent un prix de 
40 centimes, imm^diatement pay6 par le capitaine. 

Lorsque les exercices de tir sont achev^s, on procede 
au classement: tout tireur qui a obtenu 170 points est 
nomm6 tireur dMlite; son nom est mis k I'ordre du jour; 
comme marque distinctive, une carabine, en drap pour 
les soldats, en argent ou en or pour les sous-officiers, est 
plac(?e surle bras gauche de sagiubba ou tunique. 

Dans la belle saison, toutes les troupes de Tarm^e ita- 
lienne font un s^jour d'un mois environ dans les camps 
d'instruction 6tablis dans chaque corps d'arm^e. Les difT^- 
rentes armes s'y trouvent r^unies et, sous la direction de 
leurs g^n^raux, ex^cutent de petites manoeuvres qui sont 
comme la preparation aux exercices d'automne. Des 
champs de tir permettent les feux aux grandes distances 
et les difre rents genres de tir de guerre. 

En resume, les soldats d'infanterie font chaque ann^e 
quatorze tirs sp^ciaux sur des buts mobiles ou a dclipses, 
et huit tirs de combat. 

Eniin le gouvernement italien fait tons ses efforts pour 
encourager les soci6tes de tir et pour en creer dans chaque 
commune du royaume. Dans ce but, il a meme dispense 
des p6riodes d'instruction les militaires en conge ilUmite 
qui font partie des societds cantonales de tir. 

Les bataUlons alpins italien s poss^dent chacun un train 
[Salmena di bailaglione) command^ par un lieutenant ou 
un sous-lieutenant, et qui comprend cinquante hommes 
de troupe : conducteurs, mardchaux-ferrants , ordon- 
nances, etc. ; quatre voitures couvertes i\ deux roues et a 
deux chevaux pour les vivres et les bagages ; vingt-huit 
jnulets, dont un pour les bagages du commandant, un 



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526 SCIENCES ET ARTS. 

pour la forge, un pour la dynamite, un pourles instruments 
de mineurs, seize pour lesvivres, huit en reserve dont six 
harnaeh^s, et deux haut le pied. De plus, chaque compagnie 
a, elle aussi, un train de mulets [Salmeria di compagnia) 
command^ par un caporal, etqui comprend quatorze soldats 
conducteufs, six mulets pour les munitions, trois mulets 
pour les ^ivres, deux pour les bagages, total onze mulets, 
et une voiture semblable k colles en usage dans les mon- 
tagnes; cette voiture contient, outre les bagages des 
officiers, des effets de rechange pour les soldats et des 
outils, y compris des cordes et des engins de mine. 

L'organisation des troupes alpines italiennes a ei6 com- 
pl^t^e par la creation d'une artillerie de montagne qui se 
compose de deux brigades, soit d'un d^p6t et de quinze 
batteries. La milice mobile forme quinze autres batteries, 
d'apr^s le recent decret qui a r^organis^ les troupes 
italiennes de montagne. 

L'effectif de chaque batterie est de quatre officiers, cent 
cinquante hommes de troupe, huit chevaux d'officiers, 
cinquante-cinq mulets, six pieces du calibre de 75 milli- 
metres, d'une port^e d'environ 4 kilometres, et un affilt de 
rechange. Le canon est en bronze comprim6 et pdse 
97 kilogrammes. II tire un obus ordinaire pesant 4'''',250, 
et un shrapnel contenant cent balles et pesant A^'\^00, 
Chaque pi^ce est appro\dsionn6e de soixante-quatorze 
coups. Les canons, les aiTClts et les munitions sont port^s 
h dos de mulets. 

Une colonne de munitions est attach^e a chaque batterie 
de montagne italienne. Elle comprend un lieutenant com- 
mandant, cinquante hommes de troupe, deux chevaux d'of- 
Qciers, trento et un mulets. Elle porte un supplement de 
soixante coups par piece. A chaque batterie de montagne ita- 
lienne est encore attachee une section deparc, commandee 
par un lieutenant et comprenant quatre-vingts hommes 
de troupe, deux chevaux de trait, douze mulets de b^t, 



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LES TROUPES ITALIENNES I)E MONTAGXE. 527 

trenle-quaire mulets de trait, seize voitures h deux roues. 
Cette section de pare transporte un nouveau supplement 
de Cent cinquante coups par piece et cent trente mille 
cartouches pour fusil. Cliaque pi^ce est done appro vision- 
u6e de deux cent quatre-vingt-quatre coups. 

Au total, rartillerie de montagne italienne pr^sente un 
effectif complet de cent quatre-vingts officiers, huit mille 
quatre cents hommes de troupe, quatre mille quatre cents 
chevaux et mulets, six cent vingt voitures k deux roues. 

Les batteries de montagne, comme les bataillons alpins 
italiens, sont tenues constamment en haleine; on s'attache 
h inculquer, aux unset aux autres, Tide^e que leur devoir 
est de devancer les ennemis h la cr6te des monts, et qu'il 
ne tient qu'k eux d'y r^ussir. 

Tons ceux d'entre nous qui ont franchi la frontiere con- 
naissent les Alpini italiens. On les remarque surtout 
quand on rentre en France par le chemin de fer de Turin 
a Modane. A toutes les stations, au fur et a mesure que la 
voie s'^leve, on les aperQoit par groupes. Gardiens vigi- 
lants de cette partie des Alpes, ils paraissent les seuls 
maitres de cos parages encombr6s de fortifications. 



Emile Camau, 

Mombre du Club Alpin Francais 
(Section de Provenco). 



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CHRONIQUE 

DU CLUB ALPIN FRANCAIS 



RAPPORT ANNUEL 



r 



ANSCAIUK DE 1894. 34 



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CHRONIQUE 

DU CLUB ALPIN FRANCAIS 



DIRECTION CENTRALE 



RAPPORT ANNUEL 

II y a UQ an, le Club Alpin Francais accompUssait sa viug- 
ti^me ann6e d'existence. Au banquet de d^cembre 1894, notre 
eminent prt^sident, M. Laferriere, rappelant le souvenir des 
premieres anndes de notre association, — I'age h^roique du 
Club Alpin, — constatait avec raison qu*a la periode deconqu6te 
des sommets alpeslres devait succ^der celle d*organisation, et 
que notre ocuvre principale (Hait d^sormais de travailler, par 
tous les moyens en notre pouvoir, ci rendre plus facile Tacc^s 
de nos montagnes. 

Done, faire la chronique, si resum^e qu*elle puisse 4lre, 
d'une annee de notre Club Alpin, n*est-ce pas precis^ment au- 
jourd'hui mettre sous vos yeux les elTorts pers^v^rants fails, 
pendant cette p6riode, par tous et par chacun, pour propager 
Taraour de la montagne, d'abord en prAchant d'exemple, mais 
aussi en lafaisant connaltre par des lectures ou des conferences 
pendant la saison d'hiver, par des excursions pendant la belle 
saison (je pourrais dire, pour certaines de nos Sections, dans 
toutes les saisons) ; en organisant, pour la jeunesse, ces cara- 
vanes scolaires dont le succ^s grandit tous les ans ; en facili- 
tant, d'autre part, les ascensions aux touristes de tousles Ages 
par la creation ou Tara^lioration des sentiers, des chalets-re- 
fuges, des poteaux indicateurs; en encourageant aussi detoute 
raani^re le z^le et le dcWouement l^gendaire de nos guides? 

Tel a 6te, pendant le cours de cette annee, le but constant 
des travaux de nos Sections, et de la Direction Gentrale qui sti- 



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53l2 CURONIOUE 

mule leur initiative, et, dans la mesure du possible, vient en 
aide h leurs efTorts. 

La Direction Cenlrale ayant, tout d'abord, a d^lib^rer sur 
Temploi qu'il y avait lieu de faire des sommes mises a sa dis- 
position par la lib6ralite de M"*" Chancel et de M. Packe pour 
des constructions i faire dans les montagnes, avait cru devoir 
inviler la Section de Briancjon et celle du Sud-Ouest h, d^poser 
des projets en conformity des intentions des donateurs. 

La Section du Sud-Ouest ayant reconnu I'utilitr* de faire con- 
struire un refuge-abri an col de Bugarey, une subvention de 
1,000 francs a el«i affect^e par la Direction Cenlrale i cette con- 
struction, pourT'tre jointe aux 1,000 francs deM. Charles Packe. 

La Section de Brianron, de son cdte, a recu de la Direction 
Centrale une allocation de 8,000 francs pour la construction de 
deux refuges : Tun au Rocher de I'Aigle (Meije), I'autre au col 
de la Lauze ; et il a ^t6 d(?cid6 que cette derni^re construction, 
plus importante, a laquelle est attribu6 le don de M"* Chancel, 
porterait le noni de Refuge Chancel, 

L'inauguration de ce refuge, en remplacement dc i'ancien 
refuge de la Lauze emport^ par rouragan,a eu lieu au mois de 
septerabre 1894. 

Une somme de 14,000 francs, payable en trois annuites, a 
ete raise a la disposition de la Section de Lyon, qui avait olTert 
de participcr, pour la somme de 4,000 francs, aux depenses a 
faire en vue de la construction d*un chalet-hOtel du Club Alpin 
a Bonneval (Maurienne). Le traite passe, au nom du Club Alpin, 
par la Section de Lyon, pour I'achat du terrain n^cessaire au 
chalet-hotel de Bonneval, a 6t6 ult^rieurement approuve par la 
Direction Centrale. 

line subvention de 2,200 francs a ^t^ accordee A la Section de 
risers pour la construction d'une ecurie au chalet-h5tel de la 
Pra, et di verses reparations urgentes. 

line somme de 250 francs a ete attribute «^ la Section du 
L^man pour relablissement d'un sentier aux abords de la cas- 
cade d'Ardent (vallee de Montriomi). 

Sur la demande de M. Durier, la Direction Centrale a allou6 
une somme de 200 francs, transniise aux int6resses par les 
soins de la Section du Jura, pour Tamenagemenl d*un sentier 
aux environs de Nans (Doubs). 

Une subvention de 500 francs a ete attribute a la Section de 
Pau pour la construction d'un sentier au col d'Araill6 (enlre la 
vallee de Gaube et celle de Lutour). 



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DU CLUB ALPIN FRANCAIS. 533 

Une somme de 500 francs a 616 mise a la disposition de la 
Section des Hautes Vosges pour travaux divers k effectuor dans 
les Vosges. 

La Direction Gentrale a approuve le projet de la Section des 
Pyrenees Centrales, de changer Templacement du refuge a con- 
struire pr^s du lac d'Espingo, pour lequel une subvention de 
1,400 francs, complel^e par une allocation de 600 francs, avait 
et^ accordee ant^rieurement. 

La Section des C^vennes a agrandi Tauberge-refuge inauguree, 
il y a deux ans, au sommet de i'Aigoual. La presence de nom- 
breux voyageurs pendant la belle saison (27 personnes en, 
moyenne par jour) a suffisfunment atteste le succes complet 
des travaux si heureusement effectu^s, et en raison des- 
quels la Direction Centrale vient de voter une subvention de 
770 francs. 

La Section d'Annecy a termine, depuis plusieurs mois, tant 
avec ses ressources personnelles qu'avec le concours de la 
Direction Centrale, les 'travaux du sentier de la Tournette, k 
partir du chalet du Casset jusqu'au sommet le plus elev^. 
L'ascension est devenue ainsi plus facile et plus courte, et la 
direction du sentier est actuellement asscz nettement tracde 
pour metlre les voyageurs a Tabri des accidents qui se sont 
produits dans des troncons de chemins aboutissant a des pre- 
cipices. Une subvention supplementaire de 300 francs a 6i6 
allouee k la Section d'Annecy pour le prolongement d'une par- 
tie du sentier. 

Nos collogues MM. Joseph Vallot et Paul Helbronner ont 
entrepris de rdparer la cabane de TAiguille du Midi, construite, 
il y a plus de trente ans, k 3,564 metres d'altilude, au col du 
Midi, sur le territoire francais, par les guides de Gourmayeur, 
pour faciliter Tascension du Mont-Blanc du Tacul, et d6gradee, 
il y a environ quinze ans, par des touristes peu scrupuleux. 
Nos deux collegues ont, en aout dernier, fait transporter de 
Ghamonix a la cabane differents outils, des planches, des cou- 
vertures, du bois et des provisions, et, de la cabane du Gt^ant 
ou ils sVUaient arretes pendant quelques jours, ont envoye k la 
cabane du Midi une dquipc de cinq guides sous la direction 
d'Alphonse Payot. Grdce k ces travaux, interrompus quelque 
peu par le mauvais temps, puis repris avec ardeur, la cabane 
est actuellement habitable. Elle est ouverte k tons les voya- 
geurs, et sera d'un grand secours pour les touristes des hauts 
sommets. M. Joseph Vallot vient de terminer les nt'gociations 



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534 CHRONIOUE 

engag^es par lui pour faire acqu^rir au Club Alpin Francais la 
propri»^t6 de celte cabane-refuge. 

Je crois utile de signaler, dans le mfime ordre d*id6es, les 
propositions faites par I'Alpine Club, — dans le butd'assurer de 
plus en plus la s6curit6 des voyageurs et qui sont, de notre 
part, Tobjet du plus serieux examen, — relatives a Tadoption 
d'un code de signaux de detresse. 

GrAce h Tintelligente propagande des amis de Talpinisme, 
notre Club compte trois Sections nouvelles : 

La premiere, rc'cemment fondle d Saint-Jean-de-Mauri enne, 
vient d*6tre autorisee h, se constituer d^finitivement sous le 
nom de Section de Maurienne, 

La seconde, due a I'initiative de quelques habitants de Lons- 
le-Saunier, est, depuis le 1" Janvier 1895, constitute sous le 
nom de Section de LonS'le-Saunier, 

\jne troisi^me Section, cre6e dans le m6me d^partement, h 
Saint-Claude, est autorisee sous le nom de Section du Haut Jura. 

La Section d'Aix-en-Provence portera d6sormais le nom de 
Section de Haute Provence. 

La biblioth(>que du Club a reru, comme tons les ans, de 
nouvelles liberalit^s, qui ont, la plupart, pour auteurs nos col- 
legues des diverses Sections. 

M. E.-A. Martel lui a fait don de son ouvrage Les Abimes, jus- 
tement r^compens^ par I'lnstitut de France. 

M. Andr6 Delebecque lui a adresse son Ir^s int^ressant Atlas 
des lacs francais. 

M. James Jackson lui a ofTert, au nom de Tauteur, M.Camille 
Paris, une importante collection de \iies photographiques de 
TAnnam et du Tonkin. 

M. Lourde-Rocheblave, vice-president de la Section du Sud- 
Ouest,afait don de diverses photographies du massif deN6ouvielle. 

Une autre collection de nombreuses vues photographiques 
nous a He donnee par M. Belloc, de la part de M. Pector. 

En dernier lieu, je crois devoir mentionner le don (celui-U 
fait h la Section du Lemanpar M. Auguste Alesmoni^res) d'une 
collection de 102 cartes francaises, suisses et italiennes, com- 
prenant toute la rc^gion des Alpes jusquaux Apennins, et des 
releves d(^taill(^^s de la region du Mont-Blanc. 

Les conferences du soir de la Section de Paris ont eu leur 
succ^s accoutume. 



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DU CLUB ALPIX FRANCAIS. 535 

M. Armand Janet nous a fait visiter I'Extrfime-Orient (Chine, 
Annam et Tonkin); M. Charles Rabot nous a d6crit en grands 
details Tile de Jan-Mayen et le Spitzberg. Nous avons parcouru 
avec M. Eugene Gallois la Suede et la Norv^ge ; avec M. Ludo- 
vic Beauchet, une region sauvage et presque inconnue de l*Es- 
pagne, les Batuecas et les Jurdes. M. Charles Bioche nous a fait 
faire le tour du Combin (Alpes du Valais). M. Henri Cuenot a 
explord avec nous les parties les moins frequent^es du mfime can- 
Ion, dans la rdgion situ^e entre le Simplon et le Saint-Cothard. 
M. Julian Bregeault nous a fait faire Tascension du Righi, en 
^voquant le souvenir d' Alexandre Dumas et la 16gende de Tar- 
tarin. M. Jules Ronjat nous a conduits sur les confins ivhs acci- 
dentes des trois d^partements dauphinois. M. Leroy nous a fait 
voir Londres et ses monuments. M. Andr^ Delebecque nous a 
fait rhistoire des lacs francais, 6tudiant avec nous leur pro- 
fondeur r^elle et leur mode de formation. 

L'int^ret de ces conferences parisiennes aete, comme chaque 
ann6e, augments par les projections photographiquesde M.Mol- 
teni,qui donnent v^ritablement au publicTillusion de lar^alite. 

A Lyon, M. Dulong de Rosnay a escalade avec ses auditeurs 
les rochers du massif d'Allevard; MM. Camet et Rochet ont 
decrit le Viso et quelques cols peuconnus, et M. Marcel Monnier 
TAm^rique du Nord. 

A Belfort, M. Henri Boland a fait, avec son public, une ex- 
cursion aux lies de la Manche. 

A Pau, M. Pierre Lacan a fait le rt^cit de la travers^e de la 
Cordill6re des Andes, elTectut^e par lui, en plein hiver, dans un 
voyage de Valparaiso k Buenos-Aires. 

A Bonneville, au ccpur de la Savoie, k Toccasion du ban- 
quet annuel de la Section du Mont-Blanc, M. Charles Durier a 
fait, une fois de plus, un saisissant et vdridique tableau de la 
terrible catastrophe de Saint-(iervais. 

Enfin, k Valence, M. Henri Boland a fait une conference sur 
la Corse. 

A ce rapide resume de recits si uttachants d'explorations 
lointaines et de courses de montagnes, je dois Joindre, non 
sans doute Tt^numeration complete (elledepasseraitvraisembla- 
blement les limites permises h ce rapport), mais une indication 
sommaire des excursions, aussi variees que le sont les sites 
m^mes de nos diverses montagnes, faites par uos Sections pen- 
dant le cours de I'annee. 



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536 CllRONlOUE 

Rappelons, en coramencant, que la Section de Paris a fait, 
depuis un an, dans les environs de Paris, vingt-cinq excursions 
auxquelles plus de deux cent soixante personnes ont pris part, 
et mentionnons, dans un rayon plus ^loigne delacapitale, son 
voyage de deux jours (le renseignement est pr^cieux pour les 
touristes presses), d'abord k travers le Jura, oh fut faite Tascen- 
sion dela DcMe, puis a Nyon et d (len^ve, en dernier lieu dans 
la Haute-Savoie, au Mont Saleve, avecla Section de Lyon qui y 
tenait sa reunion annuelle d'^t^, et la Section genevoise duGlub 
Alpin Suisse. 

Mentionnons ensuite, k Tactif de la m^me Section, I'excui- 
sion de MM. Sauvage et Chambrelent au massif de la drande- 
Chartreuse, ayant pour objeclif la Dent de CroHos et le Graud- 
Som, et I'ascensiou de TAiguille des (llaciers, au Mont-Blanc, 
par M. Paul Helbronner. 

La Section de Lyon s'est signal^e par de nombreux voyages. 
L'excursion g^n6rale du mois de mars a conduit vingt de ses 
membres des Echelles de Savoie k Chamb6ry, les uns par le 
col du Fr^ne, les autres, plus temeraircs, par le Mont de Joigny, 
k travers la neige. Mentionnons aussi les excursions generates 
faites en Dauphin^ aux Sopt-Laux, k la Croix de Belledonne et 
au col de Freydane; une excursion collective au col de la Sciaz 
et au Mont P^la (massif des Bauges) le 27 Janvier 1895, c*est-a- 
dire en pleine neige, et une excursion g6nerale au Mont Pilat 
le iO mars dans les niemes conditions. Happelons enlin, k 
I'honneur de la Section de Lyon, une liste de quarante-cinq as- » 
censions de montagne au-dessus de ;<,000 metres, faites en 
1894 dans les Alpes francaises et suisses. 

La Section de Provence a fait, en mars 181)*, une excursion k 
(Irasse, et, de li\, aux tres interessanlcs gorges du Loup, puis 
Tascension du Clieirou, el suivi les belles vallees de TEsteron 
et du Var. Kn mai, la meme Section visite Kyguieres dans la 
region d'Arles, fait Tascension de TAlpine-Culm, traverse la 
chaine des Alpines, et visite a Sainl-Hemyle mausol^e romain, 
merveilleux de conservation, et les mines de Tare de triomphe, 
puis les Baux, cette Pompei du moyen Age, Tabbaye de Mont- 
majour, et Aries, qu'il suffit de nommer. 

Les membres de la Section des Alpes Maritimes ont fait deux 
irhs belles excursions privies : la premiere, par Draguignan et 
Moustiers-Sainte-Marie, aux gorges du Verdon (frontiere du Var 
et des Basses -Alpes); la seconde, par le Cians et Beuil pres de 
Puget-Theniers, au Mont Mounier, au sommet duquelse trouve, 



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DU CLUB ALPIN FRANQAIS. 537 

depuis deux ans, la succursale de I'observatoire de Nice a plus 
de 2,800 metres et d'oti Ton decouvre un des plus beaux pano- 
ramas des Alpes Maritimes, que deux de nos collegues (privilege 
de cet heureux pays!) out pu contempler le 12 decembre par 
une temperature relativement clemente. 

Dans des conditions naturellement moins favorables, la Sec- 
tion de ris6re s*est signal^epar une course d'hiveri la Grande- 
Lance de Domone, du sommet de laquelle elle a fort admir^ le 
coucher de soleil par un ciel sans nuage... et huit degrcs au- 
dessous de zero ! 

Plus de cinquanto excursionnistes de la m^me Section ont 
fait en avril I'ascension de Saint-Ours et du Bee de rEchaillon; 
en juin, vingt-sept adht^rents ont atteint le sommet de la Dent 
de CroUes et de I'Aup du Seuil. 

En juillet, nos colleguesde Tls^re ont inaugur6 les cables des 
aretes de Belledonne et fait I'ascension du Grand-Pic. Dans le 
cours dum^me mois, nos alpinistesde la m6me region, civils 
et militaires, ont traverse, en trois caravanes, le massif de la 
Vanoise, d'Entre-deux-Eaux i Pralognan, en Tarentaise. 

Les courses individuelles de la Section ont et^ egalement 
nombreuses et, parrai elles, 11 faut signaler Irois excursions 
nouvelles en Dauphin^ : la descente de Ghamechaude sur le 
Sappey paries abrupts do la face Sud; Tascension du Pic de la 
Balmette (chaine de Belledonne), puis celle de la Points de 
la Muande; enfin, I'ascension des Rouies par Tar^te du Sud. 

La chaine de Belledonne a ete aussi attaquee par de nombreux 
touristes de diverses Sections, et nous devons citer, pendant la 
saison d'^te, plusieurs ascensions des trois pics (route des 
cables). Mentionnons, ace propos, qu'un quatri^me pic de Bel- 
ledonne, recemment gravi, pour la premiere fois, par deux al- 
pinistes 6prouves, tons deux nos colb'igucs, a recud'eux le nom 
de Lamartine, qui a le premier chants, dans un po^me immor- 
tel, les Alpes du Dauphine. 

Gitons encore trois ascensions de la Lauzifere, deux courses 
au sommet du Grand-Dom^non et aux pointes du Grand-Chauvin ; 
enfin, une ascension de la Grande-Lance d'Allemont, des Grands- 
Galetaux et des trois pics de Jasse-Bralard. — Dans le massif 
du Pelvoux, des excursions individuelles ont eu lieu, en ete, au 
col de la Gasse-D6serte, i TAigli^re par un chemin nouveau, a 
la Cime de la Condamine, au Gol6on. — Dans la chaine des 
Grandes-Bousses, rappelons deux courses faites i TEtendard. 
Enfin, des touristes isoles ont fait les redoutables ascensions des 



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538 CORONIOUE 

Aiguilles m6ridionale et septentrionale d'Arves, g^a^i la roche 
du Grand-Gal ibier, le pic Quest et le pic SignaI6 de la Ponson- 
nifere et le Mont Chaillol-le-Vieil, s'61evant ainsi entre 3,000 et 
3,500 metres. — Mentionnons, en dernier lieu, I'ascension de la 
c61^bre Barre des Ecrins (face Nord) faite en aoiU dernier par 
deux membres de la Section de Provence, dignes ^mules de 
leurs pr6d6cesseurs fran^ais et strangers. 

La Section du Canigou a fait deux excursions reniarquables : 
la premiere, qui avait pour objectifs Ampourdan en Catalogue, 
une course k Termitage de Saint-Elme et Tascension du Pic de 
San Salvador, comprenait dix-neuf touristes faisant en Espagne 
un excellent emploi de leurs vacances de P.lques ; la seconde, 
entrant dans la valine de Carenca (Pyr^n^es-Orientales), s'est 
dirigee sur le Pic de Gallinas. 

La Section de Pau a fait tk Cauterets, eu Janvier 1895, un 
int^ressant voj'age, au cours duquel les touristes ont constats, 
presque partout, et sp^cialement h Cauterets mSme, les terri- 
bles ravages causes par les avalanches de cet hiver. Deux 
membres de la m6me Section avaient fait faire, T^t^ dernier, h 
une petite caravane de touristes, Tascension de laGentiane pr^s 
de Laruns. 

La Section du Sud-Ouest a fait, en aoiit 1894, une excursion 
collective comprenant environ vingt voyageurs, et ayant pour 
but de faire connaltre la tres belle region foresti^re et lacustre 
de Couplan dans TOrr^don, et de ddmontrer en fail la possibi- 
lity de franchir k cheval le Vignemale et le Campbieil, gr^ce 
aux travaux r^cents entrepris par le Club Alpin. L'excursion a 
r6ussi au del^ de toutes les provisions : les touristes ont fran- 
chi le col d'Ossoue (Vignemale) et sont passes a Gavarnie, au 
col de Campbieil dont on a inauguro le chemin muletier, a Ba- 
reges et k Luz par le col d'Aube et les lacs d'Escoubous. 

Nos collogues de Savoie ne sont pas restes plus inactifs. 

La Section de Maurienne a fait, pendant V6t^, Tascension, 
deja mentionnee, du Pic de TEtendard, puis, franchissant la 
chaine qui sOpare la Maurienne de la Tarentaise, fait une recon- 
naissance tres dangereuse dans les rocliers de la Lauzi^re, gravi 
la Tournette, puis le Grand-Perron des Encombres, accessible 
seulement^ desalpinistes de grande experience, et d*oii la vue 
panoramique est le belvOdt^re type de la Maurienne. L'excur- 
sion terminale a eu lieu k la Pointe de Frejus, pres de laquelle 
les touristes, assaillispar une tourmente deneige, ont etOheu- 
reusement recueillis par les alpinsau poste militairede Fr6jus. 



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DU CLUB ALPIN FRANQAIS. 539 

La Section de Tarentaise a fait Tascension du Parmelan, dont 
le sommet offre un des plus beaux panoramas des Alpes de 
Savoie, et oh Ton admire de vastes « lapiaz », amas de pierres 
bizarrement strides, v^ritables mers de rochers couvrant ca et 
d des espaces tres ^tendus dans nos Alpes francaises, t^moins, 
encore visibles, de Taction des glaciers pr^historiques. 

La Section d*AlbertvilIe a fait plusieurs courses collectives : 
une excursion dans les Bauges, une excursion au Charvin, et 
Tascension du Grand-Mont, qui m6rite d'etre indiqu6 aux voya- 
geurs k raison de son acc^s facile et du tr6s vasto horizon que, 
de son sommet, on pent embrasser du regard. 

La Section des Hautes Vosges a fait, en Janvier 1895, Tascension 
du Ballon d'Alsace, et, au commencement de fdvrier, celle du 
Ballon de Guebwiller (groupe de Belfort). 

La Section d'Auvergne a bravement fait le 3 f^vrier 1895, au 
milieu de la neige, I'ascension du Puy de Ddme. 

La Section des Pyr^n^es Occidentales a gravi avec succ^s en 
juillet 1894 le Pic du Midi d'Ossau. 

La Section du Jura a fait en octobre 1894 une pittoresque 
excursion dans une region de la Franche-Gomt6 trop peu con- 
nuedes touristes, aux rocs de Consolation et h leurs cascades 
grandioses, les chutes du Lancot et du Dessoubre. 

Enfin la Section de TAtlas, representee par six de ses 
membres, a fait son excursion de Ptlques, en 1894, dans le Sa- 
helde Collo (province de Gonstantine), et gravi, chemin faisant, 
le Djebel-Gouffi et le Sidi-Achour. 

L*inter^t de ces excursions si nombreuses de nos diverges 
Sections ne peuf cependant surpasser et, dans aucun cas, nous 
faire oublier celui de nos caravanes scolaires, — la pepini^re 
de I'alpinisme francais, — qui sont pour nous la r6serve de 
Tavenir, et qui ont, pendant le cours de Tann^e, repondu k 
notre appel et continue de justifier nos esp^rances. 

Si le succ^s de ces caravanes continue de s'affirmer, Tinitia- 
tive de notre Direction Centrale n'y est, sans doute, pas 6tran- 
g^re : en avril 1894, une circulaire etait adress6e par elle a 
MM. les presidents des Sections pour les engager a s'occuper de la 
question des voyages scolaires et a appeler sur cet objet I'atten- 
tion des proviseurs et des chefs d'etablissements d'instruction pu- 
blique, et it fut decide qu'un certain nombre d'exemplaires de 
VAnnuaire du Giub Alpin seraient ofl'erts aux ei^ves qui se seraient 
signal6s dans les excursions par leur bonne conduite et leur 



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540 CBRONIQUK 

exactitude. Cette distribution a ^te faile le 23 Janvier 1895 k I'oc- 
casion d'une des reunions mensuelles de la Section de Paris, a 
4ix jeunes genseleves des lyceesde Paris, de TEcole Alsacienne 
et de FEcole Germain Pilon, juges aptes k remplir les fonctions 
de comraissaires des courses et drsign^s par les chefs d*excur- 
sion pour recevoir cette recompense. 

Je ne puis entrer, comme je le d^sirerais, dans le detail de 
toutes ces int^ressantes excursions; maisje dois constater que, 
dans le cours de Tannee qui vient de s'ecouler, la Section de 
Paris a organise quatre voyages scolaires, en dehors des vingt- 
cinq courses, d^ja mentionn6es, faites aux environs de Paris 
et compos^es presque exclusivement d'el^ves de nos 6coles. 

Ces qualre voyages ont eu lieu sous la direction de nos col- 
logues MM. Lucien Richard et De Jarnac, auxquelsse sontsucces- 
sivement associ^s MM. les professeurs Grisier, Rosenzweig, 
Riquet et Jenn, rdunissant, pour aller aux celebres ruines du 
chateau de Coucy, k Laon et h Reims, trente-sept adherents, 
se groupant au nombre de onze pour visiter la Normandie, et 
comptant trente-cinqexcursionnistes pour aller en Dauphine,en 
Provence et sur le littoral m6diterraneen jusqu'a la fronti(ire 
d'ltalie, et dix-neuf pour parcourir la Suisse francaise et la 
Savoie. 

Ces deux derniers voyages meritent une mention speciale : 
leurs habiles et si devoues organisaleurs ne se sont pas bornes 
a retrouver dans ces beaux pays la trace qu'y ont laiss^e, il y a 
plus d*un demi-sit»cle, les «5coliers de Geneve et leur c(^l6bre 
professeur Rodolphe Ttepffer; ils ont aussi retrouv^ les tradi- 
tions, restees vivantes en maint endroit, du maitre et des 
eleves,et rajeuni leur souvenir. 

Le premier de ces deux groupes de voyageurs (la caravane 
scolaire parisienne des vacances de PiVques 1894, conduite par 
MM. Lucien Richard, De Jarnac et Rosenzweig et compos^e 
d'6leves des lycees et coll(!^ges de Paris) s'est dirig^ sur Nice 
par Grenoble et Digne, suivant k partir d'Entrevaux (la vieille 
forteresse autrefois fronti^re), en passant parPuget-Th^nierset 
Touet deBeuil, lavallee du Var dont les d^fil^s si pittoresques, 
dignes de rivaliser avec les gorges les plus fameuses des Alpes 
suisses et francaises, sont encore si peu visit^s et le seraient 
avec tant de profit; descendant ensuite cette valine jusqu'd 
rembouchure du Var, el longeant le littoral, de Nice a Menton, 
pour revenir u Toulon par la nouvelle ligne de TEsterel et 
regagner Paris par Marseille. 



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Di: CUB ALPIN FRANgAlS. 541 

Le second groupe d'excursionnistes (caravane scolaire des 
lyc^es de Paris), dirig6 an mois d*aoill 1894 par MM. les 
professeurs Jenn et L. Richard, bieiilot tr^s heureusement se- 
cond's par notre collegue M. Honipard, a eu la Suisse francaise 
et la Haute-Savoie pour objectifs. So dirigeant d'abord sur Lau- 
sanne par Vallorbes elle lac de Jouxen faisant Tascension de 
la Dent de Vaulion, gagnant en bateau la rive francaise du 
L'man, de Thonon allant A (leneve et a Annecy, puis suivant 
la route d'Albertville et de Megeve,montant au Mont-Joly dont 
I'admirable vue sur la chaine du Mont-Blanc deviendra clas- 
sique, si elle ne Test d<*ja, et par Saint-dervais et le col de 
Voza, en face du trop fanieux glacier de T«'^te-Rousse, d(Vbou- 
chant sur la vallee de Chamonix, d'ou,apres les courses indis- 
pensables du glacier des Bossonset du Monlanvert, la caravane, 
par Vallorcine, est entree en Suisse, revenant a Lausanne par 
Vernayaz et les gorges du Trient. 

A d^faut d*un recit detailie, les vingt-cinq excursions sco- 
laires organisees par la Section de Paris ont droit a une men- 
tion particuli6renient satisfaisante : celles du dimanche, ayant 
pour chefs MM. Richard et Jenn, ont etr au nombre de dix- 
huit, la moyenne des voyageurs etant de vingt-huit. Celles du 
jeudi, ail nombre de sept, ont reuni une moyenne de vingt- 
deux adherents, appartenant presque tous a TEcole alsacienne 
et conduits par MM. (Irisier, Riquet ct Sdn(''cal, professeurs a 
cette 'cole. 

II faut renoncer a rnumerer toutes les promenades organi- 
sees pour la jeunesse dans chaque region par les differentes 
Sections; parmi elles, notre Bulletin mensuel signale la 
course efTectuee sous les auspices de la Section de la Cote 
d'Or et du Morvan au camp romain du Mont Atfrique, et a la- 
quelle ont pris part soixante elfeves des classes de math'mati- 
ques speciales, sous la direction d'un membre de la Seclion. Le 
m'me Bulletin nous donne 'galement quelques details sur 
une excursion faite cet hiver aux ruines du chAteau de Durtail 
par une dizaine d'eleves du college de Valence sous la conduite 
de leur professeur, M. RostoUand, et due b. rinitialive de la 
Section de la Drome. Une mention y est 'galement faite, a bon 
droit, de la caravane de TEcole Massillon, qui, dirig'e par notre 
coll'gue M. Mathieu et par M. Baudrillart, et comptant douze 
adh6renls, a visite, sous le patronage de notre Club, la Suisse 
allemande, le Tyrol et TEngadine. Je termine en constatant 
que les excursions scolaires de 1895, commenc'es avec la Sec- 



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542 CHRONIQUE 

lion de Paris d6s les premiers jours de Janvier, ont continue 
et continueront loutes les quinzaines, jusqu'aux grandes va- 
cances d'aoiit. 

J'ai, comme mes pr6d«'cesseurs, le devoir de remercier nos 
Sections de province de Texcellent accueil toujours fait par 
elles aux inembres de nos caravanes scolaires, qui trouvent 
dans nos collogues non seulement d'aimables et utiles compa- 
gnons de route, mais un concours tres efQcace pour tout ce 
qui pent faciliter le voyage de nos jeunes gens. 

Heureux jeunes gens d'aujourd'hui, partis en troupe joyeuse 
et transport's, en quelques heures, dans ces pays enchantes 
d'oCi vous pouvez si faci lenient t^legrapliier, voire m^me 1616- 
phoner a vos families apr6s une excursion plus ou moins acci- 
dentee, que diriez-vous en lisant une lettre 6crite, en ce si^cle 
m^rae, d'un deces pays de montagnes si aimes de vous, par un 
jeune homme de vingt ans ! 11 s'agit d'Adrien de Jussieu.le futur 
grand botaniste, alors simple etudiant, voyageant en Suisse 
avec son camarade I'etudiant Jean-Jacques Ampere, et ecrivant 
de Berne, enaoClt 1820, ^un autre amireste a Paris, et, comrae 
lui, comme Ampere, futur academicien, qu'il retard ait son de- 
part de Berne pour Thoune et les petits cantons, de peur qu'en- 
suite on ne s'inqui6tdt dans sa famille (je reproduis les termes 
m^me du jeune voyageur) « en recevant (de lui) une lettre plus 
tardive par le pen d'activite de la poste en ce pays v. — « Dis-leur 
bien, ajoutait-il, que de Berne, la premiere ville de Suisse, les 
lettres ne partentque tous les trois jours; qu'ainsi il serait pea 
etonnant que, dans les villages des cantons recul6s, une mal- 
heureuse lettre, ou partit lr6s tard et chemindt tres lentement, 
ou m6me ne partit pas du touti ! » 

La poste suisse a fait, on le sait de reste, bien du cherain 
depuis 1820; mais je me tromperais fort si revocation de ce 
souvenir lointain suffisait pour faire apprecier k leur juste va- 
leur, par nos jeunes caravanes et par les membres de nos 
reunions et de nos congr^s alpins, les postes fed6rales de 1895 ! 

La reunion gen'rale organis'e, avec le concoilrs de la Direc- 
tion Gentrale, par la Section des Hautes Vosges, a Toccasion de 
la Pentecote, a eu un succ^s incontestd. A Belfort, ou Ton avail 
pris rendez-vous, apr^s une visite faite au chateau, k la Miotte, 
aux Remparts, on s*est reuni au cimeti^re pour y deposer une 

1. Adrien de Jussiku, Lettre inedite a Stanislas Laugier. 



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DU CLLB ALPIN FRANCAIS. oi6 

couronne sur la lombe des mobiles tues pendant le si^jge, et 
M. Durier, rappelant dans une ^mouvante et patriotique allo- 
cution les glorieux Episodes de 1870-71, a 6voqu6 le souvenir 
et honors la mdmoire des heros obscurs dont le d6vouement 
a consent a la France le territoire confix k leur garde. Pour- 
suivant ensuite leur voyage, nos coll6gues sont all^s successi- 
vement au Ballon d'Alsace, k Bussang, au Hoheneck, k la 
Schlucht, puis aux lacs de Retournemer, Longemer et G6- 
rardmer, pour se s^parer i Plombieres. 

Le congrfes annuel du Club s'est reuni du 11 au 18 aout, d'a- 
bord a Besancon, oii se trouvaient environ cent alpinistes des 
diverses Sections, dont plusieurs dames, puis dans la chalne du 
Jurafrancais et suisse, jusqu'd la Chaux-de-Fondset Neuchatel. 

M. V6zian, president de la Section du Jura, a fait a ses collo- 
gues un accueil plein de cordialite. Les excursions ont et^ 
nombreuses et d6s plus inleressantes. La visite de Besancon 
et de ses anciens monuments si curieux s'est lermin^e par un 
banquet auquel assistaient les principales autorit^s civiles et 
militaires, et qui a fourni k noire cher vice-president, M. Du- 
rier, I'occasion de remercier la municipality de sa g^nereuse 
subvention k la Section du Jura pour augmenter T^clat de la 
reception faite au Club Alpin. Les raembres du Congres ont en- 
suite rayoniie autour de Besanyon, parcourant d'abord la val- 
ine du Doubs ; puis, apres avoir pass6 k Mouchard et Salins, 
suivant la vallee du Lison, puis celle de la Loue jusqu'a sa 
source en passant par Ornans etMonthier, ils ont gagne ensuite 
Montbeliard et Saint-Hippolyte pour entrer sur le territoire 
Suisse k la Maisou-Monsieur sur les bords du Doubs. 

A la Chaux-de-Fonds, les touristes du Club Alpin Francais se 
sont trouv6s reunis dans un banquet aux raembres de la Section 
de la Chaux-de-Fonds du Club Alpin Suisse, et le president de 
cette Section, M. Courvoisier-Gallet, membre ^galement de la 
Section francaise des Hautes Vosges, s'est fait au dessert Tinter- 
prOte de ses collegues suisses pour souhaiter la bienvenue aux 
collogues francais. De relour d*un recent voyage en Dauphine, il 
a pu constater les heureux rdsultats de Tinitialive du Club Alpin 
Francais et de la Sociele des Touristes du Dauphin6, pour la 
creation et le developpement des moyens de transport, sen- 
tiers, hdtels et refuges, dans ce pays naguere delaisse, devenu 
un centre d'excursions. 

Notre president, M. Laferriere, remerciant M. Courvoisier- 
Gallet de son cordial accueil, a tres heureuseraent rappel^ les 



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544 CHRONIQUE 

nombreux liens qui unissent les deux pays et s'est f^licite que 
M. le president de la Section de la Chaux-de-Fonds ait pu 
apprdcier personnellement les efforts du Club Alpin Francais 
pour arriver, par la creation des refuges, « k la conqufite pro- 
gressive de la haute montagne ». 

line partie de nos touristes, quittant ensuite la Ghaux-de- 
Fonds pour le Locle et les Hrenets, se sont embarqu^s sur les 
bassins du Doubs, qu'ils ont suivis jusqu'a la c^l^bre chute (le 
Saut du Doubs), ou leurs collegues sont venus les rejoindre. 

G*est la que le congres s'est termine, apres un dejeuner d'a- 
dieu, oCi M. le conseiller Lenoir, president de la Section d'Au- 
vergne, la doyenne de nos Sections de province, a remercie, au 
nom de tous, la Section du Jura et son president. II me sera 
perniis de rappeler, k cette occasion, Taccueil hautement cour- 
tois fait aux membres du Congres par M. le general Mahieu, 
gouverneur de la place de Besancon, t^raoignage, ajout^ a tant 
d'autres, de Tetroite sympathie qui unit si naturellement I'al- 
pinisme a Tarmee francaise. 

Tout nous fait prdsager un aussi heureux succes pour notre 
congres de cette annee, dont une commission a el6 chargee de 
])reparer le programme, et qui aura lieu a Albertville, un 
des centres les plus aimes de nos Alpes de Savoie. 

Gonformement aux conclusions d'un rapport de M. Henri 
Vallot, la Direction Gentrale a d^cid«i que le Club Alpin Francais 
prendrait partal'Exposition Universelle de 1900, et qu'il deman- 
derait a y occuper un terrain de 600 metres carres, sur lequel 
serait construit un chalet deslin^ a recevoir une toile panora- 
mique et des collections diverses. 

Les expositions, les congres et les autres reunions des alpi- 
nistes de France et de I'dtranger presentent, entre autres 
avantagps, celui de faire, entre congressistes ou exposants 
des differenles regions, un echange d'idees tour a tour 
profitable aux uns et aux autres. Je crois utile, ii ce propos, de 
signaler tout particulierement a I'attention des alpinistes fran- 
cais la creation du Musee alpin nouvellement etabli par la Sec- 
tion de Turin du Club Alpin Italien au Mont des Gapucins, 
pr^s de Turin. M. Joseph Vallot, notre delegue au dernierCon- 
gres du Club Alpin Italien, et d' autres collegues de nos diver- 
ses Sections, ont pu visiter ce musee en detail. II contient d'in- 
teressants modeles de refuges en relief, de remarquables 
cartes, ^galemeni en relief, des montagnes italiennes (Alpes et 



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DU CLUB ALPIN FRANgAlS. 545 

Apennius), des panoramas alpestres en couleur, des cartes 
geologiques anciennes et modernes, un nombre considerable 
de photographies de la montagne, une collection min^ralogique 
et zoologique des m^mes regions, des tableaux d'ethnographie 
(types et costumes locaux), toutes choses bien faites pour 
inspirer et developper le goilt de Falpinisme chez nos voisins 
d'outre-raonts. 

II serait h souhaiter que la creation d'un mus6e de m^me na- 
ture en France, et, s*il est possible, a Paris mSme, hdt^t le 
succes de notre propagande. 

Un des elements de celte propagande n'est-il pas notre ban- 
quet annuel? U a eu lieu le 18 decembre 1894 avec un 
j^'rand 6clat, k raison de la presence du ministre de I'instruction 
publique, M. Leygues (aujourd'hui ministre de Tint^rieur), qui 
avait bien voulu se rendre ci Tinvitation du Club Alpin et a de- 
mand6 a ^tre conipt6 le soir m^me parmi ses membres; k rai- 
son aussi de Tassistance au banquet des representants les plus 
^miuents de la Section de Paris, parmi lesquels MM. Janssen, 
Daubr^e et Levasseur, et des nombreux presidents ou d^l^gu^s 
des Sections de province, tr^s brillamment representees. 

Notre president, M. Laferri^re, en remerciant le ministre de 
sa presence au milieu de nous, et rappelant le nom des savants 
et desapdtres bien connus deTalpinisme, egalement au nombre 
des convives, et dont s*honore, k divers titres, le Club Alpin 
Fran^ais, ajustement signale le tres utile concours de notre as- 
sociation ti reducation physique de la jeunesse enr6iee, chaque 
jour plus nombreuse, dans ics caravanes scolaires. 11 a termini 
en mettant aux voix, stance tenante, I'admission de M. Georges 
Leygues, recu membre du Club Alpin Francais par acclamation. 
M. Bayssellance, president de la Section du Sud-Ouest, r^pon- 
dant, au nom des Sections de province, aun toast chaleureux de 
M. Durier, a signale dans Toeuvre des diverses Sections, k cote 
des constructions de refuges et de chemins si utiles aux tou- 
ristes, les travaux scientiliques dont la haute valeur est unani- 
mement appreciee. M. Levasseur a oppose aux cremailleres 
« qui deshonorent les monlagnes », les voies ferries qui nous 
rapprochent, chaque annee duvantage, des Alpeset des Pyrenees, 
et M. Janssen a remercie I'alpinisme d'avoir fourni a la science 
le moyen d*installer un observatoire a 4,800 metres. 

Les autres banquets et reunions de nos Sections, leurs bulle- 

A.SSCAIRE DE 1891. 35 



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546 CURONIOUE 

tins et autres publications, et les travaux personnels dc leurs 
membres, ont continue de nous apporter le t6moignage de leur 
activity et de leur initiative dans les niesures a prendre pour 
rendre nos montagnes de plus en plus accessibles aux voya- 
geurs. C'est ainsi que, dans sa reunion gen^rale de decembre 
dernier, la Section delal.ozere et desCausses a adopts le prin- 
cipe de la construction du chemin de la Roque-Sainte-Margue- 
rite k cette Strange ville de rochers qu*on appelle Montpellier- 
le-Vieux. 

C'est ainsi que la Section de Provence, f^tant, le 20 fevrier 
dernier, dans un banquet a Marseille, le vingti^me anniversaire 
de sa fondation, a insists, par Torgane deson president, M. Bar- 
r^rae, sur la n^cessit^ d'^tendre le plus possible sa sphere 
d'action, ajoutant que, dans certaines regions du Sud-Est, qua 
Marseille m6rae, le Club Alpin n'est pas aussi connu qu*il de- 
vrait r^tre. 

Cette constatation fait mieux comprendre la demande faite 
par la Section d'Aix, tout recemment prise en consideration, de 
porter le nom de Section de Haute Provence. Ge changement 
de denomination n'a pas eu pour mobile une vaine satisfaction 
d'amour-propre local : il a eu pour but d*6tendre le champ d'ac- 
tion de la Section sur la region de la Durance, occupee presqne 
entiferement par le d^partement des Basses-Alpes, et ou les 
Sections du Club Alpin font encore d^faut. 

11 y a en France toute une contree, la Provence, dont le 
littoral a pris pour lui, je nose pas dire confisqu^, toute la 
celebrity, et dont le Hinterland^ comme disent aujourd'hui nos 
explorateurs africains, qui ofTrirait aux alpinistes les plus inte- 
ressantes ascensions, et aux simples promeneurs les excursions 
les plus attrayantes, est peut-fitre un peu moins connu de nos 
modernes voyageurs que le Soudan ou le Congo. 

II faut savoir le reconnattre : tandis que, dans les pays voi- 
sins, tant d'efl'orls ^taient faits depuis longteraps pour attirer 
les visiteurs dans les montagnes limitrophes des ndtres, la 
partie la plus meridionale de nos Alpes francaises semblait 6tre 
systematiquement laissee a T^cart et restait ainsi la region la 
plus ignor^e de France. Heureux, a-t-on dit, les peuples qui 
nont pas dhistoire : nous n'en dirons pas autant des montagnes. 
Me I'oublions pas, en effet : Barcelonnette — un chef-lieu d'ar- 
rondissement — n'avait, il y a une quarantaine d'ann^es, avec 
les cantons les plus voisins d'autre moyen de communication 
qu'un simple chemin muletier. La situation est heureusemeiit 



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DU CLUB ALPIN FRANgAIS. 547 

modifiee, et Ton peut aujourd'liui parcourir en voiture, de Nice 
jusqu'eu Savoie, toute la region montagneuse des Alpes franoaises. 

Le moment parait done venu d'appeler Tatteniion sur cette 
partie de nos montagnes desormais accessible, mais encore 
inconnue de la plupart des Francais et des strangers, et qui 
ne tardera pas k attirer les visiteurs, tout ^tonnes d'avoir en- 
core a decouvrir une contree franraise si facile b, aborder, si 
rapprochee des grandes voies parcourues, si voisine des stations 
d'hiver les plus frequent^es. 

La Section de la Haute Provence, avec ses deux groupes, 
celui d'Aix et celui de Digne, est d^cidee ^galement ci porter 
sa propagande dans les hautes vallees du Var et les gorges de 
Vaucluse, et elle sait d'avance qu'elle peut compter sur le con- 
cours des vrais amis de la montagne. 

Le d^veloppenient donn6 a son dernier Bulletin par la Section 
des Alpes Maritimes s'explique de lui-m^rae. L'int^r^t des r6cits 
d'excursions et des descriptions de montagnes y est augments 
par une serie de pbotogravures tr^s remarquables, dont plu- 
sieurs sont dues aux clicht's de chasseurs de nos bataillons 
alpins, et qui n'ont pas seulement I'avantage de charmer les 
yeux, mais celui de faire connaitre aux lecteurs les sites trop 
pen visit^s de cette region des Alpes franraises. Citons, parmi 
eux,le MontT^nibres (3,032 m^t.),a lafrontierefranco-italienne, 
et la cascade de Rabuons, pres du lac de ce nom, a pr^s de 
2,500 metres d'altitude, dans le voisinage de Saint-Elienne-de- 
Tin(^e, ancienne et curieuse ville au milieu d'un cirque de mon- 
tagnes, veritable centre d'excursions a signaler a tons nos tou- 
ristes, mais d^pourvu encore, ainsi que les villages de la haute 
Tinee, d*un r^seau de routes et de senLiers suffisant pour 
mettre ce beau pays h la port^e des habitants de Nice et du lit- 
toral m^diterraneen. 

Le Bulletin de la Section d'Auvergne, qui compte parmi ses 
membres plusieurs professeurs des FacuUes de Clermont-Fer- 
rand, n'est pas moins int6ressant, par la vari^te et le caract^re 
pittoresque des r^cits de voyages de nos collegues. 

La Section de la Cote d'Or et du Morvan a fait reparaitre, apr^s 
une assez longue interruption, son Bulletin dont Tint^r^t est 
rehausse par la publication d'illustrations de sites et de monu- 
ments d'Autun et de Dijon. 

Le Bulletin de la Section des Hautes Vosges ne contient pas 
seulement des r^cits, sous forme de notes de voyage tr^s 
personnelles, et d'une grande precision ; il nous donne un his- 



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548 CUROMOUE 

lorique des noms de lieux des environs de Belfort, et recueille 
d*anciens souvenirs de voyages faits, il y a un et deux siecles, 
dans I'Alsace romane. 

Le Bulletin de la Section du Sud-Ouest pubiie des recils Ires 
d^taill^s et tres varies d*ascensions dans divers pays de I'Europe, 
mais plus speciaiement dans les Pyr^nt^es francaises et espa- 
gnoles, et, notamment, d'une curieuse course d'hiver au cirque 
de Gavarnie. 

Le Bulletin de la Section du Qinigou, edit^ pour la premiere 
fois sur la proposition de son vice-president, M. Gaily, contient 
une notice tr^s complete sur Thistoire et le d^veloppement pro- 
gressif de la Section, et un int^rcssant r^cit des excursions de 
Tannee ; c'est d'un bon augure pour I'avenir. 

La Section des Pyrenees Centrales, dont le banquet annuel a 
eu lieu en Janvier 1895, est aussi en voie de progr^s, et la liste 
de ses membres s'accroit chaque ann6e. 

La Section de Lyon vient de substituer a son ancien Bulletin, 
qui ne paraissait que tous les deux ans, une revue mensuelle, 
dite Revue Alpine^ ou la plus large place sera donnee aux ren- 
seignements pratiques toujours si bien appr^ci^s des voya- 
geurs. 

Signalons encore, a Tactif de la Section lyonnaise, un plan- 
relief des Alpes et du Jura (de la mer au Saint-Gothard et de 
Lyon k Turin), ayant figure Pan dernier k PExposition univer- 
selle de Lyon, et qui est PoBuvre du capitaine Daresis, membre 
de la Section. 

M. V, Schrader a termin6 une nouvelle feuille (Pavant-der- 
niere) de sa belle carte des Pyrenees Centrales. 

Enfin, nos savants collegues MM. Joseph et Henri Vallot ont 
continue Pete dernier, malgre une saison extraordinairement 
pluvieuse, k s'occuper de la preparation de la carte du Mont- 
Blanc au 20,000«, k laquelle ils travaillent depuis plusieurs anuses. 

Voild, je pense, plus d'exemples qu'il n*en faut pour prouver, si 
la preuve en etait a faire, la f^conde activity de nos collegues 
des di verses parties de la France. 

La ra(^me activity laborieuse s'est, plus d'une fois, manifestee 
parmi nos collegues de PAfrique francaise, et la Direction Cen* 
trale a H6 heureuse, dans une de ses derni^res stances, de 
donner un t^moignage de sa sympathie pour